CHAPITRE IX
La décoration : les motifs
Complexité de la question. — Iconographie : les personnes divines; Dieu le Père ; Dieu de majesté ; épisodes de la vie de Jésus-Christ; l'Apocalypse; le chrisme; la Vierge. — Adam et Eve ; Daniel dans la fosse aux lions; saint Michel et le dragon; Tobie portant le poisson; le sacrifice d'Abraham; Samson et le lion; saint Pierre. — Le Jugement dernier; les Anges; divers saints. — La Psychomachie ; le cavalier des façades; la femme aux crapauds.
Limite imprécise entre l'iconographie et la décoration pure; enseignement attaché à des motifs de simple ornement. — Croix de consécration; litres; clefs armoriées. — Répertoire décoratif: la figure humaine; les jeux; les représentations grossières. — La faune : inspiration orientale; les files d'animaux semblables. — La llore : stylisation; rosaces et rinceaux. — Les objets familiers: chaîne; baril; cordage. — Ornements géométriques: leurs dimensions à l'époque romane; trous; stries; dents d'engrenage; bâtons brisés; besanls; denticules; billettes; dents-de-scie; dents-de-loup; entrelacs; cercles et carrés; motif spécial; tètes-de-clou; pointes-de-diamant; postes, etc.
Complexité de la question. — On ne peut pas songer à étudier de façon un peu complète la décoration des églises girondines; elle comporte, en eflét, une si grande variété, tant de libre fantaisie, qu'une partie de l'œuvre échappe forcément à toute description d'ensemble. Il reste possible d'en dégager les règles générales : c'est ce qui va être tenté ci-après. Pour commencer, je voudrais faire connaître les éléments de la décoration, soit qu'ils expriment une idée ou représentent un fait, soit qu'ils aient pour unique but de flatter l'œil par un agencement harmonieux de lignes et de couleurs.
IcoNOGHAi'iiiE : les personnes divines 5 la vierge. — Nos imagiers du Moyen-Age ont pris surtout pour thèmes de leurs œuvres les livres saints ou plutôt la Légende dorée et toute cette littérature parasitaire qui avait crû sur l' Ancien et le Nouveau Testament. Ils représentaient souvent les personnes divines, Jésus-Christ particulièrement, la Vierge et quelques saints.
Dieu le Père, la main droite levée dans un geste de bénédiction, la main gauche tenant le globe du monde, figure sur une clef de voûte du xvic siècle à Saint-Aubin-de-Blaignac ; il a la couronne en tète et je crois bien qu'il porte la barbe en collier, sans moustache. M. de Castelnau 1 l'a signalé sur un chapiteau de Saint- Vincent-de-Pertignas, nimbé d'un nimbe crucifère, ayant en main une crosse.
Le Dieu de majesté, dans une auréole, assis et bénissant, décore le tympan roman de Lugon, où il est accompagné des symboles des Evangélistes 2, et divers chapiteaux de même style : à l'arc triomphal de Puybarban (fig. 271), de Gajac, de Brannens, dans la porte de Saint-Martial. Dans celle de Cessac, il n'a pas l'auréole3.
Parmi les épisodes de la vie de Jésus-Christ, les artistes avaient une certaine prédilection pour la Nativité (clef de voûte de La Sauve), la Présentation (autre clef de voûte de La Sauve'1 et chapiteau de Saint-Vincent-de-Pertignas) , l'Adoration des Mages (Targon 5, porte de Saint- Martial, peintures de Soulac(i). Drouyn croyait avoir reconnu le même sujet dans les portes
1. Noies manuscrites, t. Il, p. 33i. — 2. Voir mon Album d'objets d'art, pl. m. — 3. Croquis dans L. Drouyn, Variétés girondines, t. I, p. 477- — k- Croquis de Piganeau dans le Bulletin de la Société archéologique, t. Il, p. 10G. — 5. Croquis de L. Drouyn, dans le Compte-rendu des Monuments historiques, 1847, après la page 12. — G. Notes manuscrites de M. de Castelnau, t. IV, p. i3i.
LA DÉCORATION : LES MOTIFS
de Cessac et de Bouliac ', où Jésus adulte recevrait les hommages des rois; je ne sais s'il ne faut pas chercher une interprétation différente. La fuite en Egypte était peinte à Soulac; elle est sculptée sur une clef de voûte de La Sauve2 et à la porte de Martres (fig. 280); le baptême de Nôtre-Seigneur, à la porte de Bouliac et sur un chapiteau de~ Saint Quentin-de-Baron3. Ce que Drouyn a pris pour la même scène à Saint-Martial'1 est plutôt, ce me semble, la légende des sages femmes, Zélémi et Salomé, lavant l'Enfant Jésus5. Jésus assis sur les genoux de la Vierge est représenté sur un chapiteau du chevet d'Illats0, sur une clef de voûte de Blasimon 1 , sur un chapiteau étrange de la porte d"Espiet, sur un autre qui sert actuellement de crédence dans l'église de Blaignac8. Jésus au milieu des Apôtres est sur une frise de Loupiac.
La Passion n'apparaît que rarement dans l'iconographie romane de nos contrées : on voit néanmoins le baiser de Judas sur un beau chapiteau de l'ancienne église de Sainle-Croix-du- Mont (fig. 278) et le portement de croix à la porte de Bouliac. Je ne me rappelle pas avoir trouvé le Christ en croix avant la période gothique; à Bellebat, on a recueilli et placé au dessus de la porte un bloc où la Crucifixion est encadrée dans un quatre-feuille.
Le tympan sculpté de Lalande de-Cubzac et les peintures des voûtes de Saint-Macaire traduisent l'Apocalypse-' et paraissent devoir être rattachés à la famille anglo-normande des miniatures qui ont commenté ce texte redoutable10. La vision de saint Jean a fourni aux sculpteurs de nos portails romans un autre motif : ce sont les vingt-quatre vieillards qui entourent le Fils de l'Homme. Verlheuil (fig. 162), Sainte-Croix de Bordeaux, Sainte-Croix du-Mont(?), Castelvieil, Haux en présentent la série, qui n'est pas toujours numériquement exacte.
Il est à remarquer que l'art roman a volontiers figuré Dieu, Jésus Christ, par des symboles : une main bénissante sur la clef d'une voussure de la porte d'Izon" et dans une chapelle du xin' siècle à Saint-Loubès 12 ; un Agneau portant la croix sur une frise de Loupiac, dans une fausse porte de Tauriac, à la clef d'une voussure de Blasimon, d'où il a disparu, laissant le haut de la croix. On a même publié le croquis d'un double chapiteau de Loupiac, sur lequel l'Agneau joue avec les symboles des Évangélistes lS. A La Sauve, Drouyn a signalé le Pélican et le Bon Pasteur1'1. Les chrismes sont fréquents sur les linteaux ou les tympans : à Saint-Maixant, Saint-Martin-de Sescas, Saint-Ciers-de-Canesse, Masseilles, Blaignac, Saint-Martin-de-Lerm, Villas, enfin à Daubèze, où le chrisme est presque effacé, à Cardan (fig. 3 1 g), où il est réduit à une croix inscrite dans un cercle'5. L'usage des chrismes s'est perpétué longtemps: il en existe un à Créon, dans une maison particulière, qui n'est pas fort ancien : on y lit Christas, écrit partie en caractères grecs, partie en lettres latines, et Pax.
La Vierge prend une place importante dans l'iconographie girondine au cours du xmcsiècle, avec les belles portes de Saint André de Bordeaux, de Saint Seurin de la même ville, de Bazas. A ce siècle sont attribuées les peintures de Saint-Macaire, qui renferment une Annonciation. ÎNotre-Dame-de-Pitié vint plus tard : une chapelle était sous son vocable dans l'église de Podensac, dès l'année i488lG.
Adam et Eve; Daniel; saint Michel; ïobie; Abraham; Samson; saint Pierre. — Le Péché originel a maintes fois tenté le ciseau des imagiers : sur la frise de Loupiac, sur le tympan
1. Variétés girondines, t. 1, pp. 438 et 67G. — 2. Croquis de Piganeau, Société archéologique, t. II, p. 10C. — 3. Revue catholique, 1880, p. i35. — 4- Variétés girondines, t. II, p. 222. — 5. Sur cette légende, voir Mâle, L'Art religieux du xill' siècle, :<e éd., pp. 2/17 et suiv. — 0. Croquis de L. Drouyn dans (Compte-rendu des monuments historiques, 1847, après la page 12. — 7. Notes de M. de Castelnau, t. Il, p. 32(3. — 8. Voir mon Album d'objets d'art, pl. iv. — 9. Tympan de Lalande : voir L. Drouyn dans le Bulletin monumental, t. XV, pp. i83-i85, et André Michel, Histoire de l'Art, t. I, pp. G47-648. — 10. La filiation de ces miniatures a été étudiée par M. Mâle, L'Art religieux du .Mil' siècle, 2« éd., pp. 4o4 et suiv. — 11. A la vérité, je n'affirmerais pas que cette clef soit aussi ancienne que l'ensemble de la porte. — 12. L. Drouyn, lzon, p. 44. — i3. Compte-rendu des Monuments historiques, 1849, P- 2I- La description est dans le même volume, pp. 2y-3o. — i4. Choix des types, p. 24.— i5. Drouyn a également \u le chrisme dans le clocher de Saint-Vivien-dc-Blayc, au-dessus des baies (Notes manuscrites, t. XLVI, p. 118). — 16. i5 octobre i'i88 (Dupuy, notaire, fol. 48).