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Les vieilles rancunes;

Les cloches sonnaient joyeuses dans l'air doux et léger, les hirondelles passaient par bandes rapides en poussant leur cri aigu, le soleil de juin versait ses rayons dorés à travers les branches, et, le long de l'avenue de tilleuls qui conduit de la place de l'Eglise à la villa de M"^ Guichard, la noce gaîment cheminait sur le gazon.

Au moment où le cortège, les mariés en tête, débouchait devant la grille grande ouverte, tous les polissons du village,

massés près du pavillon du jardinier, poussèrent une clameur si retentissante, le cocher mit le feu à des boîtes d'artifices qui détonèrent avec un fracas si épouvantable, que tous les oiseaux qui nichaient dans les massifs s'envolèrent effrayés. Le marié prit dans sa poche toute la monnaie qu'il avait préparée pour la circonstance, et d'un geste circulaire arrosa de pièces de dix sous la horde de malpeignés, qui se rua dans la poussière avec une telle fureur qu'en un instant on ne vit plus qu'un pêle-mêle de fonds de culottes, de bras et de jambes enchevêtrés.

Puis le tas se désagrégea, et avec quelques pans d'habits de moins, quelques pochons sur l'œil de plus, tous les braillards s'échappèrent, courant d'un pied leste vers la boutique de l'épicier. La noce pénétra dans le jardin, suivit solennellement le bord de la pelouse, monta le petit perron et entra dans le salon tout fleuri de bouquets blancs. Autour de la mariée, cachée sous son long voile, les dames se pressaient avec une ardeur de félicitations. M"^ Guichard s'était approchée de la cheminée, et, de l'air d'une reine, elle accueillait les compliments de la partie masculine de l'assistance.

C'était une grande femme sèche, au visage jaune encadré de bandeaux de cheveux d'un noir de jais. Les yeux superbes, surmontés d'épais sourcils, s'enchâssaient dans un front étroit et entêté. La bouche était fine, sinueuse et pensive. Le menton pointu trahissait des tendances autoritaires poussées jusqu'à

la tyrannie. En ce moment elle causait avec ]y[me Tournemine, femme du maire de la Celle-

S*-Cloud, tout en observant du coin de l'œil les jeunes mariés, qui peu à peu s'étaient isolés dans une embrasure de fenêtre.

— Chère mademoiselle, voilà pour vous une journée bien pleine d'émotions, disait la mairesse. Certes M. Maurice Aubry est un

charmant jeune homme et qui paraît animé des meilleures dispositions. Il vous aimera pour tout le bonheur que va lui donner sa délicieuse femme... Au lieu d'une affection unique, vous allez être entourée d'une double tendresse par cet aimable petit ménage, qui ne vous quittera jamais...

— Jamais! appuya avec énergie M"^ Guichard : M. Aubry en a pris l'engagement formel.

— ■ Sans doute, reprit doucereusement M""^ Tournemine, et il a de trop bons sentiments pour songer jamais, de luimême, à y manquer... Mais le temps amène souvent bien des modifications dans les plans les mieux tracés... Les caractères se manifestent librement, les sympathies s'affaiblissent, les idées d'indépendance se font jour... Certes vous êtes une personne avisée et résolue... Vous saurez voir clair et imposer vos préférences... Cependant il faut prévoir que le mari pourra être mal conseillé...

Depuis un instant M"^ Guichard s'agitait, piétinant comme si le parquet était devenu brûlant. A ces derniers mots, elle ne put se contenir, et d'une voix forte :

— Mal conseillé! s'écria-t-elle ; mal conseillé! Par qui?

— Calmez-vous, chère mademoiselle, dit avec un geste effrayé la mairesse. Ne prenez pas en mauvaise part des paroles dictées par le seul intérêt que nous vous portons, mon mari et moi...

— Votre mari..,, interrompit la fougueuse vieille fille, qu'a-t-il appris? Dites-moi la vérité!

— Mais il ne sait rien; il suppose seulement, comme moi, que M. Maurice, à un moment donné, pourra être poussé par une influence... extérieure..,

— Laquelle ! Découvrez toute votre pensée?...

— Mais, chère mademoiselle, ce serait tellement naturel!... M. Roussel de Pontournant...

— Ah! le voilà donc prononcé ce nom exécrable! s'écria avec un sourire amer M"^ Guichard, oui M. Roussel, le tuteur de Maurice.

— Et votre cousin germain, insinua M™^ Tournemine.

— Et mon plus mortel ennemi, oui, madame. Voilà le danger pour moi... Mais j'y ài paré d'avance.

M. Maurice Aubry est brouillé avec son tuteur, et l'absence de M. Roussel en un jour pareil doit vous être une preuve suffisante de ce que j'avance. Oui, pour entrer dans ma maison, le mari de ma nièce devait rompre toute attache avec celui qui me hait... Entre lui et nous il fallait choisir. Ce choix a été fait. Et pouvait-il être un instant douteux?

En parlant ainsi M"^ Guichard montrait les nouveaux mariés debout devant la porte-fenêtre qui donnait sur le jardin, l'un près de l'autre, souriants et radieux, formant le plus joli groupe. La jeune femme avait retiré son voile et sa couronne, et, dans sa robe blanche couverte de fleurs d'oranger, blonde et rose, ses yeux bleus illuminés par la joie, elle était l'image vivante du bonheur. Très brun, la barbe en pointe, les cheveux ras couronnant un beau front, le regard vif, Maurice avait pris la main d'Hermine et lui parlait avec animation. Que disait-il? M"^ Guichard ne pouvait l'entendre. Mais la jeune femme hochait la tête avec un air de doute un peu inquiet. Elle fit quelques pas sur le perron, puis lentement, suivie par Maurice, descendit dans le jardin. Là, sûrs d'être à l'abri des indiscrets, ils reprirent la conversation commencée au milieu de leurs invités.

— C'était le seul parti à prendre, dit Maurice.

— Mais qu'il est dangereux! soupira Hermine.

— Si nous avions découvert nos projets, tout était perdu : alors pouvions-nous agir autrement que nous l'avons fait?

— C'est vrai. Mais cependant j'ai le cœur serré à la pensée que je trompe celle qui m'a tenu lieu de mère.

— C'est pour sa tranquillité.

— En êtes-vous bien sûr?

— Mon parrain est prêt à se réconcilier avec elle... Il me l'a encore répété hier. Il le fera par affection pour moi. Admettez-vous que M"" Guichard soit plus intransigeante et

moins tendre?... Il faut compter, voyez-vous, sur le premier saisissement que procurera à votre tante la présence de M. Roussel... Il est décidé à lui tendre la main, à lui faire même des excuses. Et Dieu sait qu'il ne lui en doit pas!... Si devant tant de condescendance M"'' Guichard ne désarmait pas, il faudrait désespérer de tout... Et je suis plein d'espérance, car je vous adore, et sans cette réconciliation il n'est pas de bonheur assuré pour nous.

* — Ah! Maurice, nous avons été bien hardis en cachant la vérité à ma tante... Peut-être eût-il mieux valu tout lui dire !

— Pour qu'un quart d'heure après elle me mît à la porte et m'empêchât de vous revoir?

— Je l'aurais mieux fléchie peut-être par mes supplications et mes larmes. Elle lïi'aime véritablement... Elle eût hésité à me faire tant de peine... .

— C'était l'incertain, chère Hermine, tandis que maintenant je suis votre mari, vous m'appartenez, j'ai des droits sur vous. Et si on me les contestait. . .

— Eh bien! que feriez-vous? demanda la jeune femme avec un charmant sourire.

— Je prendrais une résolu tion violente... Je vous enlèverais, et loin des luttes de fam ille, à l'abri des vieilles rancunes, je vivrais pour vous seule et tâcherais de vous faire oublier par ma tendresse les affections passagèrement délaissées...

lO

Le vide que nous aurions fait favoriserait la

réflexion, et la réflexion amènerait la conciliation... Croyez-moi, chère Hermine, unis nous sommes

bien forts... Et si vous me laissez vous conduire, si vous agissez comme je vous le conseillerai, nous sommes sûrs de la victoire.

— J'ai besoin d'y croire...

Ils étaient en ce moment dans une charmante allée couverte, loin de tous les regards. Maurice passa un bras autour de la taille de sa jeune femme et l'attira à lui; Hermine, rougissante, baissa ses longues paupières et, dans un mouvement de gracieux abandon, appuya sa tête sur l'épaule de Maurice. Il se pencha vers elle, et doucement il caressa d'un baiser le front blanc et les cheveux d'or de celle qu'il aimait. Lentement ils reprirent le chemin de la maison, où, dans le salon grand ouvert. M"*" Guichard continuait à faire les honneurs, ignorante du danger qui la menaçait.

(( Vieille rancune, » avait dit Maurice, en parlant des dissentiments qui divisaient depuis vingt ans M. Roussel et M"'' Guichard. Il aurait pu ajouter « rancune d'amour », car si la tante d'Hermine haïssait si ardemment le tuteur de Maurice, c'était pour l'avoir trop aimé. Une passion tournée à l'aigre, et dont le levain fermentait toujours aussi violemment dans le cœur de la vieille fille. Aux environs de 1867, l'oncle Guichard, vieux garçon fort riche, ayant pour héritiers son neveu Fortuné Roussel et sa nièce Clémentine Guichard, avait

caressé le rêve de ne pas diviser sa fortune et de marier ensemble ses deux présomptifs. Il avait fait de cette alliance le sujet d'un des articles de son testament, et, voulant se servir de l'intérêt comme agent de ses volontés, il avait déclaré exhéréder celui des deux habiles à succéder qui se refuserait à épouser son cohéritier.

Après avoir convenablement pleuré le défunt, Fortuné et Clémentine eurent avec le notaire une entrevue qui, en les éclairant sur les intentions de leur oncle, leur procura une surprise qui n'était point de même nature. Si Clémentine exulta, ayant toujours eu un penchant très vif pour son cousin, qu'on se plaisait dans leur entourage à appeler le beau Roussel, Fortuné fit la mine, se sentant médiocrement entraîné par ses idées générales vers le mariage, et point du tout par son goût particulier vers M"*" Guichard. Il montra même tellement peu d'enthousiasme que sa cousine en conçut un violent dépit, qui se manisfesta non point. par de la froideur, mais au contraire par un redoublement d'amabilité.

Le malheur en cela était que la façon d'être aimable de Clémentine avait quelque chose de violent et d'autoritaire qui crispait les nerfs de Fortuné, Elle paraissait dire : « Je suis gracieuse pour vous parce que vous m'appartenez. Mes bontés sont une des conséquences de mon pouvoir sur vous. Je vous ai en gré comme mes chiens, mes perroquets ou mes domestiques, s'ils me caressent, me divertissent ou me servent bien. Mais gare ù vous comme à eux si vous ne faisiez pas tout

pour me satisfaire!» Et le diable voulait justement que ce despotisme affectueux fût, de toutes les formes de tendresse, celle qui devait déplaire le plus à Roussel, très vif, très indépendant et point du tout enclin à se laisser régenter, fût-ce par une jolie femme. Car Clémentine, âgée de vingt-trois ans, était agréable, en dépit d'une certaine masculinité qui se trahissait dans l'abondance de ses sourcils, la fermeté de son profil, la rudesse de sa voix et certains mouvements brusques qui eussent plu chez une cantinière. Avec cela elle était de taille élevée et bien prise, avait des yeux superbes, de belles dents, un teint mat et des cheveux noirs admirables.

Comment, ainsi tournée, n'avait-elle pas de galants et s'apprétait-elle à coiffer sainte Catherine? Fortuné en donnait l'explication en quelques mots : « Elle procure de l'inquiétude et du malaise : on a l'air de faire la cour à un homme! » Cependant, non par ambition d'argent, car il était à la tête d'une affaire très fructueuse, mais pour obéir aux derniers vœux de son oncle, Roussel n'avait pas rejeté l'idée d'épouser Clémentine. Il avait résolu d'essayer^ ce qui était d'un bien brave garçon, car elle ne lui plaisait guère et il tenait à sa liberté.

Ils convinrent de se voir pour tâcher de s'accorder^ et chaque soir Fortuné alla prendre une tasse de thé chez Clémentine. Elle se faisait chatte pour le recevoir, et régulièrement, quand elle l'avait installé au coin de la cheminée, Roussel se disait, en la regardant aux lumières :

Vraiment elle n'est pas mal ! Et il faisait effort de son côté pour tâcher de rompre la glace qui s'amoncelait entre eux en banquises naturelles. Tout allait bien pendant une heure; puis, la provision de gracieuseté de Clémentine et les réserves de patience de Fortuné s'étant peu à peu épuisées, ils en venaient aux contradictions, aux discussions, aux aigreurs, et le cousin partait de chez sa cousine avec précipitation, en se disant : Mon Dieu! qu'elle est désagréable! Elle le voyait s'enfuir avec chagrin, soupirait, se reprochait son humeur batailleuse, car elle se rendait bien compte de son défaut, et se promettait de faire tout, le lendemain, pour ne pas rompre la bonne harmonie. Elle n'y arrivait pas.

Un sujet de conversation surtout lui tenait au cœur, et elle y revenait sans cesse, quoique ce fût celui sur lequel le désaccord entre Fortuné et elle s'accentuait le plus violemment. Le grand-père de Roussel, général du premier Empire, avait été fait baron par Napoléon après la campagne de i8i3, où le brave soldat s'était conduit en héros. Le baron Roussel avait constitué un majorât de dix mille francs de rente et ajouté à son titre le nom de la terre de Pontournant. Son fils, qui sous Louis-Philippe s'était jeté dans l'industrie, avait jugé convenable de s'appeler Roussel tout court, et Fortuné, reprenant les affaires et partageant les scrupules de son père, laissait dans l'oubli et la baronnie et la dénomination nobiliaire. Pas le plus mince torlil, pas le plus petit de, pas le

moindre Pontournant : Roussel tout court; le beau Roussel! Pour les intimes, même : Cadet Roussel! Et il en riait. Horreur!

Clémentine, elle, n'en riait pas. Ce titre de baron, et ce nom à herse, à barbacane, à mâchicoulis : Pontournant, la fascinait. Elle lui trouvait une allure moyen âge. Elle eût

voulu le porter. Etre baronne de Pontournant, avec les quatrevingt mille francs de rente de l'oncle Guichard, plus la fortune de son cousin et la sienne, quel rêve! Et ce Fortuné peu complaisant justement n'entendait à rien sur ce sujet-là! Il plaisantait les velléités aristocratiques de Clémentine, et ne voulait pas du tout se donner le ridicule de devenir baron de Pontournant, à quarante ans, quand il était notable commerçant et décoré sous le simple nom de Roussel.

Plus il avait de répugnance à satisfaire ce désir de sa future, plus elle avait d'ardeur à le lui imposer. De là vint tout le mal. Déjà ils avaient rompu quelques lances pour ou contre le tortil. Clémentine, repoussée avec ironie, avait battu prudemment en retraite. Mais pour une entêtée de sa sorte, retraite n'était point défaite. Elle guettait une occasion de revenir victorieusement à la charge. Fortuné Roussel venait d'être promu capitaine dans la garde nationale à cheval, corps aristocratique où tous les élégants de Paris tenaient alors à servir. En le félicitant de sa nomination, Clémentine dit à son cousin :

— Vous voilà tout à fait dans les honneurs... Vous serez

Les Vieilles Rancujies.

reçu chez l'Empereur aux Tuileries... Je vous vois entrant en grande tenue, vous serez superbe... Mais quel plus bel effet si, à votre entrée, on annonçait : « M. le capitaine baron de

Pontournant!... »

' '^>.v — Peuh! fit le fiancé. Le capitaine Roussel sonne très bien!...

— Il serait de bon goût de relever le nom d'une

^ illustration du premier ' Empire...

— Mon grand-père ferait grise mine à un chevauléger de la bourgeoisie parisienne...

— Qui pourrait si facilement entrer dans l'aristocratie.

Bel avantage!

Joli nom va bien à bel homme...

— Cousine, vous dépassez le but!

• — Mais enfin pourquoi tenez-vous tant à ne vous point nommer de votre nom?

— Parce que je suis dans les affaires.

— Quittez-les.

— Mon Dieu, à quoi passerais-je mon temps?

— A vous occuper de moi !

Il y eut un grand temps plein de silence, comme si

Roussel eût mesuré l'ennui d'une pareille proposition et que M"'' Guichard en eût calculé toute Tinvraisemblance. Enfin Clémentine se remit la première et dit :

— Pour un si faible motif allez- vous donc me causer une sérieuse peine?

— Mon motif n'est pas plus faible que votre désir n'est futile!

— Etes-vous donc si entêté?

— Et vous si vaniteuse?

— Serez-vous donc bien malheureux pour m'avoir faite baronne?

— N'est-ce donc que pour l'être que vous tenez tant à ce que je vous épouse ?

Ils s'arrêtèrent, épouvantés du changement de leurs visages. Fortuné, rouge comme un coq, était à deux doigts de l'apoplexie; Clémentine, dévorée par la bile, risquait la jaunisse. Ils ne se plurent pas ainsi. Après quelques paroles banales, nécessaires pour atténuer l'aigreur de leurs répliques, ils se séparèrent très mécontents et à mille lieues d'un accord. Roussel s'en allant à pied, pour calmer l'effervescence de son sang, donna au diable l'oncle Guichard et ses fantaisies testamentaires :

— La bonne idée de me faire épouser cette fille enragée! Croyait-il que, pour quatre-vingt mille francs de rente, je risquerais le malheur de ma vie? Je n'ai parbleu pas besoin de son argent... Qu'elle garde tout, puisque le mariage est la

condition sine quâ non de l'héritage!... Je serai toujours assez riche, étant libre et tranquille... Si j'étais le mari de Clémentine, je mangerais tout l'argent de l'oncle Guichard à me consoler de vivre auprès d'elle! Mauvaise spéculation!

Rentré chez lui, il dormit mal, eut des cauchemars affreux et se réveilla décidé à rester garçon. Clémentine, elle, après avoir passé une partie de la nuit à rager et à pleurer, avait fini par se calmer et s'était levée avec l'idée bien arrêtée de céder sur tous les points pour ne point éloigner Fortuné, quitte à reconquérir toutes les positions abandonnées après le mariage accompli. Elle se mit donc à son bureau et écrivit le plus aimable billet à son cousin pour l'inviter à venir passer la soirée avec elle. A peine la femme de chambre était-elle partie pour le porter, qu'une lettre de Roussel arrivait annonçant à Clémentine qu'une affaire imprévue l'obligeait à s'absenter pour quelques jours. M''^ Guichard poussa un soupir, se promit de faire payer plus tard à Fortuné les humiliations qu'il lui infligeait, et, ne pouvant rien de mieux qu'attendre, elle attendit.

Au bout de quinze jours, ne recevant point de nouvelles de son fiancé, n'entendant pas parler de lui, à bout de patience, elle se décida à s'informer. La concierge de la maison, interrogée, répondit que M. Roussel était à Paris, qu'il n'en avait pas bougé et qu'il venait même de rentrer. Le sang de Clémentine ne fit qu'un tour : elle se vit bafouée, dédaignée; la crainte, la colère la bouleversèrent en même

temps; elle poussa une exclamation qui effraya la concierge. Puis, prenant son parti en une seconde, elle s'élança dans l'escalier, gravit les deux étages, sonna avec violence, et, sans rien demander au valet de chambre, qui, la reconnaissant, restait stupéfait, elle entra comme une bombe dans le cabinet de son cousin.

Fortuné, assis dans un vaste fauteuil, une excellente pipe à la bouche, lisait tranquillement son courrier du soir, lorsque la porte en s'ouvrant brusquement lui fit lever les yeux. Il se dressa d'un bond en reconnaissant Clémentine, posa sa pipe sur la cheminée, mit ses lettres dans sa poche, et, la voix un peu tremblante, car il avait le sentiment de s'être conduit sans galanterie, il dit :

— ■ Eh quoi ! ma chère cousine... c'est vous?

Sur cette banalité il resta court, regardant avec émoi Clémentine, qui pâlissait, verdissait, suffoquait, les yeux dorés par le fiel. Enfin elle put reprendre sa respiration, et, frémissante d'indignation :

— Vous m'avez donc trompée, monsieur, en me disant que vous vous absentiez ? dit-elle. Je vous crois en voyage et vous êtes à Paris?...

— Je suis revenu plus tôt que je ne pensais, balbutia Fortuné.

— Ne mentez pas : vous n'êtes jamais parti !

— Mais !...

— Oh ! je comprends maintenant pourquoi vous ne vou-

lez pas porter votre titre... Il ne cadrerait pas avec votre caractère...

— Ma cousine!...

— Vous vous êtes conduit avec moi comme un manant !

— Ah!

— Oui, ce que vous avez fait là est une lâcheté ! S'excitant au bruit de ses paroles, s'animant à ses propres

violences, voyant Roussel consterné, Clémentine était arrivée au paroxysme de la fureur. Passant toutes les bornes, elle ne se connaissait plus, et si son cousin eût répondu sur le même ton, elle eût été capable de le battre. Mais il était aussi calme qu'elle était exaspérée. Au lieu de répliquer, de se défendre, il observait son adversaire, et se fortifiait dans la résolution de ne point se lier à une semblable furie. Et, cependant, si, à cette minute, Fortuné avait eu un mot affectueux, s'il avait fait vibrer le cœur trop passionné de M"* Guichard, il l'eût fait éclater en sanglots, amenée à demander grâce, et il lui eût permis de montrer la réelle tendresse qu'elle avait pour lui. Et peut-être l'un et l'autre, tant l'amour arrange les choses, eussent-ils été heureux. Mais Roussel ne prononça pas le mot affectueux, etM"'^ Guichard, étouffée par la rage, ne trouvant plus d'injure à lancer au visage de son cousin, poussa une clameur déchirante, et, tombant sur le canapé, s'y roula en proie à une crise de nerfs.

Fortuné, qui était la bonté même, se précipita à son secours, reçut quelques coups de pied, quelques bourrades, mais ne se rebuta pas et commença à dégralfer Clémentine. Elle ne poussait plus que de faibles vagissements. Il lui arrosa consciencieusement les tempes avec de l'eau de Cologne, et lui fit respirer un flacon. Comme il était penché vers sa cousine, elle ouvrit les yeux, le reconnut, se releva d'un bond, lui lança un regard d'indignation, se rajusta, et, debout sur le seuil de la porte :

— Je vous prie de constater que c'est moi qui ai fait visà-vis de vous une démarche conciliante. A votre tour, je vous attendrai ce soir. Réfléchissez aux intentions de l'oncle Guichard, et voyez si vous voulez courir la chance de lui désobéir.

Elle était redevenue dure et hargneuse. Elle lui déplut définitivement. Il jugea nécessaire de brûler ses vaisseaux pour se couper toute retraite, et, d'un ton très doux :

— La chance que je cours, chère cousine, dit-il, c'est de vous voir prendre ma part d'héritage, prenez-la donc. J'estime que la liberté ne sera pas trop chère à ce prix.

Il venait de lui faire entendre les paroles les plus cruelles qu'elle pût attendre de lui. La figure de Clémentine se décomposa, et, levant une main tremblante à la hauteur du visage de Fortuné :

— C'est bien ! Vous vous repentirez toute votre vie de ce

que vous venez de me ré pondre. A compter

^ d'aujourd'hui, je vous considère comme mon mortel ennemi.

Elle espérait peutêtre un retour causé par l'inquiétude. Mais ■ elle avait pris de tous les moyens le plus mauvais pour ramener Roussel. Il ne

répliqua même pas. Il s'inclina, ouvrit les portes devant sa cousine, et, quand elle fut sur l'escalier, il rentra chez lui, se remit dans son fauteuil, ralluma sa bonne pipe et continua la lecture de son courrier du soir.

Cependant il ne devait pas en être quitte pour une sortie menaçante, et il put très promptement se rendre compte que Clémentine hors de chez lui était encore très redoutable. Une guerre sourde fut commencée par elle contre celui qu'elle haïssait de toutes les forces de son amour trompé. D'abord, comme il fallait que leur rupture fût expliquée aux personnes de leur entourage, et que cette explication, favorable à M"^ Guichard, étant fournie par elle, devait être nuisible à Roussel, la douce Clémentine laissa entendre qu'elle avait découvert, chez son futur, certain vice qui lui avait donné à craindre pour sa tranquillité à venir. Et comme on s'était récrié, non sans curiosité, elle avait déclaré que Fortuné n'était pas d'une tempérance parfaite. Il n'en fallait pas davantage pour que le bruit s'accréditât que ce galant homme, qui paraissait si sobre et si rangé, buvait et rentrait chez lui dans de tels états qu'ils nécessitaient, pour monter l'escalier, l'intervention de son domestique et du portier.

Ces rumeurs vinrent aux oreilles de Roussel : il commença par se mettre en colère, puis il prit le parti d'en rire, comptant que les gens qui le connaissaient n'ajouteraient pas foi à un si ridicule cancan. Mais si la crédulité publique repousse avec ennui ce qui est à l'avantage d'autrui, elle accepte avec em-

pressement ce qui est à son préjudice. Dites à quelqu'un : « Il paraît qu'un tel a fait un bel ouvrage ou une belle action, » ce quelqu'un répondra d'un air contraint : « Heu! heu! » Diteslui : « On assure qu'un tel a volé au jeu, ou fait des faux, » il s'écriera d'un ton ravi : « Ah ! ah ! »

En six semaines, Roussel passa pour un ivrogne. Il avait depuis dix ans une cuisinière qui le faisait manger à son gré, et dont le caractère lui plaisait. A prix d'argent, M"^Guichard la lui enleva, et, à tous ses amis, en triomphant de la délicate cuisine que cette fille faisait chez elle, elle dit : « Que voulezvous? Elle n'a pas pu rester chez Roussel; il ne réglait jamais le livre des dépenses. Elle était en avance quelquefois de quatre ou cinq mille francs. Et quand il fallait absolument donner de l'argent, c'étaient des cris à aller chez le juge de paix. Entre nous je crois Fortuné assez mal dans ses affaires. »

Le cousin de M"^ Guichard perdit des clients qui avaient entendu raconter que Roussel pourrait bien «manquer» un de ces matins. Pour démentir ces mauvais bruits, il ne fit, pendant deux ans, que des négociations au comptant.

Il avait à Montretout, en face du bois de Boulogne, une maison de campagne ravissante où il entretenait un luxe de fleurs merveilleux. Ses serres à fruits étaient exposées dans des conditions rares, recevant le soleil et la lumière dès le matin, grâce à un vaste terrain non construit qui les séparait des propriétés voisines. Déjà Roussel avait voulu acheter ce terrain

pour y établir des potagers : jamais le propriétaire n'avait voulu le lui vendre. Grâce à quelles manœuvres M"' Guichard réussit-elle là où son cousin avait échoué, nul ne le sut. Mais un matin Roussel vit des terrassiers, puis des maçons s'installer dans l'enclos et un mur s'élever qui lui bouchait le jour. Il fallut changer les serres de place, et jamais elles ne produisirent de fruits aussi bons que par le passé. Enfin, en tout et pour tout, Clémentine s'ingénia à tourmenter, à molester, à vexer celui qui s'était entêté à demeurer célibataire.

Comme pour se consacrer plus complètement à la guerre continuelle qu'elle faisait à Fortuné, M"^ Guichard resta fille. Peut-être conservait-elle, au fond de son cœur, un sentiment pour ce monstre, comme elle l'appelait. Elle état pu se marier facilement : elle était très riche, point trop mtire, et très agréable pour ceux qui ne craignent pas les femmes genre grenadier. Aucune proposition ne la trouva bien disposée. Qui sait si elle ne croyait pas qu'à force de mauvais procédés elle amènerait Roussel à composition et aurait la joie triomphale de le tenir à ses genoux, humilié, repentant et baron?

Cependant, au bout de quelques années, elle dut renoncer à toute espérance, car sa haine se fit plus concentrée et plus acre. Les calomnies répandues par elle sur le compte de son cousin avaient fini par se dissiper. La bonne vie et les actions nettes sont les meilleures preuves que puisse fournir un brave homme : Roussel remonta le dur courant de mésestime

déchaîné contre lui. Il fallut bien, d'abord, convenir qu'il y avait quelque exagération dans les bruits répandus sur son compte; il devint, par la suite, évident qu'ils étaient faux. On voulut s'enquérir, chercher la source de cet empoisonnement social. Mais la victime elle-même s'interposa entre les curieux et son bourreau. D'ailleurs, un fait considérable venait de se produire qui apportait dans son existence un élément d'intérêt qu'il n'avait jamais soupçonné.

Sans avoir été marié, il était devenu père. Un de ses amis les plus chers venait de mourir, laissant seul au monde un petit garçon âgé de huit ans. Appelé au chevet du mourant et sollicité par lui, avec l'ardeur d'une profonde angoisse paternelle, de ne pas abandonner son fils, Roussel avait pris, sans grandes phrases et sans gestes dramatiques, l'engagement de veiller sur l'orphelin. Il le connaissait à peine, ce pauvre enfant. Pour lui apprendre la triste nouvelle, il alla le voir à sa pension et resta bouleversé devant ce blondin qui pleurait à sanglots, seul, tout seul désormais, sans autre appui qu'un étranger.

Les paroles affectueuses, qu'il n'avait pas trouvées pour Clémentine, il les trouva pour Maurice. Au bout de cinq minutes d'entrevue, l'enfant était sur ses genoux, la tête appuyée sur son épaule, et Roussel sentait que ces petits bras tremblants qui le serraient, attachés à lui comme à une dernière espérance, étaient la plus solide des chaînes. Et comme Maurice ne se calmait pas, le brave homme l'emmena chez lui, l'installa

dans une chambre voisine de la sienne, et la nuit, l'entendant soupirer, se ^^^^ff^^9mm<^^''^,. leva pourvoir

s'il n'était .MH^^^^B^ .js. pas malade.

Dans son lit, l'enfant endor- ' mi pleurait, sans doute en

rêvant de son père.

De grosses larmes coulaient sur ses joues et mouillaient l'oreiller. Roussel, en chemise, son bougeoir à la main, fut pris d'attendrissement, et au risque d'attraper un rhume il resta à regarder l'orphelin.

Mais la lumière frappant les yeux de Maurice le réveilla.

Il ouvrit un instant ses paupières alourdies par le chagrin, et voyant penché sur lui une bonne et tendre figure, il murmura du fond de son sommeil : « Tu est là, papa?... )j A ces mots, Roussel se sentit remué jusqu'aux plus intimes replis de son cœur. Il posa sur le front moite de l'enfant un baiser attendri, et à haute voix, comme pour prendre à témoin le mort :

— Oui, dors, mon enfant : ton père est là.

Maurice ne retourna pas à la pension. Le célibataire était arrivé à l'âge où Thomme éprouve du plaisir à vivre dans son intérieur à la condition de n'y être point seul. Grâce à son fils adoptif, Roussel trouva chez lui l'attrait vivant qui pouvait l'y ramener et l'y maintenir. Il dut à cet enfant la rectitude de sa vie, la sagesse de ses pensées, la dignité souriante de sa maturité. Il était trop intelligent pour ne pas se rendre compte de tout ce qu'il y gagnait. Il sut gré à son pupille de lui fournir l'occasion de se ranger. Et cette tranquillité, dont il allait jouir à cause de lui, il se promit de la lui payer en bonheur.

Il prit son rôle de père au sérieux. Après ses affaires finies, il s'inquiétait de Maurice. Comment avait-il travaillé? Etait-on content de lui au lycée? Ses devoirs étaientils terminés? A quoi avait-on joué en récréation? Il dînait en tête-à-tcte avec l'enfant, qui lui faisait la conversation. Il assistait à son coucher, et, le laissant sous la garde de sa vieille femme de charge, il sortait, l'esprit libre, allait au

théâtre ou dans le monde, mais ne rentrait jamais tard, toujours ramené par le souvenir de ce petit bonhomme si frêle, et qui tenait déjà une si grande place dans la vie de son tuteur.

Lorsque M"® Guichard apprit que Fortuné avait un enfant chez lui, son premier mouvement fut de répandre partout le bruit que c'était quelque vaurien échappé de Mettray ou des Jeunes Détenus, qu'il avait ramassé sur le pavé, pour lui faire pièce. Mais, contrairement à son attente, l'histoire ne fit pas fortune. On avait connu M. Aubry, le père de l'orphelin, et la généreuse intervention de Roussel était bien jugée. Le cousin Bobart, avoué très retors, insinua même que l'acte n'était point malhabile, que, décidé à rester garçon, Roussel se donnait un héritier, ce qui serait un moyen sûr d'exhéréder M"^ Guichard, s'il venait à décéder avant elle.

Clémentine n'avait jamais arrêté son esprit sur cette désa-

gréable pensée que, si elle était l'héritière de son cousin Fortuné, celui-ci était également son héritier. En un instant cette perspective, ouverte par Bobart, la bouleversa. Quoi ! quelque chose d'elle pourrait aller à son ennemi? Il pourrait triompher d'être à la fois débarrassé de sa haine et pourvu de son héritage? Il aurait la joie sauvage de la voir descendre dans le petit caveau de famille, et de jouir après elle non seulement de la fortune de l'oncle Guichard, mais de la sienne propre? Infamie! Ses cheveux s'en dressèrent d'horreur! Elle s'écria :

— Ah! il a un enfant adoptif! Eh bien! moi aussi j'en aurai un !

Bobart, qui avait un fils au collège, insinua aussitôt à Clémentine qu'elle aurait en ce garçon un fils solide, dévoué et respectueux. Mais un mâle ne faisait point l'affaire de M"^ Guichard. L'instinct de son sexe la portait à vouloir une fille. Elle s'ouvrit de son désir à un médecin, et très nettement indiqua les conditions que devait remplir la candidate : être âgée de deux ans au moins et de trois ans au plus, n'avoir plus ni père ni mère, afin que la tutrice ftat à l'abri de toute revendication ; être gentille, blonde, avec des yeux bleus. Quant au caractère, on se chargerait de le lui faire, et il serait bon.

Huit jours plus tard, M"* Guichard était avertie qu'une nourrice de Courbevoie possédait une petite fille réalisant absolument le programme formulé. Le père et la mère étaient

Les Vieilles Rancîmes.

morts et, depuis un an les mois dus n'étant plus payés, cette femme, très pauvre, allait être obligée, à son grand chagrin et après avoir tardé tant qu'elle avait pu, de porter son nourrisson aux Enfants trouvés. M""' Guichard monta sur l'heure en voiture, se fit conduire à Courbevoie, vit la petite fille, qui se nommait Hermine, la trouva à son gré, donna cinq cents francs à la nourrice, et partit chargée de bénédictions, emportant triomphalement son héritière.

En sa qualité de demoiselle , « maman » lui parut choquant, elle apprit donc à Hermine à l'appeler « ma tante ». Elle put dès lors braver Roussel, non seulement dans le présent, mais encore dans l'avenir. Ils étaient à deux de jeu. Et la fille de l'une valait le fils de l'autre. Chose singulière, le cœur de Clémentine ne se fondit pas, comme celui de Fortuné, à la chaleur de cette nouvelle tendresse. Elle aima Hermine, non pour le bonheur d'aimer, mais parce qu'elle lui servait d'alliée contre son ennemi. Le charme, la grâce, la naïveté de la petite fille n'attachèrent pas invinciblement M"^ Guichard; elle ne fut vraiment sensible qu'à l'utile appoint qu'apportait l'enfant dans sa lutte contre Fortuné.

Sans doute elle ne méconnut pas le bonheur qui entrait chez elle. Sa maison était, avant l'adoption d'Hermine, comme une cage sans oiseau : la petite fille l'emplit de chants, de rires, de gaîté. Mais Clémentine était moins accessible à ces jouissances délicieuses qu'à l'âpre satisfaction de se dire vingt fois par jour : « Roussel est vexé! »

36 Les Vieilles Rancmies.

Elle éleva Hermine parfaitement, mais sévèrement. Elle la soigna avec un zèle d'artilleur pour sa pièce de canon. Lorsque la petite fille fut malade, M"^ Guichard éprouva de vives inquiétudes, elle appela le meilleur médecin, elle passa même des nuits, mais elle n'eut jamais de ces chaleurs d'âme qui attiédissent l'atmosphère autour d'un enfant et le font vivre dans la sécurité, l'insouciance, l'épanouissement. Jamais ce cœur de femme n'eut les petits raffinements d'affection, les attentions délicates que Roussel prodiguait à Maurice.

Elle se fit aimer de sa fille adoptive, mais surtout respecter. L'appellation « ma tante » convenait dans sa froideur aux rapports affectueux qu'Hermine avait avec M"^ Guichard. Maman eût été impossible : elle était traitée comme une nièce.

Pendant quinze ans, la vie continua sans graves incidents. La rancune n'était pas éteinte; elle couvait, semblable à ces volcans qui ne trahissent leur activité intérieure que par les minces filets de fumée qui s'échappent de leurs flancs. Ni Roussel ni M"^ Guichard n'avaient parlé de leurs dissensions à Maurice et à Hermine; ils avaient eu cette pudeur de ne pas dresser à la haine ces naïfs esprits.

L'un et l'autre des enfants avaient grandi et étaient entrés dans la jeunesse. Maurice, ses études terminées, avait manifesté un goût très vif pour la peinture. Comme il devait être riche, l'avoir de son père soigneusement administré par

Roussel produisant trente mille francs de rente, et son

tuteur lui ayant

assure, par une

donation entre vifs, toute sa fortune, qui était devenue considérable, il avait les moyens de faire de Tart.

Mais Roussel, toujours pratique, n'admit pas que Maurice se contentât d'être un amateur.

— Tout ce qu'on fait, lui dit-il, il faut le faire avec supé-

riorité. Tu désires peindre : je n'y mets pas d'obstacles, mais j'exige que tu travailles comme si tu avais besoin de ta palette pour vivre. Tu vas entrer à l'Ecole des Beaux-Arts : je te recommanderai à Baudry, qui est un de mes amis, et à Meissonier, que je connais de la garde nationale. Si tu veux faire de vastes tableaux, à la façon des grands Italiens de la Renaissance, le premier te sera utile; si tu préfères t'adonner à l'art minutieux des Flamands, le second te donnera des conseils. Mais, quoi que tu choisisses, il convient de t'y appliquer de toutes tes forces.

L'engagement fut pris par Maurice et tenu. A vingt-trois ans il eut le second grand prix, et, par une rare délicatesse, il ne voulut pas concourir l'année suivante, quoiqu'il fût à peu près sûr de réussir. Il en donna à son tuteur des raisons qui le touchèrent vivement :

— J'ai trois concurrents qui sont sans le sou et peuvent être désespérés par un échec. Celui d'entre eux qui réussira a sa carrière assurée. Vais-je donc, moi qui suis riche grâce à mon .père et à vous, me jeter à la traverse de cet avenir qui peut être si fécond et si heureux? Je le puis matériellement; mais moralement il me semble que je n'en ai pas le droit. Mon second grand prix me tire hors de pair. On me connaît : j'ai fait mes classes et je suis lauréat. Le but que vous m'aviez commandé d'atteindre est franchi? Exigez-vous que je fasse plus?

— Non, dit Roussel en embrassant son fils, et tu es un bon garçon.

L'année suivante, Maurice exposa son grand tableau de VOrgie à Caprée^ qui fit une si profonde sensation, et le portrait de son tuteur. Il eut d'emblée une troisième médaille. M"^ Guichard, avertie par les journaux du succès du pupille de Fortuné, voulut aller au salon. Elle s'y rendit seule, craignant de trahir sa rage devant Hermine. Elle chercha la salle A et, du milieu des cent toiles pendues au mur, une figure jaillit, telle qu'une apparition fantastique, s'emparant de son regard, l'attirant comme hypnotisée : Roussel, d'une ressemblance inouïe, frais, rose sous ses cheveux blancs, épanoui, l'air paisible. Il sortait littéralement du cadre et elle crut qu'il s'avançait vers elle, la bravant du regard heureux, de la bouche souriante, la narguant de son insolente joie. Elle marcha à lui, hardie, menaçante, et, arrivée devant la toile, le cerveau bouleversé par la colère, les lèvres pincées pour ne pas éclater en injures, elle leva son en-tout-cas et d'un geste furieux elle allait frapper son ennemi, lorsqu'une main l'arrêta. En même temps une voix disait :

— -Eh bien! madame, qu'est-ce que vous faites donc ?

Elle revint à elle et se vit auprès d'un gardien du salon, qui, sévère, la regardait en grommelant. Elle balbutia :

— Il fait bien chaud ici... J'ai eu un instant de trouble... Et, hors d'elle, ne pouvant rester devant ce portrait sans

céder à l'envie de crever la toile, elle s'enfuit, pendant que le fonctionnaire disait sévèrement :

— On ne devrait pas laisser venir les folles ici!

M"" Guichard chez elle, en s^aqueRousselpossé- .

elle un avantage que jamais Hermine ni un grand talent de une voix de chanteuse tion, ni une virtuosité à rivaliser avec lesPodit des choses désa-

rentra vouant dait sur marqué, n'aurait peintre, ni à sensade pianiste louais. Elle eréables à

sa nièce, qui n'y comprenait rien, et se coucha en se demandant quel tour effroyable elle pourrait bien jouer à Fortuné.

Le hasard, ce complice des impuissants, se chargea de lui fournir l'occasion d'une terrible revanche. Elle s'était installée à la Celle-Saint-Cloud, comme tous les ans, pour passer l'été, et, par une échappée à travers les bois de Saint-Cucufa, elle pouvait voir sur la côte de Montretout la maison de son ennemi. Bien souvent elle s'était dit : « Si j'avais un des gros canons du Mont-Valérien à ma disposition pendant une journée, comme je l'anéantirais, la bicoque de ce misérable! Ce serait l'affaire de quelques coups bien visés. »

Mais l'État français ne prête pas ses canons aux particuliers, même pour se bombarder en famille. Et Clémentine devait se résigner à voir la maison maudite se dresser au loin, point blanc sur l'horizon verdoyant des bois. A cela près, elle vivait tranquille dans ce charmant pays et jouissait de son joli jardin, de ses belles fleurs. Hermine surtout était heureuse à la Celle-Saint-Cloud. Elle aimait la calme liberté de la campagne, passait ses journées sous une tonnelle enguirlandée de chèvrefeuilles, faisant amitié avec les pinsons et les rouges-gorges, qui venaient chanter pour elle, voletant à portée de sa main et mangeant les miettes de son goûter. De temps en temps une voix forte retentissait disant : Hermine ! Les oiseaux s'envolaient épouvantés dans

le feuillage épais, le sable grinçait sous un pied viril, et

M"^ Guichard apparaissait munie de son ouvrage. Elle s'asseyait auprès de sa nièce, sous Tombrage embaumé, et se mettait à travailler, maniant les aiguilles de son tricot comme des épées, et perçant la laine à grands coups comme si c'eût été la poitrine du détesté Roussel. La jeune fille alors s'ingéniait à plaire à la terrible vieille fille, elle lui parlait gentiment, l'entourait de grâces câlines, triomphant d'arracher un sourire à ses lèvres sévères et une caresse à sa main nerveuse.

Un après-midi de juillet qu'elles étaient là ensemble, des rires bruyants retentirent sur la place, accompagnant un piaffement de chevaux. C'étaient des commis de magasins et quelques demoiselles, qui montés sur des locatis, après un copieux déjeuner, s'apprêtaient à regagner Ville-d'Avray et, de là, Paris. Le jardinier de M"^ Guichard, occupé à ratisser la terrasse qui longeait une petite rue donnant sur le bois, regardait, par dessus le mur, le départ de la troupe bruyante embarquée au galop et incapable de retenir les chevaux, émoustillés par un picotin inaccoutumé. Tout à coup le brave homme poussa un cri, leva les bras en l'air, lâchant du coup son râteau, et dit d'une voix étranglée :

— Ah! mon Dieu! ils viennent d'écraser quelqu'un!...

En même temps que son jardinier, M"^ Guichard fut à la petite porte du jardin. La cavalcade s'éloignait plus vite qu'elle n'aurait voulu, dans un nuage de poussière, et, sur les cailloux du chemin un jeune homme restait étendu sans connaissance,

le front ensanglanté, sa canne brisée en deux morceaux près

de lui. Clémentine était un esprit décidé, elle Tavait prouvé en maintes circonstances. D'une voix retentissante elle appela

son cocher, qui se montrait à la perspective, et s'adressant au jardinier :

— Il faut transporter ce malheureux dans les communs...

— Oh! ma tante! s'écria avec angoisse Hermine, est-ce qu'il est mort ?

— Mort? Allons donc! Est-ce qu'on meurt comme çà! Il a été étourdi... Un peu d'eau au visage... du vinaigre sous le nez, il n'y paraîtra plus...

Le jardinier et le cocher avaient saisi le jeune homme l'un par les pieds, l'autre par dessous les épaules, et l'emportaient. Les deux femmes suivirent. Etendu sur des coussins dans la sellerie, le blessé ne reprit pas connaissance. Le cocher lui avait lavé le visage pour enlever le sang qui le défigurait, il lui avait mis sous le nez le vinaigre qui lui servait pour ses chevaux : rien n'avait fait. Et tout pâle, les lèvres pincées, les yeux clos, l'étranger demeurait inerte. M"^ Guichard prit peur.

— Oh! oh ! est-ce que ce serait plus sérieux que je ne pensais?.,. Il faudrait peut-être porter ce malheureux àlamairie...

— Oh! ma tante! supplia Hermine. Où peut-il être mieux soigné que chez vous ?

— C'est vrai! déclara avec conviction M"^ Guichard. En tous cas il faudrait appeler un médecin...

— Mademoiselle, le docteur Portier vient de rentrer il n'y a pas une demi-heure, dit le jardinier. Je l'ai vu passer dans son tilbury sur la route,..

— Allez le chercher.

Quelques minutes plus tard le médecin de la Celle-Saint- Gloud, l'excellent docteur Fortier, arrivait en hâte.

— Eh bien! mesdames, qu'est-ce donc? demanda-t-il. On tue les gens à votre porte! Oh! oh!... Voyons quelle raison ce gaillard-là peut avoir pour ne point répondre à de si excellents soins... Hé! diable! il a reçu un fameux renfoncement... Il a... oui, il a l'épaule gauche déboîtée...

— Déboîtée! cria M"^ Guichard. Mais c'est affreux! C'est...

— Presque rien, une vétille, interrompit le docteur. . . Nous allons lui remettre ça en place, tout à l'heure... Il a une contusion à la tête... Des chevaux l'ont renversé m'a dit votre jardinier... Sans doute la peau du front a été coupée par un fer... Le pouls est bon... la respiration régulière... Si vous vouliez me faire donner une demi-douzaine de serviettes, je lui remettrais son épaule avec l'aide de ces deux braves garçons...

— Hermine, cours à la lingerie...

Hermine, comme un sylphe, était déjà au perron.

— C'est un homme comme il faut, dit le docteur. Sa mise est soignée... Il a une charmante figure... Quelque promeneur que ces fous ont renversé... Le loueur de Ville-d'Avray me vaut certes, bon an mal an, une dizaine de bras cassés ou de côtés enfoncées... Ah! voici les serviettes... Mesdames, l'opération que nous allons pratiquer n'est aucunement dange-

Les Vieilles Ra^iciines.

reuse, mais elle est on ne peut plus pénible à voir. .. Je vous serais reconnaissant de me laisser pendant quelques minutes seul avec mon patient et mes aides.

— Mais qu'allez-vous donc faire?

— Attacher le blessé à la muraille, nous atteler à son bras, et tirer jusqu'à ce que

l'épaule se soit replacée... C'est affreux, et pourtant très simple. ..

les poussait dans la cour. Elles se trouvèrent seules, et,

derrière la porte de la sellerie, un piétinement commença, puis des ordres furent donnés d'une voix brève, et enfin des ahan! se firent entendre, comme lorsque les marins virent au cabestan. Soudain s'éleva une plainte déchirante, une clameur de torture qui terrifia les deux femmes, et presque aussitôt, la porte se rouvrit et le docteur, en s'épongeantle front, reparut, disant :

— C'est terminé!

Sur les coussins le blessé gisait plus pâle et toujours inanimé.

— C'est lui qui a crié? demanda M""" Guichard.

— Oui, la douleur l'a réveillé, mais il s'est évanoui de nouveau. ..

— Qu'allons-nous en faire?

— Mais je ne le crois pas transportable, pour le moment. Ne pouvez-vous lui donner l'hospitalité pour vingt-quatre heures ?

— Dans ma maison?... Chez des femmes seules?

■ — Eh bien! dans les communs?.. Il y a des chambres fort logeables...

— Le cousin Bobart y habite quand il vient.

— Eh bien! va pour la chambre du cousin Bobart... Ainsi l'humanité sera satisfaite et les convenances sauvegardées.

— Hermine, des draps...

La jeune fille repartit comme si elle avait des ailes. M"^ Guichard, un peu inquiète, disait au médecin :

— Ah çà! il ne va pas me faire ici une maladie de trois mois, ce gaillard-là?

— Demain il sera sur pied... ou, en mettant les choses au pire, en état d'être conduit chez lui...

— Alors c'est bien...

On avait monté le blessé, pendant ce temps-là, et la jeune fille revint chargée de taies d'oreiller, de draps, de couvertures.

— Il faudrait bien tâcher de savoir à qui on a affaire, cependant, dit M""^ Guichard, avec un dernier reste de défiance... Car enfin on l'a ramassé sur la route, c'est peutêtre un chenapan...

— Il n'en a pas l'air du tout, dit Hermine.

— Voyez-vous ça! fit M"^ Guichard en riant. Tu te piques d'avoir du coup d'œil, toi, il paraît. Le voilà cautionné par Hermine, il n'y a plus rien à ajouter!

— Oh! ma tante! vous vous moquez! murmura la jeune fille, rouge jusqu'à la racine des cheveux. Ce n'est pas charitable.

— Bon! je ne lui veux pas de mal à ton protégé! Allons le soigner!

Elles montèrent, précédant le docteur, un petit escalier, et, dans une jolie chambre tendue de perse, trouvèrent le blessé confortablement étendu au fond d'une alcôve, dans un lit moelleux. Le docteur l'examina de nouveau, rédigea une ordonnance et annonça qu'il reviendrait dans la soirée. Les

deux femmes restèrent seules auprès de leur hôte, un peu inquiètes, malgré l'optimisme du médecin, de cette immobilité prolongée. Elles le regardaient en silence, et l'intérêt que son état leur inspirait se doublait d'une sympathie singulière causée par la douceur de son visage. Il avait vraiment une figure charmante, et, même pâle, même les yeux fermés, même le front couvert d'une compresse, il était agréable à voir. Hermine, cependant, en tournant dans la chambre, avait trouvé sur une chaise, et jetés en désordre, les habits de l'inconnu. Elle s'était mise en devoir de les ranger, lorsque de la poche de la jaquette une lettre était tombée.

— Donne-moi donc ce papier, dit M"^ Guichard : nous y trouverons peut-être une indication sur le nom et la condition sociale de ce garçon...

Hermine docilement donna la lettre. Mais à peine M"" Guichard eut-elle jeté un regard sur la première page, qu'elle pâlit, se dressa, et, avec une émotion inexprimable, s'écria :

— Son écriture!

Elle courut à la signature, et, pleine d'horreur, découvrit ces deux noms exécrés : Fortuné Roussel...

Hermine, stupéfaite, restait debout devant sa tante, ne comprenant ni l'acte ni les paroles qui l'avaient accompagné. Elle s'enhardit à demander :

— Ma tante, vous savez donc qui est ce jeune homme?

— Il s'agit bien de lui! s'écria Clémentine avec impétuosité.

Puis, regardant sa nièce et la voyant pleine de curiosité :

— De quoi te mêles-tu, petite? dit-elle sévèrement. Retourne à la maison. Ta place n'est pas ici.

Hermine, étonnée de ce revirement subit, jeta un dernier regard sur l'intéressant malade, et, ouvrant la porte, elle sortit. Aussitôt seule, M"^ Guichard fondit sur la jaquette de son hôte, la fouilla d'une main fébrile, découvrit un portefeuille;, l'ouvrit, y prit une carte et lut : Maurice Aubry. Elle posa le portefeuille sur la cheminée, et sombre, la lettre entre les doigts, elle s'assit, réfléchissant profondément au concours singulier de circonstances qui amenait sous son toit le fils de celui qu'elle haïssait implacablement. Peu à peu ses yeux tombèrent sur la feuille de papier couverte de l'écriture abhorrée, et machinalement elle lut :

« Mon cher petit, mon voyage commence bien. Les créances que j'avais à recouvrer... » Elle passa. Les affaires d'intérêt de Roussel lui parurent insignifiantes... « Je ne serai pas de retour avant trois semaines. Et Dieu sait si tu vas me manquer, pendant ce temps-là, ingrat qui n'as pas voulu m'accompagner!... Tu prétends que l'Angleterre n'est pas un pays artistique... Si tu savais comme ces centres manufacturiers de Manchester et Birmingham sont intéressants : on y sent battre le pouls d'un pays... » Esprit prosaïque et mercantile! grogna Clémentine... « Quant à l'Ecosse, c'est une merveille... Je t'y entraînerai, et alors tu verras combien tes idées étaient fausses... Soigne-toi bien, car tu sais que je n'ai que toi au

monde et que si tu venais à me manquer tout serait fini pour ton vieil ami... »

La lettre glissa des doigts de M"^ Guichard et tomba sur le tapis. Elle songeait. Les vingt années qui venaient de s'écouler s'évoquaient à son souvenir toutes pleines des mauvais procédés, des tours pendables qu'elle avait imaginés pour tourmenter Roussel, et, devant l'affection si simplement traduite qu'il éprouvait pour ce jeune homme, la vieille fille comprenait que ce par quoi elle avait cru se venger était resté vain, qu'aucune de ses roueries n'avait eu d'effet, que le cœur de son ennemi n'offrait qu'un point vulnérable, et que, puisqu'elle ne l'avait point frappé dans sa tendresse pour Maurice, elle ne l'avait jamais atteint sérieusement.

Et cet enfant, qui était tout pour son ennemi, il l'avouait, elle le tenait là à sa merci. Elle fit un geste terrible vers le lit, comme pour anéantir l'otage que le hasard lui avait livré. Mais elle se contint : Maurice venait de pousser un profond soupir et ses yeux s'étaient ouverts. Il promena autour de lui un regard trouble, se souleva sur son coude droit, et d'une voix un peu étouffée :

■ — Ah! c'est vous, madame, qui m'avez recueilli, dit-il, soigné, sauvé...

— Vous n'avez jamais été en danger..., interrompit sèchement Clémentine, ne voulant pas avoir eu tant de méritesvis-à-vis du fils de son ennemi.

— N'importe! je vous suis bien reconnaissant...

La vieille fille fit un geste qui signifiait : A votre gré, ou : Il n'y a pas de quoi. Elle dit :

— Je vais vous envoyer quelqu'un pour vous garder.

Et avec un brusque signe de tête, prenant congé, elle sortit.

Le soir, le docteur Fortier trouva son malade beaucoup mieux. Il lui ordonna un potage et une aile de poulet. M"'' Guichard envoya de la table ce qu'il fallait pour son hôte, mais ne parut pas. Le lendemain, à dix heures, le médecin donna congé à Maurice, et celui-ci, rhabillé, offrant l'aspect d'un très joli garçon, sollicita, mais vainement, la faveur de remercier la maîtresse de la maison. Il laissa une carte, promit de revenir, et, montant en voiture, se fit conduire à Montretout.

Si M"'' Guichard avait refusé de recevoir Maurice, Hermine de sa fenêtre, à travers le rideau diaphane, avait assisté au départ du jeune homme. Et son étonnement allait grandissant à voir sa tante refuser de dire adieu à celui qu'elle avait si charitablement soigné. Il y avait là une énigme pour elle et elle s'évertuait inutilement à en chercher le mot.

Après le départ de son malade, M"^ Guichard parut respirer plus à l'aise. Elle ne se cloîtra plus dans son appartement, sortit dans le jardin, mais elle demeura troublée. Une pensée importune tourmentait son esprit, et, par instant, Hermine, qui ne la perdait pas des yeux, avec l'industrieuse patience des chattes et des femmes, la surprit parlant tout

Les Vieilles Rancîmes.

haut. Mais si elle ne comprit pas les paroles décousues qui échappaient à la préoccupation de sa tante, elle sentit cependant qu'elles étaient violentes et haineuses.

De la méchanceté et de la haine ! Comment sa bienfaitrice, qui était pour elle l'idéal de la générosité et de la bonté, pouvait-elle éprouver de pareils sentiments! Et par quel prodige, ce jeune inconnu les éveillait-il dans son cœur? Car c'était la lecture de cette lettre dont sa tante connaissait l'auteur, puisqu'elle s'était écriée : Son écriture! qui avait tout déchaîné.

Elle pensait à cela, la petite Hermine, pendant que M"^ Guichard, incapable de dominer son agitation, se promenait dans son salon les mains derrière le dos, le buste penché en avant, dans une posture méditative à la Napoléon. Une tempête formidable grondait depuis la veille dans son cerveau. Elle n'avait pas dormi de la nuit, ruminant des projets de vengeance épouvantables. Et pourquoi? Quel affront nouveau avait-elle subi? Pour quelle raison tant d'exaspération? Sous quel prétexte tant d'animosité contre ce garçon qu'elle n'avait jamais rencontré jusqu'à ce jour, et qu'elle exécrait, elle le sentait bien, tout autant que l'autre, l'horrible, l'infâme Roussel.

Une seule phrase de la lettre lue avait fait ce monstrueux miracle : « Tu es tout pour moi ! » Ces cinq mots avaient valu à Maurice la haine de M"^ Guichard. Et puisqu'il était si cher à Fortuné, il devait être, en proportion, odieux à Clémentine.

Elle pensa un instant à le recevoir, quand il demanda à lui faire ses adieux, pour se donner le plaisir de le mettre à la porte en lui disant ce qu'elle pensait de son père adoptif. Puis elle jugea qu'il serait plus digne de se dérober à ses remerciements et de répondre à ses politesses par un silencieux dédain. Elle aussi elle le regarda partir, cachée derrière son rideau. Elle ne put se défendre de le trouver élégant, simple et gracieux. A peine fut-il dehors qu'elle sonna violemment pour qu'on appelât le cocher et le jardinier. Interrogés, les deux serviteurs ne tarirent pas d'éloges :

— Ah! c'est un bien gentil jeune homme!

— - Il nous a remerciés, comme si on lui avait sauvé la vie...

— • Et il était bien contrarié de ne pas voir Mademoiselle.

— Il nous a bien recommandé de dire à Mademoiselle qu'il lui était très reconnaissant...

» — Et puis il n'est pas parti comme ça ? demanda M"^ Guichard, avide de prendre Maurice en flagrant délit de mesquinerie. Il vous a donné à chacun la pièce, j'imagine?

— La pièce! fit le cocher. Il nous a bel et bien mis à chacun un billet de cent francs dans la main, et il nous l'a serrée en même temps!

M"'^ Guichard pinça les lèvres, dit à ses gens d'une voix rude :

• — C'est bien! allez!

Puis, avec un méprisant sourire :

Les Vieilles Raticuiies.

— Serrer la main à des domestiques ! Il a les goûts bas de son père.

Cette conclusion la satisfit, quoiqu'elle ne fût pas juste, et elle retrouva le loisir de vaquer à ses occupations coutumières. Le surlendemain, vers trois heures, comme Hermine était à travailler sous sa tonnelle, un coup de cloche retentissant à la grille la fit tressaillir. Le jardinier ouvrit, et la porte donna passage à Maurice Aubry. Son bras gauche était soutenu par une écharpe, et son visage était encore pâle. Il marcha à petits pas devant le pavillon du concierge, attendant qu'on vînt lui dire s'il pouvait être reçu. Il avait vraiment bon air, et Hermine le regardait naïvement, avec un extrême plaisir. Le temps que le jardinier mit à aller parler au valet de chambre lui parut incroyablement court. Et quand elle entendit les sabots faire crier le sable de l'allée, elle se dit : « Qu'a donc Giraud à courir aujourd'hui? » Elle prêta l'oreille pour entendre la réponse; elle était sèche et formelle.

— Mademoiselle est souffrante et ne reçoit pas.

— Quel mensonge! murmura Hermine, emportée par un soudain mécontentement.

— Ah ! je suis vraiment bien contrarié ! dit Maurice. Mais quel jour pourrai-je voir votre maîtresse ?

— Mademoiselle ne l'a point dit.

— Bon, je reviendrai. Par les bois, c'est une promenade. Il sortit. Comment se fit-il qu'Hermine se leva et, quittant

la tonnelle, se dirigea vers la terrasse qui surplombait la

route conduisant aux bois et qui était justement celle sur les pierres de laquelle Maurice avait été ramassé? On ne pourrait l'expliquer que par une de ces impulsions instinctives qui ressemblent singulièrement à des autosuggestions. Mais, comme Maurice, désireux de revoir la place où il avait été foulé aux pieds des locatis de Ville-d'Avray, entrait dans la rue, il se trouva en présence d'Hermine, qui regardait du haut du mur. 11 la salua poliment avec un aimable sourire. Elle fut si troublée en se voyant prise en flagrant délit de curiosité, qu'elle fit un geste brusque dans lequel sa broderie lui échappa et tomba aux pieds de Maurice. Elle pâlit de contrariété, et des larmes lui vinrent aux yeux. Lui ramassa le petit ouvrage, et très simplement le tendit à la jeune fille. Elle eût voulu disparaître dans les entrailles de la terre; elle pensa un moment à se sauver dans le jardin. Mais ses jambes lui refusaient tout service. Elle fut donc obligée de faire bonne contenance, de prendre sa broderie, et de dire merci, d'une voix faible comme un souffle, mais qui parut délicieuse au jeune homme. Il salua de nouveau, et, s'enhardissant un peu :

— Ayez la bonté de m'excuser, mademoiselle, si je me permets de vous adresser la parole sans avoir l'honneur de vous connaître...

Hermine frémit; elle pensa : « Que va-t-il me demander? » Il se fût agi de son cœur qu'elle n'eût pas été plus émue. Il dit tout bonnement :

— Serais-je assez heu reux pour que vous fussiez une parente ou une amie de M"^ Guichard?

Il fallait répondre , sous peine de passer pour une bête.

— Je suis

sa nièce, balbutia Hermine.

— Oh ! que je suis content ! ditil avec chaleur. Vous pourrez donc

Les Vieilles Rancîmes.

être auprès d'elle l'interprète de ma reconnaissance, en attendant que je puisse la lui exprimer moi-même...

Hermine, terrifiée par la nécessité de soutenir la conversation du haut de son mur, répliqua par les premières paroles qui lui vinrent à l'esprit, et naturellement c'étaient celles qui répondaient le mieux à ses secrets sentiments :

— Oh ! monsieur, vous nous avez fait très peur. . . Et nous avons été bien heureuses, quand nous avons été sûres que vous n'étiez pas dangereusement blessé.

Elle s'interrompit, devint très rouge, et resta devant Maurice, stupéfaite et inquiète d'avoir tant parlé. Il la regardait, lui, avec un plaisir manifeste. Elle était vêtue ce jour-là d'une robe de batiste très claire, et, sur sa terrasse, encadrée de verdure, couronnée des grappes embaumées d'une clématite, elle se silhouettait d'une façon charmante pour l'œil d'un peintre. Maurice vit en un instant un tableau tout composé. Et, prolongeant sa sensation artistique, il examina son gracieux modèle, détaillant la fine taille, les épaules rondes et la petite tête joliment coiffée de ses cheveux blonds qu'un ra}on de soleil faisait étinceler comme un nimbe de vierge. Il pensa : « Elle est jolie comme un cœur, et timide, et gentille dans son embarras. Quel malheur que je ne puisse pas lui demander de poser cinq minutes, le temps de faire un croquis ! Mais ce serait inconvenant. » Il leva son chapeau, et très respectueusement :

— Je vois, mademoiselle, que vous aussi vous avez eu

la bonté de vous intéresser à moi. Recevez-en mes bien vifs remerciements...

Et à regret, mais comprenant que la bienséance l'exigeait, il s'éloigna. Elle le suivit des yeux tant qu'elle put le voir, et rentra dans sa chambre, rêveuse pour la première fois de sa vie. Lui, il prit la traverse des bois et rentra à Montretout, où il dîna et passa la soirée à penser à la jeune fille de la terrasse.

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