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Chapitre III

Où les alliés dont on se croyait sûr, trahissent.

Il avait, le lendemain même de son accident, écrit à son tuteur pour lui raconter Taventure. Il avait alors cœur plein de gratitude pour la femme hospitalière qui l'avait si bien fait soigner. Maintenant il la trouvait bien meilleure encore, et ses sentiments se doublaient d'un intérêt très vif pour la ravissante personne qui vivait auprès d'elle et dont il ne savait même pas le nom. Depuis qu'il connaissait sa nièce, il aimait cent fois plus M"^ Guichard.

Il passa une nuit agitée, et dès le matin il s'enferma dans son atelier, où, de souvenir, il esquissa Hermine sur sa terrasse. 11 travailla d'arrache-pied, pendant quatre heures, avec une verve enragée. Et quand son domestique entra pour lui annoncer que le déjeuner était servi, le tableau était ébauché d'une façon charmante. La tête demeurait indécise. Les traits en étaient gravés dans la mémoire du peintre, mais il avait peur de les déformer en les retraçant. Il aimait mieux au fond lui garder la douce image incertaine. Il pensa :

— Je retournerai à la Celle-Saint-Cloud etje reverrai mon modèle. Alors, sûr de moi, je lui donnerai une ressemblance exquise... Jusque-là, qu'elle reste dans le vague du rêve !

Il se dirigea en fredonnant vers la salle a manger, et auprès de son assiette trouva un télégramme qui venait d'arriver. Il l'ouvrit, et avec joie, au bas, découvrit la signature de son tuteur. Il le parcourut et demeura stupéfait. Il le reprit, et pour la seconde fois il lut :

« Sous aucun prétexte ne retourne chez M"^ Guichard. Expliquerai tout... Je reviens en hâte. — Roussel. »

II reposa le papier bleu sur la table et continua son déjeuner, en proie à un étonnement inexprimable. Son tuteur revenait brusquement, interrompant un voyage très important, différé depuis deux ans, et cela en apprenant qu'il avait été soigné chez M"" Guichard, qu'il ne connaissait pas et dont il n'avait même jamais entendu parler. Qu'est-ce que cela voulait dire ? De quoi s'agissait-il ? Est-ce que par hasard

M""" Guichard était une personne peu recommandable ? Alors sa nièce? Non ! c'était impossible : avec des yeux si candides, on ne pouvait être qu'un ange. Alors quoi?

On ne raisonne pas toujours son premier mouvement, et les facilités de communications que le télégraphe et le téléphone ont créées dans la société offrent aux gens vifs de trop nombreuses occasions de répondre en pleine chaleur d'impression. A peine Roussel eut-il payé son télégramme et l'eut-il vu passer des mains de l'employé comptable dans celles de l'employé télégraphiste, qu'il ressentit un regret. Il se dit : «J'ai fait une sottise, je n'aurais pas dtà avertir Maurice. Il serait allé chez M"^ Guichard, elle lui aurait dit du mal de moi, il ne l'aurait pas crue et serait parti indigné. C'était fini. Tandis que je vais le jeter en plein drame, lui monter l'imagination : qui sait s'il ne fera pas quelque sottise? »

Il ouvrait la bouche pour réclamer sa dépêche, lorsqu'il vit l'employé disparaître avec elle dans la pièce où se trouvaient les appareils de transmission. Il recula devant les pourparlers à entamer, les explications à donner; il poussa un soupir et sortit en pensant : « A la grâce de Dieu ! Après tout, Maurice sera peut-être plus raisonnable^ avec ses vingthuit ans, que son tuteur avec sa soixantaine. »

Roussel ne se trompait pas en comptant sur la sagesse de son fils adoptif. Mais la sagesse des hommes est souvent troublée par la fantaisie des événements. Le jeune peintre, après avoir médité sur la dépêche de son tuteur, sans arriver à

pénétrer quoi que ce fût de la véritable situation, avait pris la résolution d'observer scrupuleusement la consigne qui lui était donnée : « Sous aucun prétexte ne retourne chez M"" Guichard. »

Cependant, enfermé dans son atelier, l'esquisse, tracée le matin, retournée du côté du mur, il s'était attelé à un tableau de genre commencé, et qui représentait une jeune mariée défaisant son voile, aidée par une de ses demoiselles d'honneur, pendant que l'autre regardait curieusement les bijoux de la corbeille. L'arrangement de cette scène était agréable. L'étude de la robe blanche s'enlevant sur un fond très clair avait amusé Maurice. Il regardait sa toile avec intérêt, en s'avouant que vraiment ce n'était pas mal. Quand tout à coup la tête brune de sa mariée lui déplut : une vraie tache d'encre brutale et dure dans la gamme tendre des tons fins qu'il avait si harmonieusement groupés. Il prit un couteau à palette, et, d'un seul coup, décapita sa jeune femme. Alors, d'un pinceau caressant^ refaisant la tête, il en changea tout à fait le caractère. Au lieu de la figure accentuée de son modèle ordinaire, belle BatignoUaise aux yeux noirs, aux pommettes saillantes, aux lèvres rouges, un doux et délicat visage peu à peu sortait de la toile, et, singulière hantise du peintre, c'était le portrait d'Hermine, avec ses cheveux blonds, ses yeux bleus et sa bouche rose. C'était elle, trait pour trait, et pourtant ce n'était pas encore assez elle, au gré de Maurice, car il posa sa palette sur son escabeau, jeta ses pinceaux

II alluma une cigarette et s'étendit sur son divan.

avec découragement, et, ayant regardé son ouvrage avec une extrême attention, il murmura :

— Ah! que c'est loin de la réalité!... Il me faudrait la revoir une fois, et alors je serais siir, oui, je serais tout à fait sûr de ce que je fais !...

Il alluma une cigarette, s'étendit sur un divan, et resta à pousser des ronds de fumée qui montaient en spirales bleues vers le plafond de son atelier. Il ruminait, tout en suivant dans leurs évolutions capricieuses les bouffées de tabac, et une capitulation de conscience se préparait sourdement au fond de lui-même :

— Après tout, si mon parrain m'a défendu d'aller chez M"^ Guichard, il ne m'a pas interdit les abords de la maison. Je n'y entrerai certes pas, mais ne puis-je tourner autour pour tâcher d'apercevoir la gentille nièce?... Ce n'est, après tout, qu'une fantaisie de peintre... Voilà, faute de cette ressemblance exacte, deux tableaux accrochés... Car je ne pourrai plus jamais voir ma mariée autrement qu'avec le visage de la charmante Vierge à la broderie... Et il serait vraiment dommage de ne pas terminer la jolie esquisse que j'ai commencée d'elle penchée sur sa terrasse. Quel mal est-ce que je ferais en tâchant de l'apercevoir?... Bah! j'y vais !

Il s'était dressé sur ses pieds et déjà jetait bas son veston d'atelier. Il passa dans sa chambre, s'habilla avec beaucoup de recherche pour un peintre qui va simplement chercher un renseignement, et prit la route des bois.

Si Roussel avait été bouleversé à distance par la lettre de Maurice, si Maurice était, depuis deux jours, dans une étrange agitation. M"" Guichard et Hermine n'étaient pas non plus tranquilles. Après avoir refusé sa porte au jeune homme, Clémentine avait réfléchi, et le résultat de ses réflexions avait été la certitude humiliante qu'elle avait fait une sottise. Ainsi Roussel et son ennemie étaient dans le même état moral, ayant l'un et l'autre cédé à leurs naturelles impulsions. Quant à Maurice et à Hermine, leurs sensations et leurs aspirations étaient bien semblables, car ils étaient uniquement occupés l'un de l'autre et rêvaient, chacun de leur côté, au bonheur de se revoir.

M"^ Guichard, enfermée dans sa chambre, s'était contrainte à analyser froidement la situation que créait l'apparition du fils adoptif de Roussel dans sa vie. Et elle n'avait pu, quoiqu'elle en eijt, se retenir de penser que cette situation pouvait être féconde en avantages, à la condition de savoir en tirer parti. Le moins qu'elle pût obtenir était de jeter le trouble dans les relations du pupille et du tuteur. Il suffisait pour cela de paraître bonne femme, d'amadouer le jeune homme, de l'attirer, de lui parler de Roussel avec convenance, et, par un eff'et tout naturel, le mal que Fortuné ne manquerait pas de dire de Clémentine serait considéré comme la preuve du plus injuste mauvais vouloir. Et elle avait tout juste adopté, dans le premier moment, la ligne de conduite la plus opposée. Elle avait traité durement Maurice, l'avait fait congédier par son

domestique, enfin s'était conduite au rebours du sens commun. Si le jeune homme avait plus de fierté que de reconnaissance, il ne reviendrait pas, et tout serait terminé. Quelle belle occasion manquée de porter un coup sensible à ce monstre de Fortuné !

Hermine, elle, tout naïvement pensait à Maurice, parce qu'elle l'avait vu d'abord très malade et partant très intéressant, puis très valide et bien plus intéressant encore. Le son de sa voix lui était resté dans l'oreille, et le regard clair, franc et si doux qu'il dirigeait sur elle l'avait pénétrée jusqu'à l'âme. Puisque M"* Guichard avait refusé de le recevoir, il était probable qu'elle ne le reverrait jamais et elle en éprouvait une tristesse inexprimable. Pour la première fois elle ressentait cette lourdeur de cœur qui l'oppressait, et elle ne savait pas au juste si elle en éprouvait de la joie ou de la souffrance. Mais c'était une sensation bien forte et qui lui semblait devoir durer aussi longtemps que sa vie.

Comme par hasard, elle avait découvert un banc sur la terrasse, non pas à la place où elle se tenait quand Maurice avait passé dans le chemin, — là on était trop en vue, — mais au bout du mur et sous une charmille. De cet endroit on apercevait tous ceux qui passaient et on ne pouvait être vu par eux, à moins d'y mettre un peu de bonne volonté et de se pencher comme pour cueillir la clématite qui tapissait la muraille et pendait en dehors. Mais Hermine ne songeaitpas à se pencher, elle ne songeait qu'à voir. Et c'était déjà fort extraordinaire.

Elle avait passé toute la première partie de la journée avec M"^ Guichard, et vers trois heures s'était dirigée vers la terrasse.

Assise sur le banc de pierre, son ouvrage sur les genoux, elle figurait bien la Vierge à la broderie, comme disait Maurice. Elle ne travaillait pas beaucoup et pensait, plus qu'elle n'avait pensé depuis sa naissance. Elle attendait la venue de celui pour qui elle s'était postée à cet observatoire. Puisqu'elle avait eu Tidée de guetter son passage dans le petit chemin, il lui paraissait tout simple qu'il eût, lui, l'idée d'y passer.

Au bout d'une heure, elle n'avait pas fait beaucoup de points à sa broderie, mais elle avait jeté beaucoup de coups d'œil par dessus le mur. Elle commençait à s'impatienter et à adresser mentalement des reproches à Maurice, lorsque, comme la demie sonnait à l'église du village, un pas léger se fit entendre dans le silence morne de la ruelle. Celui qui approchait arrivait, non pas par la place, mais derrière Hermine, du côté des bois. Elle pensa : «Suis-je sotte! Comment aurait-il traversé tout le pays? Il est bien plus prudent à lui de gagner la terrasse par les chemins déserts. »

Le pas se rapprochait. La jeune fille, sur son banc, était hors de vue. Elle n'avait qu'à rester assise, et Maurice passait sans la voir. Fut-ce une émotion subite, un désir de mieux apercevoir le promeneur, ou toute autre raison, qui fit lever brusquement Hermine? Mais comme le jeune peintre exami-

nait avec soin le mur de la propriété, un froissement de bran-

Ainsi que la veille, il la salua en souriant, et, s'adressant à elle, comme à une déjà ancienne connaissance :

— Serai-je plus heureux qu'hier, mademoiselle? dit-il: pourrai-je arriver jusqu'à madame votre tante?

Hermine joignit les mains et adressant à Maurice un suppliant regard :

— Parlez plus bas, monsieur, de grâce... Si on nous entendait, ce serait terrible!

— Et pourquoi donc?

— Parce que, depuis que vous êtes entré dans notre maison, l'humeur de ma tante est toute changée... Elle est inquiète, tourmentée...

— Elle aussi! s'écria Maurice étourdiment.

— Pourquoi elle aussi? Est-ce que de votre côté...

— Rien! J'ai eu tort de vous dire cela... Continuez, je vous en prie...

— Il faut qu'il y ait, entre ma tante et vous, ou quelqu'un qui vous touche de près, un différend grave et que j'ignore...

— Moi aussi!

— Ah! vous voyez donc bien qu'il y a quelque chose!..

— Certes il y a quelque chose! Mais quoi?

— Ce n'est donc pas venu de vous ?

— ^ Il y a trois jours, je ne connaissais pas M^^^ Guichard...

— Ah! vous n'êtes pas le coupable? Tant mieux!

— Comment, le coupable?.,, s'écria Maurice. Mais, mademoiselle, soyez sûre que si la personne que je soupçonne

être en désaccord avec madame votre tante est bien celle dont il s'agit, elle n'a certainement aucun tort à se reprocher...

— Ma tante non plus !

— Vous avez raison de la défendre. .. Mais le plus clair dans tout ceci c'est que je suis victime d'une hostilité à laquelle je n'ai d'aucune façon contribué, que je trouve votre porte fermée, et que si je n'avais pas la bonne fortune de causer avec vous...

— Par dessus le mur, ce qui est tout à fait mal!..

— Je n'aurais même pas su pourquoi j'ai été si délibérément congédié par madame votre tante... A mon grand regret, car j'ai un plaisir infini à vous voir et à vous entendre...

Cette fois Hermine sentit que la conversation prenait un tour qui allait promptement devenir périlleux, et se donnant son air le plus grave :

— Mais, pardon, monsieur, je vous ai répondu sur les points qui vous intéressaient... Je crois que nous n'avons plus rien à nous dire...

— Comment! Rien à nous dire! s'écria Maurice avec feu. C'est à peine si nous avons échangé dix paroles, et nous avons tout à éclaircir... Car il est impossible que nos deux familles restent brouillées... Et c'est à nous qu'il appartient de les réconcilier... Ne le voulez-vous pas?

— 0h! de grand cœur!

— Au moins faut-il connaître les causes de leurs

divisions... Vous paraissez mieux informée que moi...

— Non, monsieur.

— Alors qui donc m'apprendra la vérité?

— Moi! dit derrière les deux jeunes gens une voix forte. En même temps, M"^Guichard, émergeant du massif d'où elle écoutait depuis un instant Maurice et Hermine, apparut majestueuse et terrible.

— Ma tante! cria Hermine épouvantée. Et, levant les bras d'un air désespéré, elle prit sa course, et, légère comme une biche, disparut au détour de l'allée.

Maurice, resté seul en présence de M"^ Guichard, s'efforçait de faire bonne contenance. Cependant il se jugeait un peu ridicule au bas de ce mur, le chapeau à la main. Il pensa : « J'ai Tair d'un mendiant qui demande un petit sou. Que va-t-on me donner? » Il eut une agréable surprise.

— Monsieur, dit M"'^ Guichard avec un sourire, puisque vous êtes curieux d'apprendre ce qui nous a divisés, M. Roussel et moi, vous allez le savoir. Mais, pour une pareille confidence, le lieu me paraît incommode, quoique vous l'ayez choisi. Ayez donc la bonté de suivre le mur jusqu'à la grille : vous me trouverez à la petite porte, et je vous ouvrirai.

D'un signe de main elle lui indiqua la direction à prendre, qu'il connaissait fort bien, et descendit elle-même de la terrasse. En suivant l'allée, elle se disait: « Que va-t-il faire? Dans ses yeux j'ai lu l'envie de se sauver et de ne jamais reparaître. S'il s'en va, tout est dit : je ne le reverrai jamais. S'il vient...

alors, à nous deux, Roussel ! C'est ton bien le plus cher, et je vais tâclier de te le prendre. »

Maurice, marchant sur la route, pensait : « Mon tuteur m'a défendu de rentrer chez elle et de la voir. Et voilà que je suis entraîné à lui désobéir. Si je prenais ma course et m'enfuyais sans tambour ni trompette, ce ne serait point poli, mais ce serait peut-être prudent. En agissant ainsi je me couvrirai de ridicule! Que pensera de moi la Vierge à la broderie? Elle me prendra pour quelque commis en goguette, pour un Don Juan de banlieue, qui essaie de nouer une intrigue avec les jeunes filles par dessus les clôtures des jardins, et je ne la verrai plus! Allons, faisons contre mau- ' vaise fortune bon cœur, et sortons de ce mauvais pas aussi correctement que possible. »

Il était à la grille. La petite porte s'ouvrit, et M"" Guichard, très aimable, dit :

— Entrez, monsieur. Vous êtes mieux portant que la première fois, et je m'en félicite.

— Et moi je vous remercie, car c'est à vos bons soins que je le dois, madame...

— Dites : « Mademoiselle, » fit Clémentine d'un air majestueux...

— Mademoiselle, reprit Maurice, vous avez été si parfaite pour moi...

— Je ne le regrette pas, concéda M"*" Guichard, quoique vous soyez singulièrement entreprenant et que vous méritiez

de sévères reproches... Est-ce M. Roussel qui vous a appris à causer avec les demoiselles sans l'assentiment de leurs parents?.,.

— M. Roussel ne m'a donné que de bons exemples, dit doucement Maurice, et j'avoue que s'il m'avait surpris là où j'étais tout à l'heure, il aurait été sans doute moins indulgent que vous...

— Parce qu'il s'agissait de ma nièce ?

— Parce qu'il s'agissait d'une jeune fille, et qu'il m'a appris qu'il les fallait respecter infiniment.

— Allons! vous vous chargez vous-même... Je suis désarmée...

— Contre moi, dit Maurice souriant, mais contre mon tuteur?...

Ah! lui!... C'est autre chose... Je suis bien obligée de me défendre.

— Etes-vous donc attaquée?

Ils étaient entrés sous la tonnelle en causant ainsi. Ils s'assirent.

— Attaquée! répliqua M"^Guichard. Depuis vingt ans je n'ai pas cessé de l'être... Et je puis dire que les seuls chagrins de ma vie me sont venus de M. Roussel...

— Mademoiselle, dit Maurice avec stupeur, je ne puis pas admettre que vous me trompiez... Et cependant ce que vous me racontez là est si étrange, si invraisemblable... Depuis vingt ans, je suis auprès de M. Roussel, et c'est la

première fois que j'entends parler de votre désaccord. Mon tuteur ne m'en a jamais soufflé mot, et rien dans son attitude n'annonçait un homme troublé par les combinaisons d'une guerre intestine... Il était si libre d'esprit, si...

— Croyez-vous qu'Hermine...

— Ah! mademoiselle votre nièce se nomme Hermine?... interrompit Maurice...

— Oui, monsieur... Croyez-vous que cette enfant se soit doutée de quelque chose? Je lui ai caché soigneusement mes tristesses et mes craintes, comme M. Roussel devant vous dissimulait ses agitations...

— Mais, grand Dieu! mademoiselle, pourquoi cette hostilité ?... Et qu'étiez-vous l'un à l'autre?

— Nous sommes cousins germains et nous avons dû nous marier.

Maurice ne trouva pas une parole à répondre. Par la pensée il associait la fine et souriante bonhomie de Roussel à la sécheresse anguleuse et noiraude de M"'' Guichard, et il ne se rendait pas compte de la possibilité d'une union entre ces deux êtres si peu faits pour s'accorder. Oui, certes, il comprenait qu'ils se fussent repoussés comme les éléments négatifs de l'électricité, et il devinait quelles secousses ces courants contraires avaient dû produire.

Clémentine, le voyant absorbé, continuait ses explications et les donnait toutes à son honneur. Elle montrait son cœur brisé par l'abandon d'un homme qu'elle aimait

et à qui leur oncle l'avait destinée dès l'enfance. Elle ne parlait ni de ses prétentions, ni de ses tracasseries avant la rupture. Elle passait sous silence ses calomnies, ses méchancetés, toute cette guerre à coup d'épingles qu'elle avait faite au pauvre Roussel. Non, c'était elle la victime, la douce et innocente créature délaissée par un fiancé ingrat et infidèle. Car elle n'accusait Roussel que d'infidélité. Elle se montrait gémissante comme Didon après le départ du fils d'Anchise. Mais elle n'était pas montée sur le bûcher, elle, hélas! elle avait consumé sa vie dans les regrets. Une réclusion complète avait été la conséquence de la déception si cruelle éprouvée. Elle avait renoncé au monde, et, pleurant son avenir brisé, elle s'était consacrée à l'éducation d'Hermine, enfant adoptive, qui avait été la seule joie de sa solitude.

Tout en écoutant M""^ Guichard, Maurice se disait : « Estce possible que mon tuteur se soit montré si dur pour cette pauvre fille? Quoi! tendrement aimé, il l'a délaissée? Qui donc croirait, à le voir aujourd'hui, avec sa figure rubiconde sous ses cheveux blancs, qu'il a fait autrefois des malheureuses? Elle n'était point séduisante la cousine Clémentine, mais, après tout, une parole donnée est une parole donnée. Et si ce que cette bonne dame me raconte est vrai... Comment ne le serait-ce pas? Le télégramme envoyé de Liverpool et me défendant de retourner chez M"*" Guichard est une preuve des sentiments d'aversion que mon tuteur a voués à son ex -future... Que s'est-il passé entre eux? Et com-

ment, surtout, n'a-t-il jamais fait la moindre allusion à cette histoire? Serait-ce donc une preuve qu'il était dans son tort? Alors ce fut la seule fois de sa vie ! »

Cette protestation en faveur de son tuteur soulagea Maurice. Il se sentait, depuis un instant, trop l'allié de M"* Guichard, et pas assez le défenseur de son père adoptif. Clémentine disait :

— Vous jugez de mon émotion quand cette lettre, tombée de votre poche et portant la signature de M. Roussel, m'a appris qui vous étiez...

— Vous me connaissiez donc? demanda étourdiment Maurice.

— Votre naissante célébrité, riposta Clémentine, ne m'avait pas permis de vous ignorer.

Le peintre s'inclina en rougissant.

— Le peu que je vaux, c'est à M. Roussel que je le dois,

— Il a tant de goût et a une si grande intelligence ! s'écria Clémentine avec une admirable hypocrisie. Ah! monsieur, qu'il était séduisant quand il était jeune, et comment n'aurait-il pas plu ? Je ne veux pas que ma nièce soit aussi malheureuse que je l'ai été... Maintenant que nous nous sommes expliqués, monsieur, ne revenez plus jamais... Tout nous sépare...

— Mais, Mademoiselle, protesta Maurice, très gêné.

— Oh! ne vous en défendez pas... Elle est charmante et je sais ce que vous pensez d'elle. Je vous écoutais tout à

l'heure, pendant que vous lui parliez au pied de la terrasse. Toutes ces douceurs que vous lui débitiez me rappelaient les artifices auxquels moi-même je m'étais prise!... Si vous aimez Hermine, vous perdez l'affection de votre tuteur... Ainsi vous voyez qu'il vaut mieux que vous ne reparaissiez jamais...

— Laissez-moi au moins lui parler... lui expliquer..., dit Maurice avec chaleur, sans s'apercevoir que M"'' Guichard venait très adroitement de lui jeter Hermine à la tête.

— Non ! Rien. Partez ! Vous êtes un aimable jeune homme : si elle vous revoit, Dieu sait ce qui peut advenir de cette enfant, au cœur si simple et si pur!...

— Mais, mademoiselle, mon tuteur a beaucoup d'affection pour moi, et je suis sûr que je réussirai à vaincre ses préventions...

— Vous le croyez?... Vous êtes un honnête homme?

— Pouvez-vous en douter?

— Je n'en doute pas, et la preuve, c'est que je vous autorise à rester... Quel bonheur de pouvoir vous accueillir sans défiance! Vous m'avez plu, dès le premier instant... Ne dites pas un mot à Hermine... Je ne vous permets pas de lui faire la cour avant que M. Roussel ait donné son consentement... Mais vous dînerez avec nous et vous reconnaîtrez que nous ne sommes pas de méchantes personnes... Hermiije!

La Vierge à la broderie, voyant la conversation se prolonger, dévorée de curiosité, avait pris le parti de montrer le

pan de sa robe blanche au bout de la charmille. A Tappel de salante elle s'avança très émue, d'autant plus charmante. Et Maurice, en sa présence, perdant le peu de résolution qui lui restait, oubliant les ordres de son tuteur, entra dans cette maison qu'il aurait dû fuir.

Il eut le loisir, le lendemain, de finir son tableau et son esquisse. Il avait devant les yeux, net et précis, le délicieux visage d'Hermine. Il travailla toute la journée avec ardeur mais sans gaîté. Au fond de lui même il était mécontent. Il se disait : Comment expliquer à mon tuteur ce qui s'est passé? Et de quelle façon va-t-il prendre ma désobéissance? Ah! s'il connaissait Hermine, il me comprendrait, m'excuserait. Mais il ne connaît que M"^ Guichard, et je suis forcé d'avouer que ce n'est pas la même chose. Elle n'est point cependant méchante femme. Le diable, c'est qu'elle a l'air d'un homme! Voilà ce qui aura éloigné mon tuteur. Et, dame! il était joli garçon, lui, si j'en juge par les portraits de sa jeunesse. La rupture a été pénible à la tendre Clémentine, et elle lui en veut... oh! ferme! Il se doutait que, dans cette maison-là, on me dirait du mal de lui, et cela l'ennuyait. Comme si tout ce qu'on pourrait me dire me ferait oublier ses bontés. Mais il serait un monstre qu'il n'en aurait pas moins été, pour moi, un second père.

Dans la soirée, la solitude de la maison et le silence de la campagne lui pesèrent, et il partit pour Paris. Il entra dans un théâtre, trouva la pièce qu'on jouait insipide, quoiqu'elle

fût à sa deux centième représentation, et rentra à Montretout par le dernier train. Il dormait profondément, le matin, lorsque la porte de sa chambre s'ouvrit brusquement et M. Ro ussel entra en disant:

— C'est moi ! Comment, paresseux, tu es encore dans ton lit? Viens m'embrasser.

Maurice ne se le fit pas dire deux fois; il sauta sur ses pieds et serra son tuteur dans ses bras.

■ — Allons, habille-toi, dit Fortuné, tu vas prendre froid.

— Mais comment arrivez-vous si matin?

— J'ai pris le paquebot hier soir, j'ai roulé en wagon toute la nuit, et me voilà.

— Mais vous devez être très fatigué...

— Pas du tout. Parlons de toi.

Maurice s'était vêtu pendant ce temps.

— Passons dans ton atelier, nous y serons mieux qu'ici, dit Roussel.

Il prit le jeune homme par le bras, le serrant tendrement, heureux de l'avoir là, comme s'il avait craint secrètement de ne pas le retrouver chez lui à son retour. Arrivés dans l'atelier, sans avoir examiné les toiles exposées sur le chevalet, ce qu'il ne manquait jamais de faire d'habitude, il s'assit, et regardant son fils adoptif.

— Raconte-moi en détail ton accident et tes aventures avec M""-' Guichard.

— L'accident est tout ce qu'il y a de plus simple et de

plus bête... Imaginez-vous que j'ai été pris, dans une ruelle, au milieu d'une cavalcade de calicots et renversé avant d'avoir pu me garer... J'avais le front entamé et l'épaule démise, lorsque le jardinier de M"' Guichard m'a vu sans connaissance au milieu du chemin... M"'' Guichard m'a aussitôt fait transporter chez elle, et m'a parfaitement soigné. Voilà tout.

— Voilà tout? hasarda Roussel avec un air soupçonneux.

— Mais oui.

— Alors tu as vu le monstre lui-même?

— Un monstre pas bien féroce, dit Maurice en riant.

— Bigre! comment te les faut-il?... Mais, sans doute, elle ne te connaissait pas quand elle t'a accueilli, et elle ignorait le lien qui nous attachait l'un à l'autre.

— Il est vrai que, quand elle l'a su, son attitude a changé complètement...

— Ah ! Tu vois ! s'écria Roussel triomphant.

— Oui, mais si elle a cessé de venir dans ma chambre, elle a continué à me garder chez elle, et ses intentions obligeantes n'ont point cessé... Peut-être s'est-elle tenue à l'écart par délicatesse.

— Par délicatesse ? Ah ! Décidément tu ne la connais pas ! . . . Il serait moins périlleux d'essayer d'apprivoiser des lions ou des tigres que de vouloir vivre en bonne intelligence avec elle... Oh! Je vois bien qu'elle a fait la sucrée avec toi, et quand elle veut, elle sait être aimable... Mais il est impossible que cela dure... J'en sais quelque chose.. J'ai essayé de

la dompter, moi, pendam six semaines... J'ai dû prendre la fuite... Elle t'a dit que j'étais un bandit, hein?

— Mais pas du tout! Elle m'a raconté qu'élle vous avait beaucoup aimé... Et, à son air, au ton dont elle me parlait, je ne jurerais pas que maintenant encore...

— Tais-toi, malheureux! interrompit Fortuné avec un geste d'horreur. Grâce au ciel, j'en suis débarrassé, et le diable lui-même ne me ferait pas retrouver volontairement face à face avec elle... Tiens! tu as changé la tête de ta mariée?

Roussel, en marchant de long en large, dans l'agitation que lui causaient ces souvenirs, s'était arrêté devant le tableau commencé par Maurice avant son départ, et regardait avec attention la figure peinte d'après Hermine.

— Oui, dit Maurice, il m'a semblé que le blond était mieux dans la gamme des tons. . . Le brun était brutal.

— La physionomie est charmante... Quel est le modèle qui t'a posé ça?

— Aucun modèle... C'est fait de chic...

— Ah! Ce n'est pas ton habitude...

Il se tut. Il venait d'apercevoir l'étude de la Vierge à la broderie et l'examinait soucieux. D'un coup d'œil il avait reconnu la terrasse de la villa de l'oncle Guichard, sur le sable de laquelle il avait joué pendant toute son enfance. Et dans cette jeune fille, penchée vers la ruelle et encadrée dans la verdure, il retrouvait la jeune mariée dont Maurice,

C'est nouveau cette esquisse ?

par un subit caprice, avait modifié les traits. Une étrange coïncidence vraiment, et bien faite pour troubler Roussel! Il restait devant la petite toile, n'osant se retourner, pour ne point montrer à son fils adoptif sa figure assombrie, et cependant sentant bien qu'une explication était nécessaire. Enfin il prit son courage et dit :

— C'est nouveau, cette esquisse?

— Oui, parrain : j'ai attaqué ce petit morceau depuis votre départ...

— C'est la même tète que celle de la mariée... Et encore de chic ?..

Il releva le front et fixa ses yeux sur ceux de Maurice. Le jeune homme rougit un peu, et très simplement :

— Je ne vous ai jamais menti, parrain : je ne commencerai pas à mon âge... Cette figure est celle de la nièce de M"^ Guichard.

— Elle est venue ici? demanda Roussel avec une violente angoisse. Tu l'as fait entrer chez moi ?

— Non! Elle n'est pas venue ici... C'est de mémoire que j'ai peint ce portrait...

— De mémoire? répéta Fortuné en hochant la téte. Combien de fois l'as-tu donc vue?

— Deux fois.

— Et où cela ?

— Sur la terrasse d'abord, telle que vous la voyez dans

cette esquisse... Sa gracieuse silhouette m'avait paru joliment

encadrée dans cette verdure... Il y avait là un amusant motif... Je l'ai retracé de souvenir, et puis, la tête étant insuffisante...

— Alors tu y est retourné...

— Oui, parrain, et cette fois-là, pendant que je lui parlais... j'ai été surpris par Guichard...

— Qui t'a secoué... Je m'en rapporte à elle...

— Non, qui m'a prié d'entrer, s'est expliquée très cordiaiement avec moi, m'a accueilli avec une grande bienveillance... et puis...

— Et puis? répéta Fortuné en frémissant.

— Et puis elle m'a gardé à dîner. . .

■ — Tu as dîné chez elle?

— Avant-hier.

— Elle ne t'a pas dit de mal de moi, elle t'a accueilli avec bienveillance et t'a gardé à dîner, résuma Roussel... Ah! mon garçon, c'est bien plus grave que tout ce que j'avais pu prévoir. Voyons, mettons les points sur les i, car il y va de ma tranquillité présente et de ta sécurité à venir. Dis-moi tout, comme à un père... Cette jeune fille... ravissante, si elle est comme tu l'as peinte... hélas! est-ce que je ne sais pas combien tu fais ressemblant?... cette jeune fille... elle t'a plu?...

— Oh! oui, mon cher parrain, s'écria Maurice avec feu.. Si vous saviez comme elle est gentille, et douce et simple...

— Hé! tant que tu voudras!... Un ange...

— Un ange, oui, parrain..

— Mais il y a Je diable, à côté! Et on n'aura pas Tange sans être obligé de prendre le diable!.. Ah! cher enfant, tu sais si je t'aime, je te Tai certes prouvé depuis vingt ans. Tu penses bien que s'il s'agissait de sacrifier mon repos à ton bonheur je n'hésiterais pas... Mais avoir Clémentine pour belle-mère, vois-tu... Car elle serait ta belle-mère! Il n'y aurait pas, en enfer, de supplice pareil. Il faut l'avoir connue jeune pour soupçonner ce qu'elle peut être devenue vieille! Et son plan, je le devine, maintenant, comme si je le lui avais vu tracer... Elle veutt'enlever à moi... Elle t'a tendu sa nièce, comme un appât, pour te prendre à son piège... Oui, je sais ce que tu vas me répondre : la nièce est exquise... En épousant une fille on n'épouse pas sa mère, à plus forte raison sa tante... Et elle n'est même pas sa tante! Mais sois sûr que Clémentine prendrait ses précautions, qu'elle s'imposerait au jeune ménage... Que dis-je? qu'elle l'accaparerait et ferait jurer au mari d'habiter avec elle... Voilà tout le secret de son bon accueil. Elle a vu en toi le gendre idéal... Un garçon bien tourné, bien élevé, riche et déjà célèbre, et de plus mon fils adoptif... Elle a dû rêver de s'emparer de toi, pour que je reste seul, à mon âge, et que je meure de chagrin, dans mon coin, comme un pauvre chien abandonné.

En parlant ainsi, le bon Fortuné s'était attendri sur luimême. Sa voix se brisa dans un sanglot et des larmes coulèrent sur ses joues. A la vue de ce chagrin si sincère de l'homme qui l'avait élevé, Maurice ne fut plus maître de son

émotion; il se jeta sur Roussel, le serra dans ses bras, le força à s'asseoir dans un fauteuil, se plaça sur un tabouret près de lui, et lui tenant la main, pleurant lui aussi :

— Assez, mon cher parrain, pas un mot de plus... Vous me méconnaissez... Moi, vous abandonner! Vous laisser finir votre vie, qui sera encore bien longue je l'espère, sans que je profite de la joie de votre continuelle présence, avez-vous pu le penser?.. Mais j'aimerais mieux renoncer à toutes les femmes de la terre que de vous causer une peine... Vous pleurez, mon bon et unique ami, à cause de moi... C'est la première fois, ce sera la dernière... Rassurez-vous, je ne ferai jamais rien qui vous tourmente ou seulement vous déplaise. Je serais un être dénaturé, si je songeais à autre chose qu'à vous contenter. Les fils doivent l'obéissance à leur père... Mais vous êtes bien plus qu'un père pour moi... Ce n'est pas la nature qui m'a donné à vous, c'est votre volonté... Je suis votre créature morale... Et je ne crois pas qu'il y ait au monde de liens plus forts que ceux de mon aff'ection et de ma reconnaissance...

Roussel pleurait toujours, mais il souriait, il était heureux. Il entendait la sincérité parler par la voix de Maurice. Il l'embrassa avec effusion, et déjà honteux, le brave homme, de Tégoïsme avec lequel il acceptait le renoncement de son cher enfant :

— Tu la connais à peine, cette jeune fille, tu l'oublieras facilement... Va, nous t'en chercherons une autre encore plus

jolie, et qui ne dépendra pas de l'atroce Clémentine... Si tu savais...

— Je ne veux rien savoir, je vous crois sur parole...

— Ah! tu es un brave enfant, s'écria Fortuné avec effusion. Et tu me paies, en ce seul moment, de vingt années de tendresse...

— Alors, qu'il ne soit plus question de rien, dit Maurice avec un calme affecté, et que le souvenir même de cette aventure soit effacé.

Roussel et Maurice reprirent leur train de vie habituel. En apparence du moins, car, en réalité, entre eux une gêne s'était produite. Le peintre ne recherchait plus, comme autrefois, la présence de son tuteur. Et instinctivement Fortuné se tenait à l'écart. Ils ne pouvaient plus se parler sans réticences, d'un élan, du cœur aux lèvres. Ils s'astreignaient à réfléchir avant d'engager une conversation afin de s'assurer qu'elle ne déraillerait pas du sujet initial dans des développements périlleux. Sans cesse préoccupés de se ménager l'un l'autre, ils affectaient, pour se donner le change, une tranquillité qui était bien loin de leur esprit. Us n'osaient se questionner. Us s'épiaient, craignant de surprendre sur leur visage la trace d'un souci, la preuve d'un regret. Ils auraient voulu se persuader qu'ils avaient renoncé, Roussel à ses préventions, Maurice à son amour. Ils savaient bien que c'était impossible. Et ils souffraient.

Ces deux êtres, qui avaient vécu si longtemps dans une

Les Vieil/es Ranciiufs.

intimité délicieuse, maintenant ne se rencontraient plus qu'aux heures où il leur était impossible de se fuir : le matin à déjeuner, le soir, pendant et après le dîner. Encore était-ce avec inquiétude. Ainsi Clémentine avait réussi à jeter le trouble dans la maison de son ennemi et à empoisonner son calme bonheur.

Travaux d'attaque et de défense.

Pendant quinze jours Roussel supporta courageusement cette contrainte si nouvelle et si pénible. Il se disait : C'est le premier moment, cela passera. Un nouveau caprice remplacera cette fantaisie, et il n'en sera plus question. Nous pourrons respirer alors, loin de l'horrible Clémentine, et vivreen paix. » Mais ses prévisions optimistes ne se réalisèrent pas. Etait-ce que Maurice avait été plus sérieusement touché qu'il n'avait dit? Etait-ce que la violence faite à ses sentiments en avait

augmenté la force, au lieu de l'atténuer? Mais il changeait beaucoup physiquement et moralement. Lui, qui était l'activité même, il passait des journées entières, sur le divan de son atelier, à fumer des cigarettes. Il ne touchait plus un pinceau. L'esquisse de la Vierge à la broderie^ le tableau des Mariés avaient été retournés du côté de la muraille. Il avait abandonné les études commencées pour la décoration de la salle des mariages de l'hôtel de ville de Saint-Denis, travail très important, obtenu de haute lutte dans un concours auquel avaient pris part des peintres renommés. Rien ne l'intéressait. Il traversait une crise de découragement et de dégoût.

Pour la première fois Roussel le voyait ainsi, et il s'en inquiétait sérieusement. Pourtant il tenait bon, ne le questionnait pas, dans la crainte d'une réponse qui rouvrirait le débat. Il espérait toujours que « ça passerait », mais il voyait bien que ça ne passait pas.

Dans l'après-midi, Maurice sortait souvent seul. Les premières fois, Roussel lui avait dit : « Où vas-tu ? » Le jeune homme lui avait montré un album et répondu : « Je cherche des motifs... » Il n'avait point offert à son tuteur de l'accompagner, il avait même paru craindre que celui-ci le lui proposât, et s'était presque sauvé. Roussel n'avait point renouvelé son interrogation. Mais un jour que l'album aux croquis flânait sur une table en l'absence du peintre, il avait soulevé la couverture, tourné les pages, et acquis la preuve qu'elles étaient toutes immaculées. Alors, à quoi Maurice passait-il ses

journées? Aurait-il manqué à sa promesse, et serait-il retourné chez M"^ Guichard? Roussel ne l'en soupçonnait même pas. Il le savait incapable de ne pas tenir un engagement pris. Cependant que faisait-il ?

Il résolut de le suivre. Et un après-midi que Maurice était sorti par le chemin de Saint-Cloud, avec le fameux album aux pages blanches, Fortuné se risqua de loin à sa suite. Il put sans difficulté ne point le perdre de vue. Le jeune homme allait tout droit devant lui, sans défiance. Pas une fois il ne se retourna, et, sur cette route poudreuse, il se détachait visible à cinq cents pas de distance. Il tourna sur la droite, prit un sentier de traverse qui conduisait aux bois, et, arrivé sous le couvert des arbres, il s'assit, son album sur les genoux, et resta plus d'une heure sans bouger, comme s'il attendait quelqu'un. Mais personne ne vint. Il sortit de sa rêverie, et, à pas lents, poursuivant sa promenade, il se dirigea vers la Celle-Saint-Cloud .

Fortuné eut un frémissement. Est-ce qu'il s'était trompé ? Est-ce que Maurice était capable de tant de dissimulation? Quoi ! il irait chez M"^ Guichard ? Non ! impossible. Et pourtant il prenait une direction qui n'était point douteuse. A un carrefour aboutissait la ruelle dans laquelle le jeune homme avait été renversé. Mais Maurice, au lieu de hâter le pas, comme quelqu'un qui se sait attendu, ralentissait sa marche. Il tourna dans la ruelle, au coin de laquelle son tuteur s'arrêta. Il s'avança jusqu'à ce qu'il put découvrir la petite ter-

rasse de la villa, et là, à l'abri derrière une touffe de sureaux qui poussait à travers la clôture d'un jardin, il attendit.

Desonposte d'observa tion, Roussel le voyait regarder avec persistance du côté de la propriété de M' Guichard. Il distinguait même asst son visage pour en marquer la profoi tesse. C'était donc 1 secrètes promenades ? Il venait rega derla place où il avait vu pour la première fois Hermine. Il espérait l'apercevoir de loin, si elle venait à passer dans Tallée aux branches

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pendantes. Peut-être se montrerait-elle aussi triste que lui, alors cette communauté de regrets lui serait un soulagement à sa peine. Et le vieux cœur de Fortuné se serra en recevant cette preuve du chagrin réel et cuisant de l'enfant qu'il aimait si tendrement.

Une grande mélancolie s'empara de lui. Il se devina destiné au plus cruel des sacrifices : celui de la tranquillité de ses derniers jours. Entre sa douleur et celle de Maurice, il sentit qu'il n'hésiterait pas. Il estima qu'il ne serait point juste d'accepter la souffrance de cette jeunesse pour prix de la quiétude de sa vieillesse à lui. Il n'y avait point d'égalité entre la vie de l'un, à son aurore, et celle de l'autre, à son déclin. Enfin il craignit que Maurice ne le jugeât égoïste, et n'eût de Clémentine meilleure opinion que de lui. Il voulut montrer la différence qu'il y avait entre eux, et faire apprécier son abnégation comparée à l'inflexibilité de M"" Guichard.

Maurice quittait la place, lentement, comme à regret. Hermine ce jour-là n'avait point paru dans le jardin. Il reprit la route des bois, la tête basse^, et comme il arrivait au carrefour, il s'arrêta brusquement, poussa un cri étouffé, pâlit : son tuteur était devant lui. Le vieillard était grave, un peu pâle, mais sa physionomie et son attitude ne témoignaient aucun mécontentement. Voyant Maurice interdit, il s'avança sans parler, le prit affectueusement par le bras, et marcha à son côté dans la direction de Montretout.

Au bout de quelques minutes de silence, il leva la tête.

regarda son fils adoptif avec douceur, et, d'une voix attendrie :

— Eh bien ! mon pauvre petit, c'est donc plus fort que toi? Il faut absolument que tu la revoies ?

A ces paroles si affectueuses, si vraiment paternelles, Maurice bouleversé balbutia d'une voix étranglée :

— Oh! mon cher parrain, pardonnez-moi, mais j'ai tant de chagrin !...

— Allons, mon enfant, tu as fait ce que tu as pu, je le vois bien. . . A moi de faire le reste. . .

— Mon parrain...

— Est-ce que tu as pensé que je t'avais élevé, depuis vingt ans, comme je l'ai fait, pour, un beau jour, changer subitement et te rendre malheureux ? Non ! non ! je t'aime pour toi-même et non pour moi, et je ne puis supporter la pensée que tu endures un chagrin que d'un mot il m'est facile de dissiper.

— Oh ! mais je n'accepterais pas que vous eussiez le moindre ennui à cause de moi, interrompit Maurice avec force. Je suis un lâche de n'avoir pas su mieux supporter cette déception. Mais je mettrai bon ordre à ma faiblesse... Il y a longtemps que je projette un voyage en Espagne... je partirai... nous partirons ensemble.

— Non! dit tristement Roussel. Car tu emporterais le souvenir d'Hermine avec toi, et tu serais plus malheureux encore, étant loin d'elle... Et moi j'aurais la double tristesse de te voir souffrir et de penser que c'est parce que je suis un

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égoïste que tu souffres... Ce qui me retenait, vois-tu, de te laisser libre d'aimer cette petite, qui est sans conteste adorable et qui sans doute est bonne. . .

— Ah! mon cher parrain, si vous causiez seulement un quart d'heure avec elle, vous en seriez sûr. La douceur de sa voix, la grâce de son regard, tout atteste un cœur exquis.

— Je pense bien que si tu t'es mis à l'aimer si vite et si fort, dit Fortuné avec un sourire, c'est qu'elle a un charme irrésistible.

— C'est qu'elle est si modeste avec cela, si bien élevée...

— Oh! je m'en rapporte à Clémentine... Mais je te disais que ce qui m'avait retenu c'était la crainte que tu fusses la victime de M^^® Guichard comme je l'ai été... J'ai beaucoup pensé à toutes ces choses depuis que je suis de retour, et je suis arrivé à la certitude que tu pourrais échapper au danger. En somme, qu'est-ce que tu veux? Une femme que tu aimes, et non une fortune? Eh bien ! épouse Hermine, et si M"^ Guichard te tourmente, prends ta femme par le bras, et emmène-la. Tu seras toujours indépendant. Si donc Hermine t'aime...

— Elle m'aimera.

- — Elle doit t'aimer déjà! Mais M"^ Guichard est certainement furieuse de ne pas t'avoir vu depuis deux semaines. Il va donc falloir jouer serré avec cette gaillarde-là. Es-tu disposé à suivre le plan que je vais te tracer ?

— Aveuglément.

I04 Les Vieilles Rancunes.

— Eh bien ! écoute. Si tu avais l'imprudence de te présenter demain à la Celle-Saint-Cloud, l'air radieux, en disant à Clémentine : « Me voilà ! Mon tuteur consent à ce que j'épouse votre nièce, voulez-vous m'accorder sa main? » tu pourrais être sûr d'être mis à la porte, dans les deux heures qui suivraient, avec tous les honneurs dus à ta situation de fils adoptif d'un homme exécré. Il faudra donc que tu te présentes la mine contrite et l'air inquiet, que tu demandes à M^® Guichard à lui parler en particulier, et que tu lui racontes que je t'ai surpris allant chez elle, qu'il y a eu entre nous deux une scène violente dont la conclusion a été cet ultimatum formulé par moi : d'avoir à cesser toutes relations avec mon ennemie ou d'avoir à déguerpir de chez moi.

— Comment!... Il faudra que je vous quitte?

— Pendant le temps nécessaire aux accordailles et jusqu'au mariage. Si M"* Guichard te voyait continuer à vivre auprès de moi, elle est fine, elle soupçonnerait quelque ruse, et t'éconduirait. La seule chance que tu aies de réussir auprès d'elle, c'est de paraître brouillé avec moi, et que je sois censé en souffrir. Elle accueillera en toi un allié, car c'est triste à dire, mais ce n'est pas à un gentil garçon capable de faire le bonheur d'Hermine qu'elle donnera sa nièce, c'est à un fils ingrat, risquant de briser ma vie. Ne proteste pas : je saurai à quoi m'en tenir, et l'apparence de la faute suffira. Tu continueras à m'aimer d'autant plus que mon sacrifice te paraîtra plus grand. Mais ne laisse pas soupçonner notre

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accord, ne trahis pas ton affection : du jour où Clémentine ne verrait plus en toi un instrument de rancune, elle te haïrait, et tout serait rompu.

— Mais après?

— Oh! après, c'est là que les véritables difficultés commenceront. Tu auras beau te montrer plein de déférence pour M"^ Guichard, si tu ne fais pas cause commune avec elle contre moi, si tu avoues une réconciliation avec ton tuteur, la diablesse se déchaînera, et tu sauras alors ce qu'elle est réellement... Car, mon ami, tu ne peux la juger, tu ne la connais pas...

— Vous êtes d'une bonté si parfaite, dit Maurice en s'arrêtant, que je vais me hasarder à vous demander quelque chose de vraiment hardi... Le cas échéant, consentiriez-vous à vous raccommoder avec M"^ Guichard ?

— Je consentirai à tout pour que tu sois heureux! Mais, ne t'y trompe pas, c'est Clémentine qu'il faudra décider. Moi je ne lui ai jamais rien fait, excepté de ne pas vouloir m'appeler le baron de Pontournant et de la laisser coiffer sainte Catherine... Je ne puis m'engager qu'à lui tendre la main... Et je te donne ma parole que j'aurai cet héroïsme...

— Alors tout ira bien. Vous vous exagérez sa rancune. L'âge a amorti les feux de sa colère... Elle s'est beaucoup calmée.

— Tu m'étonnes... Le vin gagne du velouté en vieillissant, mais le vinaigre au contraire prend de l'acidité... Et l'acidité

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de Clémentine... Quand tu la connaîtras, tu m'en diras des nouvelles !

— Mon parrain !

— Oh! ce n'est pas pour retirer ma parole. Je suis décidé. Mais je sais à quoi je m'engage. J'ai déjà, il y a vingt ans, reculé devant le gouffre : cette fois je m'y jetterai ! Est-ce qu'il n'y a pas eu à Rome un être sublime nommé Curtius qui a sauté tout armé dans un abîme pour apaiser les dieux?

— Oui, mon parrain: c'était le sujet de mon premier concours pour le prix de Rome.

— Eh bien ! j'imiterai ce martyr!... Mais quand je serai au fond, tu ne me laisseras pas tout seul ?

— Nous serons deux à vous tenir compagnie, à vous remercier, à vous aimer.

— Allons, c'est bien! Donne-moi double ration de tendresse aujourd'hui, car à partir de demain nous vivrons séparés... Ainsi le veut la politique !

Ils étaient arrivés à la grille de la villa de Montretout ; ils rentrèrent et passèrent la soirée à faire des projets d'avenir.

Le lendemain, ainsi qu'il avait été décidé par Roussel, Maurice se présenta dans la journée à la Celle-Saint-Cloud, et fut reçu sans difficultés. Introduit au salon, il attendit quelque temps. Sans doute M"^ Guichard voulait se donner le loisir de penser à ce qu'elle allait dire, peut-être aussi ne montrer Hermine que parée d'une élégante simplicité. Cependant la maîtresse de la maison parut seule, et s'avança le front

obscurci par un nuage :

— Je suis Pleureuse de vous voir, \^ monsieur Aubry, dit-elle d'une voix assez ferme. Sans doute vous avez été souffrant, car il y a quinze jours que nous n'avons entendu parler de vous.

— Excusez-moi, mademoiselle, je n'ai point été souffrant.

— Ah! fit Clémentine avec une sévérité menaçante. Alors vous vous êtes absenté...?

— Non, mademoiselle, je suis resté à - . ; ' Montretout...

— Si près? Vraiment! dit-elle pleine d'une âpre ironie . Alors quelle raison vous a donc empêché de venir?

— J'ai eu de vifs chagrins... des chagrins de famille... Mon tuteur est revenu, et...

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— Et? interrogea Clémentine, dévorée par une curiosité ardente.

— Et il s'est élevé entre nous quelques difficultés...

Les paroles avaient de la peine à sortir de la bouche de Maurice. Il fallait qu'il aimât bien Hermine et que son parrain, au moment du départ, lui eût encore recommandé la dissimulation pour qu'il se décidât ainsi à tromper. Mais il n'eut pas besoin de beaucoup d'adresse. En un instant l'attitude de M"^ Guichard avait changé. Sa raideur avait disparu, les nuages de son front s'étaient dissipés, et, le visage rayonnant, elle souriait à Maurice comme un ami. Elle lui prit la main, l'attira près d'elle, sur un canapé, et, les yeux brillants de joie :

— Pauvre enfant, racontez-moi donc ça!

Il raconta ce qui avait été convenu avec Roussel, et il put comprendre à la triomphante exaltation de Clémentine combien son parrain avait dit vrai. Oui, le mobile unique de M"" Guichard était son implacable rancune. Tout était subordonné dans son existence au besoin de faire du mal à Fortuné. Ce fut tellement évident, tellement clair, que Maurice eut envie de se lever et de crier : « Mais ce que je vous débite là est faux et inventé de toutes pièces. Mon tuteur est le meilleur des hommes, et, plutôt que de me causer la moindre peine, il est disposé à oublier ce que vous lui avez fait et à se raccommoder avec vous. »

Il n'en eut pas le temps. M"" Guichard s'était levée, avait

Elle lui souriait comme à un ami,

Les Vieilles Rancunes. m

sonné, et au domestique avait dit : « Priez M"^ Hermine de venir. » Cette simple phrase emporta les scrupules de Maurice. Il pensa qu'il allait voir la Vierge à la broderie, et qu'il pourrait finir son étude d'après nature. L'amour de son art, sa tendresse pour Hermine, tout allait être satisfait à la fois. Il bénit mentalement le brave homme qui lui procurait toutes ces satisfactions, et se jura de le dédommager de l'effort qu'il avait dû faire pour se montrer si résigné. Justement M"' Guichard, tournée vers lui, disait avec emphase :

— Oubliez les mauvais procédés d'un homme égoïste. Je vous rendrai l'affection qu'il vous retire... Vous trouverez chez moi, auprès de moi, la compensation à vos soucis...

Une dernière convulsion de son honnêteté indignée faillit entraîner Maurice... Il ouvrit la bouche pour répondre : « Je n'ai pas besoin de compensation. Et vous seriez bien incapable d'aimer qui que ce soit, même votre nièce, comme j'ai été aimé par mon parrain. »

Mais Hermine entrait, blonde, rose, fraîche, souriante, et tout fut oublié.

Le plan tracé par Roussel réussissait d'ailleurs de point en point, et Maurice, avec l'égoïsme naturel à l'homme, jouissait si pleinement de son bonheur que son parrain en avait le cœur à la fois épanoui et déchiré. Cependant le jeune homme n'oubliait pas celui qui s'était si complètement sacrifié. Il lui écrivait longuement tous les soirs en rentrant

à Paris, après avoir dîné à la Celle-Saint-Cloud, car il dînait tous les soirs avec sa future, tant Clémentine craignait de laisser échapper son prisonnier. Ses lettres étaient pleines de renseignements sur l'attitude de Clémentine, sur ses discours, sur la grâce d'Hermine et sa bonté. Roussel répondait en donnant des instructions à son fils, en lui recommandant la prudence et surtout la discrétion. Jamais il ne se permit un mot méchant à l'adresse de son ennemie, jamais une critique amère. A partir du jour où Maurice avait été admis dans la maison de M"^ Guichard, avec beaucoup de délicatesse, Fortuné avait pensé qu'il convenait de ménager devant son pupille une femme à laquelle il allait être attaché par des liens étroits.

De temps en temps, quand il s'ennuyait trop à Montretout, il faisait une petite fugue à Paris, et allait surprendre Maurice, le matin, à son atelier. Il arrivait la figure rayonnante, les mains pleines des fleurs de ses serres, il embrassait le cher enfant, le regardait, le questionnait, tournait autour de lui avec une tendresse inquiète. Mais il voyait promptement que Maurice l'aimait toujours, et il repartait joyeux.

Il usait de précautions, car il se savait surveillé. A plusieurs reprises il avait surpris le cousin Bobart, le confident de Clémentine, tournant autour de chez lui. Et il l'avait même aperçu le filant à Paris. Le distancer n'avait été qu'un jeu. Les robustes jarrets de Fortuné avaient mis bon ordre à l'espionnage de l'ancien avoué. Maurice, questionné sur le

Il allait surprendre Maurice le matin à son atelier...

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compte de ce personnage, avait raconté que Bobart venait souvent chez M"^ Guichard. Une fois même il avait amené son fils, maréchal-des-logis de hussards, un soupirant évincé par Hermine. Mais le père et le fils ne lui paraissaient dangereux ni l'un ni l'autre. Cependant Roussel mettait son pupille en garde contre eux.

— • Tant que tu ne seras pas sorti de l'église ayant ta femme à ton bras, lui disait-il, tout ne sera pas fini. Bien plus, c'est alors que tout commencera. Tu navigues au milieu des écueils, ne l'oublie jamais. Tu ne sais pas de quoi Clémentine est capable. Elle est femme, sur un soupçon, à tout brouiller le dernier jour, à rompre à la mairie. Défie-toi, défie-toi, et ce ne sera pas encore assez !

Maurice trouvait tant de précautions un peu puéril. Il avait passé, la veille, toute la soirée à se promener dans le jardin avec Hermine, et il savait qu'il pouvait compter sur elle absolument. Elle avait pour lui la même tendresse qu'il avait pour elle. Leurs deux cœurs s'étaient donnés en même temps et ne devaient jamais se reprendre.

Un matin, en arrivant à l'atelier, Roussel trouva son fils plus radieux que de coutume. Comme il l'interrogeait, celuici prit dans sa poche une lettre et la tendit à Fortuné. C'était une lettre d'Hermine qui appelait Roussel « cher père », le remerciait de son dévouement, lui promettait de l'en dédommager par son affection, et l'embrassait, en attendant, de tout son cœur. Le brave homme s'attendrit d'abord et jura que

cette enfant était vraiment délicieuse, puis il réfléchit et finit par reprocher à Maurice de lui avoir révélé leur tactique. Les femmes étaient si bavardes! Pouvait-on être sûr que, même dans une intention excellente, Hermine ne commettrait pas une indiscrétion légère? Et si Clémentine entrevoyait seulement la vérité!...

Cette fois Maurice traita son tuteur de visionnaire. Il s'abusait vraiment sur le véritable caractère des gens. M"* Guichard, elle-même, était si heureuse de ce mariage que si on lui découvrait maintenant le bon accord de Maurice et de son tuteur, elle ne changerait rien à ses projets. Hermine et lui étaient convaincus que cette atmosphère de pure joie avait adouci son cœur, et qu'elle se prêterait très certainement à une réconciliation.

Roussel, devant une affirmation qu'il ne pouvait combattre que par des suppositions fondées sur des expériences personnelles, hochait la tête et répondait en souhaitant qu'on ne se trompât point. On arriva ainsi à la veille du grand jour.

Le soir, après un dîner très gai, M"'^ Guichard, au moment où Maurice et Hermine s'apprêtaient à descendre dans le jardin, s'avança vers le peintre et lui dit :

— Mon cher enfant, je désirerais causer cinq minutes avec vous... Hermine me pardonnera de vous enlever à elle... ce sera la dernière fois... Ma belle, va cueillir un bouquet de roses pour Maurice... Quand tu auras fini, nous aurons fini nous-mêmes...

Hermine échangea un coup d'œil inquiet avec Maurice et sortit. Restés en présence, le fiancé et la tante s'observèrent un moment. Ils étaient souriants l'un et l'autre, mais leur physionomie trahissait une sorte de contrainte. M"* Guichard prit la parole d'une voix ferme :

— Mon cher Maurice, nous voilà arrivés au jour décisif. Vous me rendrez cette justice que je ne vous ai pas une seule fois entretenu de moi, et que je n'ai eu de préoccupation que pour votre bonheur. Il convient cependant que nous traitions à fond une question importante : celle de nos relations à venir. Vous voyez comment j'ai élevé Hermine, vous vous rendez compte de l'affection qu'elle a pour moi. Son absence de chez moi y ferait un bien cruel vide, et je me flatte de l'espoir que je manquerais un peu aussi à cette enfant... Pourtant je ne voudrais pas entreprendre sur la liberté nécessaire à deux jeunes gens, venir, entre eux, me mettre en tiers... J'ai beaucoup réfléchi à ces conditions, qui ne seront pas sans influence sur notre tranquillité future, et voici ce que je vous propose : Nous finirons l'été ici, et, pour l'an prochain, je vous ferai aménager un appartement et un bel atelier dans le bâtiment où sont les chambres d'amis,.. Vous le connaissez... c'est là que vous avez été soigné... Vous serez donc indépendants, et cependant je jouirai de votre présence... Ma table sera la vôtre, si vous le voulez bien... Vous recevrez vos amis comme si vous étiez les maîtres. . C'est moi qui ne serai qu'une simple invitée... A Paris, je vous

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offre l'entresol de ma maison de la rue de Courcelles... J'habite le premier. Vous serez donc chez vous, avec votre ménage séparé, si cela vous convient... Votre atelier sera où il vous plaira... Il n'en existe pas dans la maison. D'ailleurs les allées et venues des modèles pourraient vous gêner. Il vaut mieux que votre femme et moi nous ne nous rencontrions pas avec ces personnes habituellement un peu évaporées... Vous voyez que je suis très exigeante, sans en avoir l'air : je demande à ne pas être séparée tout à fait de ma nièce et à jouir aussi un peu de vous.

Il y eut un moment de silence.

— Eh bien! reprit M"* Guichard, vous ne répondez pas? Qu'y a-t-il ? Vous paraissez stupéfait.

Il l'était en effet. L'exorde plein de précautions de Clémentine lui avait fait passer une sueur froide. Il avait appréhendé des complications terribles. Et l'exposé de ces prétentions^ après une telle peur, par un effet d'opposition tout naturel, lui semblait d'une modération absolue. La tête montée par son parrain, il s'attendait à voir M"^ Guichard essayer de l'accaparer étroitement, de le tenir en tutelle, en chartre privée. Et au lieu des mesures de rigueur elle réclamait modestement, presque humblement, qu'on ne la tînt pas à l'écart. Ce tyran se métamorphosait presque en victime. Et lui refuser ce qu'elle implorait c'eût été se conduire en homme sans éducation et sans délicatesse. Il ne réfléchissait pas que consentir à habiter la Gelle-Saint-Cloud en été, même dans

un logis séparé, et l'hiver la maison de la rue de Courcelles, même à un autre étage que Clémentine, c'était consentir à la proscription de Roussel. Car, à moins d'une réconciliation complète, comment Fortuné aurait-il pu venir chez M"^ Guichard pour voir ses enfants?

Maurice, dans l'épanouissement de sa joie, ne regardait pas si loin. D'ailleurs, pour lui, le raccommodement était certain. Et que ce fût chez M"^ Guichard ou ailleurs, la vie lui apparaissait tout en rose. Il répondit :

— Je suis stupéfait, comme vous le dites, de l'ingénieuse et pratique simplicité de vos combinaisons.

— Elles vous paraissent donc satisfaisantes?

— Tout à fait.

— Alors vous les acceptez ?

— Avec le plus grand plaisir.

— Ah ! cher enfant, venez que je vous embrasse !

Elle le saisit d'un bras vigoureux et lui campa sur chaque joue un baiser retentissant. Si Maurice avait été en ce moment-là capable de réfléchir, l'ardeur de joie que M"° Guichard laissa paraître aurait dû le mettre en garde contre sa facilité à acquiescer aux conditions de la despotique vieille fille. Il aurait pensé que, pour un premier pas, l'enjambée qu'on lui faisait faire était de belle largeur, et que la seconde, si elle était de même mesure, le conduirait infailliblement à l'esclavage.

Mais en cet instant, et grâce à l'optique spéciale de

I^es Vieilles Rancunes.

l'amour, M"'' Guichard lui semblait modérée. Hermine rentrant, une gerbe de fleurs entre les bras, trouva sa tante et son fiancé enchantés l'un de l'autre, et se réjouit candidement de leur bon accord.

Clémentine triomphait, et elle avait peine à contenir ses transports. Ce défilé, dont elle préparait l'attaque depuis huit jours, avec une habileté consommée, une fois franchi, elle ne voyait plus d'obstacle devant elle. Maurice, mis en son pouvoir par la magicienne qui l'avait ensorcelé, était séparé de Roussel, et l'œuvre de haine entreprise depuis vingt ans recevait son couronnement.

Roussel, avec qui Maurice passa la matinée avant de se rendre à la Celle-Saint-Cloud pour signer le contrat, ne se trompa pas sur la valeur des concessions que Clémentine avait si adroitement arrachées à Maurice. Il se jugea menacé delà façon la plus grave, et comprit que la femme qui avait dressé contre lui de si formidables batteries ne désarmerait pas, comme l'espéraient les jeunes mariés. Mais il eut ce suprême courage de taire ses inquiétudes à son fils pour ne pas lui amoindrir sa joie. Il ne voulut pas un pli sur ce front radieux. Et pour être plus sûr de ne pas devenir la cause d'une complication de la dernière heure, il annonça qu'il partait pour le Havre.

— Mais vous reviendrez demain matin? demanda Maurice avec un peu de souci.

— Demain dans l'après-midi. Quand vous serez mariés,

je me présenterai chez M"'' Guichard, selon votre désir, et tout ce qu'il sera possible de faire pour assurer la concorde générale, vous pouvez l'attendre de moi.

— Merci, cher parrain, au nom d'Hermine et au mien.

— Embrasse-moi et sois heureux!

Le père et le fils se jetèrent dans les bras l'un de l'autre, avec une effusion attendrie. Et Maurice partit pour la Celle- Saint-Cloud, où Hermine et M"" Guichard l'attendaient pour déjeuner avant d'aller à la mairie.

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