I.i's Vieilles Italiennes
Roussel que Frédéric retrouva son équilibre. Il s'épongea le front et dit :
— Monsieur, je sais ce que Monsieur désire savoir...
— Bon Frédéric !
Maurice le serrait dans ses bras.
— Si M. Maurice veut bien ne pas m'étouffer, je pourrai lui raconter ce que j'ai appris.
— Voyons, laisse-le parler, ce garçon...
Maurice s'assit sur le divan. Et Frédéric reprit la parole :
— Depuis hier je n'ai pas quitté la loge de la maison de M. Bobart. Francisque, c'est mon ami, m'avait installé dans un coin de sa chambre, et là j'ai attendu les événements. Rien ne s'était produit; aucun trouble, aucune agitation. M. Bobart était rentré hier au soir, à dix heures. Il n'était pas sorti, ce matin. Les distributions de poste n'avaient rien fourni. J'étais consterné, lorsqu'à midi, dans un tas de lettres, il s'en est trouvé une pour M. Bobart. Le timbre de départ examiné nous a fourni une indication : Clères (Seine- Inférieure).
■ — Ah! s'écria Roussel, nous la tenons!
— Attendez, Monsieur, la chose va devenir plus précise dans une seconde... Vers midi et demi, la cuisinière de M. Bobart est entrée dans la loge • elle allait chercher un fiacre pour son maître, et venait prier Francisque de monter pour aider le domestique à descendre une malle. « Il part donc
en voyage, votre bourgeois? a dit Francisque. — Oui, a-t-elle répondu... Il va chez des parents à Rouen... »
— Bravo, interrompit Roussel. Rouen, puis Clères. M"*^ Guichard est à Rouxmesnil, une terre qu'elle possède en Normandie, du côté de Dieppe... Merci, mon brave Frédéric, vous avez manœuvré comme un vrai commissaire de police.
— Et M. Bobart est-il parti? demanda Maurice.
Il est parti, oui. Monsieur, un quart d'heure plus tard.
— Eh bien ! Frédéric, maintenant vous pouvez descendre : votre mission est terminée. Mangez, buvez, reposez-vous.
— Je remercie bien Monsieur.
Roussel et Maurice, demeurés seuls, se regardèrent; puis, comme si une pensée unique les animait, dirent ensemble :
— Nous partons !
— Il y a un train ce soir, nous avons le temps de faire nos préparatifs, ajouta Roussel. Et ne nous illusionnons pas : il va falloir peut-être employer la force pour venir à bout de M"^' Guichard.
— On remploiera.
— En tous cas, débutons avec précaution, pour ne pas donner Téveil à Fennemi. Si nous étions reconnus, M"^ Guichard serait capable de changer de résidence, et toutes nos approches seraient à recommencer.
— Eh bien! s"il le faut, nous nous déguiserons. Je vous grimerai.
— Ah! te voilà ragaillardi. Tu vis, maintenant?
— Oui, je commence à espérer.
— Eh bien! à ta valise! Et n'emportons que le strict nécessaire. Pas de boîte à couleurs, ni de chevalet de campagne, surtout ! Un peintre serait éventé à dix lieues à la ronde !
— Vous avez raison.
Le jeune homme passa dans sa chambre, et, au bout d'un instant, Roussel, avec une satisfaction profonde, l'entendit qui chantonnait.
Le château de Rouxmesnil est une grande bâtisse blanche, perdue dans la verdure d'un parc de dix hectares, entourée de murs et de sauts de loups. Une futaie de hêtres centenaires l'abrite du vent de mer qui balaie furieusement tout le plateau. Une importante ferme en dépend. Depuis longtemps le château n'est plus habité. L'oncle Guichard aimait cette propriété, qu'il tenait de son père. Il y passait, tous les ans, deux mois à l'époque de la chasse. Les plaines et les bois qui entourent Rouxmesnil sont très giboyeux. Le mobilier qui garnissait les appartements, conservé tel quel, quoiqu'il parût tout à fait incommode et démodé, est redevenu au gotàt du jour. Ce sont de charmants bois Louis XVI, couverts en velours d'Utrecht, des lits, des armoires et des commodes en acajou ornés de cuivres dorés. Les tentures sont de vieilles toiles de Jouy. Le temps a défraîchi les étoffes, fané les tentures. L'abandon a étendu ses poussières sur les meubles.
Le rez-de-chaussée, aéré seulement deux fois par mois par le jardinier, qui est en même temps concierge, sent le champi-
gnon. Mais les fenêtres s'ouvrent sur une vaste pelouse encadrée de beaux massifs d'arbres, et, au loin, par delà la plaine,
les bois communaux de Saint-Victor étendent leurs taillis
2i8 Les Vieilles Rancunes.
sombres, au fond desquels chantent les coucous mélancoliques.
En arrivant à Rouxmesnil, où elle n'était venue que deux fois avec M"'' Guichard, Hermine, les yeux gonflés à force d'avoir pleuré, la téte brisée par l'insomnie, le cœur serré à la pensée du chagrin que devait éprouver Maurice, crut entrer dans une prison. Les volets clos faisaient régner une obscurité humide dans toutes les pièces. Un silence profond s'étendait sur la propriété, et, pour comble de tristesse, une pluie d'orage qui avait commencé à Clères, au sortir du wagon, tombait à torrent, noyant l'horizon dans une brume grise.
M"" Guichard, affectant avec Hermine une douceur pleine de compassion, comme si elle venait d'arracher sa nièce au plus effroyable des dangers, donnait des ordres à la femme de chambre qui les avait accompagnées, parlant de son ton de commandement :
— L'appartement d'Hermine d'abord! Que la chère enfant ait tout de suite un endroit pour se reposer!... Elle en a tellement besoin après de pareilles émotions!... Envoyez chercher du monde à la ferme. Je veux que dans deux heures tout soit en ordre dans le château... Comment te sens-tu, ma chère petite? Attendras-tu le déjeuner?
— Oh! je n'ai pas faim du tout, ma tante...
— 11 faut manger, ma mignonne, pour être en état de supporter l'épreuve...
— Mais, ma tante, quelle épreuve? demanda Hermine avec irritation.
— Patience! mon enfant : tu sauras tout! Alors tu comprendras rinfamie dont tu allais être victime, et moi avec toi...
— Une infamie?... De Maurice, c'est impossible!
— Aussi n'était-ce pas lui le coupable... Mais l'abominable tartufe qui le dirige! Remettons ces explications à plus tard... Tu sais que tu peux compter sur mon affection et mon dévouement... Je ne t'abandonnerai jamais!
Hermine étouffa un soupir. La perspective de ne jamais quitter M"" Guichard n'était pas faite pour la rassurer. M"^ Guichard sans Maurice, ou Maurice sans M"^ Guichard, voilà comment se posait la question dans sa pensée. Et à l'heure actuelle il ne lui semblait plus possible d'hésiter. C'était avec Maurice qu'elle aurait voulu être.
Il avait fallu tout l'ascendant moral qu'exerçait sur elle sa bienfaitrice, et aussi un peu de violence matérielle, pour l'empêcher de sauter en bas du landau quand elle avait vu paraître Clémentine au lieu de son mari. M"'' Guichard avait dû la prendre à bras le corps, tout en lui adressant les plus impérieuses objurgations. Jusqu'à Paris Hermine n'avait fait que sangloter. Toute la nuit elle s'était retournée dans son lit, en arrosant l'oreiller de ses larmes. Le matin, il avait encore été nécessaire de la contraindre pour l'emmener en chemin de fer.
Et maintenant, dans ce vieux château froid, humide et désolé, elle continuait à se rebeller. Elle ne le faisait pas tout haut, parce qu'elle avait peur de sa tante, mais au fond d'ellemême elle jugeait sévèrement sa façon d'agir. La révolte
morale de la jeune femme était à ce point ouverte que M"^ Guiçhàrd se crut obligée à quelques explications. Elle ne s'attendait pas à trouver une telle énergie dans cette frêle blonde qui avait si bien obéi, depuis qu'elle vivait en sa dépendance. Mais qu'irriportait la résistance à la fougueuse Clémentine! Ceux qui résistaient, elle les brisait. Roussel et Maurice en savaient quelque chose.
Elle entraîna Hermine dans une chambre du premier étage, et ouvrant vivement les persiennes elle dit :
— C'est la chambre que j'habitais autrefois quand l'oncle Guichard vivait... Je te la donne, ma chère enfant... Elle communique avec une autre chambre, qui sera celle de ton mari quand il aura cessé de bouder et sera venu te rejoindre.
— Il pourra donc venir ? demanda Hermine avec une vivacité qui fit froncer le sourcil à M"^ Guichard.
— Mais sans aucun doute.
— Il sait donc que nous sommes ici?...
— Je vais le lui écrire moi-même, tout à l'heure.
— Oh! laissez-moi ce soin, ma tante, s'écria la jeune femme.
— Ce ne serait ni correct ni convenable, déclara Clémentine. Tu aurais l'air de te soustraire à ma juridiction, et de faire des avances... Tandis qu'il faut que ce soit lui qui en fasse...
— Oh ! ma bonne tante, rien qu'un mot au bas de votre lettre...
— Un mot, soit, dit M"" Guichard en pensant qu'après tout une exhortation d'Hermine activerait la soumission de Maurice. Le pauvre garçon est si mal conseillé qu'il serait capable de ne pas venir...
— Le croyez-vous?
— Je crois tout, du moment que Roussel est auprès de lui. Cet homme est son mauvais génie!
Elle sortit, laissant sa nièce à toutes ses réflexions. Le plan qu'elle avait formé était très simple. Une seconde fois elle voulait forcer Maurice à prendre des engagements, et le premier de ces engagements serait de renoncer à voir Roussel. Pas d'engagements, pas de femme! De deux choses l'une, ou Maurice céderait, et s'il tenait seulement la moitié de ses promesses le bonheur de Roussel était bien compromis, ou il ne céderait pas, et il devenait facile de faire passer sa résistance pour de l'égoïsme, de l'indififérence et d'amener une brouille entre les deux jeunes mariés. Dans le premier cas l'orgueil de Clémentine était satisfait, elle triomphait, continuait à être omnipotente; dans le second, elle se vengeait terriblement de ceux qui avaient essayé de la jouer. Et c'était encore une victoire.
Dans ses positions nouvelles elle se croyait très forte, presque invincible. D'abord son Rouxmesnil lui paraissait inexpugnable. Pour arriver jusqu'à Hermine sans permission, sans passer par la grande porte, il fallait escalader le mur, franchir le saut de loup, traverser le parc. Et le garde, pré-
venu, allait faire des rondes. Le fermier avait prêté un chien de garde, vigilant dans le jour et féroce la nuit. Enfin Clémentine appelait Bobart à la rescousse. Dans une conjoncture pareille elle avait besoin des conseils juridiques de ce praticien retors.
Elle lui écrivit d'abord. A Maurice elle écrirait le lendemain. Rien ne pressait. Il fallait laisser le temps calmer les colères et amener le découragement. Le lendemain, en effet, elle rentra dans la chambre où Hermine avait fini par s'endormir d'un sommeil fiévreux, une lettre à la main, et la mit sur la table, en disant :
: — Lis, et ajoute ce que tu voudras.
La lettre était amicale et disait à Maurice que son arrivée était attendue. Elle se terminait ainsi : « Je ne me souviens même plus du mal que vous avez voulu me faire, je sais trop bien que vous n'obéissiez pas à vos propres inspirations. Je suis prête à vous accueillir comme un fils repentant et soumis. » Hermine ne remarqua pas avec quelle perfide habileté les termes de cette phrase avaient été choisis pour blesser Maurice, traité en petit garçon par celle qui venait de lui faire si rudement sentir son autorité. La jeune femme ne vit que l'appel adressé à son mari, cela lui suffit. Elle prit une plume, et, au bas de la page, écrivit : « Venez, mon cher Maurice, je vous attends avec bien de l'impatience. Croyezmoi tout à vous. » Elle mourait d'envie d'ajouter : « Je vous embrasse comme je vous aime. » Elle n'osa pas. Elle signa.
Et, la fenêtre ouverte, resta à rêver en regardant.
d'une écriture un peu tremblée, car elle avait le cœur battant et il lui semblait qu'elle risquait sa vie en ce moment. M"' Guichard cacheta l'enveloppe et dit :
— Tu donneras toi-même la lettre pour qu'on la mette à la poste en allant chercher Bobart.
— M. Bobart arrive? dit Hermine avec surprise.
— Mais oui. Crois-tu
donc que nous allons vivre comme deux prisonnières ? Nous ne nous cachons pas, nous n'avons rien fait de mal !
Cependant Hermine vit bien que toutes les précautions étaient prises pour qu'aucune communication ne lui fût possible avec le dehors. Vers le soir, l'affreux Bobart arriva. Il dîna, et, après le dîner, s'enferma avec M"'' Guichard. Hermine se réfugia dans sa chambre, et, la fenêtre ouverte, resta à rêver, en regardant la lune monter au-dessus des futaies qu'elle argentait de sa pure lumière. Une paix profonde s'étendait sur la campagne. Et seules les hulottes faisaient entendre dans les sapinières leur cri monotone et triste.
La jeune femme pensa que peut-être elle était destinée à vivre toujours dans cette solitude et ce silence. Si Maurice n'accourait pas auprès d'elle, comment réussirait-elle à le rejoindre? Qui les rapprocherait? Qui dissiperait les malentendus intéressés ? Comment tomberaient les obstacles accumulés par des volontés hostiles? Une grande tristesse descendit en elle, et, de ses yeux, des larmes coulèrent lentes et amères sur son visage.
Il était près de minuit quand M"^ Guichard et Bobart montèrent. Hermine ferma sa fenêtre, se déshabilla, fit sa prière, en demandant au ciel de lui rendre son mari, et s'endormit calmée. Le lendemain elle se présenta pour le déjeuner et dut subir les politesses insidieuses de l'ex-avoué. Dans la journée sa tante lui proposa une promenade dans le parc. Se
promener entre M"'^ Guichard et Bobart lui parut un supplice. Elle prétexta une migraine et resta.
Elle passa ce jour-là et le jour qui suivit dans une anxiété incessante, prêtant l'oreille à tous les bruits de la route, croyant, à chaque instant, entendre arriver Maurice. Chaque soir elle se couchait le cœur gros, se disant : « Ce sera pour demain! » Et le lendemain n'apportait point de nouvelles du jeune mari attendu et qui ne venait pas.