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Chapitre IX

Blocus.

Au bout de quatre jours, Hermine commença à ressentir un certain dépit. Vraiment Maurice était bien indifférent ou bien orgueilleux. Quoi ! il ne pouvait se décider à venir auprès de sa femme? Etaitil donc si blessé de ce qu'elle était partie le soir de leur mariage? Ne devait-il pas se douter que ce n'avait pas été de son plein gré? Cependant elle ne perdait pas l'espoir.

Elle apercevait toujours le garde aux aguets, et elle entendait lâcher le chien féroce tous les soirs. Sa tante lui lançait maintenant de malicieux regards, ayant l'air de lui dire : « Hein! ce bel amour, tu vois ce que c'est! Il n'est pas assez fort pour faire oublier à un homme son amour-propre froissé ! » Elle affectait, en lui parlant, de l'appeler : « Ma pauvre petite » , avec une nuance de pitié qui agaçait extraordinairement Hermine.

M"^ Guichard cornmençait à espérer sérieusement que Maurice était buté et ne viendrait pas. Rien ne lui pouvait faire plus de plaisir. C'étaient la séparation et le divorce assurés. Il lui sembla qu'il serait d'une bonne politique de redoubler d'affection pour sa nièce et de lui montrer quelque confiance. Sans se relâcher de sa surveillance extérieure, elle laissa la jeune femme plus libre dans le parc. Elle l'invita à se promener, lui disant :

— Prends l'air, marche: sans cela tu tomberas malade, et que dira ton mari quand il se décidera à venir?

Hermine ne répondait plus et souriait tristement.

Il y avait près d'une semaine qu'on était à Rouxmesnil, lorsque, un après-midi qu'elle se promenait le long d'un saut de loup donnant sur la plaine, la jeune femme, en passant, découvrit, couché le long d'un champ de blé, un homme en blouse, la tête coiffée d"un chapeau défoncé, qui dormait à plat ventre, cuvant sans doute quelques verres d'eau-de-vie de cidre. Elle allait passer avec dégoiàt, lorsque l'ivrogne se

retourna lentement sur le côté, leva le bras qui lui cachait la figure, et, avec stupeur, Hermine, sous ces haillons sordides, en cet homme vautré dans la poussière, reconnut M. Roussel. Il lui dit d'une voix étouffée :

— Etes-vous seule ? Elle répondit :

— Oui. Mais prenez garde, on me surveille toujours.

— Je le sais. Il y a six jours que nous rôdons autour de la propriété...

— Mon Dieu ! Maurice est-il donc ici ?

— Où voulez-vous qu'il soit? En ce moment, il guette à rentrée du château... Il est vêtu comme moi... Mais lui, vous ne le reconnaîtriez pas, il a une barbe grise...

— Comment le voir ? Pourquoi ne vient-il pas me trouver ?

— Et votre tante ?

— Elle lui a écrit pour l'appeler auprès de moi.

— Il n'a pas reçu la lettre... Pouvez-vous venir demain à la même heure ?

— Jetâcherai... Prenez garde... on approche.

Roussel se retourna le nez sur le gazon et reprit son somme. C'était Bobart qui arrivait, tenant un fusil sur l'épaule.

— Comment, monsieur Bobart, vous chassez? dit Hermine avec volubilité, pour donner le change à l'ex-avoué, qui examinait d'un air soupçonneux l'homme étendu sur le revers du fossé.

— Oui, Mademoiselle, je me distrais en tuant des pies...

Il y en a beaucoup, dans ce pays... Voilà encore un pochard. Oh! rivrognerie, c'est la plaie des campagnes...

Un ronflement sonore du dormeur répondit aux lamentations humanitaires de Bobart. Et Hermine, quittant l'exavoué, rentra au château.

Si elle ne s'était pas observée, elle aurait chanté, tant elle avait le cœur joyeux. En une seconde, tout avait changé pour elle. L'avenir si noir redevenait rose. xMaurice, qu'elle jugeait indifférent et orgueilleux, était tendre et dévoué. Il n'avait pensé qu'à la rejoindre, et certainement, quand elle aurait causé cinq minutes avec lui, il se présenterait au château. Elle se mit à rire toute seule en pensant à la figure si drôle que faisait Roussel, couché dans l'herbe et vêtu comme un rouiier, lui qu'elle avait vu tiré à quatre épingles, le soir du bal. Puis elle se demanda pourquoi toutes ces précautions, tous ces stratagèmes. La situation était-elle donc plus compliquée qu'elle n'avait pensé ?

En y réfléchissant, elle rapprocha la dissimulation de Maurice et de Roussel de la surveillance exercée par M"" Guichard, et les travestissements des uns lui semblèrent répondre assez exactement aux mesures de l'autre : tournées du garde, rondes du chien féroce, la nuit, et promenade de Bobart, le fusil sur l'épaule. Elle pensa : « Je ne sais pas exactement ce qui se passe, je ne comprends pas la portée précise des actes de ma tante. Il y a quelque chose de très grave, et je cours un danger. »

Elle se monta l'imagination, et en vint à une exaltation assez romanesque. Elle se figura qu'elle était une jeune princesse gardée à vue dans un donjon par de cruels tyrans, une Pia de Toloméi que des amis dévoués s'efibrçaient de délivrer. Et elle n'eut plus qu\me idée : ce fut de faciliter la tâche de ses libérateurs. Avant tout, elle voulait voir Maurice, même avec une

barbe grise. Elle tourna le château, s'engagea dans la cour d'honneur, et vint jusqu'à la grille rouillcc qui s'ouvrait sur une grande avenue de marronniers encadrant un large tapis vert. Elle eut beau regarder, elle ne vit personne qui pût même donner l'idée de Maurice déguisé. Un petit vieux, à cent mètres de l'entrée, était assis sur la barrière de bois d'un herbage, et dans la poussière un énorme chien gris fer se roulait. L'homme ne bougea pas, ne fit pas un signe de reconnaissance.Hermine, au bout de quelques minutes se décida à s'éloigner, et, à une fenêtre du premier étage, en se retournant, elle aperçut M"'' Guichard qui la regardait. Elle jugea nécessaire de lui faire un signe gracieux avec son ombrelle, et poursuivit lentement sa promenade se disant : « Peut-être ce petit vieux était-il mon mari. 11 aura vu ma tante et n'aura pas osé remuer. Ayons de la patience et attendons à demain. »

La fin de la journée ne lui parut pas longue, elle ne s'ennuyait plus. Sa vie éiait emplie d'un intérêt immense. Elle ne dissimula même pas assez, et, pendant que Bobart et sa tante causaient près de la cheminée, elle rit toute seule, d'une façon si soudaine et si peu justifiée, que M"" Guichard leva les yeux avec sévérité et dit aigrement :

— Qu'as-tu donc, ma fille ? Sommes-nous plus comiques que nous ne pensons, Bobart et moi ?

Hermine, glacée, resta muette pendant tout le reste de la soirée, mais les soupçons de Clémentine étaient éveillés, et quand la jeune femme eut gagné son appartement.

— Dites-moi, Bobart, fit-elle, n'avez-vous rien remarqué d'anormal autour du château. Cette gaîté subite d'Hermine est bien singulière. Elle avait une figure, ce soir, tout épanouie... N'a-t-elle pu recevoir quelque avertissement, quelque nouvelle ?

— Je n'ai rien remarqué, excellente amie, qui doive justifier vos craintes... Voulez-vous que je mande ici le garde?

— Je vous en serais obligée. J'ai des inquiétudes. Il me semble deviner la présence de Roussel dans les environs.

Romain Rouet, introduit au salon, déclara qu'il n'avait rien relevé de suspect dans ses tournées. C'était un vieux, moitié cultivateur, moitié garde, surtout braconnier, la figure tannée par la pluie et le soleil, des sourcils de griffon, qu'il se faisait tailler comme les cheveux, une bouche aux dents cassées par l'acidité du cidre.

— Notre maîtresse, il n'est arrivé personne dans le pays, et je n'ai rien vu, anhui, qui pourrait être des gens malintentionnés... Il traîne toujours quelques galvaudeux sur les routes... Ça vient de Maromme, et ça va à Fontaine-le Bourg... Mais des gens qui voudraient entrer ici... je leux-y défends bien ! . . .

— Bon ! dit Clémentine. Allez, et veillez.

— Des deux yeux, notre maîtresse.

— Pourquoi cette petite était-elle si gaie? répéta M"'^ Guichard songeuse.

Elle passa la soirée à jouer au bezigue avec Bobart, et

/. e .y y i eill e s J<an c ii n e s .

rêva la nuit que Roussel, entre de vive force dans le château, avec la figure barbouillée de noir comme les anciens chauffeurs, lui mettait le poignard sur la gorge pour la forcer à dire où elle avait caché sa nièce. Elle fut réveillée par une vive douleur : elle venait, en se tournant et retournant dans son lit, de se piquer le menton avec une épingle à friser détachée de ses cheveux.

II y avait de bonnes raisons pour que le garde de M"'' Guichard ignorât la présence de Maurice et de Roussel dans le pays. Ils n'y habitaient pas. Romain Rouet avait pu librement parcourir les cabarets de toute la contrée sans y recueillir aucun indice. Roussel et Maurice étaient descendus à quatre lieues de Rouxmesnil, à Auffay, chez un grand filateur, ami d'enfance de Fortuné. Logés au château de Perceville, les deux Parisiens y avaient leurs coudées franches, et depuis six jours ils battaient à leur aise les environs sans que leur, présence eût été signalée.

Ils partaient par le chemin de fer, descendaient à Clères, et de là gagnaient la propriété de M"'^ Guichard. Maurice avait fait, dès le premier jour, amitié avec un chien de berger d'une taille colossale, que le châtelain de Perceville avait ramené d'Irlande, et, escorté de ce porte-respect d'un flair merveilleux, il bloquait les abords de la prison d'Hermine. C'était lui que la jeune femme avait aperçu de loin, assis sur la barrière.

Il avait frémi, en voyant à la grille d'abord une ombrelle

de couleur, puis une silhouette vague, puis enfin sa femme qui s'approchait et regardait.. Il avait été sur le point de se lever et de courir à elle. Mais l'apparition soudaine de M"'' Guichard à sa fenêtre avait glacé son enthousiasme, et, maugréant, donnant au diable la vieille fille, il était resté immobile, regardant son compagnon qui se roulait au soleil.

Le soir, sa jalousie fut extrême en apprenant que Roussel avait eu, lui, la bonne fortune de parler à la jeune femme. Il ne fut rasséréné que par l'assurance d'avoir le même bonheur le lendemain. Mais Roussel ne se tenait pas pour satisfait de cet avantage fort platonique d'avoir causé et de causer encore avec Hermine : il lui fallait des résultats pratiques, matériels et décisifs.

— Tu vas me faire le plaisir, n'est-ce pas, de ne point perdre ton temps à roucouler, demain, comme Roméo au balcon de Juliette. Les champs sont pleins d'alouettes qui te chanteront le refrain du départ. Or, ce départ, tu ne dois pas l'effectuer seul. Prends tes dispositions avec Hermine pour l'emmener le jour même, si c'est possible. Nous aurons^ toute la journée et la soirée, une excellente carriole au bourg de Rougemare, à un kilomètre de l'endroit où tu dois rencontrer ta femme...

— Soyez tranquille, parrain, je ne manquerai pas l'occasion. Le temps nous presse. Nous finirions par être dépistés... Il faut donc brusquer les choses... S'il y a de la résistance...

Les

Vieilles

Rancunes.

— Je serai là pour te prêter main forte... A nous deux, il faudrait le diable pour nous tenir en échec.

Pendant que ces projets offensifs se formaient, M"*^ Guichard, de plus en plus inquiète, préparait une manœuvre extrêmement dangereuse pour les confédérés. Dès le matin elle s'était rendue dans la chambre de sa nièce, qu'elle avait trouvée en peignoir, occupée à peigner ses admirables cheveux blonds. La jeune femme, rien qu'à l'air de sa tante, avait pressenti des complications graves et s'était apprêtée à y faire face.

— Mon enfant, dit Clémentine en s'asseyant près de la fenêtre, il y a eu hier une semaine que nous sommes ici... Tu sais que j'ai écrit le lendemain même de notre arrivée à ton mari pour le prier d'accourir nous rejoindre... Comment se fait-il qu'il ne soit pas venu, et qu'il n'ait même pas donné de ses nouvelles ?

— Mais, ma tante, dit nettement Hermine, si nous n'étions pas parties, tout cela ne serait pas arrivé...

M"'= Guichard, étonnée de cette réponse, leva les yeux sur Hermine, et, la voyant très calme, elle eut un mouvement d'irritation :

— Ma fille, si nous n'étions pas parties, c'était toi et Maurice qui partiez, au mépris de tous les engagements pris... J'ai donc paré tout simplement un coup qui m'était porté...

— Ma tante, reprit Hermine avec fermeté, le premier

Les Vieilles Rancufies. 243

coup n'a pas été porté par mon mari, vous le savez bien.

— Que veux-tu dire?

— Dispensez-moi de m'expliquer sur ce point-là, mais sachez que je n'ignore rien de ce qui s'est passé, et que je ne puis donner tort à mon mari.

A ces mots, qui étaient une véritable déclaration de guerre, M"" Guichard se leva toute droite. Son visage devint livide, ses yeux flamboyèrent, et, étendant vers Hermine une main agitée d'un tremblement nerveux :

— Eh! quoi, s'écria-t-elle, après vingt ans de soins, d'affection, de protection, lorsque je t'ai traitée comme une enfant à moi, pour un godelureau que tu ne connaissais pas il y a six semaines, tu me traites avec une pareille ingratitude! Sans respect tu juges mes actes, sans reconnaissance tu te ligues avec mes ennemis! Voilà donc ce que je devais attendre de toi? Tiens, tu es un monstre!

— Non, ma tante, je ne suis pas un monstre, dit la jeune femme, respirant avec effort, tant l'émotion qui la saisissait était violente; non, je ne suis ni irrespectueuse ni ingrate, mais je ne suis pas non plus aveugle et stupide. Et je sais ce que je vois, je comprends ce que j'entends. Je suis juste, croyez-le bien, et je fais la part de l'irritation que vous avez dû éprouver en voyant tous vos plans bouleversés. Mais je ne puis admettre que pour une question si mesquine, pour un différend si ancien, pour des griefs qui devraient être depuis longtemps oubliés, vous risquiez mon bonheur et

celui de mon mari. Vous Taccusez d'être orgueilleux et indifférent? A sa place qu'auriez-vous donc fait, vous qui avez poursuivi, pendant si longtemps, et qui poursuivez encore M. Roussel de votre haine, pour un affront bien moindre que celui infligé par vous à Maurice...?

— Voilà donc ce que tu penses! éclata M"'' Guichard exaspérée. Oh! mauvais cœur et méchant esprit, voilà donc ce que tu ruminais pendant tes longs silences!... Tu me trahissais en pensée, avant de me trahir en action... Mais j'y mettrai bon ordre! J'ai sur toi une autorité.

— Que vous vous arrogez, mais qui n'existe plus. Je n'ai d'autre maître que mon mari...

— Je t'en séparerai! cria la vieille fille, au comble de la fureur.

— Je vous en défie.

— Ah! tu me braves? Eh bien! tu sauras de quoi je suis capable quand on m'y force.

— Je l'ai déjà vu et on me l'avait dit. Mais je n'aurais jamais osé croire que vous, si bonne, vous pouviez devenir à ce point méchante.

— Je te ferai repentir de ce que tu as fait.

— Vous me ferez repentir de vous avoir aimée, voilà tout !

— Hermine!

Elle se tenait le bras levé et menaçant, le visage décomposé par la rage, les yeux verts de bile, les dents serrées et

grinçantes. Hermine eut peur qu'elle n'eût une congestion et ne mourût devant elle, frappée par elle, pour qui, en somme, jusque-là elle avait été maternelle. Elle s'avança, et, avec une fougue de persuasion faite pour émouvoir même une âme aussi fermée, se jetant à ses pieds :

— Par grâce, ma bonne tante, oubliez tout ce qui vous trouble, vous irrite, vous met hors de vous, car vous n'êtes plus vous en ce moment, et redevenez telle que je vous ai connue : juste, bienveillante et généreuse. Ne me contraignez pas à lutter contre vous, ce qui me cause une peine affreuse. Ne m'obligez pas à décider entre mon affection ancienne et ma tendresse nouvelle. Ayez pitié de moi que vous aimiez, que vous aimez encore. Rendez-moi la liberté, rendez-moi le bonheur! Faites une heureuse, de votre plein gré, de vos propres mains, et je vous bénirai, à toutes les heures de ma vie, pour la faveur que vous m'aurez accordée et qui dépassera en un seconde toutes les libéralités dont vous m'avez comblée depuis que j'existe. Mais vous devez bien comprendre que je veux aller retrouver mon mari, que je le dois. Oh! ma chère tante, un éclair de sagesse! Pacifiez tout, vous le pouvez, et nous serons tous si pleinement joyeux et, je vous le promets, si reconnaissants !

Elle avait pris les mains de M"^ Guichard, et avec des sanglots, des prières, elle les baisait passionnément. Celle-ci, torturée par cette ardente supplication, glacée par ces reproches si doux et si humbles, assombrie par le sentiment de

son infériorité devant cette enfant qui lui parlait si loyalement et si courageusement, se tenait immobile et muette. Enfin elle laissa tomber de ses lèvres blêmes ces paroles :

— Non! je ne céderai pas. J'ai, pour agir comme je le fais, des raisons supérieures que tu ne peux juger. Tu me remercieras plus tard du service que je t'aurai rendu. Tous les hommes sont infâmes!

— Ma tante, prenez garde ! cria Hermine désespérée.

— Tu me menaces ? dit M"* Guichard, ne ménageant plus rien. Prends garde toi-même! A compter de cette heure je n'ai plus aucune confiance en toi. Je sais que j'ai une ennemie dans ma maison : tu ne trouveras donc pas extraordinaire que je prenne mes précautions. Tu resteras aujourd'hui dans ta chambre, et demain nous partirons pour l'Etranger.

Et, sans un mot de plus, M"'' Guichard sortit. Hermine demeura seule, consternée, mais ne regrettant pas sa franchise, si cher qu'elle pût lui coûter. Car maintenant M"^ Guichard avait levé le masque et, après cette explication, il n'y avait plus à espérer d'elle le moindre accommodement.

La jeune femme se prépara à faire une résistance acharnée. Une sourde inquiétude la travaillait depuis un instant : Comment serait interprétée son absence au rendez-vous donné par Roussel ! Car elle ne pourrait pas se promener dans le parc comme la veille, c'était certain. Et alors que penserait Maurice? Allait-il la soupçonner de l'abandonner? Non! c'était impossible : il supposerait qu'elle avait été surveillée, arrêtée.

Et alors il serait capable d'entrer dans le parc, de venir jusqu'au château, et, vêtu comme il l'était, le garde ou Bobart pourraient le prendre pour un maraudeur et tirer sur lui.

Une peur affreuse s'empara d'elle. Dans le désarroi de sa pensée, elle fut sur le point d'appeler sa tante pour la prévenir, afin qu'au moins on ne fît pas de mal à Maurice. Une réflexion l'arrêta : « Qui sait, dans l'état d'exaspération où elle est, si ma tante ne donnerait pas les ordres les plus rigoureux, et si je n'attirerais pas le danger sur mon mari, en voulant le protéger? Il faut laisser les choses aller sans intervenir. Maurice est adroit, M. Roussel est prudent : ils réussiront à me tirer des mains de mes persécuteurs. Elle en était là : sa tante, Bobart, le garde, étaient ses persécuteurs, ses ennemis ; elle se sentait prête à tout pour leur échapper. Elle eût même volontiers fait un peu de mal à Bobart, qui vraiment la tourmentait sans motif, pour le plaisir, en véritable amateur.

Elle examina avec soin la façon dont sa chambre était située, prévoyant que peut-être il lui faudrait s'évader. Une de ses fenêtres, celle de la façade, donnait sur une serre dont le vitrage s'abaissait arrondi et presque à pic, à deux mètres au-dessous. De ce côté-là une évasion semblait impossible. L'autre fenêtre, en retour d'aile, s'ouvrait sur un joli parterre à la française. Un saut de six mètres et la perspective de s'embrocher sur les tuteurs des rosiers : rien à tenter par là. Le cabinet de toilette était en contre-bas de quatre marches et occupait toute une petite tourelle ronde à l'angle du château.

Une étroite fenêtre l'éclairait, mais elle était grillée. Les précautions avaient été bien prises, et M""^ Guichard savait ce qu'elle faisait en la logeant dans cet appartement. Restait la porte, à défaut des croisées : elle s'ouvrait sur un long corridor carrelé, au bout duquel un escalier de service desservait l'office. L'office traversée, on était dans la cour. Mais pour gagner l'escalier il fallait passer devant les chambres de M"'' Guichard et de Bobart. Que de chances d'être prise avant de descendre au rez-de-chaussée! Et une fois là, comment sortir dans la cour? C'était pourtant le seul passage praticable.

Le déjeuner arriva au milieu de ces recherches et de ces combinaisons. La femme de chambre de M"^ Guichard l'apportait sur un plateau. Décidément Hermine était prisonnière. On ne lui fermait pas sa porte à clef, mais elle était étroitement gardée sans doute. Elle résolut de s'en assurer, et, comme deux heures sonnaient, elle prit son chapeau, son ombrelle et descendit. En pénétrant dans le vestibule, elle trouva la femme de chambre installée à une table et cousant. Cette fille leva la tête, et avec une certaine compassion :

■ — Mademoiselle m'a dit de prier Madame d'entrer au salon.

Hermine ne répondit pas, et, ouvrant la porte du salon, elle trouva M"^ Guichard qui lisait :

— Tu sors, mon enfant? demanda la vieille fille avec une tranquillité parfaite, et comme si rien ne s'était passé entre elle et sa nièce le matin même.

— Oui, ma tante, si vous n'y voyez pas d'inconvénient.

— Je t'accompagne, déclara M"'= Guichard, et elle se leva. — -Vous êtes bien aimable! riposta Hermine avec sérénité.

Elles sortirent par le parterre et se mirent à marcher devant le château. Mais cette promenade de long en large, si loin du saut de loup où Maurice se morfondait, ne faisait pas le compte d'Hermine, et au bout d'un instant :

— Il y a beaucoup de soleil ici, dit-elle : si nous gagnions l'ombre?

— Comme tu voudras, fit M"* Guichard.

Et elles s'engagèrent dans une allée circulaire.

Elles avaient à peine fait cent pas que Bobart apparut, armé de son inséparable fusil et escorté, déplus, par le chien féroce qui avait pour mission spéciale de dévorer les maraudeurs, en général, et Maurice et son tuteur, en particulier. L'exavoué, comme obéissant à une consigne, se rangea aux côtés d'Hermine; le chien éclaira la marche. La jeune femme avait bien envie de retourner en arrière, mais au bout de l'allée s'étendait le saut de loup au bord duquel elle avait la veille aperçu Roussel, et sans doute son mari à ce moment l'y attendait. En la voyant passer avec cette escorte il comprendrait ce qui était arrivé et prendrait des mesures en conséquence.

A peine approchait-on de la plaine qui s'étendait ensoleillée à la perspective, le chien, qui trottait à l'avant-garde, commença à gronder furieusement et à hérisser le poil de son dos.

Hermine pensa : « Il est là! C'est contre lui que grogne ce méchant animal. Pourvu qu'il ne cherche pas à le mordre! » Elle avança à sa suite, et juste à la place où la veille Roussel se vautrait elle aperçut un homme couché. Un grand chien gris était étendu auprès de lui. L'un et l'autre semblaient dormir. Cependant la main de l'homme était passée dans le collier du chien, comme pour le retenir. Le mâtin de la ferme, enhardi par cette immobilité, aboya avec rage en grinçant des dents.

— C'est incroyable! dit Bobart à voix haute. Encore un ivrogne au même endroit qu'hier ! Il paraît qu'ils affectionnent cette place!

Le mâtin prit sans doute ces paroles pour un encouragement, car d'un bond il franchit le saut de loup et s'élança la gueule ouverte, les yeux sanglants, sur lepaisiblegroupe. Mais en une seconde la scène changea. Le dormeur leva la tête, et d'une voix enrouée que ne reconnut pas Hermine :

— Qu'est-ce que c'est ? dit-il : on fait donc dévorer les voyageurs, dans ce pays-ci! A toi, Dear...!

Il lâcha le collier, et le grand chien gris, bondissant avec une légèreté et une force sans pareilles, fondit sur le mâtin. Le dogue se montra solide et fit honneur à Rouxmesnil en soutenant le choc. Mais le chien gris était d'une souplesse rare, et, avant que les spectateurs de ce combat eussent pu faire un mouvement, les deux animaux, hurlants et entrelacés, avaient roulé au fond du saut de loup.

— Rappelez votre chien ! rap- , pelez votre chien ! cria M"^Guichard, en entendant son mâtin se plaindre lamentablement.

— Rappelez le vôtre! riposta tranquillement Thomme à la voix enrouée. Est-ce que j'ai été le chercher? — Prenez garde! crut devoir crier Bobart : je vais lui envoyer un coup de fusil ! . . .

— Qui touche le chien touche le maître! dit l'homme avec une expression si menaçante que Bobart se tint en repos.

Il s'était levé en parlant ainsi, et Hermine sous les cheveux gris en broussailles et la barbe rude de ce rôdeur ne retrouvait pas un trait de son mari, et pourtant c'était lui.

— C'est une infamie ! cria M"^ Guichard : voilà mon chien mort!

C'était exact. Le mâtin, après une résistance honorable qu'attestaient les marbrures sanglantes du poil de son adversaire, venait de succomber.

— Vous me le paierez, l'homme! Bobart, courez chercher le garde!

— De quoi ! fit l'homme de sa voix rogommeuse. De quoi ! le garde! Qu'il passe seulement le fossé, et je lui en fais, à lui, autant que mon chien en a fait à votre cabot.. . Entendez-vous, la vieille !

— La vieille! se récria M"* Guichard. Insolent! Vous entendrez parler de moi!

— Parfaitement! appuya Bobart. Une bonne action en dommages-intérêts...

— -Oui! Je t'en donnerai des dommages-intérêts! vociféra l'homme avec des gestes violents. Viens donc ici, que je te mette la tête sous Taile, ancien coq! Tu n'es pas honteux, à ton âge?

— Allonsnous-en, il est ivre ' cria M"' Guichard.

— Ivre? iParfaitement! Mais ce n'est pas d'amour pour toi, la douairière... Pour

Les

Vieilles

Rancunes.

la jolie personne qui t'accompagne... ce serait possible!

Et, se tournant vers Hermine, le rôdeur tout dépenaillé, approcha une de ses mains noires de ses lèvres, et envoya un baiser. En même temps, des yeux cachés sous les sourcils épais, un regard lumineux avait jailli. Et cette fois Hermine, rouge de plaisir, le cœur battant, fut bien sûre qu'elle avait devant elle son mari.

Elle aurait bien voulu rester, si singulière que dût paraître sa curiosité. Quelque parole à double sens lui tracerait peut-être une ligne de conduite. C'eût été une satisfaction raffinée pour la prisonnière, de correspondre avec le libérateur attendu, sous le regard même de ses geôliers. Mais ce plaisir lui fut refusé. Sa tante la tirait par le bras. Bobart avait déjà commencé sa retraite. Et, poursuivis par les injures que leur adressait le maître du chien gris, ils regagnèrent le château.

— Vous n'êtes pas héroïque, Bobart, dit M"^ Guichard avec aigreur. Vous nous avez laissé, ma nièce et moi, insulter par ce vagabond sans même lui répondre.

— » Chère et respectable amie, répondit l'ex-avoué, l'homme ne m'intimidait pas, mais le maudit chien me causait de l'appréhension... Vous avez vu qu'il n'a fait qu'une bouchée du pauvre Stop...

— Il fallait lui loger du plomb dans le ventre.

— J'aurais pu le manquer, et alors...

— Vous ne savez donc pas tirer ?

— Je vous avouerai que je connais mieux le Code que le tir.

M"^ Guichard laissa tomber sur son auxiliaire un regard méprisant, et, sans ajouter une parole, elle rentra au château avec Hermine.

heureuse, toute séquestrée qu'elle fût. Le baiser de Maurice lui avait épanoui le cœur. Un sentiment de fierté lui venait de se voir ainsi ardemment disputée. Comme son mari se montrait hardi et avisé! Son travestissement était vraiment une merveille! Si elle n'avait pas été prévenue, jamais dans ce traîneur de routes elle n'aurait pu reconnaître l'élégant Maurice.

Elle rit toute seule des horreurs qu'il avait dites à Bobart et à sa tante. Elle pensait que le jeune homme ne s'était ainsi répandu en injures que pour donner le change; cependant

26o Les Vieilles Rancunes.

il avait dû éprouver un certain plaisir à agonir ainsi ses ennemis. Cela lui soulageait la conscience. Mais quel était ce terrible chien gris qui combattait si bravement pour elle? Jamais elle n'avait entendu Maurice parler d'un chien. Peutêtre appartenait-il à Roussel. En tout cas elle l'aimait.

L'heure du dîner sonna, et cette fois encore on la servit dans sa chambre. Elle en fut contente. Le repas entre Bobart et sa tante lui eût semblé insupportable. Elle mangea avec appétit, comme si un instinct secret lui disait qu'elle aurait besoin prochainement de toutes ses forces. Elle vit le soleil descendre derrière la haute hêtrée noire, et, peu à peu, dans le ciel rouge l'obscurité s'étendit et tout devint sombre. Elle ferma alors sa fenêtre et prit un livre.

Dans le salon, M"^ Guichard et Bobart ne faisaient pas leur partie accoutumée. La vieille fille était songeuse : l'épisode du chien lui paraissait bizarre. Elle avait mandé devant elle Romain Rouet et lui avait fait subir un interrogatoire approfondi sur tous les chiens gris qui existaient dans le pays.

— Une grande carne capable d'étrangler Stop, disait le garde, non, notre maîtresse, je n'en connais point, ni gris, ni noir, ni rouge! Ah! bon sang! quel malheur que je n'aie pas été présent!... Y n' courrait point les routes à et' heure!

— Mais enfin, vous ne voyez pas à qui il pourrait appartenir!... Le chien était trop beau pour le maître!...

— ^ L'avait p't-être bien volai!...

— Non! la bête ne l'aurait pas défendu sur un simple ordre, comme elle Ta fait!

— A moins qu' ça n' soye le grand voleux d' corniau à M. JuUeville d'Auffay...

— Qu'est-ce que c'est que M. JuUeville?

— Un usinier de la vallée...

— Il ne se promène pas en blouse, à pied, sur les routes?

— Pour ça non, il aime mieux aller en redingote et sur son « feuilleton » à deux chevaux...

— Prêterait-il son chien?

— P't'-être bien qu'oui... p't'-être bien qu'non!

— Allez, Rouet, ditM"^ Guichard en congédiant l'homme, et faites bonne garde.

Elle se tourna vers Bobart et dit :

— Cet être est absolument stupide, et je ne le crois pas honnête! Quelle confiance puis-je avoir en lui? Pour vingt francs il me trahira !

— Mais que craignez-vous donc, mon aimable amie?

— Tout! s'écria Clémentine avec explosion. Il m'a semblé reconnaître Maurice sous la blouse de ce gredin de tantôt!

— Maurice ?

— Oui! Maurice! Ce n'était pas son visage, ce n'était pas sa voix; et pourtant un instinct me dit que c'était lui! Si je le savais, je...

Elle était devenue blême.

— Vous allez vous rendre malade, dit onctueusement

Bobart. Rentrez chez vous... Moi, je vais faire un dernier tour de surveillance, voir si tout est bien tranquille, fermer moi-même les portes et les volets pour que vous puissiez dormir en paix...

— C'est cela. Je monte chez moi, je donne un tour de clef à la porte d'Hermine, et je me couche. Bonsoir, à demain !

Il était dix heures. Hermine lisait toujours dans sa chambre. Un silence profond régnait. Soudain il sembla à la jeune femme qu'un choc léger avait fait vibrer les vitres de sa fenêtre. Elle écouta, pensant que c'était quelque chauvesouris qui avait effleuré le carreau de son aile. Au bout d'un instant le même bruit se renouvela, bruit fin de grêle frappant la croisée. Hermine regarda au dehors : le temps était superbe, le ciel étincelait d'étoiles. Elle ouvrit doucement sa fenêtre, et une poignée de petit gravier tomba dans sa chambre. Elle se pencha vivement avec une palpitation d'espérance, et, à moins d'un mètre au-dessous de l'appui de pierre, elle vit une forme noire debout sur les ferrures du vitrage de la serre. Elle laissa échapper une exclamation. La forme s'écarta un peu du mur, et la jeune femme reconnut son mari.

— Maurice, dit-elle, au nom du ciel, descendez de là, vous allez vous tuer!

— Chut ! fit le peintre à voix basse : il n'y a aucun danger. Si je ne craignais de faire du bruit, je serais déjà auprès de vous... Où habite votre tante?

Soudain il sembla à la jeune femme qu'un choc.

— A côté de moi, souffla Hermine.

— Alors allons' doucement. Avez-vous des rideaux solides.

— J'ai mieux que cela, j'ai la corde qui entourait ma malle... Elle est très grosse.

— Bon! Attachez-la à cette barre d'appui...

— Mais si elle cassait...

— Elle ne cassera pas...

— Mais quel est votre projet?

— Vous le saurez dans un instant... Prenez garde, on ouvre une fenêtre...

Il se colla contre le mur, et Hermine ne bougea plus. Dans le silence la voix de M"^ Guichard se fit entendre :

— C'est vous, Bobart, qui êtes en bas?

— Oui, excellente amie, répondit-on assez sourdement.

— Rentrez, rentrez, et verrouillez bien.

M^^^ Guichard referma sa fenêtre et Hermine put respirer à l'aise.

— Hermine, dit Maurice avec une gaîté qui, en un moment pareil, sembla chevaleresque à la jeune femme, ce n'est pas Bobart qui a répondu, c'est mon tuteur... Il est devant la serre qui m'attend...

Hermine avait achevé de nouer la corde, elle en laissa pendre l'extrémité au dehors. Maurice s'en saisit, et, d'un élan, il arriva jusqu'au linteau de pierre. Sa femme avait tellement peur de le voir retomber qu'elle le saisit entre ses

Les

V ieilles

Rancu ne s.

bras et l'attira à elle avec une force inattendue. Il avait ainsi la bouche tellement près du visage de celle qu'il aimait qu'il ne pensa qu'à en profiter, et le cri de joie d'Hermine se termina dans un baiser. Puis, la curiosité reprenant le dessus :

— Mais comment êtes-vous arrivé jusqu'ici?

— Par-dessus le fossé du saut de loup. Le chien féroce n'était plus là pour me mordre les mollets...

— Est-ce qu'il avait essayé ?

— Oui, le premier jour... Alors j'ai amené le chien gris avec moi... Et vous avez vu comment il l'a traité!

— Mais si vous aviez rencontré le garde ?

— Je l'ai rencontré plusieurs fois...

— Oh ! mon Dieu !

— Cela m'a coûté vingt francs chaque fois... Ce soir, cent... Mais c'était grave... Il y avait escalade !...

— Quel bonheur que cet homme soit un coquin!

— Oui, vous voyez, rien n'est inutile. La scélératesse elle-même sert à quelque chose.

— Enfin, vous êtes arrivé jusqu'ici, c'est fort bien! Maintenant pour nous en aller, commënt faire?

— • Ah! vous avez dit : « Nous en aller », dit Maurice joyeusement.

— Vous ne pensiez pas que je voudrais rester avec ma tante ?

— Non ! chère Hermine, mais je suis content que vous m'ayez évité de vous demander de me suivre.

Maurice s'en saisit, et, d'un élan il arriva jusqu'au linteau de pierre.

— Oh! mon unique ami, s'écria la jeune femme avec des larmes, que me reste-t-il en dehors de vous? Et sur quoi puis-je compter si ce n'est sur votre tendresse? Vous voyez combien je suis malheureuse... et injustement!... Aimez-moi bien pour me consoler de tant de tristesses!

— Je vous aime, ma chérie, de toutes mes forces. Je n'ai que vous et mon excellent parrain... Oh! oui, je vous aime, et je vous ferai tout oublier.

Une poignée de gravier, venue du parterre, les rappela au sentiment de la réalité.

— C'est mon parrain qui s'impatiente, dit Maurice. Il a raison. Allons-nous-en...

— Par où?

— Par la porte.

— Mais elle est fermée au dehors...

— N'est-ce que cela?

Il tira de sa poche un couteau compliqué, ouvrit une lame en tournevis, et, avec la tranquille adresse d'un voleur de profession, se mit à démonter la serrure. Au bout de cinq minutes elle était sur la table. Alors, prenant la corde et la mettant dans sa poche, Maurice dit :

— Prenez un manteau, un chapeau, et filons.

— Mais si nous rencontrons quelqu'un...

— Je le corromps, ou je l'assomme, à son choix.

— Allons!

Hermine, dans l'exaltation de la situation, en arrivait a

trouver ces moyens extraordinaires tout naturels. Ils sortirent dans le corridor, et, à pas de loup, se dirigèrent vers Tescalier qui descendait à l'office. Les domestiques devaient être couchés, car tout était éteint dans le château. Un clair de lune fâcheux illuminait le couloir et l'escalier, et la cour apparaissait toute blanche. Ils arrivèrent jusqu'au rez-dechaussée et ils s'orientaient pour gagner la cuisine, dont la porte s'ouvrait sur la cour, quand un pas résonna sur la droite, venant du vestibule. Ils s'arrêtèrent dans un renfoncement, et Maurice, ayant regardé, murmura :

— C'est Bobart !

Hermine fut prise d'un horrible tremblement. L'ex-avoué s'avançait une lanterne à la main et son immuable fusil en bandoulière. 11 avait déclaré qu'il ne s'en servait pas habituellement ; mais qui sait de quoi est capable un maladroit pressé par la peur? Le moins qu'il pût faire était de réveiller tout le château. Alors bagarre, lutte, fuite, arrestation peutêtre! En une seconde, le cerveau surexcité d'Hermine échafauda plusieurs drames.

Bobart venait cependant très paisiblement. Il avait vérifié la fermeture de toutes les ouvertures, et se disposait à se coucher. Il approchait de l'endroit où les deux jeunes gens s'étaient blottis. Au même instant, une main aussi prompte que vigoureuse lui prit son fusil et le lui arracha. Et, avec épouvante, Bobart se trouva face à face avec Maurice, ayant Hermine auprès de lui.

Les

Vieilles

Rancu lies.

— Monsieur...!

cria-t-il.

Il ne put achever.

Cinq doigts s'étaient noués autour de son cou, et l'avaient serré si énergiquement que son visage devenait cramoisi.

— Pas un mot! dit Maurice, ou je vous étrangle comme un poulet...

Un mot , Bobart ne l'aurait pas prononcé quand on lui aurait promis le trône de France; il n'aurait même pas pu faire entendre un siffle ment. Maurice desserra sa prise, et d'un ton qui n'admettait pas de résistance :

— Nous partons, Madame etmoi.Vous

Les Vieilles Raiicunes.

allez nous reconduire jusqu'au bout du parc : là vous serez libre. Nous n'aurons plus rien à craindre de vous et des vôtres. Passez devant, et pas de tentative pour donner l'alarme, ou je vous mets en capilotade.

Bobart, tenu par le bras, ouvrit de lui-même la porte, et comme il voulait éclairer le chemin avec sa lanterne :

— Trop de prévenances! La lune suffit. Rasons les murs. Il faut aller prendre mon parrain près de la serre.

A l'idée de se trouver en face de Roussel, Bobart tressaillit. Il marcha cependant. Il n'avait plus la moindre envie de résister. Ils passèrent sous la fenêtre d'Hermine encore ouverte. Roussel se joignit à eux, sans faire une question, sans paraître avoir reconnu Bobart. Ils traversèrent le parc, mais, au lieu de se diriger vers le saut de loup, ils gagnèrent une petite porte percée dans le mur. Bobart l'ouvrit, et à cinquante pas il aperçut un coupé qui stationnait au coin d'un chemin de traverse. Comme ils arrivaient à la tête du cheval un homme qui gardait la voiture s'avança et dit :

— La jeune dame y est-elle?

— Elle y est, dit Roussel, dont c'étaient les premières paroles.

— Montez, Madame.

Hermine s'apprêtait à escalader le marchepied, mais le tuteur de Maurice, la prenant par la taille, l'attira à lui, et avec un élan de cœur qui réchauffa la jeune femme :

— Maintenant que vous voilà délivrée, chère petite, embrassons-nous.

Il se tourna alors vers Bobart, et d'une voix

très calme :

Adieu, Bobart. Je suis si content que j'oublie toutes vos canailleries.Mais n'en abusez pas pour recommencer. Cette fois-là je ne serais pas aussi indulgent. Mes hommages

T. es Vieilles Rancunes.

à Clémentine ! Il monta, et la voiture partit au trot d'un cheval qui devait faire ses dix-huit kilomètres à l'heure.

Bobart, penaud, reprit le chemin du château. 11 ruminait en marchant : « Qu'est-ce que je vais faire ? Faut-il réveiller M"* Guichard ? faut-il attendre à demain matin pour lui apprendre la fatale nouvelle? Si je la réveille, l'on passera une nuit blanche; mais si je ne la réveille pas, elle trouvera que je manque de zèle. Il n'y a plus maintenant à espérer qu'elle séparera Hermine de son mari. Rien n'attache deux jeunes gens comme une aventure courue ainsi en commun. Voilà Maurice embelli d'un prestige romanesque. Il a enlevé sa femme : allez donc la lui reprendre à présent! Elle se laisserait mourir de faim, s'étranglerait avec ses cheveux, se jetterait par la fenêtre, ameuterait tout le quartier, plutôt que de suivre une seconde fois M"^ Guichard. L'affaire est ratée, bien ratée. Clémentine est battue à plates coutures. Reste à savoir comment elle prendra la chose. Si elle se fâche, elle peut déshériter sa nièce, et alors c'est moi qui récolterai sa succession. Et elle en vaut la peine. Donc je ne saurais, en la circonstance, montrer trop de zèle. Il y a tout lieu de penser que j'en serai récompensé plus tard ! »

Il était arrivé en monologuant ainsi devant le château. Sans hésiter, il alla à la cloche qui servait à annoncer les repas, et, la tirant d'un bras vigoureux, il fit retentir la nuit d'un carillon enragé. Au bout d'un instant, des lumières passèrent dans les ' couloirs et des formes inquiètes se montrèrent aux fenêtres :

— Qu'y a-t-il? demanda le valet de chambre.

— Appelez M"'= Guichard, réveillez-la! cria Bobart d'une voix à dessein entrecoupée.

— Est-ce que le feu est au château? interrogea impérieusement Clémentine, paraissant en bonnet de nuit et en camisole. Que signifie tout ce bruit, Bobart?

— Ah! bonne et chère amie, haleta l'ex-avoué, quel événement !

— Quoi ! qu'est-ce qui est arrivé? Parlez donc, au lieu de geindre !

— Eh bien! votre nièce est partie?

— Partie! clama M"^ Guichard. Partie' Et comment? Par où ?

— Avec son mari, par la porte!

— Venez ici ! commanda la vieille fille, et levant la tète vers ses domestiques penchés aux fenêtres de l'étage supérieur : vous autres, rentrez !

Toutes les croisées se refermèrent, et le silence régna. Bobart grimpait l'escalier. A peine arrivé au palier, il fut happé par la main frémissante de Clémentine et attiré dans un petit salon.

— Ah ça! voyons, Bobart, que me chantez-vous là?... Hermine?

— Partie avec Maurice, il y a un quart d'heure.

— 11 faut courir, nous les rejoindrons...

— Ils ont un trop bon cheval...

— Mais qui donc leur a ouvert la porte? cria Clémentine avec désespoir.

— Ils l'ont bien ouverte eux-mêmes.

— Et Maurice était dans le château?

— Il a failli m'étrangler.

— Où l'avez-vous rencontré?

— Dans l'office. Sa femme était avec lui.

— La coquine!

— Il s'est jeté sur moi, à l'improviste... Et je n'ai pu me défendre...

— Il fallait au moins tirer... Vous n'aviez donc pas votre fusil ?

— Je l'avais...

— Il paraît qu'il ne part jamais?

— Il me l'a arraché au début de la lutte...

— Il y a donc eu lutte?... Et personne n'a rien entendu. Ne pouviez-vous crier?

— Il m'étranglait, vous dis-je! Et son endiablé tuteur est venu à son secours!

— Roussel? Il était là!

— C'était l'homme en blouse de la veille!

— Quel homme en blouse?

— Celui qui dormait le long du saut de loup !

— Et qui nous a invectivés ?

— Non! Celui-là ce devait être Maurice...

— Il m'a appelé « la vieille! » Jour de Dieu!

— Et il a fait dévorer votre chien par sa bête enragée... comme il m'assassinait, moi, tout à l'heure, si j'avais résisté. . .

— Vous n'avez donc pas résisté?

— Autant que j'ai pu, bonne et douce amie...

La bonne et douce amie, ne sachant sur qui déverser la bile qui lui rongeait le cœur et le cerveau, jeta sur son allié un regard fauve, et la bouche tordue par un rire amer :

— Bobart,si vous n'étiez pas si bête, je croirais que vous m'avez trahie...

— Bonne amie!

— Bobart, vous êtes d'une couardise qui me révolte!

— Chère amie !

— Bobart, tout ce qui vient d'arriver a eu lieu par votre faute. Vous m'avez conseillée stupidement!...

— Je n'ai.. .

— Et quand il fallait montrer de l'énergie, vous avez été mou comme du papier mâché !

— Cependant!

— Le seul parti à prendre pour moi, était de m'attacher sincèrement au jeune ménage et de me réconcilier avec Roussel. C'est vous qui m'en avez détournée par vos manœuvres intéressées et vos conseils perfides...

— Est-il possible? Si jamais...

— Après ce qui vient de se passer, vous devez comprendre que nous n'avons plus qu'à nous séparer pour ne plus jamais nous revoir.

— Oh!

— Je partirai pour Paris demain matin. Vous partirez, vous, quand vous voudrez. Bonne nuit! Allez prendre du repos, foudre de guerre : vous l'avez bien gagné!

Elle le saisit par le bras, le poussa dans le couloir, et ferma violemment la porte derrière lui. Restée seule, elle s'assit et songea pendant une grande heure. Puis elle se leva, et, marchant dans son salon, elle dit :

— Oui, il ne me reste plus que ce moyen-là de m'en tirer d'une façon honorable. Une réconciliation! Peut-être ainsi arriverai-je à reprendre barre sur Roussel.

Ayant arrêté sa résolution, elle rentra dans sa chambre, se recoucha et dormit.

D'un vieux feu qui couvait sous la cendre.

Dans la belle salle à manger de la villa de Montretout, Roussel, Hermine et Maurice achevaient de dîner. Jeunes et vieux étaient d'une gaîté folle. La fenêtre ouverte sur le jardin laissait entrer des parfums de clématite, et le soleil descendant à l'horizon, derrière les bois, s'éteignait dans le ciel clair nuancé de rose, de vert tendre et d'orangé.

— Quelle différence! disait Hermine, entre ce charmant

dîner et les repas que je prenais à Rouxmesnil, entre ma tante et M. Bobart...

— Oui, c'est fini de la tristesse! Nous allons partir demain pour Florence et Venise...

— Je devais partir aussi pour l'Etranger, avec ma tante. .. J'étais destinée aux voyages.

— Avec M"^ Guichard, vous vous expatriiez.

— Tandis qu'avec vous, cher Maurice, je vais voir du pays... Que je suis contente!

— A la bonne heure, fit Roussel. Depuis le commencement du dîner c'est la deuxième fois que vous le dites !

— J'ai un tel plaisir à m'épancher, à déborder, à parler comme je pense, à penser comme il me plaît... Oh! ici, je respire, je renais.

— Chère Hermine!

— C'est que vous ne me troublez pas du tout. Devant ma tante je n'osais souffler mot... Avec vous, les idées me viennent tout naturellement. .. . Et il me semble que je ne suis pas aussi bête que le croyait M. Bobart...

— Comment?

— Oui, un jour que je passais sous la fenêtre du salon, j'ai entendu M. Bobart qui disait : « Cette petite est assez gentille, mais elle est bête comme une oie.. . »

— Vieil idiot! s'écria Roussel.

— Affreux crétin ! déclara Maurice.

— Il doit faire une bonne figure, ajouta le jeune homme,

en tete à tête avec M"*^ Guichard, dans la grande salle à manger de Rouxmesnil.. .

— Pourvu qu'ils y soient!

dit Roussel en hochant la tête.

— Où croyez-vous donc qu'ils pourraient être ?

— Bobart, au diable !

je m'en rapporte à Clémentine. A partir du moment oùellen'aplus eu besoin de lui, elle a dû lui régler son compte, et vivement! Mais elle---Elle! Jetremble à la pensée qu'elle pour rait apparaître!

— Ici? fit Maurice avec un geste de doute.

— Oui, mes enfants, ici!

Hermine s'était instinctivement rapprochée de son mari, comme si elle s'attendait à avoir besoin de sa protection.

— Depuis ce matin je vous vois vous réjouir, je vous entends chanter victoire... Je vous laisse faire. Il n'y a rien de tel que de jouir des bons moments quand il s'en présente. C'est toujours cela de pris sur les ennuis de l'existence. Mais, moi qui suis vieux, expérimenté, et surtout qui ai payé pour connaître M""" Guichard, je prévois l'avenir et je m'attends à quelque nouvel assaut.

— Nous le repousserons !

— Sans doute. Mais toutes les fois qu'il y a bataille, il y a coups et blessures. Les coups, vous les donnerez, soit. Peut-être regretterez-vous le temps où c'étaient vous qui les receviez.

— Pourquoi?

— Parce que contre M"^ Guichard tyran, vous aviez votre conscience d'abord et l'opinion du monde ensuite. Tandis que contre M"'' Guichard victime...

— Victime? s'écria Maurice. Victime de ses propres menées...?

— De tout ce que tu voudras, mais victime. Triste, abandonnée, après avoir élevé Hermine comme elle l'a élevée... et très bien élevée. Et si elle Tavait mariée à M. X. ou Z., elle aurait été excellente pour le mari de sa nièce... Les gens qui

la connaissent la trouveront très malheureuse, et ils auront raison, car elle le sera... Et on nous accusera de ce malheur. . .

On oubliera ses fautes pour ne voir que son expiation...

— Mais alors?

dit Maurice, troublé.

— Alors, la situation est délicate. Je la creuse depuis ce matin. Si nous avons la chance que M"^ Guichard

fulmine, jette feu et flamme, nous couvre de malédictions et d'injures, notre affaire est bonne... Si elle s'attendrit et vient à composition, je ne sais pas comment nous en sortirons!

— On en sort toujours !

— Sans doute, mais il faut en sortir correctement... Dieu sait si j'ai été patient, moi, et calme et silencieux, quand elle m'accablait de mauvais procédés!... Eh bien! il s'est trouvé des gens pour me donner tort, malgré tout, parce que j'étais homme et que Clémentine était femme! Jugez de ce que Ton pourrait dire de vous, enfants, qui vous rebellez contre une mère !...

— Mais ce serait stupide!

— Crois-tu donc que le monde ne soit pas stupide? Avec une attitude sentimentale bien prise, on l'attendrit, et le tour est joué...

— Alors, mon parrain, vous supposez que M"^ Guichard a quitté Rouxmesnil?

— Ce matin, à la première heure.

— Et qu'elle est à Paris?

— Peut-être sur la route de Montretout.

Comme si les paroles de Roussel avaient eu la puissance d'évoquer celle que chacun redoutait de voir paraître, un coup de cloche retentit à l'entrée, la grille du jardin s'ouvrit, et, dans l'obscurité grandissante du crépuscule, une ombre s'avança, noire, silencieuse, menaçante, suivit l'allée, arriva au perron, le gravit lentement, et disparut dans le vestibule.

Roussel,

Hermine ,

.> . * '*•."" Maurice, debout devant la table, se regardaient '"^Jr^' stupéfaits, terrifiés, muets. Enfin, comme s'il doutait de ses yeux, Maurice se pencha dans le jardin, et chercha le spectre.

Mais il ne vit plus rien qu'une calèche de louage qui se rangeait devant la grille et attendait la terrible visiteuse.

Les Vieilles liancunes.

— C'est elle, dit enfin Roussel à voix basse. Vous voyez!..,

— Oh! mon Dieu! gémit Hermine, et elle se jeta dans les bras de Maurice, s'attachant à lui, comme si elle craignait qu'on ne voulût, de nouveau les séparer.

Au même moment la porte de la salle à manger s'ouvrit, et Frédéric, pâle, s'avança, disant d'un ton consterné :

— Monsieur, c'est M"'^ Guichard...

— Oh! nous l'avons bien vue! répliqua Roussel avec calme. Faites entrer au salon.

Il se tourna vers les jeunes mariés :

— Mes enfants, il n'y a pas à barguigner, il faut la recevoir... Ainsi, du sang-froid... Parlez peu, et écoutez beaucoup... S'il y a des bêtises de dites, il vaut mieux que ce soit par Clémentine! Y sommes-nous? Oui? Alors suivez-moi.

Il ouvrit la porte, et du seuil, avec autant de tranquille assurance que huit jours auparavant dans le salon de M"^ Guichard, il dit :

— Bonjour, ma chère cousine... Soyez la bienvenue chez moi...

Clémentine, debout, l'air contraint, attendait le choc. Cet accueil si courtois, après tant de vilenies faites par elle, la décontenança. Elle changea de visage, ses mains tremblèrent, et, voyant Hermine arrêtée à trois pas, effrayée, elle se mit à crier :

— Mon enfant! Oh! mon Dieu! est-ce que tu me détestes, maintenant? Alors qu'est-ce que je vais devenir?

Des sanglots secouèrent nerveusement la vieille fille, qui, honteuse de sa faiblesse, se couvrant le visage de ses mains,

tomba accablée sur un fauteuil.

On ne brise pas facilement les liens d'une affection de vingt années quand on a un cœur tendre et généreux.

Hermine en fit l'expérience. Elle ne put voir pleurer si amèrement la femme qui l'avait élevée, sans la vouloir consoler, et, quittant le bras de Maurice, elle courut à M"'= Guichard, des larmes plein les yeux, et criant :

— Ma tante! ne pleurez pas!

Ma bonne tante! vous me déchirez le cœur.. .

' — Ah! je te retrouve! balbutia Clémentine, en serrant Hermine à l'étouffer. Ah ! chère enfant, avec qui j'ai été si dure, et qui m'absous sans une hésitation... Oh ! ma chère petite!... Comment obtenir jamais que tu oublies tout ce mal?... Mais

j'étais folle! vois-tu; je ne savais plus ce que je faisais!... Les deux femmes s'embrassaient, comme se revoyant après un grave danger et sauvées toutes deux. Roussel les regardait d'un air soucieux. Il murmura à l'oreille de Maurice :

— Voilà ce que je craignais ! Et c'est d'autant plus dangereux qu'elle paraît sincère...

— Si elle est sincère, alors tout peut s'arranger...

— Eh! parbleu! pour huit jours!... Mais après?

M"'' Guichard, tenant Hermine, comme un bouclier contre le ressentiment des deux hommes, se tourna vers Maurice :

— Et vous, pauvre ami, pourrez-vous me pardonner tout ce que je vous ai fait endurer?... J'étais mal conseillée, voyezvous. On m'a poussée dans le sens où je penchais, au lieu de me retenir... Mais je me rends compte de mon erreur, et je voudrais tant la réparer!...

— Ce que vous m'avez fait, ma chère tante, je ne dois même plus m'en souvenir... Il est donc inutile d'en parler. Mais il est quelqu'un envers qui vous avez eu des torts sérieux, celui-là vous ne lui avez encore rien dit...

M""" Guichard poussa un douloureux soupir, et baissa la tète avec désespoir. Etait-ce remords de ce qu'elle avait tenté contre Roussel, ou seulement regret de n'avoir pas réussi? Le diable seul aurait pu le savoir, car seul il pouvait lire dans l'âme troublée de la vieille fille. Maurice reprit :

— Si vous voulez que la semaine qui vient de s'écouler

soit rayée de notre vie, il faut que nous reprenions l'existence telle que nous Tavions arrangée le jour de mon mariage, La base de notre accord avait été le pardon franc et sans réserve des torts réciproques et la concorde dans la famille : étes-vous résolue à signer la paix dans ces conditions?

— Je suis à votre discrétion, gémit M"^ Guichard.

— Non, ce n'est pas ainsi qu'il faut répondre, interrompit Maurice avec fermeté. Vous êtes libre : nous ne vous imposons rien, vous ne faites que ce c[ue vous voulez. Vous plaît-il de vivre désormais en bonne intelligence avec nous tous ?

— De grand cœur.

— Vous comprenez bien ce que veut dire ce mot : tous.

— Je le comprends et je l'accepte.

— Alors embrassons-nous, ma tante, et qu'il ne soit plus question de rien.

A ces mots Hermine sauta de joie, mais elle fut la seule qui manifesta une satisfaction véritable. Déjà l'entraînement de la première émotion avait disparu, et M"^ Guichard et Roussel avaient le front chargé de nuages. Maurice les regardait avec inquiétude. Clémentine pensait : « Je subis le joug, il n'y a pas à dire : je suis vaincue, et il triomphe! » Roussel songeait : « C'est une victoire à la Pyrrhus que nous remportons. Encore une comme celle-là, et nous sommes perdus! Qui se chargera de tenir en bride cette folle quand elle sera

292 Les Vieilles Jianciines.

reprise de ses velléités belliqueuses? Perpétuellement il y aura des à-coups dans notre vie, et la tranquillité de ces enfants sera troublée. D'ailleurs, est-elle réellement sincère quand elle promet d'être raisonnable? N'est-ce pas une comédie qu'elle joue? Et ne prépare-t-ellepas de nouvelles batteries pour nous écraser? Il faut le savoir, et seul je suis capable de pénétrer ses intentions. »

Il dérida son front, et s'avançant vers M"^ Guichard :

— Vous avez traité avec Maurice et avec Hermine : c'est fort bien, dit-il gracieusement; mais vous ne vous êtes pas arrangée avec moi. Ne vous semble-t-il pas, ma chère cousine, que nous avons à causer un peu ensemble? Il ne faut rien garder sur le cœur, dans une situation comme celle où nous allons nous trouver. Donc, vidons notre sac, pour n'avoir plus à y revenir.

M"^ Guichard acquiesça d'un signe de tête. Mais son visage était si sombre, que Maurice et Hermine se regardèrent avec anxiété. De cet entretien suprême était-ce la paix définitive ou une guerre nouvelle qui allait sortir? Tout était à craindre. La poudre et le feu mis en contact ne pouvaient pas amener une plus foudroyante explosion, que Roussel laissé en présence de M"' Guichard. Cependant, sur un geste de Fortuné, ils se prirent par le bras et sortirent. Ce dont ils étaient sûrs, par exemple, tous les deux, maintenant, c'était qu'on n'arriverait plus à les séparer.

Dans le salon, Roussel et Clémentine s'examinaient en

silence, et qui les eût observés ainsi eût difficilement pensé qu'ils étaient bien disposés l'un pour l'autre. Roussel prit le premier la parole, et très tranquillement :

— Dites-moi, chère cousine, est-ce que c'est sérieux votre résolution ?

— Si ce n'était pas sérieux, répliqua M"'^ Guichard, pourquoi serais-je ici ?

— Eh! vous me la baillez belle! Vous êtes ici parce que vous n'avez pas pu faire autrement. Si Hermine était encore à Rouxmesnil, nous offririez-vous la paix?

A ces mots, qui lui rappelaient l'affront récemment subi, Clémentine changea de couleur, et d'une voix aigre :

— Cousin, mes compliments : vous portez bien la blouse.

— Qu'en savez-vous? Vous ne m'avez pas vu.

— On me l'a dit.

— Qui ça? Cette canaille de Bobart?

— Celui-là, tranquillisez-vous, vous ne le verrez plus.

— Après sa mésaventure, je m'en doute. Vous êtes comme Napoléon : en fait de lieutenants, vous n'aimez que ceux qui ont de la chance !

— Ah ! vous nous avez bien joués !

— Pas mal !

— Mais où habitiez-vous ?

— Près d'Auffay, au château de Perceville... Le chien gris en venait aussi...

J.es Vieilles Rancîmes.

— Vous avez eu raison de ne pas le ramener. J'avais fait préparer des boulettes...

— Je l'ai soupçonné.

— Vous êtes habile !

— L'école du malheur. C'est vous qui m'avez formé. Ils se regardèrent, lui raillant, elle déjà exaspérée.

— Si je n'avais pas été abandonnée par Hermine, vous ne m'auriez pas à votre discrétion.

— Je le sais bien. Il fallait vous conduire avec Hermine de façon à la rendre incorruptible. Voyez, est-ce que Maurice m'a abandonné ?

— Comment cela s'est-il fait, que l'un ait été fidèle, quand l'autre trahissait?

— Je vais vous l'expliquer. Cela provient de la différence de nos deux caractères, tout bonnement. J'ai passé ma vie à aimer Maurice pour lui-même. C'est pour vous-même que vous avez aimé Hermine. Cette petite n'a été dans vos mains qu'un instrument de rancune, et avec ce tact très fin des femmes, elle a fini par s'en rendre compte : de là une immédiate suppression de toute confiance. Maurice, lui, n'a jamais douté que je fusse prêt à tout sacrifier pour le voir heureux. Aussi, il a suivi aveuglément mes conseils. Hermine n'était pas sûre du tout que vous agissiez dans son intérêt, et elle s'est aperçue même, à un moment donné, que vous la traitiez en ennemie. Aussitôt elle a déserté : c'est simple, logique, et c'était inévitable.

M"" Guichard, la tête basse, ne répondit pas. Roussel continua :

— A l'heure qu'il est, après vos larmes et vos promesses je parierais que cette enfant n'est pas rassurée. Elle se promène dans le jardin, avec son mari, ils causent, savez-vous de quoi ? De la situation que vous leur faites, et ils se disent : « Comment cela finira-t-il ? Et si cela finit bien ce soir, « pourvu que cela ne recommence pas demain ! » Dans la vie pleine de promesses de ces enfants, vous êtes comme un trouble-fête !

Il prit M"^ Guichard par la main, et, avec autorité, l'amena près de la fenêtre. La lune levée éclairait les massifs du jardin, et au brasTun de l'autre, les deux jeunes gens marchaient le long des corbeilles rafraîchies par l'air de la nuit. Ils allaient lentement, d\m pas cadencé et souple, gracieux et charmants.

— Voilà pourtant ce que vous vouliez empêcher, reprit Roussel avec sévérité. Vous aviez opposé votre veto à ce bonheur. On voit bien que vous n'avez jamais su ce que c'était qu'aimer.

A ces mots, Clémentine releva le front, des flammes brillèrent dans ses yeux, une rougeur passa sur son visage, et d'une voix entrecoupée :

— Et vous, vous savez fort bien que ce que vous dites est faux! Si, j'ai aimé, et trop exclusivement, un homme qui m'a méconnue! Si, j'ai aimé! Je puis bien vous l'avouer

Les Vieilles RanciDies.

maintenant que je suis une vieillefille.

Et c'est

d'avoir trop aimé que j'ai tant souffert. Moi aussi j'avais rêvé de marcher, dans la vie, au bras d'un homme qui était tout pour moi, et mon rêve a été détruit. Comme une autre, j'aurais été tendre et bonne pour celui que j'aimais, s'il avait su passer sur la vivacité de mon caractère, un peu trop absolu peut-être. J'aurais été femme dévouée et mère passionnée. Oh! un enfant qui

aurait été à moi, Taurais-je adoré ! Que de fois j'ai pleuré de chagrin et de colère en passant sur les promenades où les petits enfants jouaient sous les yeux de leurs mères!... La jalousie, le regret, me mordaient le cœur, et je reportais la responsabilité de mes tortures à celui qui avait renversé mes projets, détruit mon avenir. Et vous me reprochez de n'avoir pas aimé, vous? Avouez, après ce que je viens de dire, et que vous n'ignoriez pas, que c'est une ironie bien gratuite et bien cruelle !

— Mon Dieu, ma chère cousine, dit Roussel avec un peu d'embarras, vous me faites plus coupable que je n'ai été. Si vous aviez à ce point l'horreur du célibat, avec votre fortune vous pouviez retrouver mieux que ce que vous perdiez. Faute d'un homme le mariage ne chôme pas.

— Et s'il n'y avait que vous qui me plaisiez!

— Esprit de contradiction !

— A mes dépens, en tous cas! Car pour vous j'ai manqué ma vie. J'aimais le monde : j'ai dû vivre dans la retraite. Sans famille, ma seule consolation a été l'adoption d'une enfant qui ne m'était rien. Tous mes sentiments, j'ai dû les comprimer, et j'ai vieilli stérile et irritée... Tout cela à cause de vous, par votre faute. Je vous écoutais tout à l'heure m'énumérer mes torts, et je trouvais qu'ils étaient bien faibles comparés aux vôtres. Oui, j'ai été méchante; j'ai voulu me venger de vous; mais n'aviez-vous pas fait tout ce qu'il fallait pour m'y pousser? Oui, vous la cause première de nos dissensions,

vous devriez être responsable de ce qui est arrivé, et c'est moi seule qui suis punie. Car, vous le disiez à l'instantjet vous preniez soin de me l'expliquer, 011 me tolère, on me subit, mais on ne m'aime pas. Si j'ai un peu d'orgueil, après ce que vous m'avez déclaré, je dois disparaître, m'en aller finir ma vie dans un coin, toute seule, traînant mes derniers jours abandonnés, avec cette pensée dévorante que tout le monde est heureux, excepté moi!

Cette fois elle était sincère, Roussel le sentit bien, et il fut touché. Sa conscience s'était émue en écoutant Clémentine, et il s'avoua à lui-même que la moitié certainement des reproches qu'elle lui adressait était méritée. Il avait manqué de patience, il n'avait pas assez usé de ménagements. Maintenant qu'il était vieux, il se sentait plus juste. Il avait méconnu les désirs suprêmes de l'oncle Guichard, et infligé à celle qui lui était destinée un cruel affront. Après tout, le mariage l'aurait peut-être transformée. On avait vu de plus grands miracles. Elle aurait pu, comme elle l'assurait, être bonne femme et excellente mère. Et pour lui, par un amour exclusif, qui le flattait au fond, et dont il souriait avec une pointe de contentement, elle était restée vieille fille. C'était un bien gros grief, et ce n'était pas lui qui en était puni. Il la regarda avec plus de faveur. Il éprouva un sentiment qui ressemblait tellement à de la sympathie qu'il en fut étonné. Etait-ce donc possible que Clémentine lui parût supportable? 11 lui dit:

— Pourquoi exagérez-vous les choses? Qui vous force à vous en aller? Si votre orgueil vous y pousse, résistez, et restez au milieu de nous.

— Je souffrirais trop. Ma situation sera toujours inférieure. Vous n'oublierez pas, les uns et les autres, nos anciens dissentiments, ma résistance et ma défaite... Vous, on vous aimera, moi, on me tolérera... Je ne pourrai le supporter, je redeviendrai mauvaise, et je vous ferai du mal à tous...

Cet aveu troubla Roussel plus que tout ce qu'il venait d'entendre. Puisque M"^ Guichard se rendait si bien compte de son état, il était peut-être encore possible de la guérir. Si on la laissait livrée à elle-même, les irrésistibles mouvements de son humeur batailleuse la jetteraient encore dans des excès qui seraient une cause de souci, de chagrin, pour Maurice et pour Hermine. Il fallait à tout prix s'emparer d'elle. Fortuné resta un moment rêveur, puis, s'approchant de son ennemie.

— Voyons, Clémentine, nous commençons, ces enfants et nous, une existence nouvelle. Voulez-vous que l'avenir soit tout différent de ce qu'a été le passé? Je suis décidé à vous y aider sincèrement. Retournons de vingt ans en arrière. Vous n'en avez que vingt-trois, je n'en ai moi que trente-cinq. L'oncle Guichard vient de mourir, et nous sommes fiancés l'un à l'autre... Vous prétendez que vous auriez pu être une très bonne femme : prouvez-le.

M"" Guichard devint pâle comme si elle allait mourir; ses

[.es Vieilles Rancunes.

yeux interrogèrent confusément le visage de Roussel. Elle le vit grave et solennel; elle balbutia:

— Fortuné... que voulez-vous dire? Ne me donnez pas de fausse joie... vous me tueriez!

— Loin de moi cette pensée ! Je veux que vous viviez pour vous montrer parfaite. En conséquence, Mademoiselle Guichard, voulez-vous me faire l'honneur de m'accorder votre main ?

Clémentine resta un moment immobile, chancelante sous le coup si inattendu qui l'atteignait. Un tremblement nerveux agita ses lèvres, elle ne put répondre. Sa physionomie frissonnante exprima à la fois le regret du passé lamentablement perdu, l'ivresse de l'avenir tant souhaité et par miracle reconquis.

Roussel crut qu'elle perdait la tête. Mais ce fut l'espace d'une seconde. Elle se reprit, et dans un délire de bonheur qui dédommagea Roussel de l'eflfort qu'il venait d'accomplir :

■ — Si je le veux? Ah! Dieu! voilà vingt ans que j'attends ce mot-là!

Et avec autant de vigueur dans l'affection qu'elle en avait montré dans la haine, elle sauta au cou de Fortuné.

Au même moment, Hermine et Maurice, un peu inquiets de voir l'entretien se prolonger autant, ouvraient la porte du salon. Le spectacle qui leur frappa les yeux était tellement surprenant qu'ils restèrent immobiles : M"^ Guichard et Roussel s'em-

T. es Vieilles Rancunes. 3oi

brassaient, et non pas pour se mieux étouffer. Ils riaient l'un et l'autre avec une pointe d'attendrissement.

— Venez, mes enfants, dit Roussel. Vous souhaitiez la concorde, nous allons vous donner l'union. Désormais nous ne formerons plus qu'une seule famille : j'épouse M"^ Guichard.

Pendant qu'Hermine avec un cri de joie courait à sa tante, Maurice se penchait vers son parrain :

— C'est plus que du dévouement, dit-il : c'est de l'héroïsme!

— Bah! fit Fortuné, il faut savoir se sacrifier pour les siens. Et puis, après tout, nous aurons peut-être une surprise.

Ils l'ont eue. Sans conteste, ils la méritaient. Mais comme Roussel l'a fait remarquer au jeune ménage avec une souriante philosophie : dans la vie on n'est pas souvent traité suivant ses mérites.

Une nouvelle Clémentine, la seule qu'Hermine eût connue jusqu'à ses fiançailles avec Maurice, s'est révélée à Fortuné. Bonne, gaie, un peu impérieuse, mais maîtresse de maison parfaite, la baronne — elle a déjà obtenu baronne et ne désespère pas d'obtenir de Pontournant — étonne les siens par les qualités de son cœur. Sa rancune calmée, elle est redevenue ce qu'elle était destinée à être : une femme très vive, mais excellente, qui s'efforce de racheter par des amabilités les mouvements un peu brusques de son humeur. Roussel s'y est promptement accoutumé. Et un jour qu'on parlait devant lui d'une femme très douce et un peu moutonnière :

Les Vieilles Rancîmes.

— Laissez-moi tranquille! s'est-il écrié. Une femme sans caractère, c'est comme une salade sans vinaigre!

— Oui, mon ami, a insinué Clémentine avec déférence, mais encore faut-il qu'il y ait un peu d'huile !

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