CHAPITRE PREMIER
Une phrase offensive et défensiTe. — Fonlarabie la Vaillante. — Sièges et bombardementa successifs. — Carcasses d'édifices.
t> emos venido à EspaAa coq el objeto de escribir un libro de las costumbres Espatlolas, f si vemos pulgas,iiii compaîtero, que es piolor, hara el retrato de ellas
y lo pondremos en el volûmen con el nombre de la posada ! »
C'est de Tespagnol. Nous sommes deux, Fun ne sachant de toute la langue du Gid que cette seule phrase, qu'un ami de
ira ios montes lui a fait apprendre par cœur pour la jeter à la tête des aubergistes, et Fautre fier de ses dix-neuf leçons du castillan le plus pur, prises spécialement en \ue de s'éviter tous les chagrins et accidents dormitifs ou culinaires dans les hôtelleries, qui passent — ô calomnie — pour n'abreuver que de cela les pauvres voyageurs.
Voici la traduction de la phrase :
a Nous sommes venus en Espagne avec l'intention d'écrire un livre, et, si nous voyons la moindre puce, mon compagnon, qui est peintre, fera son portrait pour le mettre dans le volume avec le nom de Thôtel! »
Armés de la sorte, nous comptons bien parcourir sans douleur la Péninsule d'un bout à Tautre, et nous nous dirigeons vers la Bidassoa avec sérénité.
De Bayonne à Irun, on a bien vite oublié les paysages maussades des Landes que l'on vient de traverser; par échappées la splendide nappe de l'Océan, éblouissante au large, verte et frangée d'écume sur les bords, se montre entre des collines mouvementées. — Voici Bidart, une petite crique avec sept ou huit maisons, des bateaux à sec sur la plage, des falaises, des brisants sur lesquels déferlent les vagues en longues lignes régulières. Voici, de crique en crique, le pittoresque Saint-Jean de Luz, et la station frontière Hendaye, d*où Ton a le temps d'apercevoir en face, de l'autre côté d'une petite baie à l'embouchure de la Bidassoa, la petite ville de Fontarabie, bien campée sur
LES VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. a
son rocher, au pied de hautes collines vertes que Ton pourrait très bien qualifier de montagnes.
La Bidassoaest passée, — pas à lanage, comme le fit la Tour d'Auvergne, car il fait très froid. De plus il pleut à aveugler des baleines. Quoique tout semble indiquer que nous sommes en Suède^ nous ouvrons deux immenses parasols blancs et nous traitons la pluie comme si elle était le soleil en personne. Les doublures déteignent, le blanc du parasol se zèbre de raies bleues, petit à petit le bleu envahit toute la serge blanche, maispeu nous importe: Hemos venido d Espafïa^ et non ailleurs. Si l'Espagne n'a pas de soleil, nous sommes trop polis pour avoir Tair de nous en apercevoir, et, pour nous consoler, nous contemplons, en gare d'Irun, les premiers gendarmes espagnols, nos inséparables amis pour tout le reste du voyage, en ce moment embusqués dans le collet de leurs manteaux, et les premiers miquelets, volontaires basques, coiffés de bérets rouges.
Que faire à Irun à moins d'aller en excursion ailleurs? C'est le parti que nous nous empressons de prendre malgré les magnifiques ondées peu espagnoles dont le ciel a le tort de nous gratifier avec acharnement.
Sous les seaux d'eau versés par la munificence céleste, nous partons pour Fontarabie, — énorme tas de ruines entouré de vieilles murailles noires comme du charbon de terre, accroché à la porte de l'Espagne, comme une antique armure rouillée et bosselée qui servirait d'enseigne à la boutique d'un marchand de curiosités.
Après une porte superbe flanquée de tours éventrées^ la grande rue, la calle Mayor nous apparaît toute bleue et rayée
i LES VIEILLES VILLES D'ESPAGNE.
par la pluie ; de grands palacios décorés d'armoiries, mais absolumenl ruiués, sans toits ni plafonds, alteroeot avec de petites maisons blanchies à la chaux pourvues de larges balcons à tous les étages. Les toits avancent et sans façon épanchent de jolis fdets d'eau, qu'en Suisse on qualifierait de cascades, sur nos tristes parasols, depuis longtemps regardés avec mépris par les populations aux fenêtres.
A part quelques vieux fumant la pipe sous la loggia de la Casa consistoriale, autrement dit la mairie, on n'aperçoit de la population que des femmes qui traversent la rue eu courant, pieds nus et jupons relevés à mi-jambes, avec un énorme panier ou une cruche monstrueuse en équilibre sur la tête.
Dès Fontarabie, la discussion se met parmi les voyageur. Tous deux sont affamés, mais la faim de tun est double ; outre qu'il est affamé de nourriture, il l'est aussi de couleur locale, il en demande à toute heure et à tous les repas. Déjà au buffet d'Irun le jambon cuit au sucre et la moutarde à la crème l'ont rempli d'une douce joie ; l'architecture féroce et dévastée de Fontarabie lui semble comporter de toute nécessité, pour être complètement savourée , des repas extraordinaires.
L'autre a des goûts plus modérés. De là conflit, il refuse
énergiquement d'entrer dans uneposada, de bonne apparence
pourtant, parce qu'à travers les vitres, les yeux sont tombés sur
une guitare accrochée au mur.
Cependaul, cette posada étant la seule de Fontarabie, il doit
se résoudre à y pénétrer pour se repaître, mais ce n'est qu'après avoir constaté que la guitare de Méduse était veuve de
Maisons de U calle Mayor.
toutes ses cordes, et avoir, pour plus de sûreté, obtenu l'assurance formelle que la cuisinière ne savait pas en jouer.
Celte petite ville de Fontarabie est tout simplement une merveille, un morceau' beaucoup plus espagnol romantique que bien des pays plus centraux ; c'est le type de ces petites cités
fières el batailleuses de l'Espagne d'autrefois, préservée de toute transformation par une ruine à peu près complète.
Si tous ses habitants n'étaient pas nobles, il s'en fallait de peu, car il y a, pour une si petite quantité de maisons, bien des palais et bien de grands hôtels écussonnés. Outre les palacios de la calle Mayor, on rencontre, dans les quelques autres rues, "de hautes façades ornées de gigantesques écussons ou même •de simples maisons décorées d'armoiries plus modestes. Tous fiobles ou à peu près. Aujourd'hui de tous ces palacios, berceaux de familles disparues ou éparpillées, il ne reste que de sombres carcasses vides, squelettes gigantesques éventrés par les bombes, écaillés par les balles, noircis par le feu.
Plus de toits au-dessus des corniches sculptées, plus de fenêtres, mais des trous bleus en haut, des trous noirs en bas ; des étages rompus, des écroulements de planchers, seuls les -gros murs restent debout avec un air de défi majestueux. Plusieurs bombardements successifs ont fait cette besogne que le iemps est venu revêtir d'un superbe vernis.
Au pied de l'église un de ces palacios est encore un tant soit peu habité. Les ruines de la grande porte permettent d'entrer, sans trop d'indiscrétion, dans un large vestibule au fond duquel ^e trouvent d'autres ruines, ruines de grandes pièces et ruines d'escalier. Il est encore superbe cet escalier qui commence et qui ne finit pas ; le bas possède encore ses larges marches, sa rampe et ses jolis balustres, mais un peu plus haut les brèches commencent, les balustres ont péri, les marches pendent et enfin la grosse charpente reste seule perçant à travers des planchers criblés de trous.
Quel superbe décor de théâtre que l'intérieur de cette ruine ! il semble que dans ces écroulements viennent d'avoir lieu la plus féroce des tueries et la mise à sac la plus farouche. Une famille a élu domicile dans quelques pièces moins maltraitées, et il nous semble bien avoir aperçu dans le noir des ruines des ombres de mulets au râtelier.
Les propriétaires de ces malheureuses demeures savaient quels sièges la ville avait jadis soutenus, et sans doute ils avaient le pressentiment des bombardements auxquels elle était encore destinée, car les gigantesques blasons qui décorent les murailles, blasons surchargés déjà au possible, sont tous soutenus par des canons ou des mortiers accompagnés d'un amoncellement de mousquets, de piques, de hallebardes, de tambours et de trompettes.
Les quelques rues formant toute la ville sont entourées sur trois faces par une ceinture de murailles absolument ruinées. L'entrée par la route d'Irun est défendue par la moitié d'une énorme tour éventrée ; le reste est dans le fossé, écroulé sous les herbes avec tout un coin des remparts. Après cette grande brèche qui permet d'entrevoir quelques façades de maisons blanches, un long morceau de remparts est resté debout, envahi par les herbes à côté de la brèche, et ensuite noir comme les tas de charbon de terre accumulés dans les gares. A Tangle, une autre tour éventrée fait pendant à celle de la porte — celle-ci a dû périr victime d'une explosion, la muraille qui lui manque glt tout d'une pièce dans le fossé.
Toutes ces tours et ces murailles sont d'un noir pur à rendre jaloux les monuments de Londres, mais d'un côlé seulement, pro*
bablemeol celui que fouelte ordioairemeDtla pluie, laadîs que de l'autre côté les pierres ont une teinte cuite et rosée beaucoup plus gaie. L'église aussi est rose et noire comme le reste.
L'amas de ruines se continue sur la face de la ville
placée du côté de l'Espagne et, après avoir tourné vers la mer, il vient rejoindre le Castillo, la ruine la plus colossale, assise au sommet de la colline dominant la petite baie formée àl'embouchurede la Bidassoa.
De ce pauvre Castillo, la forme est bleu difficile à deviner
F»mmti,.. L, „|ie
SOUS le triple inaoteau de verdure qui le couvre de la première à la dernière pierre ; il a Tair d'une charmille gigantesque légèrement abîmée et affaissée, aux brèches que les lierres n'ont pu boucher.
Aujourd'hui le Castillo est en fleurs, des parterres verticaux de fleurs jaunes, rouges et violettes, s'épanouissent au milieu d'une végétation folle qui passe à travers de grandes fenêtres carrées ou ogivales, dentelées par les boulets, et se répand dans l'intérieur de la ruine.
Un petit chemin en zigzag descend sous les pans de murs croulants dans la partie basse de Fontarabie, faubourg moderne habité par les pêcheurs. En le suivant et en rentrant en ville après un tour sur la plage, nous nous trouvons devant l'autre façade du vieux château, façade qui n'est pas réduite à l'état d'écumoire, comme l'autre, mais beaucoup moins gaie. Cette partie du château, massive et féroce à force de sévérité, s'appelle le château de Jeanne la Folle et date du seizième siècle. L'autre côté est beaucoup plus ancien, ce sont les derniers débris du château d'un roi de Navarre du dixième siècle.
Fontarabie a soutenu tant de sièges, tant d'orages de bombes et de boulets ont crevé sur ce pauvre rocher, que, si l'on peut s'étonner d'une chose, c'est de voir encore la ville debout ou à peu près*. Louis XI, François I", Richelieu, Napoléon se sont heurtés à ses murailles, sans parler des carlistes de 1837. Les ruines, pour la plus grande partie, sont dues au siège de 1638, siège terrible qui se termina mal pour les Français, mais pendant lequel les canons du prince de Gondé écrasèrent sous une avalanche de boulets les tours et les palais de la ville. A la
levée de ce siège désastreux, deux mille Français se noyèrent dans la Bidassoa, devant ce fierrocher, criblé et dévasté.
En 1794, il suffit des 300 soldats de la colonne infernale, commandés par le futur général Lamarque et par Latour d'Au-
vergne, pour emporter la place après une vive défense dirigée par deux capucias.
Ou volt que, si Fontarabie est morte, ce n'est toujours pas de vieillesse, la pauvre ville invalide demeure couverte de cicatrices
sur cicatrices I Une vieille inscription aux trois quarts effacée, placée a^-dessusde la porte d'entrée, l'appelle Ciudadmuy leal, muy noble y muy valorosa. Ce dernier titre a été conquis par les femmes. Comme celles de Beauvais, les femmes de Fontarabie la Vaillante ont jadis bellement défendu leurs remparts dans un siège de deux mois ; leurs descendantes peuvent bien courir avec de pleins paniers sur la tète, leurs mères leur ont transmis un sang chaud et héroïque .
La calle Mayor en plein soleil a toujours le même sombre aspect, quoique rayée de loin en loin par un coup de soleil passant par une fenêtre vide et venant frapper quelque façade blanchie à la chaux. Sous la pluie de ce matin, les grands balcons de ses maisons et leurs toits couvrant la moilié de la rue, faisaient vaguement penser à la Suisse; mais au grand soleil l'Espagne reparaît, les fenêtres couvertes de grandes toiles voltigeantes n'ont plus rien d'alpestre, surtout quand elles sont ornées de brunes senoras et de grappes d'enfants peu habillés.
Chacune de ces maisons vaudrait la peine d'être peinte, chacune aune physionomie particulière, un toit à chevrons sculptés qui ne ressemble pas à celui de sa voisine, des balcons d'une forme spéciale ; à côté d'une maison patricienne, massive, noire et dévastée, s'élève une petite maison blanchie à la chaux, aux poutres saillantes et aux balcons élégants. Chaque étage avance sur l'autre soutenu par de petites poutrelles sculptées, à l'angle une petite fenêtre mirador regarde sur deux rues.
Un peu plus loin voici une maison de briques peintes en bleu de ciel, puis une maison jaune avec des balcons en forme
de chaire à prêcher à ses fenêtres. Au miliea de la rue se trouve la Casaconsistoriale ou mairie, pourvue d'un large porche SOUS lequel des vieux à bérets fument philosophiquement de courtes pipes noires, en compagnie d'un grouillement de petits Fontarabiens également à bérets qui jouent dans leurs jambes.
La rue est animée, des femmes lestes et robustes grimpent pjeds nus, toujours avec des cruches el des paniers sur la tête, ce qui semble décidément constituer la coiffure féminine, comme le béret constitue celle des hommes.
Près de la porte, en arrière de la grande rue, il reste à citer un très vieil édifice percé de rares fenêtres en ogives et flanqué d'un escalier extérieur en pierre. C'est une belle aquarelle mélancolique rouillée, verdie et si moussue de sa première pierre à la dernière, que l'édifice tout entier parait être en velours, velours vert de toutes les nuances, sombre au pied, vert d'eau sur Timmense écusson d'angle soutenu par deux figures Renaissance, aux traits empâtés par la mousse, et vert-jaune en haut, où poussent les mêmes fleurs qu'au Castillo. Quelques poules picorent au pied de cette étonnante maison verte, en compagnie de quelques jeunes cochons se vautrant dans les tas d'ordures sous l'œil d'une truie à l'aspect héroïque.
Au' sommet du rocher de Fontarabie, à côté du Castillo, s'élève une église d'un beau caractère, moitié gothique, moitié Renaissance. Le clocher fait un admirable fond à la grande rue, il est terminé par une petite coupole surmontée d*une lanterne et garnie de boules semblables aux grenades enflammées de nos gibernes, ornements particuliers à la région.
ViMria. — Capilla de U Virgen BUnca.
C'est notre première église espagnole ; aujourd'hui dimanche, nous la voyons au moment de la messe. Il n'y a guère que des femmes, toutes avec un voile noir drapé en mantille, enveloppant le dos et la tête, et presque toutes sont assises par terre, à côté de leur prie-Dieu ; devant la plupart de ces ombres noires brillent des petits cierges queue de rat, en cire d'un jaune vif, roulés en spirale et posés par terre. Dans les bas-oôtés, ornés de grands monuments peints et sculptés, des rangées de petites filles à mantille, assises aussi sur leurs talons, se font des signes ou causent tout bas.
En sortant, nous tournons autour de l'église et gagnons une sorte de terrasse d'où l'on domine la mer, les sables de la plage, les barques de pêcheurs et la petite ville française d'Hendaye. Les vagues de la mer nous attirent, et nous voulons apercevoir la silhouette générale de Fontarabie assise sur sa colline, nous descendons à travers les dernières pierres restant de ce côlé des anciennes fortifications et nous sommes bientôt sur le sable où la pluie nous rejoint.
Nul abri, l'Océan derrière nous et l'Océan sur nos têtes. Heureusement un douanier réfugié dans sa guérite nous donne quelques centimètres d'hospitalité et pousse même Tobligeance jusqu'à nous offrir de partager sa gamelle pleine de garbanzos ou pois chiches cuits à l'eau.
Après l'ondée, le soleil. Le paysage reprend sa gaieté, les pentes vertes de la colline sont plus fraîches et plus brillantes, la pluie les a parsemées d'émeraudes et enrichies de mille diamants étincelants ; les montagnes sur la gauche émergent du brouillard humide et une longue traînée de lumière s'étend au
loin sur la mer, immensité déserte^ sans un bateau, sans la moindre voile de pêcheur, animée seulement par quelques vagues qui bruissent avec une douceur perfide autour d'une proie, un pauvre petit navire naufragé dont les mâts sortent de Teau à quelque distance des sables de la plage.
De ce côté Fontarabie encore a beaucoup de caractère, la colline est bien couronnée par Téglise dont les murs sombres et puissants abritent un petit presbytère très clair et très blanc, et par les ruines pittoresques du Gastillo.
Désireux de gagner Irun par un chemin nouveau, nous repénétrons dans les ruelles aux maisons sans toits ni fenêtres, pour chercher une issue moins connue, mais comment la découvrir? Nous errons à Taventure, nous voyons dans les ruelles transversales bien des carcasses de maisons sans plus de toits ou de
fenêtres que partout ailleurs, nous remarquons de temps en temps des sortes de moucharabiehs à la façon arabe, des cages de bois ou de fer avançant sur la rue de toute la largeur du
bâtiment, d'un effet tout particulier Enfin, voici une éclair-
cie dans le mur d'enceinte. Nous avançons, mais ce n'est pas une porte, c'est un trou, un gigantesque trou ; un morceau de mur est tombé laissant une oubliette énorme à fleur de terre.
Nous nous acharnons ; les gamins qui rôdent par là ne parviennent pas à traduire nos signes en basque, même en se mettant â plusieurs^ quand, par bonheur, un large cri retentit dans l'espace : Peaux de lapin ! peaux de lapin !
C'est un compatriote qui passe, un négociant international. Nous le trouvons charmant, et il nous apprend que nous n'avons pas d'autre chemin à prendre que celui de la calle Mayor .
Uno population myslcrieusc.