VITORIA
Les conspirateurs de la Plaza Major. — Vieux paUcios. — La capilla de la Virgen Blaiica. — Vilriers et marchands de cercueils.
Ce n'est pas sans chagrin qu'il faut s'arracher à Fontarabie, si attrayant malgré son ciel pluvieux, pour prendre à Irun le train à destination deVitorîa.
Le pays traversé par le chemin de fer est, dès la sortie d'irun, d'un mouvementé charmant ; la ligne s'enfonce au milieu de montagnes respectables et voit défiler devant elle des séries de petits tableaux variés, des bouts de villages, des fermes sur les hauteurs, des stations brûlées par les Carlistes, des moulins à eau placés en travers de quelque ruisseau ou torrent descen-
dant des montagnes, de gros bourgs aux vieilles maisons noires, serrées autour d'une église encore plus sombre.
Le chemin de fer longe la baie de Pasages et s'arrête par bonheur au bon endroit, pour nous permettre cinq minutes d'admiration. Cette baie est une sorte de lac resserré entre des montagnes boisées et des rochers qui laissent à peine un étroit chenal entre eux ; les maisons de la ville sont éparpillées dans la verdure autour de celte immense coquille, port naturel absolument sûr, dans lequel se balancent des voiliers, des vapeurs et des bateaux pêcheurs.
Après quelques kilomètres vient Saint-Sébastien, le Trouville de l'Espagne, ville de bains de mer dominée par une citadelle au sommet d'un grand rocher. Les paysages presque heivétiques continuent ; nous apercevons Hernani, bourg industriel arborant, en dépit de son nom, des fumées d'usine pour tout panache, puis vient Tolosa, la capitale de la dernière insurrection carliste, et à la nuit tombante nous arrivons en gare de Viloria.
Toute la vérité, rien que la vérité ! Que l'Espagne se méfie, Vitoria est un charmant pays, mais c'est un foyer de conspirations effrovables.
A peine débarqués dans la grande rue, l'aspect étrange de la population nous saute aux yeux tout de suite : Vitoria n'a pas d'habitants, mais bien des ombres d'habitants, mystérieusement enveloppées de manteaux.
Dans les grandes rues comme dans les petites, partout des manteaux ambulants et rien que des manteaux.
Enfermésdepuislesbottesjusqu'aux oreilles dans lesmanteaux
LES VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. 2a
les plus amples et les plus sombres, coiffés de chapeaux analogues, — tous bolivars authentiques, — les douze mille habitants de Vitoria ^ont, viennent, circulent, paraissent et disparaissent sous les arcades, avec les allures des plus parfaits sbires du conseil des Dix qu'il soit possible de rêver.
Dans le jour cette circulation d'ombres est déjà bien farouche, mais, le soir venu tout à fait, voilà que ces mystérieux manteaux, plus sombres que jamais, se mettent à tourner en rond avec obstination et gravité sous les becs de gaz de la Plaza Mayor; et ce jusqu'à une heure assez avancée. On parle bas, bien bas ; seul dans une rue adjacente, un alguazil armé d'une pique et d'une lanterne jette dans le silence delà nuit des glapissements inconnus; c'est le sereno, le gardien de nuit, qui crie les heures aux manteaux et aux maisons.
Alors, un à un, deux par deux ou trois par trois, nos conspirateurs, car ce sont évidemment des conspirateurs, se dirigent vers une sombre bâtisse, ornement d'une sombre place. Entraînés dans le mouvement, nous les suivons, ils s'engouffrent sous une porte, nous nous engouffrons derrière eux.
Mais sans doute l'absence de manteaux nous avait signalés aux gardiens de cet antre, car un changement extraordinaire nous attendait dans Fintérieur. Nos conspirateurs avaient retiré leurs manteaux et, refoulant au fond de leurs poitrines les passions subversives qui les animaient tout à l'heure, ils faisaient semblant d'assister à la représentation d'une zaï^zuela, opéra comique patriarcal et bénin, que d'autres conspirateurs faisaient semblant de jouer.
Ces conspirateurs sont très forts, leur salle de théâtre est bien
imitée. La salle esl à peu près disposée comme uu saloo, avec une allée au milieu pour la circulation; aux étages, rieu que (les galeries au fond desquelles des rangées de portes ouvrent sur des loges où l'on se retire pendant les entr' actes.
Vitoria. — Culle de lu Cacliilleria.
Loges et balcons, garnis de charmantes dames affiliées à la société secrète, faisaient semblant de s'intéresser aux faits et gestes d'un pêcheur nommé Rodolfo, porteur d'un poignard el amoureux de la fille d'un seigneur comte très imposant.
Comme le pescador Rodolfo n'eo finissait pas de plonger son [loignard dans la poitriue de son rival, nous jugeâmes prudent
Vitoria. — Cour du paJaU Abcndafia
d'abandonner la conspiration pour regagner Fabri de notre fonda.
Le soleil du matin nous montre de nouveau les habitants de Vitoria, vaquant à leurs affaires, le nez dans leur manteau. A part ces allures mystérieuses, Vitoria est une ville très vivante et très moderne d'apparence ; la grande rue de la ville neuve a Tair d'une immense cage de verre, avec ses maisons ornées du haut en bas de grands miradors vitrés. Que de vitres ! Les façades sur les jardins ne sont que de gigantesques vitrages, et les rues transversales des châssis de cent cinquante mètres de longueur. Le vitrier doit être florissant ici. Ceci, pour les amateurs d'éty-
mologies sérieuses, doit expliquer le cri des vitriers de noire
patrie, proféré avec une émotion profonde : vifria !
Vitoria est peu riche en monuments ou en curiosités. On cite bien dans la ville neuve, — car Vitoria se divise en ville haute, ville vieille et ville neuve, — la place Neuve, quadrilatère de maisons uniformes à arcades, orné d'un hôtel de ville également moderne et ordinaire. C'est la place et le monument sans caractère aucun que Ton rencontre dans les villes en progrès ; nous le retrouverons à Valladolid et ailleurs. — Sous les arcades, toute la ville se promène le soir, quand le temps ne permet pas d'aller aux promenades plus éventées du Prado ou de la Florida. C'est alors que l'on s'enferme dans les hermétiques manteaux qui nous ont étonnés hier et qui donnaient à la place l'apparence d'un cloître sépulcral arpenté par des personnages d'Anne Radcliffe.
Tant de fraîcheur et tant de manteaux en plein mois de
juin, et nous sommes en Espagne! Il faut dire que Vitoria est à plus de 500 mètres d'altitude, ce qui est presque une excuse ; jusqu'à Avila, 1,200 mètres d'altitude, nous ne ferons que monter pour redescendre ensuite vers les plaines brûlantes de Madrid.
Dans les quelques rues de la \ille haute, les vieux palais abondent ; de grands écussons surchargés d'ornements couvrent fièrement une petite boutique d'épicerie ou quelque pauvre estanco ou bureau de tabac.
Dans un de ces antiques logis aux façades noircies, divisé maintenant en petits logements et en ateliers pour les menuisiers et les tourneurs, nous trouvons une cour superbe à trois étages d'arcades d'une architecture assez fouillée de la Renaissance.
Rien ne tient plus, quelques arcades bouchées menacent ruine, d'autres sont fermées par des briques ou par des planches ; des morceaux de sculpture manquent aux frises, la façade tout entière est rapiécée comme le manteau de don César de Bazan, mais les fleurs et les salades poussent dans la cour, les oiseaux chantent dans des cages suspendues aux pilastres branlants et le linge des familles flotte gaiement sur des ficelles, sous les rayons d'un soleil vraiment espagnol.
Cependant quelques-uns de ces palacios sont encore habités par la vieille noblesse de la province ; nous apercevons un écusson énorme couvert en signe de deuil d'une draperie noire découpée et suivant exactement ses contours.
Au point de jonction de la vieille ville, de la ville haute et de la ville neuve, se trouve une petite place curieuse sur laquelle débouchent les sombres rues aux maisons patriciennes
et les rues modernes égayées par les immenses miradors accro* chés à toutes les façades.
Le fond de cette place est un véritable tableau qui a déjà servi aux peintres espagnols ; entre de hautes maisons jaunes à balcons de fer et des maisons plus petites à un étage seulement et sans toit, commence un grand escalier conduisant à la chapelle de la Vierge Blanche. Cette chapelle ouvre sur le toit des petites maisons de droite, magasins de librairie et de quincaillerie^ que surmonte son grand porche gothique à deux arcades. Le pilier central de ce porche est décoré d'une niche très ornementée, avec une madone entourée de réverbères. A côté de la Gapilla de la Virgen blanca se dresse le clocher de San Miguel, éghse bâtie sur les murailles de la haute ville.
D'anciens bâtiments d'aspect monacal se prolongent sur la droite jusque vers les petits arceaux^ arcades situées à la hauteur d'un premier étage.
Autre impression funèbre. Voici la boutique du marchand de cercueils avec sa vitrine garnie de bières pour toutes les tailles et pour toutes les bourses. Nous retrouverons cette boutique peu engageante dans toutes les villes espagnoles; il n*est rien d'horrible comme le petit cercueil d'enfant couvert d'ornements coquets, posé tranquillement dans la rue sur divers échantillons de malles de voyage, car le marchand de cercueils cumule, il est en même temps layetier-emballeur, et fabrique des malles pour le voyage et pour l'éternité.
A propos de malles, nous avons eu Toccasiou d'admirer à la gare de Vitoria la malle politique, la malle profession de foi arborée sur le dos d'un commissionnaire par un voyageur du pays.
C'était une grande malle toute neuve, recouverte de cuivre brillant sur toutes ses faces et parsemée de gros clous ; elle portait, en lettres hautes de 10 centimètres, l'iDScription suivante :
« Vivent les travailleurs. Vivent les arts, vive la noblesse.
Quelques mendiants de Burgot.