CHAPITRE QUINZIÈME
ORIHUËLA.
Lu roule d'Alicante. — Orihuela et ses palmiers. — Lu Retraite de Murcie.
Si nous écrivioDS un roman^ d'aventures, nous commencerions ici une longue suite de chapitres du plus puissant intérêt dramatique, ornés de sommaires empoignants à peu près comme.il suit :
Chapitre XV. — Comment, au lieu de prendre le chemin de fer, l'un et l'autre, poussés par la fatalité, partirent eu diligence pour Alicante et n'y arrivèrent jamais.
qui devait nous y conduire en sept heures à travers les paysa* ges les plus africains, par Orihuela et Elche, la ville aux 50,000 palmiers.
Les diligences partent de la place Cadenas ou des Chaînes, une des plus pittoresques de la ville, située derrière la cathédrale. Cette place tire son nom d'une grosse tour de Téglise, commencée pour faire un second clocher et arrêtée à moitié chemin, tour dont le principal ornement est une énorme chaîne sculptée dans la pierre anneau par anneau, qui ceint la tour h une certaine hauteur. Quelle est la signification, le sens symbolique de ce bizarre ornement, nous Fignorons; mais il est permis de supposer que ces chaînes sont une allusion à la longue domination des Maures sur le royaume de Murcie; et cela d'autant mieux qu'à Saint-Jean des Rois, à Tolède, il existe la même décoration, avec des chaînes réelles de prisonniers ; dans tous les cas cela fait très bien et cela relève l'architecture un peu froide de la tour. La place est d'autant plus pittoresque qu'une assemblée très nombreuse de mendiants de tout âge et de tout sexe tient ses assises autour de la diUgence et que, de la petite rue aboutissant à la place, débouche incessamment un flot de paysans et de paysannes de la huerta, arrivant pour le marché. Cette fois, la façon dont les mendiants se drapent dans leurs manteaux nous parait presque arabe ; les mendiants du nord s'enveloppent dans leurs capes comme des malandrins du moyen âge, tandis que ceux-ci donnent à leurs manteaux troués des allures de burnous.
Cependant une partie du costume du peuple de Murcie ne manque pas d'un joli cachet moyen âge; c'est la coiffure.
Bon nombre de citadins, ouvriers de la ville ou gitanos des faubourgs, portent une coiffure absolument semblable au chapeau de Louis XI ou à la casquette de Buridan, à bords baissés en visière par devant et relevés par derrière.
Les paysans sont très intéressants. Ils portent le plus pittoresque costume de la péninsule, celui de toute la côte jusqu'à Valence et que Ton appelle plus particulièrement le costume vaiencien, c'est-à-dire le grand chapeau avec un foulard dessus, la petite veste et la ceinture, et des caleçons blancs flottants semblables à un petit jupon; beaucoup ont les jambes nues, avec des alpargates ou sandales de chanvre.
Les femmes ont conservé les jupes larges d'autrefois; les paysannes arrivant au marché, à pied ou à mulet, en conduisant des ânes chargés et surchargés de paniers de fruits et de légumes, ont des fîchus à couleurs flamboyantes sur des corsages qui laissent les bras nus sous une courte manche de dentelles. Toutes ont des dentelles et pas de bas, ainsi d'ailleurs que beaucoup de Murciennes. Cela n'est pas vilain et nous dirons même que ces pieds d'Andalouses, chaussés seulement d'une sandale retenue par des bandelettes sur le cou-de-pied, ont une certaine élégance d'une allure antique.
Enfin la diligence s'ébranle et nous gagnons la campagne par un long faubourg, au ^milieu d'une file ininterrompue de campagnards. La teinte grise des maisons de la vieille rue diminue, diminue et se transforme bientôt en blanc pur; par-dessus les murs blanchis à la chaux, de hauts palmiers s'élancent dans un impitoyable azur, les maisons deviennent de simples carrés blancs sans étage, percés simplement d'une porte et
de deux fenêtres sur la façade; les aloès, les cactus se multiplient et nous voici dans la huerta coupée de ses petits canaux d'irrigation.
Devant nous s'étend la route aussi blanche que les murailles passées au lait de chaux ; pour reposer nos yeux, nous tenons la tête toujours tournée de côté, le regard fixé sur les bouquets de verdure qui défilent à droite et à gauche.
La plaine florissante qui forme autour de Murcie une ceinture de verdure n'a pas de ce côté plus de deux lieues de largeur. Mais quelle richesse, quelle exubérance la nature déploie-t-elle sur ce coin privilégié. De magnifiques plantations d'oliviers, d'orangers, de citronniers, de grenadiers couvrent le sol à perte de vue, dominés çà et là par des bouquets de palmiers jaillissant comme des fusées. Le sol est comme divisé en compartiments réguliers, par des canaux d'irrigation, lesquels, chaque jour, à une certaine heure, portent dans les champs le mince filet d'eau qui suffit pour faire jaillir du sol des moissons plantureuses. C'est une véritable oasis, une oasis luxuriante qui rafraîchit l'esprit après tant de kilomètres d'un pays où les plaines sont rôties, les montagnes brûlées et où les villages très rares ont l'air d'avoir passé par la friture.
Sous les arbres les petites maisons des labradores de la huerta semblent de simples cases. Rien de plus africain; c'est au milieu d'un massif de cactus plus hauts que le toit en terrasse, un carré blanc sur lequel quelques palmiers secouent leur éventail, et parfois, un petit four à côté, rond et semblable à une hutte. De temps en temps, des enfants presque nus, bronzés • comme des Arabes, ou quelque paysanne robuste et hâlée,
sortent du fourré de cactus pour voir passer la diligence. Dans un trou pratiqué dans le talus de la route, un simple terrier fermé d'un semblant de porte, un vieil aveugle est assis avec une petite fille qu'il envoie courir après la diligence. Les malheureux vivant dans ce terrier nous rappellent, moins la teinte poétique, un tableau du peintre slave Zvérina représen* tant un aveugle dalmate sur le bord d'une route. Il y a beaucoup d'aveugles en Espagne, partout on rencontre de pauvres gens à qui le soleil et la terrible blancheur ont brûlé les yeux.
Les cantonniers, les péones camineros n'ont plus de carabines ici, nous ne sommes plus dans les montagnes de Jaen. Ils ont un simple sabre; chauCTés par le soleil, ils ont mis veste bas, relire leurs sandales et travaillent en manches de chemise avec le briquet à la ceinture.
Mais voici bientôt les premières ondulations de la montagne aride et brûlée limitant la fertile huerta, la route passe au pied d*une haute colline rocailleuse nommée Monle-Agudo, portant un gros village, étage sur ses rochers, et couronnée par les ruines colossales et bien déchiquetées d'une vieille forteresse.
Les mûriers et les oliviers persistent encore, mais bientôt le sol devient tout roc et la végétation n'est plus représentée que par les cactus et les aloès gigantesques, hérissant les escarpements de mille pointes menaçantes.
Le premier relais est Sanlomera, village bâti sur la dernière limite de la plaine entre la huerta de Murcie et la huerta d*0rihuela. C'est ici que les infortunes commencent ; tautre descend de la diligence, fait quelques pas sur la roule et tout à c<uip lombe en arrière sans pousser un cri. Sa tète frappe sar
la pierre de la porte du relais et il reste étendu sans mouvement.
Alors ce fut un vilain quart d'heure à passer, un quart d'heure est bien le mot, car le drame ne dura pas moins de quinze miaules. Le malheureux était tombé la tête en arrière avec un bruit sourd sur la dalle de pierre rouge, on l'avait
relevé, on l'avait placé surune chaise et alors les uns lui jetaient de l'eau à la ligure, les autres lui tapaient dans les mains, une femme lui fourrait du camphre dans le nez, tandis que les autres femmes jouaient de l'éventjiil autour de lui. Ce n'était que cris et lamentations; d'aucuns criaient: il est mort; d'aucuns: il va mourir; on s'envoyait mutuellement chercher les
curés et les médecins. A tous ces cris et à tous ces soins, il ne répondait que par des râles lamentables. Au bout d'une douzaine de minutes, il rouvrit les yeux, s'imaginant n'avoir eu qu'un étourdissement de quelques secondes ; il ne fallait pas songer à se remettre en route, on déchargea les valises et la diligence repartit au grand trot. Dans leur malheur, les voyageurs avaient une heureuse chance^ ils étaient tombés dans un village peuplé de bonnes et braves gens, et dans un pays riche, ce qui n'est pas chose commune en Espagne. Les soins les plus dévoués et les plus délicats furent prodigués au malade. Vite on alla chercher le matelas de l'une, Toreiller de l'autre, on fit un lit par terre, on boucha toutes les fenêtres et le malade eut bientôt repris des forces, grâce à cette fraîcheur et à cette obscurité.
Depuis, le malheur s*est abattu sur ce pays, le Segura et quelques petits rios, sans importance ordinairement, ont ravagé la splendide huerta, mais nous nous plaisons à espérer que les habitants de Santomera, si aimables et si complaisants, auront été épargnés par le fléau. Par son Tieureuse situation au pied des premiers escarpements de la Sierra de Orihuela, le village a probablement moins souffert et dans tous les casses habitants ont dû pouvoir se réfugier sur les rochers.
Lorsque nous y étions, le pays souffrait de la sécheresse, on n'avait pas eu une goutte d'eau depuis de longs mois et la chaleur était violente. L'eau étant rare, chaque maison en a toujours une provision pour les mois trop secs ; dans la salle à mangercuisine de la maison où nous fûmes recueillis, se trouvaient trois immenses 'jarres semblables à celles dans lesquelles les
voIeuPF d'Alibaba s'étaient cachés, et cootenaDt une provision d*eau pour trois mois.
Au dehors le soleil torréfiait la rue; dès que Ton soulevait le rideau fermant la porte, une bouffée de chaleur vous sautait au visage et le blanc des murs et du chemin brûlait les yeux. Aussi, malgré tout son désir (l'aller dessiner les nopals et les palmiers dans la plaine, pendant que le pauvre autre se remet* tait de sa secousse, rim fut obligé de rester à Tombre, et pour employer ses loisirs forcés commença les portraits, peu ressemblants, hélas ! des bienveillantes senoras et senorilas et du chat de la maison.
Vers la fin de l'après-midi, F autre ayant repris ses esprits et le soleil étant moins chaud, nous jugeâmes que le moment était venu de remercier le excellentes personnes qui nous avaient donné l'hospitalité, et de nous remettre en route; on nous trouva une voiture de paysan attelée d'un mulet, on étendit un matelas dans la voiture pour le malade et nous partîmes pour Elclie, après de bonnes poignées de mains avec la gendarmerie, et un échange de bons souhaits et de remerciments avec nos braves amis.
Vain espoir. Il était écrit que nous ne verrions pas Elche ; la mule ne marchait qu'au pas et la voiture secouait un peu trop fortement le malade, ce qui fil qu'après deux petites lieues faites en deux heures, nous décidâmes que nous n'irions pas jusqu'à Elche et que nous nous arrêterions à Orihuelaque nous apercevions à quelque distance.
Orihuela est une ville assez importante de vingt-cinq mille habitants, assise comme Murcie au milieu d'une campagne
d'une ferlililé inouïe, arrosée par le Segura. Son aspect lorsqu'on arrive par la route de Murcie est des plus pittoresques.
Pour premiers plans des jardins fermés de grands murs blancs, débordant de verdure et dressant comme des panaches des groupes de palmiers de toute taille, les uns en éventail et les autres avec leurs palmes serrées en botte pour la consolidation. La route un peu plus élevée que la plaine tourne entre les murs ; entre les tiges des palmiers brillent quelques maisons blanches éparses dans la verdure, au pied des rocs rougis et brûlés do la montagne.
La ville étend sur la droite, dans la plaine, ses centaines de maisons blanches et jaunes à terrasses, jetées avec une belle irrégularité parmi les masses vertes. Trois clochers et d'autres bouquets de palmiers se dressent au-dessus des terrasses et se détachent sur un fond de montagnes rocheuses tout à fait dé* nudées entre lesquelles passe le Segura pour aller se jeter dans la Méditerranée à quelques lieues d.'Orihuela.
Au bord de la route, à un quart d'heure de la ville, se trouve une fontaine à laquelle tout un quartier d'Orihuela vient s'alimenter ; il y a grande affluence, plusieurs centaines de jarres amenées sur des voitures à bras attendent leur tour.
La route en tournant découvre à chaque minute de nouveaux aspects ; tantôt ce sont de vieilles fortifications encore occupées par des troupes, à deux cents mètres sur la montagne; tantôt un ancien séminaire, et tantôt des groupes de maisons d'apparence absolument marocaine. Enfin, après une petite place dont les terrasses irrégulières se découpent pittoresquement sur le ciel, nous tombons dans la grande rue de la ville
à la porte d'une fonda. Et pendant que faulre cherche un repos bien nécessaire, Pun s'en va promener sa mélancolie à travers la ville.
Partout, maisons à terrasses et balcons sur lesquelles la population prend le frais. Il n'y a pas d'édifices, sauf une cathédrale à tour gothique et deux autres églises, mais les rues ne manquent pas de caractère avec les façades peintes, tes toiles
contre le soleil, les terrasses et les balcons ornés des palmes sèches de l'année dernière. Du balcon de notie hôtel nous jouissons d'une vue de terrasses tout à fait orientale. Cependant faut-il le dire ? voici qu'i't la nuit, au lieu de bruits de guitare, des sons d'orgue de Barbarie se font entendre ; voilà qui n'est guère couleur locale, un orgue au fond de l'Iîspagne, dans un pays que des kilomètres de montagnes devraient mettre à l'abri de ces lamentables inventions modernes ! Cependant l'orgue de barbarie fait beaucoup d'effet à Orihuela, car un certain nombre
de citadins sont massés devant la maison d'où partent ces bruits insolites.
Ici commencent les mésaventures pharmaceutiques; le malade, très abattu, s'était à peine mis d^ns son lit qu'il fut pris d'un engourdissement indomptable.
Voyant que la congestion recommençait, il eut encore Ténergie de demander à son camarade d'aller chercher des sinapismes, le camarade revint avec deux grands emplâtres noirs que Vautre s'appliqua sur les jambes, machinalement, puis il tomba dans une torpeur profonde. Alors un drame tragicomique se passa. Vtm étant reparti pour ses explorations, en attendant qu'on lui préparât quelque chose h manger, se vit aborder par un gendarme ; il comprit tant bien que mal qu'on lui démandait ses papiers et les montra. Le gendarme d'abord aimable, se ravisa tout à coup et voulut voir aussi le moribond et les papiers du moribond.
Ce fut encore un moment désagréable à passer pour Vun qui ne comprenait pas bien clairement les questions (ju'on lui posait, mais il en fut quitte pour la peur. Il n'eût pas été très drôle d'être arrêté ne fut-ce que pendant quelques heures, en laissant un compagnon dans kùb situation pareille.
Enfin la nuit vint ; vers quatre heures du matin le malade qui n'avait pas bougé plus qu'un cadavre, poussa des cris de feu. Les deux emplâtres avaient mis huit heures à faire leur effet, mais l'effet était énergique. Le pharmacien par bonheur avait donné une paire d'énormes vésicatoires au lieu des sinapismes demandés, et cette erreur avait produit un excellent résultat.
11 était inutile de s'obstiner plus longtemps, continuer la
route était impossible, l'infortuné autre étant absolument éclopé ; il fut donc décidé que Ton regagnerait Murcie pour reprendre le train de Madrid. Le chemin de fer allant à Carthagène passe à quelques kilomètres d'Orihuela, mais le chemin de la station qui dessert la huerta de cette ville est si mauvais, qu'il est plus simple et plus facile, parait- il, de faire 5 lieues et d'aller à Murcie. Nous frétons donc une bonne voiture et, renonçant définitivement à Elche. et Alicaute, nous reprenons la route faite la veille.
Hélas, il faut dire adieu au pays des oranges, à son soleil et à ses palmiers. Après un repos de quelques heures à Murcie, nous nous dirigeons sur la gare, par la route poudrée à blanc.
Une spécialité de Murcie qui avait déjà flatté très agréablement nos yeux et notre odorat en arrivant est la fabrication d'immenses bouquets de'ces fleurs splendides qui remplissent les jardins. Ces bouquets sont construits, — car ils sont des constructions, — en forme de pyramide sur une tige de bois de soixante-quinze centimètres de hauteur, terminée par une grosse fleur de magnolia. On les vend à la gare aux voyageurs désireux de rapporter des souvenirs de la terre des fleurs.
Un monsieur de notre compartiment pousse la galanterie jusqu'à offrir à sa dame trois de ces bouquets superbes et monstrueux, plus une dizaine de fleurs de magnolia et un paquet d'herbes odoriférantes. Le wagon devient ainsi un jardin ou plutôt un sachet de parfums; cela est très agréable pendant un instant, mais quand on a en perspective un tête-à-tête d'un jour
et d'une nuit avec ces gigantesques bouquets, la chose perd un peu de son agrément.
Trop de fleurs ! trop de fleurs ! Au bout de quelques heures l'atmosphère du wagon n'est plus supportable^ un petit mal ^ de tête se déclare et peu à peu se transforme en migraine violente. Ei rauire, le pauvre malade, qui vayage couché, est trop éclopé pour chercher un autre compartiment.
Si nous assassinions le senor et la senora trop fleuris pour jeter eusuite les fleurs par la fenêtre? Justement, à Albacète, un pugnalero vient nous offrir des produits de la fabrication locale, des navajas et des pugnals acérés. Mais non ! il ne faut pas commettre de crimes à Tétranger. Repoussons les offres du marchand de poignards, et mourons s'il le faut!
Enflu à la nuit, profltant d'un arrêt, nous découvrons uu compartiment libre, et nous quittons aux trois quarts asphyxiés Taimosphère embaumée de la charmante senora.
En arrivant à Madrid le lendemain matin, fan^ mauvais gardemalade décidément, quitta encore son ami pour aller jeter un coup d'œil dans le compartiment fleuri, avec l'infernale espérance de trouver le senor et la senora tout à fait inanimés. Sou espoir fut trompé, le monsieur et la dame n'avaient contracté, dans la fréquentation de leurs bouquets^ qu'un fort mal de tête, punition absolument insufflsante.
Trois jours après, nous rentrions à Paris.