‹ Les vieilles villes d'Espagne, notes et souvenirsChapitre 16 sur 22 · MURCIE · texte numérisé non relu

MURCIE

Les bords du Segura. — Trop de blanc. — La ealle de la Plateria. La cathédrale.

Après Alcazar de San Juao, on a encore un certain nombre d'heures à rouler avant d'arriver à Murcie, et dans un pays presque toujours aride et desséché. Des rochers et toujours des rochers; on rencontre quelques rivières, des bouquets d'oliviers et des plantations d'esparto, grands joncs servant à la fabrication des nattes de sparfero, principalement vers Calasparra, sur les bords du Segura. — Plus loin sont des salines, les champs bordant la voie sont couverts d'une couche blanche de sel. Mais le Fond du tableau est toujours sec et rocheux ; on ne voit que des montagnes tourmentées, calcinées parle soleil, et de temps en temps quelque petite ville, aux maisons frites, aussi bi-ûlée que les pierres de la montagne.

Le pays s'améliore un peu avant Murcie, on aperçoit un peu plus de végétation, chaque petite ville possède aoe petite huerla cultivée et boisée. Le chemin de fer longe le Segura coulant dans un large lit au milieu de grandes plaines, les palmiers et les aloès commencent à se montrer pour former après Alcantarilla, la dernière station, la note dominante du paysage.

Quand on roule depuis trente-deux heures, dont douze heures accroupi sur la banquette d'une diligence et le reste du temps avec plusieurs changements de train pour tout exercice, quand on est depuis trente-deux heures enfermé, on ne s'occupe pas de savoir s'il est midi, si le soleil est trop chaud et s'il est dangereux de marchera travers les rues. On saute vite hors du wagon, on jette son bagage sur l'omnibus de Thôtel •et l'on va de son pied léger au hasard des chemins, jusqu'à ce qu'on ait retrouvé son bagage et son hôtel.

Nous fîmes de la sorte à Murcie, c'est d'ailleurs un système chez nous d'entrer toujours à pied dans les villes que nous voulons bien connaître, nous recueillons de la sorte une première impression que la suite rectifie souvent, qu'elle ne détruit jamais. L'aspect de la ville de cette façon nous saute aux yeux.

L'aspect de Murcie sauta sur nos yeux pour ainsi dire, sauta dedans et ce fut un moment à croire que nous risquions de devenir aveugles. Pour la première fois de notre vie nous avons appris à Murcie ce que c'est que le blanc.

En sortant de la gare nous avions trouvé devant nous une roule longue, large et banale, plantée de grands arbres rôtis

par le soleil et couverte de poussière, à droite et à gauche de cette route de petites maisons d'une banalité désespérante et comme population des malheureux ou de petits bourgeois ressemblant à tous les petits bourgeois et à tous les malheureux du globe.

Agacés par cette banalité, nous avions pris de petites rues transversales, rues très courtes aboutissant à des champs, puis des rues parallèles au grand chemin et filant en ligne droite jusqu'à la rive du Segura. Cest là que nous avons été victimes de Féblouissement dont nous venons de parler. Que Ton s'imagine des dés de craie percés de portes et de fenêtres se suivant sans interruption toujours en ligne droite et de façon telle que, contrairement à ce qui a lieu dans les rues tortueuses, lorsque le soleil frappe sur un côté de la rue, il fait briller tous les murs d'un même éclat également aveuglant sans un repos, sans un soulagement pour la vue. Dans les villes purement arabes les rues sont étroites, elles tournent, l'ombre d'un des côtés soulage toujours la lumière de Tautre ; dans le quartier arabe de Murcie rien de tout cela, au bout d'une dizaine de minutes de vagabondage à travers ces rues que les habitants se gardent bien de fréquenter à pareille heure, nous nous retrouvions à l'extrémité du grand chemin de la gare qui touche au vaste pont posé sur la rivière.

A cette époque le Segura n'avait pas l'air de se douter de la célébrité dont il allait bientôt jouir ; il coulait, bonasse et bon enfant, peu abondant, dans un lit assez bas et relativement assez large. Les maisons posées à pic sur la rive à gauche du pont étaient tranquilles, munies de fortes grilles aux fenêtres et

semblaient plutôt disposées contre les voleurs que contre la rage des eaux. A droite du même côté il y avait un bain public, des jardins plantés de palmiers et de petites villas; à la tête du pont, au bord de la route des hôtelleries, un grand magasin d'instruments aratoires et les diverses petites industries que Ton trouve à toutes les entrées de villes. 11 est nécessaire d'oublier de parler d*un certain petit jardin public, poudreux et rôti, enlaidi par la statue du bienfaiteur, qui jadis en a gratifié la cité. Cette imitation malheureuse du square Montholon remplit les gens de Murcie d'une grande fierté. Ils ne s'aperçoivent pas de la parfaite laideur et du ridicule absolu des végétations pauvres, à l'instar de nos jardins anglais, lorsqu'on les aperçoit à côté des jardins empanachés de palmiers gigantesques, demagnoliers et d'arbres de toute sorte que nous ne connaissons, nous, qu'à l'état de plantes de serres, chétives et rabougries.

Voici tout ce que Murcie offre aux visiteurs sur la rive droite du Segura. Traversons le pont, entrons dans Murcie et faisons remarquer aux lecteurs une circonstance particulière qui dans l'état actuel de Murcie offre une gravité sérieuse. De la dernière planche du pont à l'extrémité de la petite place sur laquelle il aboutit, il y a une différence de niveau qu'à l'œil on peut évaluer à plus de cinq mètres, de façon telle qu'en cas d'inondation, l'eau doit descendre des quais dans la ville avec une violence terrible. Le bas de la ville est tout entier de niveau avec le bas de cette place et Teau, lorsqu'elle a fait irruption, a dû se précipiter presque partout d'un même coup.

Une pente moins forte mais presque aussi dangereuse fait

courir les mêmes risques au faubourg que nous veaoas de traverser.

llestmidi, nous laissonsàDolredro)le,surte quai, deux grands bâtiments que nous verrons tout à l'heure, et sur ce quai également, ànotre gauche cette fois, un marché, au bout du marché un escalier de pierre, au-dessus de l'escalier une longue

Morde. — Vera les litubourgs.

terrasse dominant le fleuve d'un côté, et de l'autre côté bordée par desjardins qui toussontà plusieurs mètres en contre-bas de la terrasse. On n'y peut entrer que par des escaliers ou par des allées en pente.

On comprend facilement qu'en cas d'inondation cela devient de véritables réservoirs.

î« LES TIEILLES VILLES D'ESPAGNE.

Ouoique nous eossions déjà traversé une grande partie de Muncie, nous ne pouvions pas nous résigner à croire que la ville fût être de tous côtés aussi peu pittoresque que son premier asf*rcl nous la montrait.

Cordoue, Grenade, Murcie, ces trois noms de ville vivaient in- >i;*Er£l!es dans notre mémoire et notre imagination se refusait à il23rîîre que les Maures ayant laissé dans les deux premières >Zlt'S àes meneilles sans égales au monde, il pût ne plus rien < i- vter ce M qu'ils avaient plus que certainement dû laisser dans Il r;r':£e «îe leur royaume de Murcie. A mesure que nous c:ir:r.::-3SE:i:s devenions moins exigeants ; nous ne demandions f.£s à rr:s;:^er r,\Iliiml.ra, nous ne rêvions pas la Mezquita, mais î: r):iiir>^ iil ris ce porte, le moindre reste de patio, un simple r^*î:£r::ti:: ie fiitrce oui lié sur un mur nous eût comblé de ^ :itf . Fi '^: i i»£:It r.^ rè^es se faisaient de plus en plus humbles, 4.r f :;:;..:: c-. s^îl-Ctrrjecn da dix-septième siècle, la trace d'un :\.0i.:> :i: T^r^r bi: '.:i'Jc*a patricienne, n*importe quoi, une sîmj^^ ;,r:j:r»^ iM.r^ :rie Ci'U>ur locale, un aspect de rue qui ne rf<5<i^rO "^.i: pi: à X-I;in ou à Corbeil, voilà tout ce que nous ^; r.:,T .^^.x.> i- "^*L :^iis îe ciel iïî:p'acablement bleu, férocexxr.: rii-I. <\ id^:.:!!:: à i::us le n^faser.

:;;-iiS'!:>:JX>^ -t^ >>:Cf^ ies îiî^Eialions répétées et surtout o;> T/ i rx ;u,-.:> ^— :t I-'îiNiiites ont sé^i sur Murcie; de là vient >j,:> *Ic** ,; Ix i.'S:::^ ^e n:c-=:e:::îs anciens dans celle antique c^' ; .' ; c . rc-^ J^ i;\-v.>t r siïce. p-enlinî la guerre de succession, V* vu' '- * NX*.*;>r :»i.r sec ^^t-que. qi:i célouma le Segura et 0.4 * '- V. V i \^: \jLKCL'U6:ci ie la plaine. Las et découragés, -. ^,:< ' : j .'-\> sa: > >^^<: Jlxrs xi^ sorte de café : là, au milieu

d'une grande salle étroite et longue, ornée d'une grande chaire à prêcher recelant un piano en palissandre, la couleur locale nous apparut sous sa forme la plus intense.

Nous dégustions une orchata, façon d'orgeat, lorsque nous vîmes la portière qui abrite l'entrée du café s'ouvrir. Un homme silencieux traversa la salle, se jeta à nos pieds et, en espagnol naturellement, nous dit : « Messieurs, permettez-moi de cirer vos bottes.

o — Jamais, répondîmes -nous, altérés de couleur locale, nous tenons à cette poussière marocaine. » L'homme sans mot dire se sauva par une autre porte; immédiatement un second industriel de la même catégorie entra par la première porte, se précipita vers nos bottes, avec les mêmes intentions. Recevant la même réponse, il se sauva comme l'autre^ au moment où un troisième confrère soulevait la portière. Nous avions Tair de jouer la pantomime : un cireur était à peine parti, qu'un autre sortait de la coulissé.

Ces distractions douces et pures étant les seules que le café pouvait ofTrir, nous courûmes en chercher ailleurs et nous découvrîmes la grande artère de la ville, la rue commerçante et fréquentée, la calle Plateria, qui est à Murcie ce qu'est la calle de las Sierpes à Séville.

C'est une longue et étroite rue, défendue contre la trop vive lumière et contre le soleil par des toiles accrochées sous les toits sur toute sa longueur. Tous les rez-de-chaussée appartiennent au commerce qui parait consister surtout en nouveautés et articles de modes. 11 y a des étalages de mantes aux vives cou* leurs, de foulards stupéfiants dont la simple vue mettrait un

jeune veau en fureur et le rendrait capable d'éventrer unedemi-douzaine de picadores et de faire du mal à Frascuelo luimême, prima spada de Madrid.

Ce sont des foulards pour les Murciennes de la campagne qui arborent ces étofTes impressionnistes pour lutter aver Téclat des fleurs de leurs jardins.

En croirons-nous nos yeux? Le petit truc de la liquidation a pénétré jusqu'à Murcie. De grandes banderoles jetées en travers de la rue nous montrent que les magasins luttent de réclames pour attirer le client.

Les mots Liqiiidacioii^ Nouveautés de Paris en lettres de 50 centimètres flamboient sur ces banderoles ; plus loin la concurrence fait flotter une autre banderole plus grande avec un gigantesque : Mas barato ! meilleur marché ! H y a comme cela des mas barato tout le long de la rue. Mais le client ne parait guère y mordre, car les commerçants pour occuper leurs loisirs, assis sur le pas de leur porte, se font cirer les bottes par les cireurs funambulesques de tout à Fheure.

Dans la calle Jaboneria, une petite rue voisine de la calle* commerçante, une façade de vieille maison présente quelque intérêt par son allure générale et par quelques détails de sculpture. Au-dessus de la porte d'entrée, qui conduit à un petit restaurant, un grandissime blason sculpté dans la muraille est supporté par deux immenses sauvages plus grands que nature^ et bien amusants comme figure et comme costume. C'est une anciennne maison seigneuriale, comme il en reste encore quelques-unes , malheureusement plus maltraitées et mises au goût des bourgeois du siècle dernier.

Les édifices manquaut, ce qu'il y a de plus curieux par les rues sont les balcons, portés par des arabesques de fer, ornés ûe grandes palmes desséchées et abrités par des rideaux flottants. Il y a aussi beaucoup de fenêtres grillées complètement par de solides barreaux, derrière lesquels les senoras ressemblent à' des oiseaux en cage. Le soir aux heures fraîches on bavarde l>eaucoup de la cage à la rue, et ce ramage dooDe h quelques

Pijauis de la HaerU.

rues, où ces fenètres-cages pendent à toutes les façades, l'apparence d'une volière.

Des couvents de femmes dans quelques quartiers ont l'aspect plus étrange, les murailles épaisses et grises sont presque «ans ouvertures ; tout en haut seulement se trouvent des sortes de moucharabiehs en saillie sur la rue, mais complètement fermés par des lames de jalousie, pour que les recluses puissent voir sans être vues. Ce ne sont plus des cages, mais des pigeonniers.

Daas quelques rues vers les faubourgs, les seuls habitants visibles sont des troupeaux de chèvres couchées à Tombre, formant des masses blanches pointillées de centaines de cornes.

Mais allons savourer un peu de fraîcheur sous les voûtes de rimmense église qui domine toute la ville de sa masse chauffée à blanc par le soleil.

La cathédrale est colossale, son portail est colossal, sa tour est colossale, mais ces belles dimensions ne peuvent rien y faire, la cathédrale de Murcie manque d'aspect à l'extérieur et de caractère religieux à l'intérieur. merveilles gothiques de Burgos, de Tolède, cantiques de pierres, Bibles sculptées, hymnes solennels des siècles de foi, où êtes- vous? La cathédrale de Murcie est du dix-septième siècle, c'est tout dire. Sa façade corinthienne et composite est décorée avec richesse et bon goût de nombreuses sculptures, bas et hauts reliefs^ statues, groupes, distribués avec ordre et régularité; enfin elle est grande sans grandeur, et riche avec froideur.

La tour, très haute, est dans le même goût, très décorée, sans beaucoup d'intérêt pour le regard. L'intérieur est un peu plus intéressant, les nefs immenses présentent quelques belles sculptures et quelques détails curieux au milieu d'une masse d'ornements dont le principal caractère est la richesse et le confortable.

Sur la place de la cathédrale, il y a une station de voitures. Enfin voici de la couleur locale, ce ne sont pas des fiacres vulgaires, comme ceux qui enlaidissent les autres villes de leur affreuse caisse marron. Cela ressemble à des voitures de paysans, plus la légèreté et les ornements coquets; c'est une petite

charrette dont la couverture ronde avance un peu aux deux bouts et qui est à Tintérieur couverte d'une étoffe rouge, avec des rideaux rouges devant et derrière. Naturellement quelques pompons sautillent au cou du cheval ou du mulet. Au moins, cet attelage brillant lancé au trot s'harmonise avec les routes blan* ches et les verdures éclatantes de ce pays de la lumière, tandis que les calèches et les fiacres sombres y font bien triste figure.

A défaut de monuments anciens, Murcie possède quelques édifices modernes, — un palais épiscopal, devant la cathédrale, et du même style, — un théâtre, brûlé Thiver dernier, sur une grande place, plantée de grands orangers, sous lesquels se tient un marché très animé et très coloré, — et enfin, sur le grand quai du Segura, des édifices importants sans doute, mais peu réjouissants pour la vue, un hôpital et une prison.

A rhôpital quelques malades nous demandèrent des cigarettes par les fenêtres et tout près de la prison nous fûmes témoins d'un drame, nous vîmes couler le sang.

Les malfaiteurs enfermés dans le carcel doivent être des gens d'importance, à en juger par les précautions que Ton prend pour les empêcher de s'offrir la clef de la montagne. Aux quatre angles du monument, car la prison est monumentale et encore on est en train de l'agrandir, quatre gendarmes veillaient en faction au milieu de la rue. Sous la porte d'entrée, d'autres gendarmes dormaient sur un lit de camp. Nous étions en train de les admirer quand tout à coup le gendarme de gauche poussa un cri d'appel, aussitôt quatre hommes sautèrent sur leurs carabines et partirent dans la direction indiquée par le factionnaire, — et nous derrière eux.

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— Route d'OriliueU.

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