CHAPITRE PREMIER Comment on peut haïr pour avoir trop aimé
Les cloches sonnaient joyeuses dans l'air doux et léger, les hirondelles passaient par bandes rapides en poussant leur cri aigu, le soleil de juin versait ses rayons dorés à travers les branches, et, le long de l'avenue de tilleuls qui conduit de la place de l'Eglise à la villa de I\F® Guichard, la noce gaîment cheminait sur le gazon.
Au moment oii le cortège, les mariés en tête, débouchait devant la grille grande ouverte, tous les polissons du village, massés près du pavillon du jardinier, pous-
sèrent une clameur si retentissante, le cocher mit le feu à des boîtes d'artifices qui détonèrent avec un fracas si épouvantable, que tous les oiseaux qui nichaient dans les massifs s'envolèrent effrayés. Le marié prit dans sa poche toute la monnaie qu'il avait préparée pour la circonstance, et d'un geste circulaire arrosa de pièces de dix sous la horde de malpeignés, qui se rua dans la poussière avec une telle fureur qu'en un instant on ne vit plus qu'un pêlemêle de fonds de culottes, de bras et de jambes enchevêtrés.
Puis le tas se désagrégea, et avec quelques pans d'habits de moins, quelques pochons sur l'œil de plus, tous les braillards s'échappèrent, courant d'un pied leste vers la boutique de l'épicier. La noce pénétra dans le jardin, suivit solennellement le bord de la pelouse, monta le petit perron et entra dans le salon tout fleuri de bouquets blancs. Autour de la mariée, cachée sous son long voile, les dames se
pressaient avec une ardeur de félicitations. i\r''= Guichard s'était approchée de la cheminée, et, de Tair d'une reine, elle accueillait les compliments de la partie masculine de l'assistance.
C'était une grande femme sèche, au visage jaune encadré de bandeaux de cheveux d'un noir de jais. Les yeux superbes, surmontés d'épais sourcils, s'enchâssaient dans un front étroit et entêté. La bouche était fme, sinueuse et pensive. Le menton pointu trahissait des tendances autoritaii^es poussées jusqu'à la tyrannie. En ce moment, elle causait avec M°^® Tournemine, femme du maire de la Gelle-Saint- Cloud, tout en observant du coin de l'œil les jeunes mariés, qui peu à peu s'étaient isolés dans une embrasure de fenêtre.
— Chère mademoiselle, voilà pour vous une journée bien pleine d'émotions, disait la mairesse. Certes M. Maurice Aubry est un charmant jeune homme et qui parait animé des meilleures dispositions. Il vous
aimera pour tout le bonheur que va lui donner sa délicieuse femme... Au lieu d'une affection unique, vous allez être entourée d'une double tendresse par cet aimable petit ménage, qui ne vous quittera jamais...
— Jamais ! appuya avec énergie M^^^ Guichard : M. Aubry en a pris l'engagement formel.
— Sans doute, reprit doucereusement jyj^me Tournemine, et il a de trop bons sentiments pour songer jamais, de lui-même, à y manquer... Mais le temps amène souvent bien des modifications dans les plans les mieux tracés... Les caractères se manifestent librement, les sympathies s'affaiblissent, les idées d'indépendance se font jour... Certes vous êtes une personne avisée et résolue... Vous saurez voir clair et imposer vos préférences... Cependant il faut prévoir que le mari pourra être mal conseillé...
Depuis un instant M^^® Guichard s'agitait, piétinant comme si le parquet était devenu
brûlant. A ces derniers mots, elle ne put se contenir, et d'une voix forte :
— Mal conseillé ! s'écria-t-elle ; mal conseillé! Par qui?
— Calmez-vous, chère mademoiselle, dit avec un geste effrayé la mairesse. Ne prenez pas en mauvaise part des paroles dictées par le seul intérêt que nous vous portons, mon mari et moi...
— Votre mari. . . , interrompit la fougueuse vieille fille, qu'a-t-il appris ? Dites-moi la vérité !
— Mais il ne sait rien ; il suppose seulement, comme moi, que M. Maurice, à un moment donné, pourra être poussé par une influence... extérieure...
— Laquelle ! Découvrez toute votre pensée?...
— Mais, chère mademoiselle, ce serait tellement naturel !... M. Roussel de Pontournant...
— Ah ! le voilà donc prononcé ce nom exécrable ! s'écria avec un sourire amer
M^'^Guicliard, oui, M. Roussel, le tuteur de Maurice.
— Et votre cousin germain, insinua ]y|me Tournemine.
— Et mon plus mortel ennemi, oui, madame. Voilà le danger pour moi... Mais j'y ai paré d'avance. M. Maurice Aubry est brouillé avec son tuteur, et l'absence de M. Roussel en un jour pareil doit vous être une preuve suffisante de ce que j'avance. Oui, pour entrer dans ma maison, le mari de ma nièce devait rompre toute attache avec celui qui me hait... Entre lui et nous il fallait choisir. Ce choix a été fait. Et pouvait-il être un instant douteux ?
En parlant ainsi M^^*^ Guichard montrait les nouveaux mariés debout devant la porte-fenêtre qui donnait sur le jardin, l'un près de l'autre, souriants et radieux, formant le plus joli groupe. La jeune femme avait retiré son voile et sa couronne, et , dans sa robe blanche couverte de fleurs d'oranger, blonde et rose, ses yeux bleus
illuminés par la joie,^ elle était l'image vivante du bonheur. Très brun, la barbe en pointe, les cheveux ras couronnant un beau front, le regard vif, Maurice avait pris la main d'Hermine et lui parlait avec animation. Que disait-il ? M^'*^ Guichard ne pouvait l'entendre. Mais la jeune femme hochait la tête avec un air de doute un peu inquiet. Elle fit quelques pas sur le perron, puis lentement, suivie par Maurice, descendit dans le jardin. Là, sûrs d'être à l'abri des indiscrets, ils reprirent la conversation commencée au milieu de leurs invités.
— C'était le seul parti à prendre, dit Maurice.
— Mais qu'il est dangereux ! soupira Hermine.
— Si nous avions découvert nos projets, tout était perdu : alors pouvions-nous agir autrement que nous l'avons fait ?
— C'est vrai. Mais cependant j'ai le cœur serré à la pensée que je trompe celle qui m'a tenu lieu de mère.
— C'est pour sa tranquillité.
— En êtes-vous bien sûr?
— Mon parrain est prêt à se réconcilier avec elle... Il me l'a encore répété hier. Il le fera par affection pour moi. Admettezvous que M"^ Guichard soit plus intransigeante et moins tendre ?... Il faut compter, voyez- vous, sur le premier saisissement que procurera à votre tante la présence de M. Roussel... Il est décidé à lui tendre la main, à lui faire même des excuses. Et Dieu sait qu'il ne lui en doit pas !... Si devant tant de condescendance I\P^ Guichard ne désarmait pas, il faudrait désespérer de tout... Et je suis plein d'espérance, car je vous adore, et sans cette réconciliation il n'est pas de bonheur assuré pour nous.
— Ah ! Maurice, nous avons été bien hardis en cachant la vérité à ma tante... Peut-être eût-il mieux valu tout lui dire !
— Pour qu'un quart d'heure après elle me mît à la porte et m'empêchât de vous
revoir ?
— Je l'aurais mieux fléchie peut-être par mes supplications et mes larmes. Elle m'aime véritablement... Elle eût hésité à me faire tant de peine...
— C'était l'incertain, chère Hermine, tandis que maintenant je suis votre mari, vous m'appartenez, j'ai des droits sur vous. Et si on me les contestait...
— Eh bien ! que feriez- vous ? demanda la jeune femme avec un charmant sourire.
— Je prendrais une résolution violente... Je vous enlèverais, et loin des luttes de famille, à Tabri des vieilles rancunes, je vivrais pour vous seule et tâcherais de vous faire oublier par ma tendresse les affections passagèrement délaissées...
— Ce serait de l'ingratitude.
— Ce serait de la sagesse... Et vous verriez comme l'accord s'établirait promptement. Le vide que nous aurions fait favoriserait la réflexion, et la réflexion amènerait la conciliation... Croyez-moi, chère Hermine, unis nous sommes bien forts...
Et si VOUS me laissez vous conduire, si vous agissez comme je vous le conseillerai, nous sommes sûrs de la victoire.
— J'ai besoin d'y croire...
Ils étaient en ce moment dans une charmante allée couverte, loin de tous les regards. Maurice passa un bras autour de la taille de sa jeune femme et l'attira à lui ; Hermine, rougissante, baissa ses longues paupières et, dans un mouvement de gracieux abandon, appuya sa tête sur l'épaule de Maurice. Il se pencha vers elle, et doucement il caressa d'un baiser le front blanc et les cheveux d'or de celle qu'il aimait. Lentement ils reprirent le chemin de la maison, où, dans le salon grand ouvert, M^^^Guichard continuait à faire les honneurs, ignorante du danger qui la menaçait.
(( Vieille rancune » , avait dit Maurice , en parlant des dissentiments qui divisaient depuis vingt ans M. Roussel et M"^ Guichard. 11 aurait pu ajouter « rancune d'amour >), car si la tante d'Hermine haïs-
sait si ardemment le tutem* de Maurice, c'était pom* Favoir trop aimé. Une passion tournée à l'aigre, et dont le levain fermentait toujours aussi violemment dans le cœur de la vieille fille. Aux environs de 1867, l'oncle Guichard, vieux garçon fort riche, ayant pour héritiers son neveu Fortuné Roussel et sa nièce Clémentine Guichard, avait caressé le rêve de ne pas diviser sa fortune et de marier ensemble ses deux présomptifs. 11 avait fait de cette alliance le sujet d'un des articles de son testament, et, voulant se servir de l'intérêt comme agent de ses volontés, il avait déclaré exhéréder celui des deux habiles à succéder qui se refuserait à épouser son cohéritier. Après avoir convenablement pleuré le défunt, Fortuné et Clémentine eurent avec le notaire une entrevue qui, en les éclairant sur les intentions de leur oncle, leur procura une surprise qui n'était point de même nature. Si Clémentine exulta, ayant toujours eu un penchant très vif pour son
cousin, qu'on se plaisait dans leur entourage à appeler le beau Roussel, Fortuné fit la mine, se sentant médiocrement entraîné par ses idées générales vers le mariage, et point du tout par son goût particulier vers M"^ Guichard. 11 montra môme tellement peu d'enthousiasme que sa cousine en conçut un violent dépit, qui se manifesta non point par de la froideur, mais au contraire par un redoublement d'amabilité.
Le malheur en cela était que la façon d'être aimable de Clémentine avait quelque chose de violent et d'autoritaire qui crispait les nerfs de Fortuné. Elle paraissait dire : « Je suis gracieuse pour vous parce que vous m'appartenez. Mes bontés sont une des conséquences de mon pouvoir sur vous. Je vous ai en gré comme mes chiens, mes perroquets ou mes domestiques, s'ils me caressent, me divertissent ou me servent bien. Mais gare à vous comme à eux si vous ne faisiez pas tout pour me satisfaire ! » Et le diable voulait justement que ce despo-
tisme affectueux fût, de toutes les formes de tendresse, celle qui devait déplaire le plus à Roussel, très vif, très indépendant et point du tout enclin à se laisser régenter, fût-ce par une jolie femme. Car Clémentine, âgée de vingt-trois ans, était agréable, en dépit d'une certaine masculinité qui se trahissait dans l'abondance de ses sourcils, la fermeté de son profil , la rudesse de sa voix et certains mouvements brusques qui eussent plu chez une cantinière. Avec cela elle était de taille élevée et bien prise, avait des yeux superbes , de belles dents , un teint mat et des cheveux noirs admirables. 'Gomment, ainsi tournée, n'avait-elle pas de galants et s'apprêtait-elle à coiffer sainte Catherine? Fortuné en donnait l'explication en quelques mots : a Elle procure de l'inquiétude et du malaise : on a l'air de faire la cour à un homme ! » Cependant, non par ambition d'argent, car il était à la tête d'une affaire très fructueuse, mais pour obéir aux derniers vœux de son oncle,
Roussel n'avait pas rejeté l'idée d'épouser Clémentine. Il avait résolu d'essayer, ce qui était d'un bien brave garçon, car elle ne lui plaisait guère et il tenait à sa liberté. Ils convinrent de se voir pour tâcber de s'accorder, et chaque soir Fortuné alla prendre une tasse de thé chez Clémentine. Elle se faisait chatte pour le recevoir, et régulièrement, quand elle l'avait installé au coin de la cheminée, Roussel se disait, en la regardant aux lumières : Vraiment elle n'est pas mal ! Et il faisait effort de son côté pour tâcher de rompre la glace qui s'amoncelait entre eux en banquises naturelles. Tout allait bien pendant une heure ; puis, la provision de gracieuseté de Clémentine et les réserves de patience de Fortuné s'étant peu à peu épuisées, ils en venaient aux contradictions , aux discussions, aux aigreurs, et le cousin partait de chez sa cousine avec précipitation, en se disant : Mon Dieu ! quelle est désagréable ! Elle le voyait s'enfuir avec chagrin, soupi-
rait, se reprochait son humeur batailleuse, car elle se rendait bien compte de son défaut, et se promettait de faire tout, le lendemain, pour ne pas rompre la bonne harmonie. Elle n'y arrivait pas.
Un sujet de conversation surtout lui tenait au cœur, et elle y revenait sans cesse, quoique ce fût celui sur lequel le désaccord entre Fortuné et elle s'accentuait le plus violemment. Le grand-père de Roussel, général du premier Empire, avait été fait baron par Napoléon après la campagne de 1813, oi^i le brave soldat s'était conduit en héros. Le baron Roussel avait constitué un majorât de dix mille francs de rente et ajouté à son titre le nom de la terre de Pontournant. Son fils, qui sous Louis-Philippe s'était jeté dans l'industrie, avait jugé convenable de s'appeler Roussel tout court, et Fortuné, reprenant les affaires et partageant les scrupules de son père, laissait dans l'oubli et la baronnie et la dénomination nobiliaire. Pas le plus mince
tortil, pas le plus petit de, pas le moindre Pontournant : Roussel tout court ; le beau Roussel ! Pour les intimes, même : Cadet Roussel ! Et il en riait. Horreur !
Clémentine, elle, n'en riait pas. Ce titre de baron, et ce nom à herse, à barbacane, à mâchicoulis : Pontournant, la fascinait. Elle lui trouvait une allure moyen âge. Elle eût voulu le porter. Etre baronne de Pontournant, avec les quatre-vingt mille francs de rente de l'oncle Guichard, plus la fortune de son cousin et la sienne, quel rêve ! Et ce Fortuné peu complaisant justement n'entendait à rien sur ce sujet-là ! 11 plaisantait les velléités aristocratiques de Clémentine, et ne voulait pas du tout se donner le ridicule de devenir baron de Pontournant, à quarante ans, quand il était notable commerçant et décoré sous le simple nom de Roussel.
Plus il avait de répugnance à satisfaire ce désir de sa future, plus elle avait d'ardeur à le lui imposer. De là vint tout le
mal. Déjà ils avaient rompu quelques lances pour ou contre le tortil. Clémentine, repoussée avec ironie, avait battu prudemment en retraite. Mais pour une entêtée de sa sorte, retraite n'était point défaite. Elle guettait une occasion de revenir victorieusement à la charge. Fortuné Roussel venait d'être promu capitaine dans la garde nationale à cheval, corps aristocratique où tous les élégants de Paris tenaient alors à servir. En le félicitant de sa nomination, Clémentine dit à son cousin :
— Vous voilà tout à fait dans les honneurs... Vous serez reçu chez l'Empereur aux Tuileries... Je vous vois entrant en grande tenue, vous serez superbe... Mais quel plus bel effet si, à votre entrée, on annonçait : « M. le capitaine baron de « Pontournant !... »
— Penh ! fit le fiancé. Le capitaine Roussel sonne très bien!...
— Il serait de bon goût de relever le nom d'une illustration du premier Empire...
— Mon grand-père ferait grise mine à un chevau-léger de la bourgeoisie parisienne...
— " Qui pourrait si facilement entrer dans l'aristocratie.
— Bel avantage !
— Joli nom va bien à bel homme...
— Cousine, vous dépassez le but !
— Mais enfin pourquoi tenez-vous tant à ne vous point nommer de votre nom?
— Parce que je suis dans les affaires.
— Quittez-les.
— Mon Dieu, à quoi passerais-je mon temps ?
— A vous occuper de moi î
Il y eut un grand temps plein de silence, comme si Roussel eût mesuré l'ennui d'une pareille proposition et que M^^^ Guichard en eût calculé toute l'invraisemblance.
Enfin Clémentine se remit la première et dit :
— Pour un si faible motif allez-vous donc me causer une sérieuse peine ?
— Mon motif n'est pas plus faible que votre désir n'est futile !
— Etes^YOUs donc si entêté ?
— Et vous si vaniteuse ?
— Serez-vous donc bien malheureux pour m'avoir faite baronne ?
— N'est-ce donc que pour l'être que vous tenez tant à ce que je vous épouse ?
Ils s'arrêtèrent, épouvantés du changement de leurs visages. Fortuné, rouge comme un coq, était à deux doigts de l'apoplexie ; Clémentine, dévorée par la bile, risquait la jaunisse. Ils ne se plurent pas ainsi. Après quelques paroles banales, nécessaires pour atténuer l'aigreur de leurs répliques, ils se séparèrent très mécontents et à mille lieues d'un accord. Roussel s'en allant à pied, pour calmer l'effervescence de son sang, donna au diable l'oncle Guichard et ses fantaisies testamentaires :
— La bonne idée de me faire épouser cette fdle enragée ! Croyait-il que, pour quatre-vingt mihe francs de rente, je ris-
querais le malheur de ma vie ? Je n'ai parbleu pas besoin de son argent... Qu'elle garde tout, puisque le mariage est la condition sine fjuâ non de l'héritage !... Je serai toujours assez riche, étant libre et tranquille... Si j'étais le mari de Clémentine, je mangerais tout l'argent de l'oncle Guichard à me consoler de vivre auprès d'elle ! Mauvaise spéculation î
Rentré chez lui, il dormit mal, eut des cauchemars affreux et se réveilla décidé à rester garçon. Clémentine, elle, après avoir passé une partie de la nuit à rager et à pleurer, avait fini par se calmer et s'était levée avec l'idée bien arrêtée de céder sur tous les points pour ne point éloigner Fortuné, quitte à reconquérir toutes les positions abandonnées après le mariage accompli. Elle se mit donc à son bureau et écrivit le plus aimable billet à son cousin pour l'inviter à venir passer la soirée avec elle. A peine la femme de chambre était-elle partie pour le porter, qu'une lettre de
Roussel arrivait annonçaDt à Clémentine qu'une affaire imprévue l'obligeait à s'absenter pour quelques jours. M"^ Guichard poussa un soupir, se promit de faire payer plus tard à Fortuné les humiliations qu'il lui infligeait, et, ne pouvant rien de mieux qu'attendre, elle attendit.
Au bout de quinze jours, ne recevant point de nouvelles de son fiancé, n'entendant pas parler de lui, à bout de patience, elle se décida à s'informer. La concierge de la maison, interrogée, répondit que M. Roussel était à Paris, qu'il n'en avait pas bougé et qu'il venait même de rentrer. Le sang de Clémentine ne fit qu'un tour : elle se vit bafouée, dédaignée ; la crainte, la colère la bouleversèrent en même temps ; elle poussa une exclamation qui effraya la concierge. Puis, prenant son parti en une seconde, elle s'élança dans l'escalier, gravit les deux étages, sonna avec violence, et, sans rien demander au valet de chambre, qui, la reconnaissant, restait stupéfait, elle
entra comme une bombe dans le cabinet de son cousin.
Fortuné, assis dans un vaste fauteuil, une excellente pipe à la boucbe, lisait tranquillement son courrier du soir, lorsque la porte en s'ouvrant brusquement lui fit lever les yeux. Il se dressa d'un bond en reconnaissant Clémentine, posa sa pipe sur la cheminée, mit ses lettres dans sa poche, et, la voix un peu tremblante, car il avait le sentiment de s'être conduit sans galanterie, il dit :
— Eh quoi 1 ma chère cousine... c'est vous ?
Sur cette banalité il resta court, regardant avec émoi Clémentine, qui palissait, verdissait, suffoquait, les yeux dorés par le fiel. Enfin elle put reprendre sa respiration, et, frémissante d'indignation :
— Vous m'avez donc trompée, monsieur, en me disant que vous vous absentiez ? ditelle. Je vous crois en voyage et vous êtes à Paris ?...
LES VIEILLES UANCUNES 23
— Je suis revenu plus tôt que je ne pensais, balbutia Fortuné.
— Ne mentez pas : vous n'êtes jamais parti !
— Mais!..,
— Oh î je comprends maintenant pourquoi vous ne voulez pas porter votre titre... Il ne cadrerait pas avec votre caractère...
— Ma cousine ! . . .
— Vous vous êtes conduit avec moi comme un manant I
— Ah!
— Oui, ce que vous avez fait là est une lâcheté !
S'excitant au bruit de ses paroles, s'animant à ses propres violences, voyant Roussel consterné, Clémentine était arrivée au paroxysme de la fureur. Passant toutes les bornes, elle ne se connaissait plus, et si son cousin eût répondu sur le même ton, elle eût été capable de le battre. Mais il était aussi calme qu'elle était exaspérée. Au lieu de répliquer, de se défendre, il
2i LES VIEILLES RA.NCUNES
observait son adversaire, et se fortifiait dans la résolulion de ne point se lier à une semblable furie. Et, cependant, si, à cette minute. Fortuné avait eu un mot affectueux, s'il avait fait vibrer le cœur trop passionné de J\r*^ Guichard, il l'eût fait éclater en sanglots, amenée à demander grâce, et il lui eût permis de montrer la réelle tendresse qu'elle avait pour lui. Et peut-être l'un et l'autre, tant l'amour arrange les choses, eussent-ils été heureux. Mais Roussel ne prononça pas le mot affectueux, et M""" Guichard, étouffée par la rage, ne trouvant plus d'injure à lancer au visage de son cousin, poussa une clameur déchirante, et, tombant sur le canapé, s'y roula en proie à une crise de nerfs.
Fortuné, qui était la bonté même, se précipita à son secours, reçut quelques coups de pieds, quelques bourrades, mais ne se rebuta pas et commença à dégrafer Clémentine. Elle ne poussait plus que de faibles vagissements. 11 lui arrosa conscien-
cieusement les tempes avec de Teau de Cologne, et lui fit respirer un flacon. Gomme il était penché vers sa cousine, elle ouvrit les yeux, le reconnut, se releva d'un bond, lui lança un regard d'indignation, se rajusta, et, debout sur le seuil de la porte :
— Je vous prie de constater que c'est moi qui ai fait vis-à-vis de vous une démarche concihante. A votre tour, je vous attendrai ce soir. Réfléchissez aux intentions de l'oncle Guichard, et voyez si vous voulez courir la chance de lui désobéir.
Elle était redevenue dure et hargneuse.
Elle lui déplut définitivement. Il jugea nécessaire de brûler ses vaisseaux pour se couper toute retraite, et, d'un ton très doux :
— La chance que je cours, chère cousine, dit-il, c'est de vous voir prendre ma part d'héritage, prenez-la donc. J'estime que la liberté ne sera pas trop chère à ce prix.
2«J Li:S VIEILLES HANCUNES
Il venait de lui faire entendre les paroles les plus cruelles qu'elle pût attendre de lui. La figure de Clémentine se décomposa, et, levant une main tremblante à la hauteur du visage de Fortuné :
— C'est bien ! Vous vous repentirez toute votre vie de ce que vous venez de me répondre. A compter d'aujourd'hui, je vous considère comme mon mortel ennemi.
Elle espérait peut-être un retour causé par l'inquiétude. Mais elle avait pris de tous les moyens le plus mauvais pour ramener Roussel. 11 ne répliqua même pas. Il s'inclina, ouvrit les portes devant sa cousine, et, quand elle fut sur l'escalier, il rentra chez lui, se remit dans son fauteuil, ralluma sa bonne pipe et continua la lecture de son courrier du soir.
Cependant il ne devait pas en être quitte pour une sortie menaçante, et il put très promptement se rendre compte que Clémentine hors de chez lui était encore très redoutable. Une guerre sourde fut com-
mencée par elle contre celui qu'elle haïssait de toutes les forces de son amour trompé. D'abord, comme il fallait que leur rupture fût expliquée aux personnes de leur entourage, et que cette explication, favorable à M''*" Guichard, étant fournie par elle, devait être nuisible à Roussel, la douce Clémentine laissa entendre qu'elle avait découvert, chez son futur, certain vice qui lui avait donné à craindre pour sa tranquillité à venir. Et comme on s'était récrié, non sans cilriosité, elle avait déclaré que Fortuné n'était pas d'une tempérance parfaite. Il n'en fallait pas davantage pour que le bruit s'accréditât que ce galant homme, qui paraissait si sobre et si rangé, buvait et rentrait chez lui dans de tels états qu'ils nécessitaient, pour monter l'escalier, l'intervention de son domestique et du portier. Ces rumeurs vinrent aux oreilles de Roussel : il commença par se mettre en colère, puis il prit le parti d'en rire, comptant que les gens qui le connaissaient
n'ajouteraient pas foi à un si ridicule cancan. Mais si la crédulité publique repousse avec ennui ce qui est à l'avantage d'autrui, elle accepte avec empressement ce qui est à son préjudice. Dites à quelqu'un : « Il parait qu'un tel a fait un bel ouvrage ou une belle action, » ce quelqu'un répondra d'un air contraint : « Heu ! heu î » Diteslui : a On assure qu'un tel a volé au jeu, ou fait des faux, » il s'écriera d'un ton ravi : « Ah I ah ! »
En six semaines, Roussel passa pour un ivrogne. Il avait depuis dix ans une cuisinière qui le faisait manger à son gré, et dont le caractère lui plaisait. A prix d'argent, J\P^ Guichard la lui enleva, et, à tous ses amis, en triomphant de la délicate cuisine que cette fille faisait chez elle, elle dit : (( Que voulez-vous ? Elle n'a pas pu rester chez Roussel ; il ne réglait jamais le livre de dépenses. Elle était en avance quelquefois de quatre ou cinq mille francs. Et quand il fallait absolument donner de
l'argent, c'étaient des cris à aller chez le juge de paix. Entre nous je crois Fortuné assez mal dans ses affaires. )>
Le cousin de W^^ Guichard perdit des clients qui avaient entendu raconter que Roussel pourrait bien « manquer » un de ces matins. Pour démentir ces mauvais bruits, il ne fit, pendant deux ans, que des négociations au comptant.
Il avait à Montretout, en face du bois de Boulogne, une maison de campagne ravissante oii il entretenait un luxe de fleurs merveilleux. Ses serres à fruits étaient exposées dans des conditions rares, recevant le soleil et la lumière dès le matin, grâce à un vaste terrain non construit qui les séparait des propriétés voisines. Déjà Roussel avait voulu acheter ce terrain pour y établir des potagers : jamais le propriétaire n'avait voulu le lui vendre. Grâce à quelles manœuvres M^^^ Guichard réussitelle là où son cousin avait échoué, nul ne le sut. Mais un matin Roussel vit des ter-
rassiers, puis des maçons s'installer dans l'enclos et un mur s'élever qui lui bouchait le jour. 11 fallut changer les serres de place, et jamais elles ne produisirent de fruits aussi bons que par le passé. Enfin, en tout et pour tout, Clémentine s'ingénia à tourmenter, à molester, à vexer celui qui s'était entêté à demeurer célibataire.
Gomme pour se consacrer plus complètement à la guerre continuelle qu'elle faisait à Fortuné, M"® Guichard resta fille. Peutêtre conservait-elle, au fond de son cœur, un sentiment pour ce monstre, comme elle l'appelait. Elle eût pu se marier facilement : elle était très riche, point trop mûre, et très agréable pour ceux qui ne craignent pas les femmes genre grenadier. Aucune proposition ne la trouva bien disposée. Qui sait si elle ne croyait pas qu'à force de mauvais procédés elle amènerait Roussel à composition et aurait la joie triomphale de le tenir à ses genoux, humilié, repentant et baron ?
Cependant, au bout de quelques années, elle dut renoncer à toute espérance, car sa haine se fit plus concentrée et plus acre. Les calomnies répandues par elle sur le compte de son cousin avaient fini par se dissiper. La bonne vie et les actions nettes sont les meilleures preuves que puisse fournir un brave homme : Roussel remonta le dur courant de mésestime déchaîné contre lui. Il fallut bien, d'abord, convenir qu'il y avait quelque exagération dans les bruits répandus sur son compte; il devint, par la suite, évident qu'ils étaient faux. On voulut s'enquérir, chercher la source de cet empoisonnement social. Mais la victime elle-même s'interposa entre les curieux et son bourreau. D'ailleurs, un fait considérable venait de se produire qui apportait dans son existence un élément d'intérêt qu'il n'avait jamais soupçonné.
Sans avoir été marié, il était devenu père. Un de ses amis les plus chers venait de mourir, laissant seul au monde un petit
garçon Agé de huit ans. Appelé au chevet du mourant et sollicité par lui, avec l'ardeur d'une profonde angoisse paternelle, de ne pas abandonner son fils, Roussel avait pris, sans grandes phrases et sans gestes dramatiques, l'engagement de veiller sur l'orphelin. Il le connaissait à peine, ce pauvre enfant. Pour lui apprendre la triste nouvelle, il alla le voir à sa pension et resta bouleversé devant ce blondin qui pleurait à sanglots, seul, tout seul désormais, sans autre appui qu'un étranger.
Les paroles affectueuses, qu'il n'avait pas trouvées pour Clémentine, il les trouva pour Maurice. Au bout de cinq minutes d'entrevue, l'enfant était sur ses genoux, la tête appuyée sur son épaule, et Roussel sentait que ces petits bras tremblants qui le serraient, attachés à lui comme à une dernière espérance, étaient la plus solide des chaînes. Et comme Maurice ne se calmait pas, le brave homme l'emmena chez lui, l'installa dans une chambre voisine de la
sienne, et la nuit l'entendant soupirer, se leva pour voir s'il n'était pas malade.
Dans son lit, l'enfant endormi pleurait, sans doute en rêvant de son père.
De grosses larmes coulaient sur ses joues et mouillaient l'oreiller. Roussel, en chemise, son bougeoir à la main, fut pris d'attendrissement, et au risque d'attraper un rhume il resta à regarder l'orphelin.
Mais la lumière frappant les yeux de Maurice le réveilla. Il ouvrit un instant ses paupières alourdies par le chagrin, et voyant penché sur lui une bonne et tendre figure, il murmura du fond de son sommeil : « Tu es là, papa ?... » A ces mots, Roussel se sentit remué jusqu'aux plus intimes repHs de son cœur. Il posa sur le front moite de l'enfant un baiser attendri, et à haute voix, comme pour prendre à témoin le mort :
— Oui, dors, mon enfant : ton père est là.
Maurice ne retourna pas à la pension.
Le célibataire était arrivé à l'âge où
l'homme éprouve du plaisir à vivre dans son intérieur à la condition de n'y être point seul. Grâce à son fils adoptif, Roussel trouva chez lui l'attrait vivant qui pouvait l'y ramener et l'y maintenir. Il dut à cet enfant la rectitude de sa vie, la sagesse de ses pensées, la dignité souriante de sa maturité. Il était trop intelligent pour ne pas se rendre compte de tout ce qu'il y gagnait. Il sut gré à son pupille de lui fournir l'occasion de se ranger. Et cette tranquillité, dont il allait jouir à cause de lui, il se promit de la lui payer en bonheur.
Il prit son rôle de père au sérieux. iVprès ses affaires finies, il s'inquiétait de Maurice. Comment avait-il travaillé ? Était-on content de lui au lycée ? Ses devoirs étaient-ils terminés ? A quoi avait-on joué en récréation? Il dînait en tête à tête avec l'enfant, qui lui faisait la conversation. Il assistait à son coucher, et, le laissant sous la garde de sa vieille femme de charge, il sortait, l'esprit libre, allait au théâtre ou dans le
monde, mais ne rentrait jamais tard, toujours ramené par le souvenir de ce petit bonhomme si frêle, et qui tenait déjà une si grande place dans la vie de son tuteur.