CHAPITRE II D'un hasard qui rallume la guerre
Lorsque M^^*^ Guichard apprit que Fortuné avait un enfant chez lui, son premier mouvement fut de répandre partout le bruit que c'était quelque vaurien échappé de Mettray ou des Jeunes Détenus, qu'il avait ramassé sur le pavé, pour lui faire pièce. Mais, contrairement à son attente, l'histoire ne fit pas fortune. On avait connu M. Aubry, le père de l'orphelin, et la généreuse intervention de Roussel était bien jugée. Le cousin Robart, avoué très retors, insinua même que l'acte n'était point malhabile, que, décidé à rester garçon, Roussel se donnait un héritier, ce qui serait un moyen sûr d'exhéréder
IP> ^ :• .. LES Hà^d'l^ES
Al^ i%uicl;uird, s îî Tendît à déeéder avaiit elle.
CfiemeEttBe ii*(ft\'^t jjunab amMte son e^pnt s^uir cette dle«*^nPeaMe penisee que. si t^îte étùtit rEieritièire de sctn eoasin Fortmié^ v\\.:i-^î était e^aBeBuent son lièritiier. En nu m:>twmi cette peir^pectiTe^ onveHe par Bv>bart. kn Wialevejr^ii. Qnoii 5 qnelqne chose d\4lle po^umnit allier à so© ennemii ? H poinrmit tinmiupliiier d^^^-tre à In lob; déburrassé de $;t Iwùne et powrTm de son hérita^? Il «unit k J€iEe s^nTnf^ de In tout descendis dnns le petit c;&Te«ui de &miie^ et de jjonilr npès die non seaknieiit de k foitoone de Tondle Guîclhiaird. inaùs de In sienne pnqpre ? Inifiunie !! Ses dttevenx s^en dretssèv^^nt d'iioirirenr !! Elle s'ecm:
— Ali !! il n nn cnfiont ^id^ptilT!! Eh bien !! nuicKi aiai:<$î J'en nnini non ^
BoviKirt. «ini nTnil nn âk «ai «oUè^^ insinna aussitôt à Oeonentine qn'eile nninil en ce fii^toin nnn ils solide^ deToné et i^spectnenx. Mais nn mile ne foisnit pnKDnl
M;s VIKII.l KS UANCllNKS :i'.»
l'alVaii'c i\r M'"'" (liiichard. l/iiislincl «Ir son S(»xt' la purlail A vouloir imc lillr. Mlle s'oii vril (Ir son drsii" à un nnulccin, ('I li'«»s iicl- («Murnl iiuli«iua les coinlilions (\uc dcvail remplir la ramlidalc : èln» A^'u» i\r «I(Mi\ ans an moins v[ de Irois ans an plus, iTaNoir pins ni pèi'(> ni mèiM», alin «pie la Inlric»» fnl ï\ Tahii Av Innie rev(Midicalion ; èlrc ,i;(Mi lille, hlonde, avec des yvxi\ hions. (JuJ^id au oaraelère, on s(» chari^'erail de \c lui rair(\ t*l il s(M"ail hon.
Unit jours plus lard, iM"'' (Inieliard était avertie cpruiu» iu)urri(M» d(» (unirhesoii* possédait une petite tille r«'sdisant ahsoluiniMil It* proi^Tvininn* lorniulé. L(» père et la niert» étaictit niorls et, depuis un an, les nuns «Ins n'étant plus payés, ci»tteli»ninii% très pauvro, allait èlrt» ohlii^ée, à son i;rand chagrin r\ après avoir lardé tant cpi'rllo avait pu, de porter son nourrisson aux Kuranls-Trouvés. M"^' (aiirhai'd monta sur l'heure en voilure, S(» lit conduire à Clourhevoie, vil la pelile tille, <|ui se nommait Hermine, la trouva (i
iO LES VIEILLES RANCUNES
son gré, donna cinq cents francs à la nourrice, et partit chargée de bénédictions, emportant triomphalement son héritière.
En sa quaHté de demoiselle, a maman »
lui parut choquant, elle apprit donc à Hermine à l'appeler <( ma tante ». Elle put dès lors braver Roussel, non seulement dans le présent, mais encore dans l'avenir. Ils étaient à deux de jeu. Et la fille de l'une valait le fds de l'autre. Chose singulière, le cœur de Clémentine ne se fondit pas, comme celui de Fortuné, à la chaleur de cette nouvelle tendresse. Elle aima Hermine, non pour le bonheur d'aimer, mais parce qu'elle lui servait d'alliée contre son ennemi. Le charme, la grâce, la naïveté de la petite fille n'attachèrent pas invinciblement M'^^ Guichard ; elle ne fut vraiment sensible qu'à l'utile appoint qu'apportait l'enfant dans sa lutte contre Fortuné.
Sans doute elle ne méconnut pas le bonheur qui entrait chez elle. Sa maison était, avant l'adoption d'Hermine, comme une
cage sans oiseau : la petite fille l'emplit de chants, de rires, de gaîté. Mais Clémentine était moins accessible à ces jouissances délicieuses qu'à l'âpre satisfaction de se dire vingt fois par jour : a Roussel est
vexé ! »
Elle éleva Hermine parfaitement, mais sévèrement. Elle la soigna avec un zèle d'artilleur pour sa pièce de canon. Lorsque la petite fille fut malade, M"^ Guichard éprouva de vives inquiétudes, elle appela le meilleur médecin, elle passa même des nuits, mais elle n'eut jamais de ces chaleurs d'âme qui attiédissent l'atmosphère autour d'un enfant et le font vivre dans la sécurité, l'insouciance, l'épanouissement. Jamais ce cœur de femme n'eut les petits raffinements d'affection, les attentions délicates que Roussel prodiguait à Maurice.
Elle se fit aimer de sa fille adoptive', mais surtout respecter. L'appellation a ma tante » convenait dans sa froideur aux rapports affectueux qu'Hermine avait avec
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M''^ Guichard. Maman eût été impossible : elle était traitée comme une nièce.
Pendant quinze ans, la vie continua sans graves incidents. La rancune n'était pas éteinte ; elle couvait, semblable à ces volcans qui ne trahissent leur activité intérieure que par lesffiiinces fdets de fumée qui s'échappent de leurs flancs. Ni Roussel ni M"^ Guichard n'avaient parlé de leurs dissensions à Maurice et à Hermine ; ils avaient eu cette pudeur de ne pas dresser à la haine ces naïfs esprits.
L'un et l'autre des enfants avaient grandi et étaient entrés dans la jeunesse. Maurice, ses études terminées, avait manifesté un goût très vif pour la peinture. Comme il devait être riche, l'avoir de son père soigneusement administré par Roussel produisant trente mille francs de rente, et son Btuteur lui ayant assuré, par une donation entre vifs, toute sa fortune, qui était devenue considérable, il avait les moyems de faire de l'art. Mais Roussel, toujours pra-
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tique, n'admit pas que Maurice se contentât d'être un amateur.
— Tout ce qu'on fait, lui dit-il, il faut le faire avec supériorité. Tu désires peindre, je n'y mets pas d'obstacles, mais j'exige que tu travailles comme si tu avais besoin de ta palette pour vivre. Tu vas entrer 'à l'Ecole des Beaux-Arts : je te recommanderai àBaudry, qui est un de mes amis, et à Meissonier, que je connais de la garde nationale. Si tu veux faire de vastes tableaux, à la façon des grands Italiens de la Renaissance, le premier te sera utile ; si tu préfères t'adonner à l'art minutieux des Flamands, le second te donnera des conseils. Mais, quoi que tu choisisses, il convient de t'y appliquer de toutes tes forces.
L'engagement fut pris par Maurice et tenu. A vingt-trois ans il eut le second grand prix, et, par une rare délicatesse, il ne voulut pas concourir Tannée suivante, quoiqu'il Hft à peu près sûr de réussir. Il en
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donna à son tuteur des raisons qui le touchèrent vivement.
— J'ai trois concurrents qui sont sans le sou et peuvent être désespérés par un échec. Celui d'entre eux qui réussira a sa carrière assurée. Vais-je donc, moi qui suis riche grâce à mon père et à vous, me jeter à la traverse de. cet avenir qui peut être si fécond et si heureux? Je le puis matériellement ; mais moralement il me semble que je n'en ai pas le droit. Mon second grand prix me tire hors de pair. On me connaît : j'ai fait mes classes et je suis lauréat. Le but que vous m'aviez commandé d'atteindre est franchi? Exigez-vous que je fasse plus?
— Non, dit Roussel en embrassant son fils, et tu es un bon garçon.
L'année suivante, Maurice exposa son grand tableau de VOi^gie à Caprée^ qui fit une si profonde sensation, et le portrait de son tuteur. Il eut d'emblée une troisième médaille. W^ Guichard, avertie par les journaux du succès du pupille de Fortuné,
voulut aller au Salon. Elle s'y rendit seule, craignant de trahir sa rage devant Hermine. Elle chercha la salle A et, du milieu des cent toiles pendues au mur, une figure jaillit, telle qu'une apparition fantastique, s'emparant de son regard, l'attirant comme hypnotisée : Roussel, d'une ressemblance inouïe, frais, rose sous ses cheveux blancs, épanoui, l'air paisible. Il sortait littéralement du cadre et elle crut qu'il s'avançait vers elle, la bravant du regard heureux, de la bouche souriante, la narguant de son insolente joie. Elle marcha à lui, hardie, menaçante, et, arrivée devant la toile, le cerveau bouleversé par la colère, les lèvres pincées pour ne pas éclater en injures, elle leva son en-tout-cas et d'un geste furieux elle allait frapper son ennemi, lorsqu'une main l'arrêta. En même temps une voix disait :
— Eh bien î madame, qu'est-ce que vous faites donc?
Elle revint à elle et se vit auprès d'un
gardien du Salon, qui, sévère, la regardait en grommelant. Elle balbutia :
— 11 fait bien chaud ici... J'ai eu un instant de trouble...
Et, hors d'elle, ne pouvant rester devantce portrait sans céder à l'envie de crever la toile, elle s'enfuit, pendant que le fonctionnaire disait sévèrement :
— On ne devrait pas laisser venir les folles ici !
]\r^^ Guichard rentra chez elle, en s'avouant que Roussel possédait sur elle un avantage marqué, que jamais Hermine n'aurait ni un grand talent de peintre, ni une voix de chanteuse à sensation, ni une virtuosité de pianiste à rivaliser avec les Polonais. Elle dit des choses désagréables à sa nièce, qui n'y comprenait rien, et se coucha en se demandant quel tour effroyable elle pourrait bien jouer à Fortuné.
Le hasard, ce comphce des impuissants, se chargea de lui fournir l'occasion d'une terrible revanche. Elle s'était installée à La
Gelle-Saint-Cloud, comme tous les ans, pour passer l'été, et, par une échappée à travers les bois de Saint-Gucufa, elle pouvait voir sur la côte de Montretout la maison de son ennemi. Bien souvent elle s'était dit : « Si j'avais un des gros canons du Mont-Valérien à ma disposition pendant une journée, comme j'anéantirais la bicoque de ce misérable ! Ce serait l'affaire de quelques coups bien visés. »
Mais l'Etat français ne prête pas ses canons aux particuliers, même pour se bombarder en famille. Et Clémentine devait se résigner à voir la maison maudite se dresser au loin, point blanc sur l'horizon verdoyant des bois. A cela près, elle vivait tranquille dans ce charmant pays et jouissait de son joli jardin, de ses belles fleurs. Hermine surtout était heureuse à La Gelle- Saint-Cloud. Elle aimait la calme liberté de la campagne, passait ses journées sous une tonnelle enguirlandée de chèvrefeuilles, faisant amitié avec les pinsons et les rouges-
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gorges, qui venaient chanter pour elle, voletant à portée de sa main et mangeant les miettes de son goûter. De temps en temps une voix forte retentissait disant : Hermine ! Les oiseaux s'envolaient épouvantés dans le feuillage épais, le sable grinçait sous un pied viril, et M'^^ Guichard apparaissait munie de son ouvrage. Elle s'asseyait auprès de sa nièce, sous l'ombrage embaumé, et se mettait à travailler, maniant les aiguilles de son tricot comme des épées, et perçant la laine à grands coups comme si c'eût été la poitrine du détesté Roussel. La jeune fille alors s'ingéniait à plaire à la terrible vieille fille, elle lui parlait gentiment l'entourait de grâces câlines, triomphant d'arracher un sourire à ses lèvres sévères et une caresse à sa main nerveuse.
Un après-midi de juillet qu'elles étaient là ensemble, des rires bruyants retentirent sur la place, accompagnant un piaffement de chevaux. C'étaient des commis de magasins et quelques demoiselles, qui montés
sur des locatis, après un copieux déjeuner, s'apprêtaient à gagner Yille-d'Avray et, de là, Paris. Le jardinier de M^^^ Guichard, occupé à ratisser la terrasse qui longeait une petite rue donnant sur le bois, regardait, par-dessus le mur, le départ de la troupe bruyante embarquée au galop et incapable de retenir les chevaux, émoustillés par un picotin inaccoutumé. Tout à coup le brave homme poussa un cri, leva les bras en l'air, lâchant du coup son râteau, et dit d'une voix étranglée :
— Ah ! mon Dieu ! ils viennent d'écraser quelqu'un !...
En même temps que son jardinier, iVr^® Guichard fut à la petite porte du jardin. La cavalcade s'éloignait plus vite qu'elle n'aurait voulu, dans un nuage de poussière, et, sur les cailloux du chemin un jeune homme restait étendu sans connaissance, le front ensanglanté, sa canne brisée en deux morceaux près de lui. Clémentine était un esprit décidé, elle l'avait prouvé en
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maintes circonstances. D'une voix retentissante elle appela son cocher, qui se montrait à la perspective, et s'adressant au jardinier :
— 11 faut transporter ce malheureux dans les communs...
— Oh ! ma tante ! s'écria avec angoisse Hermine, est-ce qu'il est mort?
— Mort? Allons donc ! Est-ce qu'on meurt comme ça ! Il a été étourdi... Un peu d'eau au visage... du vinaigre sous le nez, il n'y paraîtra plus...
Le jardinier et le cocher avaient saisi le jeune homme l'un par les pieds, l'autre par-dessous les épaules et l'emportaient. Les deux femmes suivirent. Etendu sur des coussins dans la sellerie, le hlessé ne reprit pas connaissance. Le cocher lui avait lavé le visage pour enlever le sang qui le défigurait, il lui avait mis sous le nez le vinaigre qui lui servait pour ses chevaux : rien n'avait fait. Et tout pâle, les lèvres pincées, les yeux clos, l'étranger demeurait inerte. M^^*" Guichard prit peur.
— Oh ! oh I est-ce que ce serait plus sérieux que je ne pensais?... Il faudrait peut-être porter ce malheureux à la mairie. . .
— Oh ! ma tante ! suppHa Hermine. Où peut-il être mieux soigné que chez vous ?
— C'est vrai I déclara avec conviction M'^® Guichard. En tout cas il faudrait appeler un médecin...
— Mademoiselle, le docteur Fortier vient de rentrer il n'y a pas une demi-heure, dit le jardinier. Je l'ai vu passer dans son tilbury sur la route . . .
— Allez le chercher.
Quelques minutes plus tard, le médecin de La Gelle-Saint-Gloud, l'excellent docteur Fortier, arrivait en hâte.
— Eh bien I mesdames, qu'est-ce donc?
demanda-t-il. On tue les gens à votre porte I Oh! ohl... Voyons quelle raison ce gaillardlà peut avoir pour ne point répondre à de si excellents soins... Hé! diable! il a reçu un fameux renfoncement... Il a... oui, il a l'épaule gauche déboîtée...
— Déboîtée! cria M"*^ Guichard. Mais c'est affreux! C'est...
— Presque rien, une vétille, interrompit le docteur... Nous allons lui remettre ça en place, tout à Theure... Il a une contusion à la tête... Des chevaux l'ont renversé, m'a dit votre jardinier... Sans doute la peau du front a été coupée par un fer... Le pouls est bon... la respiration régulière... Si vous vouliez me faire donner une demi-douzaine de serviettes, je lui remettrais son épaule avec l'aide de ces deux braves garçons...
— Hermine, cours à la lingerie...
Hermine, comme un sylphe, était déjà au
perron.
— C'est un homme comme il faut, dit le docteur. Sa mise est soignée... Il a une charmante figure... Quelque promeneur que ces fous ont renversé... Le loueur de Villed'Avray me vaut certes, bon an mal an, une dizaine de bras cassés ou de côtes enfoncées. . . Ah ! voici les serviettes... Mesdames, l'opération que nous allons pratiquer n'est aucu-
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nement dangereuse, mais elle est on ne peut plus pénible à voir... Je vous serais reconnaissant de me laisser pendant quelques minutes seul avec mon patient et mes aides.
— Mais qu'allez- vous donc faire?
— Attacher le blessé à la muraille, nous atteler à son bras, et tirer jusqu'à ce que l'épaule se soit replacée... C'est affreux, et pourtant très simple...
Il les poussait dans la cour. Elles se trouvèrent seules, et, derrière la porte de la sellerie, un piétinement commença, puis des ordres furent donnés d'une voix brève, et -enfin des ahan! se firent entendre, comme lorsque les marins virent au cabestan. Soudain s'éleva une plainte déchirante, une clameur de torture qui terrifia les deux femmes, et presque aussitôt, la porte se rouvrit et le docteur, en s'épongeant le front, reparut, disant :
— C'est terminé!
Sur les coussins le blessé gisait plus pâle et toujours inanimé.
— C'est lui quia crié ? demanda M"*^ Guichard.
— Oui, la douleur Ta réveillé, mais il s'est évanoui de nouveau...
— Qu'allons-nous en faire?
— Mais je ne le crois pas transportable, pour le moment. Ne pouvez-vous lui donner l'hospitalité pour vingt-quatre heures ?
— Dans ma maison?... Chez des femmes seules?
— Eh bien ! dans les communs? Il y a des chambres fort logeables...
— Le cousin Bobart y habite quand il vient.
— Eh bien ! va pour la chambre du cousin Bobart... Ainsi l'humanité sera satisfaite et les convenances sauvegardées.
— Hermine, des draps...
La jeune fille repartit comme si elle avait des ailes. M'^^ Guichard, un peu inquiète, disait au médecin :
— Ah çà ! il ne va pas me faire ici une maladie de trois mois, ce gaillard-là?
LES VIEILLES RA>'CUNES 5i»
— Demain il sera sur pied... ou, en mettant les choses au pire, en état d'être conduit chez lui...
— Alors c'est bien...
On avait monté le blessé, pendant ce temps-là, et la jeune fille revint chargée de taies d'oreiller, de draps, de couvertures.
— 11 faudrait bien tâcher de savoir à qui on a affaire, cependant, dit W^^ Guichard, avec un dernier reste de défiance. . . Car enfin on l'a ramassé sur la route, c'est peut-être un chenapan...
— Il n'en a pas l'air du tout, dit Hermine.
— Voyez-vous çà î fit W^^ Guichard en riant. Tu te piques d'avoir du coup d'œil, toi, il parait. Le voilà cautionné par Hermine, il n'y a plus rien à ajouter!
— Oh ! ma tante ! vous vous moquez I murmura la jeune fille rouge jusqu'à la racine des cheveux. Ce n'est pas charitable.
— Bon ! je ne lui veux pas de mal à ton protégé ! Allons le soigner !
Elles montèrent, précédant le docteur, un
petit escalier, et, dans une jolie chambre tendue de perse, trouvèrent le blessé confortablement étendu au fond d'une alcôve, dans un lit moelleux. Le docteur l'examina de nouveau , rédigea une ordonnance et annonça qu'il reviendrait dans la soirée. Les deux femmes restèrent seules auprès de leur hôte, un peu inquiètes, malgré l'optimisme du médecin, de cette immobilité prolongée. Elles le regardaient en silence, et l'intérêt que son état leur inspirait se doublait d'une sympathie singulière causée par la douceur de son visage. Il avait vraiment une figure charmante, et, même pâle, même les yeux fermés, même le front couvert d'une compresse, il était agréable à voir. Hermine, cependant, en tournant dans la chambre, avait trouvé sur une chaise, et jetés en désordre, les habits de l'inconnu. Elle s'était mise en devoir de les ranger, lorsque de la poche de la jaquette une lettre était tombée.
— Donne -moi donc ce papier, dit
iVr'*^ Guichard : nous y trouverons peut-«Hre une indication sur le nom et la condition sociale de ce garçon...
Hermine docilement donna la lettre. Mais à peine M"® Guichard eut-elle jeté un regard sur la première page, qu'elle pâlit, se dressa, et, avec une émotion inexprimable, s'écria :
— Son écriture !
Elle courut à la signature, et, plein d'horreur, découvrit ces deux noms exécrés :
Fortuné Roussel...
Hermine, stupéfaite, restait debout devant sa tante, ne comprenant ni l'acte ni les paroles qui l'avaient accompagné. Elle s'enhardit à demander :
— Ma tante, vous savez donc qui est ce jeune homme?
— Il s'agit bien de lui ! s'écria Clémentine avec impétuosité.
Puis, regardant sa nièce et la voyant pleine de curiosité :
— De quoi te mèles-tu, petite ? dit-elle
S-i LES VIEILLES RANCUNES
sévèrement. Retourne à la maison. Ta place n'est pas ici.
Hermine, étonnée de ce revirement subit, jeta un dernier regard sur l'intéressant malade, et, ouvrant la porte, elle sortit. Aussitôt seule, M"^ Guichard fondit sur la jaquette de son hôte, la fouilla d'une main fébrile, découvrit un portefeuille, l'ouvrit, y prit une carte et lut : Maurice Albry. Elle posa le portefeuille sur la cheminée, et sombre, la lettre entre les doigts, elle s'assit réfléchissant profondément au concours singulier de circonstances qui amenait sous son toit le fils de celui qu'elle haïssait implacablement. Peu à peu ses yeux tombèrent sur la feuille de papier couverte de l'écriture abhorrée et machinalement elle lut :
a Mon cher petit, mon voyage commence bien. Les créances que j'avais à recouvrer... » Elle passa. Les affaires d'intérêt de Roussel lui parurent insignifiantes... « Je ne serai pas de retour avant trois semaines. Et Dieu sait si tu vas me man-
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quer, pendant ce temps-là, ingrat, qui n'as pas voulu m'accompagner !... Tu prétends que l'Angleterre n'est pas un pays artistique... Si tu savais comme ces centres manufacturiers de Manchester et Birmingham sont intéressants : on y sent battre le potils d'un pays... » Esprit prosaïque et mercantile! grogna Clémentine... « Quant à l'Ecosse, c'est une merveille... Je t'y entraînerai, et alors tu verras combien tes idées étaient fausses... Soigne-toi bien, car tu sais que je n'ai que toi au monde et que si tu venais à me manquer, tout serait fini pour ton vieil ami... »
La lettre ghssa des doigts de W^^ Guichard et tomba sur le tapis. Elle songeait. Les vingt années qui venaient de s'écouler s'évoquaient à son souvenir toutes pleines des mauvais procédés, des tours pendables qu'elle avait imaginés pour tourmenter Roussel, et, devant l'affection si simplement traduite qu'il éprouvait pour ce jeune homme, la vieille fille comprenait que ce
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par quoi elle avait cru se venger était resté vain, qu'aucune de ses roueries n'avait eu d'eiïet, que le cœur de son ennemi n'offrait qu'un point vulnérable, et que, puisqu'elle ne l'avait point frappé dans sa tendresse pour Maurice, elle ne l'avait jamais atteint sérieusement.
Et cet enfant, qui était tout pour son ennemi , il l'avouait, elle le tenait là à sa merci. Elle fit un geste terrible vers le lit, comme pour anéantir l'otage que le hasard lui avait livré. Mais elle se contint : Maurice venait de pousser un profond soupir et ses yeux s'étaient ouverts. Il promena autour de lui un regard trouble, se souleva sur son coude droit, et d'une voix un peu étouffée :
— Ah ! c'est vous, madame, qui m'avez accueilli, dit-il, soigné, sauvé...
— Vous n'avez jamais été en danger..., interrompit sèchement Clémentine, ne voulant pas avoir eu tant de mérites vis-à-vis du fils de son ennemi.
— N'importe ! je vous suis bien reconnaissant...
La vieille fille fit un geste qui signifiait : A votre gré, ou : Il n'y a pas de quoi. Elle dit :
— Je vais vous envoyer quelqu'un pour vous garder.
Et avec un brusque signe de tête prenant congé, elle sortit.
Le soir, le docteur Fortier trouva son malade beaucoup mieux. Il lui ordonna un potage et une aile de poulet. M^^*" Guichard envoya de la table ce qu'il fallait pour son hôte, mais ne parut pas. Le lendemain, à dix heures, le médecin donna congé à Maurice, et celui-ci rhabillé, offrant l'aspect d'un très joli garçon, sollicita, mais vainement, la faveur de remercier la maîtresse de la maison. Il laissa une carte, promit de revenir, et, montant en voiture, se fit conduire à Montretout.
Si i\F^ Guichard avait refusé de recevoir Maurice, Hermine de sa fenêtre, à travers
le rideau diaphane, avait assisté au départ du jeune homme. Et son étonnement allait grandissant à voir sa tante refuser de dire adieu à celui qu'elle avait si charitablement soigné. 11 y avait là une énigme pour elle et elle s'évertuait inutilement à en chercher le mot.
Après le départ de son malade, M"^ Guichard parut respirer plus à Taise. Elle ne se cloîtra plus dans son appartement, sortit dans le jardin, mais elle demeura troublée. Une pensée importune tourmentait son esprit, et par instant, Hermine, qui ne la perdait pas des yeux, avec l'industrieuse patience des chattes et des femmes, la surprit parlant tout haut. Mais si elle ne comprit pas les paroles décousues qui échappaient à la préoccupation de sa tante, elle sentit cependant qu'elles étaient violentes et haineuses.
De la méchanceté et de la haine ! Gomment sa bienfaitrice, qui était pour elle l'idéal de la générosité et de la bonté, pouvait-elle
éprouver de pareils sentiments î Et par quel prodige, ce jeune inconnu les éveillait-il dans son cœur ? Car c'était la lecture de cette lettre dont sa tante connaissait l'auteur, puisqu'elle s'était écriée : Son écriture ! qui avait tout déchaîné.
Elle pensait à cela, la petite Hermine, pendant que M"® Guicliard, incapable de dominer son agitation, se promenait dans son salon les mains derrière le dos, le buste penché en 'avant, dans une posture méditative à la Napoléon. Une tempête formidable grondait depuis la veille dans son cerveau. Elle n'avait pas dormi de la nuit, ruminant des projets de vengeance épouvantables. Et pourquoi? Quel affront nouveau avait-elle subi ? Pour quelle raison tant d'exaspération? Sous quel prétexte tant d'animosité contre ce garçon qu'elle n'avait jamais rencontré jusqu'à ce jour, et qu'elle exécrait, elle le sentait bien, tout autant que l'autre, l'horrible, l'infâme Roussel.
Une seule phrase de la lettre lue avait
fait ce monstrueux miracle : « Tu es tout pour moi ! » Ces cinq mots avaient valu à Maurice la haine de M^^*^ Guichard. Et puisqu'il était si cher à Fortuné, il devait être, en proportion, odieux à Clémentine. Elle pensa un instant à le recevoir, quand il demanda à lui faire ses adieux, poui' se donner le plaisir de le mettre à la porte en lui disant ce qu'elle pensait de son père adoptif. Puis elle jugea qu'il serait plus digne de se dérober à ses remerciements et de répondre à ses politesses par un silencieux dédain. Elle aussi elle le regarda partir, cachée derrière son rideau. Elle ne put se défendre de le trouver élégant, simple et gracieux. A peine fut-il dehors qu'elle sonna violemment pour qu'on appelât le cocher et le jardinier. Interrogés, les deux serviteurs ne tarirent pas d'éloges :
— Ah ! c'est un bien gentil jeune homme !
— 11 nous a remerciés, comme si on lui avait sauvé la vie...
— Et il était bien contrarié de ne pas voir Mademoiselle.
— Il nous a bien recommandé de dire à Mademoiselle qu'il lui était très reconnaissant...
— Et puis il n'est pas parti comme ça? demanda M^^^ Guichard, avide de prendre Maurice en flagrant délit de mesquinerie. 11 vous a donné à chacun la pièce, j'imagine ?
— La pièce ! fit le cocher. Il nous a bel et bien mis à chacun un biUet de cent francs dans la main, et il nous l'a serrée en même temps !
M^^^ Guichard pinçâtes lèvres, dit à ses gens d'une voix rude :
— C'est bien î allez !
Puis, avec un méprisant sourire :
— Serrer la main à des domestiques ! Il a les goûts bas de son père.
Cette conclusion la satisfit, quoiqu'elle ne fût pas juste, et elle retrouva le loisir de vaquer à ses occupations coutumières. Le
surlendemain, vers trois heures, comme Hermine était à travailler sous sa tonnelle, un coup de cloche retentissant à la grille la fit tressaillir. Le jardinier ouvrit, et la porte donna passage à Maurice Aubry. Son bras gauche était soutenu par une écharpe,. et son visage était encore pâle. Il marcha à petits pas devant le pavillon du concierge, attendant qu'on vînt lui dire s'il pouvait être reçu. Il avait vraiment bon air, et Hermine le regardait naïvement, avec un extrême plaisir. Le temps que le jardinier mit à aller parler au valet de chambre lui parut incroyablement court. Et quand elle entendit les sabots faire crier le sable de l'allée, elle se dit « Qu'a donc Giraud à courir aujourd'hui? » Elle prêta l'oreille pour entendre la réponse ; elle était sèche et formelle.
— Mademoiselle est souffrante et ne reçoit pas.
— Quel mensonge ! murmura Hermine, emportée par un soudain mécontentement.
— Ail î je suis vraiment bien contrarié ! dit Maurice. Mais quel jour pourrai-je voir votre maîtresse?
— Mademoiselle ne Ta point dit.
— Bon, je reviendrai. Par les bois, c'est une promenade.
11 sortit. Gomment se fit-il qu'Hermine se leva et, quittant la tonnelle, se dirigea vers la terrasse qui surplombait la route conduisant aux bois et qui était justement celle sur les pierres de laquelle Maurice avait été ramassé ? On ne pourrait l'expliquer que par une de ces impulsions instinctives qui ressemblent singulièrement à des autosuggestions. Mais, comme Maurice, désireux de revoir la place où il avait été foulé aux pieds des locatis de Ville-d'Avray, entrait dans la rue, il se trouva en présence d'Hermine, qui regardait du haut du mur. Il la salua poliment avec un aimable sourire. Elle fut si troublée en se voyant prise en flagrant délit de curiosité, qu'elle fit un geste brusque dans lequel sa broderie
lui échappa et tomba aux pieds de Maurice. Elle pâlit de contrariété, et des larmes lui vinrent aux yeux. Lui ramassa le petit ouvrage, et très simplement le tendit à la jeune fille. Elle eût voulu disparaître dans les entrailles de la terre ; elle pensa un moment à se sauver dans le jardin. Mais ses jambes lui refusaient tout service. Elle fut donc obligée de faire bonne contenance, de prendre sa broderie, et de dire merci, d'une voix faible comme un souffle, mais qui parut délicieuse au jeune homme. Il salua de nouveau, et s'enhardissant un peu :
— Ayez la bonté de m'excuser, mademoiselle, si je me permets de vous adresser la parole sans avoir l'honneur de vous connaître...
Hermine frémit ; elle pensa : « Que vat-il me demander? » 11 se fût agi de son cœur qu'elle n'eût pas été plus émue. Il dit tout bonnement :
— Serais-je assez heureux pour que vous
fussiez une parente ou une amie de W^' Guichard?
Il fallait répondre, sous peine de passer pour une bête.
— Je suis sa nièce, balbutia Hermine.
— Oh I que je suis content! dit-il avec chaleur. Vous pourrez donc être auprès d'elle l'interprète de ma reconnaissance, en attendant que je puisse la lui exprimer moimême...
Hermine, terrifiée par la nécessité de soutenir la conversation du haut de son mur, répliqua par les premières paroles qui lui vinrent à l'esprit, et naturellement c'étaient celles qui répondaient le mieux à ses secrets sentiments :
— Oh ! monsieur, vous nous avez fait très peur... Et nous avons été bien heureuses, quand nous avons été sûres que vous n'étiez pas dangereusement blessé.
Elle s'interrompit, devint très rouge, et resta devant Maurice, stupéfaite et inquiète d'avoir tant parlé. 11 la regardait, lui, avec
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un plaisir manifeste. Elle était vêtue ce jour-là d'une robe de batiste très claire, et, sur sa terrasse, encadrée de verdure, couronnée des grappes embaumées d'une clématite, elle se silhouettait d'une façon charmante pour l'œil d'un peintre. Maurice vit en un instant un tableau tout composé. Et, prolongeant sa sensation artistique, il examina son gracieux modèle, détaillant la fine taille, les épaules rondes et la petite tête johment coiffée de ses cheveux blonds qu'un rayon de soleil faisait étinceler comme un nimbe de vierge. Il pensa : « Elle est jolie comme un cœur, et timide, et gentille dans son embarras. Quel malheur que je ne puisse pas lui demander de poser cinq minutes, le temps de faire un croquis! Mais ce serait inconvenant. » Il leva son chapeau, et très respectueusement :
— Je vois, mademoiselle, que vous aussi vous avez eu la bonté de vous intéresser à moi. Recevez-en mes biens vifs remerciements...
Et à regret, mais comprenant que la bienséance l'exigeait, il s'éloigna. Elle le suivit des yeux tant qu'elle put le voir, et rentra dans sa chambre , rêveuse pour la première fois de sa vie. Lui, il prit la traverse des bois et rentra à Montretout, oi^i il dîna et passa la soirée à penser à la jeune fille de la terrasse.