‹ Les vielles rancunesChapitre 11 sur 11 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

D'un vieux feu qui couvait sous la cendre.

Dans la belle salle à manger de la villa de Montretout, Roussel, Hermine et Maurice achevaient de dîner. Jeunes et vieux étaient d'une gaîté folle. La fenêtre ouverte sur le jardin laissait entrer des parfums de clématite, et le soleil descendant à Thorizon. derrière les bois, s'éteignait dans le ciel clair nuancé de rose, de vert tendre et d'orangé.

— Quelle différence ! disait Hermine, entre ce charmant dîner et les repas que je prenais à Rouxmesnil. entre ma tante et M. Bobart.

— Oui. c'est fini de la tristesse ! Nous

allons partir demain pour Florence et Venise...

— Je devais partir aussi pour l'étranger, .avec ma tante... J'étais destinée aux

voyages.

— Avec M^^^ Guichard, vous vous expatriiez.

— Tandis qu'avec vous, cher Maurice, je vais voir du pays... Que je suis contente !

— ' A la bonne heure, fit Roussel. Depuis le commencement du dîner c'est la deuxième fois que vous le dites !

— J'ai un tel plaisir à m'épancher, "à déborder, à parler comme je pense, à penser comme il me plaît... Oh! ici, je respire, je renais.

— Chère Hermine !

— C'est que vous ne me troublez pas du tout. Devant ma tante je n'osais souffler mot... Avec vous, les idées me viennent tout naturellement.... Et il me semble que je ne suis pas aussi bête que le croyait M. Bobart...

— Gomment?

— Oui, un jour que je passais sous la fenêtre du salon, j'ai entendu M. Bobart qui disait : ^ Cette petite est assez gentille, mais elle est bete comme une oie... »

— Vieil idiot î s'écria Roussel.

— Affreux crétin I déclara Maurice.

— Il doit faire une bonne figure, ajouta le jeune homme, en tête à tête avec J\r^^ Guichard, dans la grande salle à manger de Rouxmesnil...

— Pourvu qu'ils y soient ! dit Roussel en hochant la tête.

— Oli croyez-vous donc qu'ils pourraient être ?

— Bobart, au diable ! je m'en rapporte à Clémentine.' A partir du moment oi^i elle n'a plus eu besoin de lui, elle a dû lui régler son compte, et vivement ! Mais elle... Elle ! Je tremble à la pensée qu'elle pourrait apparaître !

— Ici ? fit Maurice avec un geste de doute.

3t0 LES VIEILLES RANCUNES

— Oui, mes enfants, ici!

Hermine s'était instinctivement rappiochée de son mari, comme si elle s'attendait à avoir besoin de sa protection.

— Depuis ce matin je vous vois vous réjouir, je vous entends chanter victoire... Je vous laisse faire. 11 n'y a rien de tel que de jouir des bons moments quand il s'en présente. C'est toujours cela de pris sur les ennuis de l'existence. Mais, moi qui suis vieux, expérimenté, et surtout qui ai payé pour connaître M^^^ Guichard, je prévois l'avenir et je m'attends à quelque nouvel assaut.

— Nous le repousserons !

— Sans doute. Mais toutes les" fois qu'il y a bataille, il y a coups et blessures. Les coups, vous les donnerez, soit. Peut-être regretterez-vous le temps où c'était vous qui les receviez.

— Pourquoi ?

— Parce que contre M"^ Guichard tyran, vous aviez votre conscience d'abord et

l'opinion du monde ensuite. Tandis que contre M^*^ Guichard victime...

— Victime? s'écria Maurice. Victime de ses propres menées... ?

— De tout ce que tu voudras, mais victime. Triste, abandonnée après avoir élevé Hermine comme elle Ta élevée... et très bien élevée. Et si elle l'avait mariée à M. X. ou Z., elle aurait été excellente pour le mari de sa nièce... Les gens qui la connaissent la trouveront très malheureuse, et ils auront raison, car elle le sera... Et on nous accusera de ce malheur... On oubliera ses fautes pour ne voir que son expiation...

— Mais alors? dit Maurice, troublé.

— Alors, la situation est délicate. Je la creuse depuis ce matin. Si nous avons la chance que M^^^ Guichard fulmine, jette feu et flamme, nous couvre de malédictions et d'injures, notre affaire est bonne... Si elle s'attendrit et vient à composition, je ne sais pas comment nous en sortirons î

— On en sort toujours I

— Sans doute , mais il faut en sortir correctement... Dieu sait si j'ai été patient, moi, et calme et silencieux, quand elle m'accablait de mauvais procédés î... Eh bien ! il s'est trouvé des gens pour me donner tort, malgré tout, parce que j'étais homme et que Clémentine était femme !

Jugez de ce que l'on pourrait dire de vous, enfants , qui vous rebellez contre une mère!...

— Mais ce serait stupide !

— Crois-tu donc que le monde ne soit pas stupide? Avec une attitude sentimentale bien prise, on l'attendrit, et le tour est joué...

— Alors, mon parrain, vous supposez que M"® Guichard a quitté Rouxmesnil ?

— Ce matin, à la première heure.

— Et qu'elle est à Paris ?

— Peut-être sur la route de Moniretout. Comme si les paroles de Roussel avaient

eu la puissance d'évoquer celle que chacun redoutait de voir paraître, un coup de cloche

retentit à l'entrée, la grille du jardin s'ouvrit, et, dans l'obscurité grandissante du crépuscule, une ombre s'avança, noire, silencieuse, menaçante, suivit l'allée, arriva au perron, le gravit lentement, et disparut dans le vestibule. .

Roussel, Hermine, Maurice, debout devant la table . se regardaient stupéfaits , terrifiés, muets. Enfin, comme s'il doutait de ses yeux, Maurice se pencha dans le jardin, et chercha le spectre.

Mais il ne vit plus rien qu'une calèche de louage qui se rangeait devant la grille et attendait la terrible visiteuse.

— C'est elle, dit enfin Roussel à voix basse. Vous voyez î...

-— Oh 1 mon Dieu î gémit Hermine, et elle se jeta dans les bras de Maurice, s'attachant à lui, comme si elle craignait qu'on ne voulût de nouveau les séparer.

Au même moment la porte de la salle à manger s'ouvrit, et Frédéric, pâle, s'avança, disant d'un ton consterné :

314 LES Vieilles rancunes

— Monsieur, c'est M'^"^ Guichard...

— Oh ! nous l'avons bien vue ! répliqua Roussel avec calme. Faites entrer au salon .

Il se tourna yers les jeunes mariés :

— Mes enfants, il n'y a pas à barguigner, il faut la recevoir... Ainsi, du sang-froid... Parlez peu, et écoutez beaucoup... S'il y a des bêtises de dites, il vaut mieux que ce soit par Clémentine? Y sommes -nous?

Oui ? Alors suivez-moi.

Il ouvrit la porte, et du seuil, avec autant de tranquille assurance que huit jours au- ' paravant dans le salon de M"*^" Guichard, il dit : ' ■ '• ,

— Bonjour, ma chère cousine... Soyez la bienvenue chez moi...

Clémentine, debout, l'air contraint, attendait le choc. Cet accueil si courtois, après tant de vilenies faites par elle, la décontenança. Elle changea de visage, ses mains tremblèrent, et, voyant Hermine arrêtée à trois pas, effrayée, elle se mit à crier :

— Mon enfant î Oh ! mon Dieu ! est-ce que tu me détestes, maintenant? Alorsqu'est-ce que je vais devenir?

Des sangloté ■ secouèrent ^nerveusement la vieille fille, qui, honteuse de sa faiblesse, se couvrant le visage de ses mains, tomba accablée sur un fauteuil.

On ne brise pas facilement les liens d'une affection de vingt années quand on a un cœur tendre -et généreux. Hermine en fit l'expérience. Elle ne put voir pleurer si amèrement la femme qui l'avait élevée, sans la vouloir consoler, et, quittant le bras de Maurice, elle courut à 'i\P^ Guichard, des larmes plein les yeux, et criant :

— Ma tante I ne pleurez pas ! Ma bonne tante! vous me déchirez le cœur...

— Ah ! je te retrouve I balbutia Clémentine, en serrant Hermine à l'étouffer. Ah ! chère enfant, avec qui j'ai été si dure, et '

qui m'absous sans une hésitation... Oh I ma chère petite!... Comment obtenir jamais que tu oublies tout Ce mal?... Mais j'étais

folle! vois-tu ; je ne savais plus ce que je faisais ! . . .

Les deux femmes s'embrassaient, comme se revoyant après un grave danger et sauvées toutes deux. Roussel les regardait d'un air soucieux. Il murmura à l'oreille de Maurice :

— Voilà ce que je craignais ! Et c'est d'autant plus dangereux qu'elle paraît sincère...

— Si elle est sincère, alors tout peut

s arranger,

— Eh ! parbleu! pour huit jours !... Mais après ?

M^^® Guichard, tenant Hermine, comme un bouclier contre le ressentiment des deux hommes, se tourna vers Maurice :

— Et vous, pauvre ami, pourrez-vous me pardonner tout ce que je vous ai fait endurer?... J'étais mal conseillée, voyez-vous. On m'a poussée dans le sens oii je penchais, au lieu de me retenir... Mais je me rends compte de mon erreur, et je voudrais tant la réparer ! . . . .

— Ce que vous m'avez fait, ma chère

tante, jfe ne dois même plus m'-en souvenir... Il est donc inutile d'en parler. Mais il. est quelqu'un envers qui vous avez eu des torts sérieux, celui-là, vous ne lui avez encore rien dit...

M^l® Guichard poussa un douloureux soupir, et baissa la tête avec désespoir. Etaitce remords dé ce qu'elle avait tenté contre Roussel, ou seulemejit regret de n'avoir pas réussi? Le diable seul aurait pu le savoir, car seul il pouvait lire dans l'âme troublée de la vieille fille. Maurice reprit :

— Si vous voulez que la semaine qui vient de s'écouler soit rayée de notre vie, il faut que nous reprenions l'existence telle que nous l'avions arrangée le jour de mon rrtariage. La base de notre accord avait été le pardon franc et sans réserve dés torts réciproques et la concorde dans la famille ': êtes-vous résolue à signer la paix dans ces conditions ?

— Je suis à votre discrétion, gémit M^'e Guichard.

— Non, ce n'est pas ainsi qu'il faut répondre, interrompit Maurice avec fermeté.

Vous êtes libre : nous ne vous imposons rien, vous ne faites que ce que vous voulez. Vous plaît-il de vivre désormais en bonne intelligence avec nous tous ?

— De grand cœur.

— Vous comprenez bien ce que veut dire ce mot : tous.

— Je le comprends et je l'accepte.

— Alors embrassons-nous, ma tante, et qu'il ne soit plus question de rien.

A ces mots Hermine sauta de joie, mais elle fut la seule qui manifesta une satisfaction véritable. Déjà l'entraînement de la première émotion avait disparu, et W^'^ Guichard et Roussel avaient le front chargé de nuages. Maurice les regardait avec inquiétude. Clémentine pensait : « Je subis le joug, il n'y a pas à dire : je suis vaincue, et il triomphe ! » Roussel songeait : « C'est une victoire à la Pyrrhus que nous remportons. Encore une comme celle-là, et nous

sommes perdus! Qui se chargera de tenir en bride cette folle quand elle sera reprise de ses velléités belliqueuses? Perpétuellement il y aura des à-coups dans notre vie, et la tranquillité de ces enfants sera troublée. D'ailleurs, est-elle réellement sincère quand elle promet d'être raisonnable?

N'est-ce pas une comédie qu'elle joue? Et ne prépare-t-elle pas de nouvelles batteries pour nous écraser? Il faut le savoir, et seul je suis capable de pénétrer ses intentions. »

Il dérida son front, et s' avançant vers M^^*^ Guichard :

— Vous avez traité avec Maurice et avec Hermine : c'est fort bien, dit-il gracieusement ; mais vous ne vous êtes pas arrangée avec moi. Ne vous semble-t-il pas, ma chère cousine, que nous avons à causer un peu ensemble ? Il ne faut rien garder sur le cœur, dans une situation comme celle où nous allons nous trouver. Donc, vidons notre sac, pour n'avoir plus à y revenir.

M"^ Guichard acquiesça d'un signe de

320 LES MEILIîES RANCUNES

tête. Mais, son visage était si sombre, que Maurice et Hermiue se regardèrent avec anxiété. De cet entretien suprême était-ce

• la paix définitive ou une guerre nouvelle qui allait sortir? Tout était à craindre. La poudre et le feu mis en contact ne pouvaient pas amener une plus foudroyante explosion, que Roussel laissé en présence de M^^^ Guichard. Cependant, sur un geste de Fortuné, ils se prirent par le bras et sortirent. Ce dont ils étaient sûrs, par exemple, tous les deux, maintenant, c'était qu'on n'arriverait plus à les séparer.

Dans le salon, Roussel et Clémentine s'examinaient en silence, et qui les eût observés ainsi eût difficilement pensé qu'ils étaient bien disposés l'un pour l'autre. Roussel prit le premier la parole, et très

■ tranquillement :

— Dites-moi, chère cousine, est-ce que

c'est sérieux votre résolution?

— Si ce n'était pas sérieux, répliqua M^'*^ Guicliard, pourquoi serais-je ici?

— Eh! VOUS me la baillez belle! Vous êtes ici parce que vous n'avez pas pu faire autrement. Si Hermine était encore àRouxmesnil, nous offririez-vous la paix?

A ces mots, qui lui rappelaient l'affront récemment subi. Clémentine changea de couleur, et d'une voix aigre :

— Cousin, mes compliments : vous portez bien la blouse.

— Qu'en savez-vous? Vous ne m'avez pas vu .

— On me l'a dit.

— Qui ça? Cette canaille de Bobart?

— Celui-là, tranquillisez-vous, vous ne le verrez plus.

— Après sa mésaventure, je m'en doute.

Vous êtes comme Napoléon : en fait de lieutenants, vous n'aimez que ceux qui ont de la chance !

— Ah ! vous nous avez bien joués !

— Pas mal î

— Mais oii habitiez-vous ?

— Près d'Auffay, au château de Per-

ceville. .. Le chien gris en venait aussi...

— Vous avez bien fait de ne pas le ramener. J'avais fait préparer des boulettes...

— Je l'ai soupçonné.

— Vous êtes habile !

— L'école du malheur. C'est vous qui m'avez formé.

Ils se regardèrent, lui raillant, elle déjà exaspérée.

— Si je n'avais pas été abandonnée par Hermine, vous né m'auriez pas à votre discrétion.

— Je le sais bien. Il fallait vous conduire avec Hermine de façon à la rendre incorruptible. Voyez, est-ce que Maurice m'a abandonné?

— Gomment cela s'est-il fait, que l'un ait été fidèle, quand l'aiftre trahissait?

— Je vais vous l'expliquer. Cela provient delà différence de nos deux caractères, tout bonnement. J'ai passé ma vie à aimer Maurice pour lui-même. C'est pour vous-même que vous avez aimé Hermine. Cette petite

n'a éir dans vos mains qu'un instrument de rancune, et avec ce tact très fin des femmes, elle a fmi par s'en rendre compte : de là une immédiate suppression de toute confiance. Maurice, lui, n'a jamais douté que je fusse prêt à tout sacrifier pour le voir heureux. Aussi, il a suivi aveuglément mes- conseils.' Hermine n'était pas sûre du tout que vous agissiez dans son intérêt, et elle s'est aperçue même, à un moment donné, que vous la ti^aitiez en ennemie. Aussitôt elle a déserté : c'est simple, logique, et c'était inésâtable.

^P^ Guichard, la tête basse, ne répondit pas. Roussel continua :

— A l'heure qu'il est, après vos larmes et vos promesses je parierais que cette enfant n'est pas rassurée. Elle se promène dans le jardin, avec son mari, ils causent, savez-vous de quoi? De la situation que vous leur faites, et ils se disent : « Comment « cela finira-t-il ? Et si cela- finit bien ce (( soir, pourvu que cela ne recommence

« pas demain ! » Dans la vie pleine de promesses de ces enfants, vous êtes comme un trouble-fète !

Il prit M"^ Guichard par la main, et, avec autorité, l'amena près de la fenêtre. La lune levée éclairait les massifs du jardin, et au bras l'un de l'autre, les deux jeunes gens marchaient le long des corbeilles rafraîchies par l'air de la nuit. Ils allaient lentement, d'un pas cadencé et souple, gracieux et charmants.

— Voilà pourtant ce que vous vouliez empêcher, reprit Roussel avec sévérité.

Vous aviez opposé votre veto à ce bonheur. On voit bien que vous n'avez jamais su ce que c'était qu'aimer.

A ces mots, Clémentine releva le front, des flammes brillèrent dans ses yeux, une rougeur passa sur son visage, et d'une voix entrecoupée :

— Et vous, vous savez fort bien que ce que vous dites est faux ! Si, j'ai aimé, et trop exclusivement, un homme qui m'a

méconnue ! Si, j'ai aimé ! Je puis bien vous l'avouer maintenant que je suis une vieille fille. Et c'est d'avoir trop aimé que j'ai tant souffert. Moi aussi j'avais rêvé démarcher, dans la vie, au bras d'un homme qui était tout pour moi, et mon rêve a été détruit. Gomme une autre, j'aurais été tendre et bonne pour celui que j'aimais, s'il avait su passer sur la vivacité de mon caractère, un peu trop absolu peut-être. J'aurais été femme dévouée et mère passionnée. Oh !

un enfant qui aurait été à moi, l'aurais-je adoré ! Que de fois j'ai pleuré de chagrin et de colère en passant sur les promenades oii les petits enfants jouaient sous les yeux de leurs mères!... La jalousie, le regret, me mordaient le cœur, et je reportais la responsabilité de mes tortures à celui qui avait renversé mes projets, détruit mon avenir. Et vous me reprochez de n'avoir pas aimé, vous? Avouez, après ce que je viens de dire, et que vous n'ignoriez pas, que c'est une ironie bien gratuite et bien cruelle ?

— Mon Dieu, ma chère cousine, dit Uoussel avec un peu d'embarras, vous me faites plus coupable que je n'ai été. Si vous aviez à ce point l'horreur du célibat, avec votre fortune vous pouviez retrouver mieux que ce que vous perdiez. Faute d'un homme le mariage ne chôme pas.

— Et s'il n'y avait que vous qui me plaisiez !

— Esprit de contradiction !

— A mes dépens, en tout cas ! Car pour vous j'ai manqué ma vie. J'aimais le monde : j'ai dû vivre dans la retraite. Sans famille, ma seule consolation a été l'adoption d'une enfant qui ne m'était rien. Tous mes sentiments, j'ai dû les comprimer, et j'ai vieilli stérile et irritée... Tout cela à cause de vous, par votre faute. Je vous écoutais tout à l'heure m'énumérer mes torts, et je trouvais qu'ils étaient bien faibles comparés aux vôtres. Oui, j'ai été méchante ; j'ai voulu me venger de vous ; mais n'aviezvous pas fait tout ce qu'il fallait pour m'y

LES VIEILLES liANCUNES 327

pousser ? Oui, vous la cause première de nos dissensions, vous devriez être responsable de ce qui est arrivé, et c'est moi seule qui suis punie. Car, vous le disiez à l'instant, et vous preniez soin de me l'expliquer, on me tolère, on me subit, mais on ne m'aime pas. Si j'ai un peu d'orgueil, après ce que vous m'avez déclaré, je dois disparaître, m'en aller finir ma vie dans un coin, toute seule, traînant mes derniers jours abandonnés, avec cette pensée dévorante que tout le monde est heureux, excepté moi !

Cette fois, elle était sincère, Roussel le sentit bien, et il fut touché. Sa conscience s'était émue en écoutant Clémentine, et il s'avoua à lui-même que la moitié certainement des reproches qu'elle lui adressait était méritée. Il avait manqué de patience, il n'avait pas assez usé de ménagements. Maintenant qu'il était vieux, il se sentait plus juste. Il avait méconnu les désirs suprêmes de Toncle Guichard. et infligé à

328 LES VIi:iI.LKS RANCUNES

celle qui lui était destinée un cruel affront. Après tout, le mariage l'aurait peut-être transformée. On avait vu de plus grands miracles. Elle aurait pu, comme elle l'assurait, être bonne femme et excellente mère. Et pour lui, par un amour exclusif, qui le flattait au fond, et dont il souriait avec une pointe de contentement, elle était restée vieille fille. C'était un bien gros grief, et ce n'était pas lui qui en était puni. Il la regarda avec plus de faveur. Il éprouva un sentiment qui ressemblait tellement à la sympathie qu'il en fut étonné. Etait-ce donc possible que Clémentine lui parût supportable ? Il lui dit :

— Pourquoi exagérez-vous les choses ?

Qui vous force à vous en aller ? Si votre orgueil vous y pousse, résistez, et restez au milieu de nous.

— Je souffrirais trop. Ma situation sera toujours inférieure. Vous n'oublierez pas, les uns et les autres, nos anciens dissentiments, ma résistance et ma défaite... Vous,

on vous aimera, moi, on me tolérera... Je ne pom^rai le supporter, je redeviendrai mauvaise, et je vous ferai du mal à tous...

Cet aveu troubla Roussel plus que tout ce qu'il venait d'entendre. Puisque M"® Guichard se rendait si bien compte de son état, il était peut-être encore possible de la guérir. Si on la laissait livrée à elle-même, les irrésistibles mouvements de son humeur batailleuse la jetteraient encore dans des excès qui seraient une cause de souci, de chagrin, pour Maurice et pour Hermine. Il fallait à tout prix s'emparer d'elle. Fortuné resta un moment rêveur, puis, s'approchant de son ennemie :

— Voyons, Clémentine, nous commençons, ces enfants et nous, une existence nouvelle. Voulez-vous que l'avenir soit tout différent de ce qu'a été le passé? Je suis décidé à vous y aider sincèrement. Retournons de vingt ans en arrière. Vous n'en avez que vingt-trois, je n'en ai moi que trente-cinq. L'oncle Guichard vient

de mourir, et nous sommes fiancés l'un à l'autre... Vous prétendez que vous auriez pu être une très bonne femme : prouvez-le. M"^ Guichard devint pâle comme si elle allait mourir ; ses yeux interrogèrent confusément le visage de Roussel. Elle le vit grave et solennel; elle balbutia :

— Fortuné... que voulez-vous dire? Ne me donnez pas de fausse joie... vous me tueriez !

— Loin de moi cette pensée î Je veux que vous viviez pour vous montrer parfaite. En conséquence, Mademoiselle Guichard, voulez-vous me faire l'honneur de m'accorder votre main ?

Clémentine resta un moment immobile, chancelante sous le coup qui l'atteignait. Un tremblement nerveux agita ses lèvres, elle ne put répondre. Sa physionomie frissonnante exprima à la fois le regret du passé lamentablement perdu, l'ivresse de l'avenir tant souhaité et par miracle reconquis.

Roussel crut qu'elle perdait la tête. Mais

ce fut l'espace d'une seconde. Elle se reprit, et dans un délire de bonheur qui dédommagea Roussel de l'effort qu'il venait d'accomplir :

— Si je le veux? Ah ! Dieu ! voilà vingt ans que j'attends ce mot-là !

Et avec autant de vigueur dans l'affection qu'elle en avait montré dans la haine, elle sauta au cou de Fortuné.

Au même moment, Hermine et Maurice, un peu inquiets de voir l'entretien se prolonger autant, ouvraient la porte du salon. Le spectacle qui leur frappa les 3'eux était tellement surprenant qu'ils restèrent immobiles : M"^ Guichard et Roussel s'embrassaient et non pas pour se mieux étouffer. Ils riaient l'un et l'autre avec une pointe d'attendrissement.

— Venez, mes enfants, dit Roussel. Vous souhaitiez la concorde, nous allons vous donner l'union. Désormais nous ne formerons plus qu'une seule famille : j'épouse M"^ Guichard.

Pendant qu'Hermine avec un cri de joie courait à sa tante, Maurice se penchait vers son parrain :

— C'est plus que du dévouement, dit-il : c'est de l'héroïsme !

— Bah ! fit Fortuné, il faut savoir se sacrifier pour les siens. Et puis, après tout, nous aurons peut-être une surprise.

Ils Tout eue. Sans conteste, ils la méritaient. Mais comme Roussel l'a fait remarquer au jeune ménage avec une souriante philosophie : dans la vie on n'est pas souvent traité suivant ses mérites.

Une nouvelle Clémentine, la seule qu'Hermine eût connue jusqu'à ses fiançailles avec Maurice, s'est révélée à Fortuné.

Bonne, gaie, un peu impérieuse, mais maîtresse de maison parfaite, la baronne — elle a déjà obtenu baronne et ne désespère pas d'obtenir de Pontournant — étonne les siens par les qualités de son cœur. Sa rancune calmée, elle est redevenue ce qu'elle était destinée à être : une femme très vive,

mais excellente, qui s'efforce de racheter par des amabilités les mouvements un peu brusques de son humeur. Roussel s'y est promptement accoutumé. Et un jour qu'on parlait devant lui d'une femme très douce et un peu moutonnière :

— Laissez-moi tranquille ! s'est-il écrié. Une femme sans caractère, c'est une salade

sans vinaigre !

— Oui, mon amii, a insinué Clémentine avec déférence, mais encore faut-il qu'il y ait un peu d'huile !

Page 1