CHAPITRE V
La victoire penche du côté de la bontq.
Dans le beau jardin, non loin de la terrasse qui avait entendu leurs premières paroles, Hermine et Maurice se promenaient, sous le couvert des branches, pendant que ]\r^*^ Guichard tenait tête à ses hôtes. Déjà M. Tournemine, félicité pour le charmant discours qu'il avait prononcé la veille à la mairie, venait d'emmener^sa femme. Il restait les Chevalier, cousins de Clémentine du côté maternel , et les Bobart et les Truchelet, dont le chef, Odoard Truchelet, membre de l'Institut, est le grand prophète des variations atmosphériques.
Quand Truchelet a fait publier, dans les
journaux et revues scientifiques, que le mois de juin sera pluvieux et que le mois de décembre sera glacé, on peut être tranquille : il fera une sécheresse exceptionnelle, et l'hiver sera très doux. De mémoire de savant, Odoard Truchelet n'a jamais rencontré juste. Et cependant, en théorie, ses pronostics sont indiscutables.
Bobart père, ancien avoué, Amenait de mettre le membre de l'Institut sur son terrain favori en lui demandant quelle influence réelle le gulf-stream exerce sur la culture des abricots dans le centre de la France, et Truchelet, adossé à la cheminée, était en train de prouver que la descente plus ou moins tardive des icebergs du pôle causait le plus ou moins de chaleur du courant sous-marin, d'où une bonne ou une mauvaise récolte de fruits, dans le pays le plus tempéré de l'Europe, lorsque W^^ Guichard, d'un signe, appela Bobart auprès d'elle.
Elle se trouvait libre, pour la première
fois depuis le matin, et elle voulait interroger son factotum.
— Où en est la construction de la tente pour le bal de ce soir?
— La cour est déjà couverte... Les ouvriers de M. Belloir n'ont plus qu'à clouer une toile sur le plancher et à ranger les chaises... On entrera et par le jardin et par les portes-fenêtres du rez-de-chaussée...
C'est fort habilement arrangé...
— Combien pourra-t-on asseoir de personnes ?
— Au moins deux cents.
^ — Parfait ! La fanfare du pays serat-elle exacte ?
— Au dessert, c'est-à-dire vers neuf heures, elle doit commencer à jouer.
— Nous serons trente-deux à table.
Tiendra-t-on aisément ?. . .
— Le maître d'hôtel prétend qu'on tiendrait cinquante.. .
— Alors tout est bien.
— Vous triomphez. Mais ce que vous
avez risqué là était bien dangereux. Si ce jeune homme n'avait pas été si facile à mener, vous auriez pu subir quelque mécompte... Tandis qu'un autre...
— Votre fils, n'est-ce pas ?
— Oui, mon fils, dit Bobart avec un air contristé.
— Il ne plaisait pas à Hermine...
— Si vous l'aviez laissé lui faire la cour...
— Il la lui a bien faite, sans m'en demander la permission î
— Mon fils? s'écria l'ancien avoué, stupéfait.
— Oui, votre fils, Hector, le maréchal des logis de hussards, en personne. A telles enseignes qu'il s'est permis d'écrire quatre lettres à ma nièce, qui me les a remises naturellement, sans les avoir ouvertes... Et elles sont d'un bon style, ces lettres... Je vous les ferai lire, si vous voulez...
— Comment, il a osé?...
— Il a osé... Et moi, sans vous en parler,
pour ne pas vous affliger, mon digne ami, j'ai osé lui déclarer que, s'il ne changeait pas d'allures, je le mettrais à la porte avec tous les honneurs dus à ses galons...
— Croyez, ma respectable amie, que j'ignorais...
— Un moment, j'ai pensé que c'était vous qui aviez poussé ce jeune nigaud en avant... Mais la maladresse de sa conduite m'a clairement prouvé qu'il agissait de son propre mouvement. Je ne vous en veux pas, Bobart. Vous savez que j'ai une vieille afl'ection pour vous... En somme, l'adoption d'Hermine par moi a ruiné les espérances que votre fils pouvait fonder sur ma succession. J'ai donc, depuis longtemps, résolu de réparer le préjudice que je vous causais. J'ai par mon testament assuré deux cent mille francs à votre maréchal des logis... Gela le consolera.
Bobart, suffoqué par cette hbéralité inattendue, se confondit en protestations. Mais Clémentine, avec l'autorité d'une
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suzeraine vis-à-vis d'un vassal, coupa court à ces épanchements, en attaquant un ordre d'idées qui lui paraissait plus intéressant :
— Et point de nouvelles de Roussel, ce matin ?
— Il est, comme je vous l'ai dit, parti hier par le chemin de fer à destination du Havre... Il est allé cuver son ennui au bord de la mer... Vous lui avez porté le coup mortel...
— Je lui permets de vivre ! déclara magnanimement M'^^ Guichard. A condition qu'il reste désormais à sa place...
— Et le moyen de faire autrement ?...
Vous lui avez rogné les grifTes à ce lion... Il est dompté...
— Il a fallu vingt ans de lutte pour arriver à ce résultat... Mais je ne regrette pas mes efforts.
Vingt ans de lutte ! Clémentine appelait lutte la persécution qu'elle avait fait subir au bon Fortuné et contre laquelle, pas une fois, il ne s'était rebellé. Une lutte, cette
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suite non interrompue de vexations et de noirceurs, endurées par l'ennemi avec une patience inaltérable d'homme qui se rend compte du danger auquel il a échappé, et qui se dit : « Après avoir évité un tel malheur, je puis tout supporter avec résignation ? » Enfin M^^^ Guichard lui permettait de vivre !
Il était décidé à user de la permission, car, à peine les dernières paroles de la tante d'Hermine s'étaient-elles confondues dans le vain bruit des démonstrations du savant Odoard Truchelet, qu'un domestique entra, s'approcha de la maîtresse de la maison, et se penchant respectueusement, murmura cette phrase :
— M. Fortuné Roussel fait demander si Mademoiselle veut bien le recevoir.
La foudre tombant sur la maison, les mots prophétiques du festin de Balthazar apparaissant sur la muraille en lettres de feu, le niveau de la Seine changeant brusquement et le fleuve poussé vers les hau-
leurs de Saint-Gloud entrant dans le jardin, le Président de la République s'avançant tout à coup, escorté de sa maison militaire, et déclarant vouloir danser à la noce d'Hermine, aucun cataclysme, aucune manifestation divine, aucune invraisemblance sociale n'auraient pu causer à Clémentine une stupéfaction pareille à celle qu'elle ressentit.
Ses yeux s'ouvrirent immenses, une flamme monta à son front, puis elle devint pâle comme la mort, ses mains s'ouvrirent et se fermèrent dans le vide ; elle voulut parler et ne put faire entendre qu'un petit ricanement qui tenait le milieu entre la joie et la terreur. Bobart déjà avançait le bras pour soutenir sa respectable amie, quand, par un effort suprême de sa volonté, elle reprit son aplomb, commanda à son cerveau, et, prenant une décision :
— Faites entrer dans le petit salon, ditelle.
Et comme Bobart, béant, semblait de-
mander une explication, elle le foudroya d'un regard et ajouta :
— Voilà comme il était au Havre !
— Mais, ma belle cousine...
Dans les moments critiques, Bobart avait l'habitude de désarmer Clémentine en l'appelant : Belle cousine. Il ne manqua pas son effet. Un sourire altier crispa les lèvres de M^^^ Guichard. Elle poussa un soupir vigoureux qui la délivra de son oppression, et, regardant de haut l'ancien avoué ahuri :
— Croyez-vous qu'il me fasse peur? 11 va avoir affaire à moi...
— Il vient sans doute demander grâce, insinua Bobart.
Cette pensée frappa Clémentine. Elle n'avait jusque-là entrevu qu'un Boussel menaçant et terrible, s'avançant armé de droits égaux à ceux qu'elle possédait ellemême et réclamant sa part d'affection, de bonheur et d'espérance. En un instant elle se figura un Roussel anéanti, vaincu, s'approchant timide, suppliant, et sur la tète
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duquel elle n'avait plus qu'à poser un pied victorieux. Elle frémit de joie, et faisant un geste superbe :
— C'est probable ! Il vient à composition. Eh bien! nous allons voir !.. . Kemplacez-moi auprès de mes hôtes, et que personne ne se doute de ce qui se passe ici.
— Soyez tranquille !
Elle ouvrit la porte, et, le front hautain, le regard assuré, elle entra dans la pièce où Fortuné attendait.
Il était debout, près de l'embrasure de la fenêtre, et regardait dans le jardin Hermine et Maurice qui se promenaient le long des corbeilles de fleurs. Ils ignoraient son arrivée, et, tout au bonheur d'être ensemble, ils allaient de ce pas souple et égal qui est la marche des amoureux. Certes, la démarche qu'il faisait en ce moment lui était bien pénible, mais il oubliait ses ennuis à voir ces jeunes gens si pleinement heureux.
La porte en s'ouvrant le fit retourner.
Clémentine, majestueuse et superbe, pas trop changée, était devant lui. Ils s'examinèrent un instant en silence. Elle le trouva bien avec ses cheveux blancs frisés qui encadraient dignement sa figure pleine et vermeille. Il avait toujours une belle tournure et son élégance était bien de son âge. Avec une amertume qu'elle ne put vaincre M^^^ Guichard pensa : « Il n'a pas l'air d'avoir beaucoup souffert. » Gomme il la saluait avec une souriante courtoisie, elle eut une légère et sèche incHnaison de tête et dit :
— Voilà, monsieur, une visite à laquelle je ne m'attendais pas et qui a lieu de me surprendre. .
— Tout n'est que surprises, dans la vie, ma chère cousine, répondit-il d'un ton aimable... Gharmé, si celle que je vous procure vous semble agréable.
— Vous moquez-vous, monsieur ?
— L'instant serait mal choisi.
— Oh I votre tact et votre délicatesse m'inspirent bien peu de confiance î
— A la bonne heure, dit Roussel en riant. Vous n'êtes pas changée... En ce qui touche au caractère au moins.
— Monsieur! s'écria Clémentine, oserezvous m'adresser des impertinences dans ma propre maison?
— A Dieu ne plaise î ma chère cousine. Si vous êtes toujours la même au moral... il n'en est pas de même au physique... A^ous avez beaucoup gagné I
— Epargnez-moi vos fadeurs, interrompit M^® Guichard d'un ton plus doux. Et veuillez m'expliquer le but de votre visite.
— Mais n'est-il pas assez' visible ? Et fautil des explications ? Nos enfants se sont mariés ce matin : ma place n'est-elle pas ici aujourd'hui ? Je sais les égards qui vous sont dus. Vous tenez lieu de mère à la conjointe, mais j'ai servi de père au conjoint. C'est chez vous que se fait la noce : me voici !
— Monsieur, aucun lien de parenté n'a jamais existé entre ce jeune homme et vous; après rindignité de votre conduite envers
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lui, aucun lien de reconnaissance n'existe plus. Par conséquent, votre présence est sans motif, et nous vous serons obligés de nous répargner.
Roussel ne bougea pas.
— Il est vrai, dit-il, que dans le premier moment, quand Maurice m'a appris que c'était votre nièce qu'il voulait épouser, j'ai éprouvé contre lui un vif mécontentement et que je l'ai mis à la porte de chez moi. Ensuite j'ai réfléchi. La solitude est bonne conseillère. Je me suis dit qu'après tout ce garçon-là avait bien le droit d'aimer qui lui plaisait, je me suis renseigné sur le compte de votre nièce. Mon enquête a été très favorable à M^^*^ Hermine, je dois vous l'avouer. Alors j'ai changé de manière de voir. Je reviens complètement sur le blâme que j'avais porté contre mon pupille, j'approuve son mariage, je le réintègre dans sa situation d'héritier, je lui rends mon affection, et je me prépare à rivaliser avec vous de tendresse pour le jeune ménage.
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— Juste ciel ! s'écria Clémentine en levant les bras avec stupeur, qu'est-ce que j'entends là?
— Vous entendez, ma chère cousine, le langage de la saine raison. Peut-être en aviez-vous un peu perdu l'habitude, depuis vingt ans que nous ne nous sommes pas rencontrés, mais il n'est jamais trop tard pour céder aux bons conseils. Vous voyez avec quelle confiance je suis venu vous trouver. C'est qu'en réalité il ne s'agit plus ni de vous ni de moi, mais de ces enfants, qui méritent d'être heureux...
— Mon cher Monsieur, on se passera de vous pour leur bonheur, comme on s'en est passé pour leur mariage. Vous venez trop tard. Quand on a des conditions à poser, il faut les formuler avant que les traités soient signés. Nous avons arrangé nos aflaires sans vous^ nous continuerons, si vous le voulez bien, et même si vous ne le voulez pas. Voilà un plaisant personnage, par exemple, qui vient se tailler lui-même
sa part dans un bonheur à la préparation duquel il est resté étranger! Vous nous avez mis dehors, nous ne vous connaissons plus.
— Mais moi je vous connais encore. Je me suis jugé plus ferme que je n'étais. J'ai cru pouvoir vivre sans être entouré de soins dont j'avais pris la douce habitude : je m'aperçois que je me suis trompé et que je mourrais de chagrin dans la solitude.
— Mourez. Nous n'y voyons aucun inconvénient.
— Parlez pour vous, ma chère cousine, mais ne vous engagez pas pour Maurice. Je suis sûr qu'il suffirait d'un seul mot pour le ramener à moi, et avec lui sa jeune femme.
A cette affirmation M^^^ Guichard frémit. Elle n'en sentait que trop la vraisemblance. Toute sa combinaison s'était fondée sur une brouille que la rancune qu'elle supposait animer Roussel devait rendre définitive. Et brusquement celui qu'elle croyait écarté d'elle et de Maurice par un ressentiment
qui ne pouvait que s'aggraver se présentait calmé, rasséréné, des paroles de conciliation sur les lèvres et des gages de paix plein les mains. Ce n'était pas Maurice qui pouvait lui tenir rigueur, ce n'était pas Hermine. Aux premières ouvertures de Fortuné ils allaient bondir de joie l'un et l'autre. Lui, pris par le souvenir de l'affection ancienne, elle, séduite par la nouveauté du personnage, tous deux conquis en tout cas. Et elle, Clémentine, découverte, au moment oii elle se croyait invulnérable, débordée dans ses positions les plus sûres par ce mouvement tournant si habile de l'ennemi. Elle pensa : « Je n'ai plus qu'une chance de m'en tirer : c'est de lui chercher une bonne querelle, de le faire sortir de son caractère, de l'entraîner à quelque parole violente, d'appeler alors Maurice et Hermine à mon secours et de les engager si bien dans ma querelle qu'elle devienne leur. iVlors je mets Roussel à la porte et tout est sauvé. » Aussitôt conçu, ce plan fut par elle exécuté.
Vraiment si la politique est, comme beaucoup la croient , l'art d'embrouiller les situations pour faire du tort à son adversaire et en tirer du profit pour soi-même, dans sa sphère bourgeoise M^^^ Guichard possédait de belles et hautes capacités. Elle se tourna vers Roussel et dit avec une âpre ironie :
— En somme, vous revenez ici guidé uniquement par l'égoïsme ? Vous me disiez que je n'étais pas changée, tout à l'heure... Vous non plus !
— Je suis modeste : je n'aime pas les privilèges.
— Vous en possédez un cependant et assez rare : c'est celui d'oublier les injures quand votre intérêt vous le commande.
— Humilité chrétienne !
— Je vous ai connu moins endurant.
— En vieillissant on se calme.
— Je vous en ai fait assez, pourtant, des avanies !
— Vous êtes seule à vous en souvenir.
— Et le mur que j'ai construit le long de votre jardin?
— Il a donné, par la suite, d'excellents ■ espaliers.
— Et le valet de chambre auquel vous teniez et que je vous ai enlevé à prix d'or?
— Il commençait à mal me servir.
— Et le discrédit que j'ai jeté sur vos mœurs ?
— 11 ne m'a pas déplu de passer pour un viveur.
— Enfin, tout ce que je vous ai fait, depuis vingt ans que je vous exècre et que je vous le prouve, tout cela a donc été en pure perte ?
— J'y ai vu la preuve que vous ne pouviez pas m' oublier.
— Insolent !
— Adorable !
Elle s'était élancée vers lui, le visage grimaçant, les yeux enflammés, la main prête à frapper. Il restait impassible et souriant. Elle le regarda un instant avec égarement,
se demandant si elle n'était pas le jouet d'un cauchemar. Tout ce qu'elle voyait et entendait depuis un quart d'heure lui semblait fantastique. Mais Roussel ne s'effaça pas comme une apparition, il resta à sa place, et avec beaucoup de sang-froid il dit :
— Ma chère cousine, je crois que vous devez être à bout de mauvaises paroles. N'en cherchez pas sur votre fonds de réserve, ce serait inutile. Vous comprenez, c'est que si je me suis décidé à vous affronter, c'est que je me sentais sûr de moi. Vous ne me mettrez pas en colère, toutes les injures du monde n'y feront rien. Donc renoncez à provoquer un éclat. Il faut vous résigner. Je suis ici, et, comme l'a dit un illustre homme de guerre, j'y reste.
Elle se vit vaincue, poussa un cri sourd, et, tout son sang se portant au cerveau, il lui sembla que la chambre tournait autour d'elle avec une extraordinaire rapidité. Elle étendit les bras pour se soutenir, et entendit son ennemi qui s'écriait :
162 LES VIEILLES RANOUKES
— Eh bien I une congestion maintenant!
Il ne manquerait plus que cela !
Et elle s'évanouit. Quand elle reprit connaissance, elle était à demi étendue sur le canapé, son corsage était dégrafé, et Roussel lui tenait la main, se penchant vers elle avec inquiétude. Après vingt ans écoulés, elle se retrouvait dans la môme situation que le soir de leur rupture. Elle se dressa effarée, et dit avec amertume :
— Avouez que vous avez souhaité ma mort ?
— Moi , grand Dieu I répondit Roussel avec une horreur sincère. J'ai fait tout ce qui dépendait de moi pour vous ranimer. Quel homme mé croyez-vous donc? Voyons, vous devez être calmée à présent. Ecoutezmoi : vous verrez quels avantages je suis disposé à vous faire. Notre inimitié est trop publique pour qu'elle puisse cesser sans que nous donnions une explication de ce changement. Cette explication, je la veux toute à votre honneur. C'est vous qui aurez
oublié vos griefs, c'est moi qui aurai demandé Foubli de mes fautes. Toutes les avances, c'est moi qui les aurai faites. Vous, vous aurez eu la grandeur d'âme de pardonner. Vous penserez peut-être qu'une telle concession à votre amour-propre mérite quelque indulgence. Cette indulgence, je la réclame, non pas fictivement, mais réellement. Tout ce que je demande, c'est le droit d'aimer ces enfants autant que vous. Je vous convie à une nouvelle lutte toute pacifique, où le vainqueur sera le plus tendre, le plus attentionné, le plus dévoué à ce jeune couple, qui doit trouver tout unie et toute facile la route de l'avenir.
Clémentine poussa un gémissement. Cette grandeur d'âme de son ennemi l'accablait. Elle pensa : « Que n'a-t-il été aussi généreux, aussi libéral, quand il s'agissait de moi? Combien petites étaient les concessions que je lui demandais, comparées à celles qu'il propose de lui-même ! Me haïssait-il donc, qu'il ne les a point accordées?
S'il avait voulu pourtant, depuis vingt ans, nous serions heureux, et cette fille qui se marie aujourd'hui pourrait être ma fille et la sienne. Oh ! qu'il a été dur, et ingrat, et coupable, et que je le déteste! »
Cependant elle ne lui faisait plus les mêmes yeux qu'au début de leur entretien. Comme elle était ancrée dans son cœur, la tendresse qu'elle avait eue pour Fortuné, pour qu'après si longtemps elle en retrouvât des vestiges ! Telles ces villes d'Orient ensevelies sous la poussière des siècles, et dont les débris apparaissent immenses aux voyageurs, donnant l'idée d'une civihsation colossale.
Elle regardait Roussel, elle le trouvait encore séduisant, et elle n'en était que plus exaspérée. Elle dit :
— Enfin il faut que nous réglions notre respective situation. Vous demandez la paix?
— Je rimplore.
— Vous reconnaissez donc que vous êtes à bout de résistance.
— Je le reconnais. Et tout ce que vous voudrez par surcroît.
— C'est donc moi qui dicte les conditions du traité.
— C'est vous.
— Il faudra que vous respectiez les stipulations faites par moi et consenties par M. Maurice Aubry.
— A moins qu'elles n'aient pour objet de m'empêcher de voir ces enfants, je les contresigne.
— Elles ne contiennent rien de tel.
— Alors c'est entendu. Tendez la main.
Elle la tendit, non sans une satisfaction
profonde de sortir ainsi victorieuse de sa guerre de vingt ans. Car elle était victorieuse, au fond, puisque Roussel avait dû venir à résipiscence, et, dans la forme, puisqu'il lui accordait publiquement les palmes du triomphe. Elle eut une minute d'enivrement orgueilleux. Et comme Fortuné avec galanterie lui baisait le bout des doigts, elle murmura :
J06 LES VIEILLES RANCUxNES
— Ah! Roussel, si vous aviez voulu!
Il eut peur de cet attendrissement et répondit légèrement :
— Ne pensons plus à cela, chère cousine . Préparons-nous à être grands parents. Et, à ce propos, faites-moi donc la faveur de me présenter à votre charmante nièce.
Le front de Clémentine se contracta.
Cette première réalisation de l'accord lui parut humiliante. Elle dut cependant s'y résigner, et, ouvrant la porte du salon, elle appela : « Bobart ! » L'ancien avoué parut, la mine inquiète, ne sachant s'il devait manifester de la cordialité ou de la froideur. L'attitude de Roussel augmenta son indécision. Le mortel ennemi de M'^^ Guichard était aussi à l'aise que chez lui, et Clémentine ne paraissait point disposée à le faire jeter à la porte. Elle dit :
— Voulez-vous avoir la bonté, mon cher ami, dem'envoyer Hermine et M. Aubry?...
— Ne les prévenez pas que je suis là,
Bobart, ajouta tranquillement Fortuné. Je tiens à jouir de leur surprise.
Stupéfait de la désinvolture de Roussel, Bobart consulta Clémentine du regard. Elle acquiesça d'un signe de tête. Alors l'ancien avoué, devinant que des événements d'une décisive gravité venaient de se passer, s'élança dans le jardin à la recherche des jeunes époux. Fortuné et 3r'® Guichard eurent à peiné le temps de constater la gène de leur tête-à-tète; Hermine et Maurice entraient. Aucune présentation ne fut nécessaire. En apercevant Roussel, le marié s'écria:
— Mon parrain !
Et aussitôt Hermine ajouta avec un cri de joie :
— Quel bonheur!
Une soudaine compréhension , sans le moindre éclaircissement demandé, frappa M^'^ Guichard comme un trait de foudre. Mais elle n'eut pas le loisir de réfléchir. Maurice, poussant sa jeune femme dans les bras de Roussel, venait de se
jeter lui-môme dans ceux de Glémentiu e.
— Ah I mademoiselle... Ah I chère et respectée tante I Gomment vous remercier de votre bonté!... Car c'est à vous que nous devons la joie de voir ici mon parrain aujourd'hui !
Et il l'embrassait avec une effusion qui ne paraissait pas sans charme à la vieille fille. Elle se disait, revenant avec obstination à sa première impression : « Mais comment sait-il si bien ce qui vient de se passer entre Fortuné et moi ? Et Hermine, d'où vient qu'elle ne manifeste aucune surprise, et à quel propos, de but en blanc, s'est-elle écriée : Quel bonheur I »
Roussel, parlant à Hermine, força M^'^ Guichard à abandonner ses intimes réflexions pour écouter ce qu'il disait et ce qu'elle répondait :
— Quand vous saurez, madame, quelle affection j'ai pour ce garçon-là, vous comprendrez quel désir j'éprouvais de vous connaître...
— Oh ! je savais combien vous avez été bon pour Maurice... Il m'avait raconté son enfance...
— Je suis venu à vous tardivement, interrompit Roussel, qui trouvait que la jeune femme ne manifestait pas assez de surprise, mais j'espère que je rattraperai le temps perdu.. Vous verrez que je ne suis pas aussi bourru que mon accès de rigueur pourrait vous le laisser croire... Je m'en excuse auprès de vous, et, pour vous faire oublier l'ennui que vous en avez pu avoir...
Il fouilla dans sa poche, en tira un tout petit paquet, déplia le papier qui l'entourait, et, tendant à Hermine un écrin de maroquin blanc timbré de ses initiales H. A. :
— Voici mon présent de noces...
La jeune femme ouvrit la boîte et poussa un cri d'admiration, de confusion, de joie. L'écrin ne contenait que deux perles noires, mais grosses comme des noisettes, et d'un orient, d'une rondeur, d'un éclat incompa-
rables. C'était le cadeau élégant, raffiné, d'un homme qui ne cherche pas à éblouir, mais qui l'emporte sur tous les autres donateurs par la rareté et le goût de ce qu'il offre.
— Oh! monsieur, dit Hermine, comment oserai-je me parer d'un bijou d'un si grand prix ?. . .
— Mon enfant, dit Roussel en souriant, il n'aura de vraie valeur que quand vous le porterez...
— On courrait tous les bijoutiers de Paris sans trouver les pareilles, dit Maurice en examinant les boucles d'oreilles, en artiste épris de tout ce qui est beau.
M"® Guichard ne prononça qu'un mot :
— Superbes !
Et elle demeura soucieuse, frappée par l'accord singulier que trahissaient les paroles, les actions de ces trois êtres qui auraient dû être gênés en face les uns des autres, et qui semblaient en confiance, comme dés gens qui se sont vus la veille.
LES VIEILLES RANCUNES ITl
La situation parut si périlleuse à Roussel qu'il jugea bon de l'abréger, si doux que lui parût ce moment attendu par lui pendant un mois.
— Mais voilà bien longtemps, ma chère cousine, que je vous enlève à vos invités, dit-il. Et avec une grâce galante, s'inclinant devant elle :
— Qu'ordonnez-vous présentement à votre serviteur ?
— Que souhaitez-vous, pour que je vous le commande ? répliqua-t-elle avec une aigreur que dissimulait mal son sourire.
— Dîner chez vous ce soir, si vous le permettez.
— Eh bien ! allez mettre un habit^ et revenez à sept heures.
— Je vous remercie. Je vais à Montretout. Pendant ce temps-là vous aurez le temps de préparer nos parents et vos amis à mon apparition.
Il salua, n'osant pas lui tendre la main, tant il craignait de brouiller les choses.
Maurice et Hermine firent un mouvement pour raccompagner, mais, d'un impérieux coup d'œil, M'^^ Guichard arrêta sa nièce.
— A tout à l'heure, dit Roussel, et il sortit avec Maurice.
A peine seule avec Hermine, la figure de M"^ Guichard changea d'expression, et se faisant riante :
— Voilà une heureuse surprise, n'est-il pas vrai, mon enfant ? Et tu ne t'attendais pas à voir ici le tuteur de Maurice, le jour de ton mariage ?
— Oh ! nous étions bien sûrs, Maurice et moi, que vous vous réconciheriez ! répondit Hermine d'un air entendu. Puisque M. Roussel s'y prêtait, il était bien certain que vous, si bonne, vous ne vous y refuseriez pas !
— Ah I ah ! dit gaîment M'^^ Guichard. C'était donc un coup monté ? Il y avait un complot ? Et depuis combien de temps l'intrigue durait-elle ?
— Ma bonne tante, on m'avait bien
défendu de vous rien laisser soupçonner... Mais maintenant que tout est arrangé, n'estce pas, le secret na plus d'importance... Jamais Maurice n'a été brouillé avec son tuteur... Il craignait de ne pas être accueilli par vous, s'il paraissait être en bons termes avec un homme que vous aviez tant de raisons de ne pas aimer, et alors pour détruire vos préventions...
— Il m'a joué une piquante comédie...
La voix de Clémentine sonna si dure
qu'Hermine tressaillit, regarda sa tante avec inquiétude et demanda :
— Mais vous ne lui en voulez pas, ma tante, n'est-il pas vrai ?
— Moi ? Le brave garçon ? Tout n'est-il pas au mieux, grâce à sa petite tromperie ? Alors il voyait son tuteur?...
— Presque tous les jours...
— Et ils convenaient ensemble de ce qu'il fallait dire et faire ?
— N'ont-ils pas bien manœuvré ?
— A merveille. Et je leur dois vraiment,
à l'un et à Fautre, beaucoup pour tout ce qu'ils ont dit et fait. Mais puisqu'il était dans le programme que je ne devais rien savoir, prenons que je ne sais toujours rien. Ne souffle pas mot, même à Maurice, de ta gentille et affectueuse indiscrétion. Moi je continuerai à avoir l'air de ne pas être au courant.
— Oui, ma tante. Laissez-moi vous embrasser pour vous remercier d'avoir ^été si bonne. Nous allons, grâce à vous, être tous bien heureux.
— Voilà Maurice qui revient, dit M"*^ Guichard en regardant par la fenêtre. Va à sa rencontre. Moi, je rentre au salon.
Hermine descendit dans le jardin, et Clémentine resta seule.