‹ Les vielles rancunesChapitre 4 sur 11 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Travaux d'attaque et de défense.

Pendant quinze jours Roussel supporta courageusement cette contrainte si nouvelle et si pénible. U se disait : « C'est le premier moment, cela passera. Un nouveau caprice remplacera cette fantaisie, et il n'en sera plus question. Nous pourrons respirer alors, loin de l'horrible Clémentine, et vivre en paix. » Mais ses prévisions optimistes ne se réalisèrent pas. Etait-ce que Maurice avait été plus sérieusement touché qu'il n'avait dit ? Etait-ce que la violence faite à ses sentiments en avait augmenté la force, au lieu de l'atténuer ? Mais il changeait beaucoup physiquement et moralement. Lui, qui était

l'activité même , il passait des journées entières, sur le divan de son atelier, à fumer des cigarettes. Il ne touchait plus un pinceau. L'esquisse de la Vierge à la broderie^ le tableau des Mariés avaient été retournés du côté de la muraille. Il avait abandonné les études commencées pour la décoration de la salle des mariages de l'hôtel de ville de Saint-Denis, travail très important, obtenu de haute latte dans un concours auquel avaient pris part des peintres renommés. Rien ne l'intéressait. Il traversait une crise dé découragement et de dégoût.

Pour la première fois Roussel le voyait ainsi, et il s'en inquiétait sérieusement. Pourtant il tenait bon, ne le questionnait pas, dans la crainte d'une réponse qui rouvrirait le débat. Il espérait toujours que « ça passerait » , mais il voyait bien que ça ne passait pas.

Dans l'après-midi, Maurice sortait souvent seul. Les premières fois, Roussel lui avait dit : a Où vas-tu ? » Le jeune homme

lui avait montré un album et répondu : (( Je cherche des motifs... » Il n'avait point offert à son tuteur de l'accompagner, il avait même paru craindre que celui-ci le lui proposât, et s'était presque sauvé. Roussel n'avait point renouvelé son interrogation. Mais un jour que l'album aux croquis flânait sur une table en l'absence du peintre, il avait soulevé la couverture, tourné les pages, et acquis la preuve qu'elles étaient toutes immaculées. Alors, à quoi Maurice passait-il ses journées ? Aurait-il manqué à sa promesse, et serait-il retourné chez M^® Guichard ? Roussel ne l'en soupçonnait même pas. Il le savait incapable de ne pas tenir un engagement pris. Cependant que faisait-il ?

Il résolut de le suivre. Et un après-midi que Maurice était sorti par le chemin de Saint-Cloud, avec le fameux album aux feuilles blanches, Fortuné se risqua de loin à sa suite. Il put sans difficulté ne point le perdre de vue. Le jeune homme allait tout

droit devant lui, sans défiance. Pas une fois il ne se retourna, et, sur cette route poudreuse, il se détachait visible à cinq cents pas de distance. Il tourna sur la droite, prit un sentier de traverse qui conduisait aux bois, et, arrivé sous le couvert des arbres, il s'assit, son album sur les genoux, et resta plus d'une heure sans bouger, comme s'il attendait quelqu'un.

Mais personne ne vint. Il sortit de sa rêverie, et, à pas lents, poursuivant sa promenade, il se dirigea vers La Celle-Saint- Cloud.

Fortuné eut un frémissement. Est-ce qu'il s'était trompé? Est-ce que Maurice était capable de tant de dissimulation ! Quoi ! il irait chez M'^*^ Guichard ? Non ! impossible. Et pourtant il prenait une direction qui n'était point douteuse. A un carrefour aboutissait la ruelle dans laquelle le jeune homme avait été renversé. Mais Maurice, au lieu de hâter le pas, comme quelqu'un qui se sait attendu, ralentissait

sa marche. Il tourna dans la ruelle, au coin de laquelle son tuteur s'arrêta. Il s'avança jusqu'à ce qu'il pût découvrir la petite terrasse de la villa, et là, à l'abri derrière une touffe de sureaux qui poussait à travers la clôture d'un jardin, il attendit.

De son poste d'observation, Roussel le voyait regarder avec persistance du côté de la propriété de j\P® Guichard. Il distinguait même assez son visage pour en remarquer la profonde tristesse. C'était donc là le but de ses secrètes promenades? Il venait regarder la place où il avait vu pour la première fois Hermine. Il espérait l'apercevoir de loin, si elle venait à passer dans l'allée aux branches pendantes. Peut-être se montrerait-elle aussi triste que lui, alors cette communauté de regrets lui serait un soulagement à sa peine. Et le vieux cœur de Fortuné se serra en recevant cette preuve du chagrin réel et cuisant de l'enfant qu'il aimait si tendrement.

Une grande mélancohe s'empara de lui.

Il se devina destiné au plus cruel des sacrifices : celui de la tranquillité de ses derniers jours. Entre sa douleur et celle de Maurice, il sentit qu'il n'hésiterait pas. Il estima qu'il ne seraitpoint juste d'accepter la souffrance de cette jeunesse pour prix de la quiétude de sa vieillesse à lui. Il n'y avait point d'égalité entre la vie de l'un, à son aurore, et celle de l'autre, à son déclin. Enfin il craignit que Maurice ne le jugeât égoïste, et n'eût de Clémentine meilleure opinion que de lui. Il voulut montrer la différence qu'il y avait entre eux, et faire apprécier sou abnégation comparée à l'inflexibilité de W^' Guichard.

Maurice quittait la place, lentement, comme à regret. Hermine ce jour-là n'avait . point paru dans le jardin. 11 reprit la route des bois, la tête basse, et comme il arrivait au carrefour, il s'arrêta brusquement , poussa un cri étouffé, pâlit : son tuteur était devant lui. Le vieillard était grave, un peu pâle, mais sa physionomie et son attitude

ne témoigaaietit aucun mécontentement.

Voyant Maurice interdit, il s'avança sans parler, le prit affectueusement par le bras, et marcha à son côté dans la direction de Montretout.

Au bout de quelques minutes de silence, il leva la tête, regarda son fils adoptif avec douceur, et, d'une voix attendrie :

— Eh bien! mon pauvre petit, c'est donc plus fort que toi? Il faut absolument que tu la revoies ?

A ces paroles si affectueuses, si vraiment paternelles, Maurice bouleversé balbutia d'une voix étranglée :

— Oh î mon cher parrain, pardonnezmoi, mais j'ai tant de chagrin î...

— Allons, mon enfant, tu as fait ce que tu as pu, je le vois bien... A moi de faire le reste...

— Mon parrain...

— Est ce que tu as pensé que je t'avais élevé, depuis vingt ans, comme je l'ai fait, pour, un beau jour, changer subitement et

te rendre malheureux? Non 1 non! je t'aime pour toi-même et non pour moi, et je ne puis supporter la pensée que tu endures un chagrin que d'un mot il m'est facile de dissiper.

— Oh mais je n'accepterais pas que vous eussiez le moindre ennui à cause de moi, interrompit Maurice avec force. Je suis un lâche de n'avoir pas su mieux supporter cette déception. Mais je mettrai bon ordre à ma faiblesse... Il y a longtemps que je projette un voyage en Espagne... je partirai... nous partirons ensemble.

— Non! dit tristement Roussel. Car tu emporterais le souvenir d'Hermine avec toi, et tu serais plus malheureux encore, étant loin d'elle... Et moi j'aurais la double tristesse de te voir souffrir et de penser que c'est parce que je suis un égoïste que tu souffres... Ce qui me retenait, vois- tu, de te laisser libre d'aimer cette petite, qui est sans conteste adorable et qui sans doute est bonne...

— Ah! mon cher parrain, si vous causiez seulement un quart d'heure avec elle, vous en seriez sûr. La douceur de sa voix, la grâce de son regard, tout atteste un cœur exquis.

— Je pense bien que si tu t'es mis à l'aimer si vite et si fort, dit Fortuné avec un sourire, c'est qu'elle a un charme irrésistible.

— C'est qu'elle est si modeste avec cela, si bien élevée...

— Oh ! je m'en rapporte à Clémentine... Mais je te disais que ce qui m'avait retenu c'était la crainte que tu fusses la victime de iVP® Guichard comme je l'ai été... J'ai beaucoup pensé à toutes ces choses depuis que je suis de retour, et je suis arrivé à la certitude que tu pourrais échapper au danger. En somme, qu'est-ce que tu veux? Une femme que tu aimes, et non une fortune? Eh bien! épouse Hermine, et si M'^® Guichard te tourmente, prends ta femme par le bras, et emmène-la. Tu seras

toujours indépendant. Si donc Hermine t'aime...

— Elle m'aimera.

— Elle doit t'aimer déjà! Mais M'*^ Guichard est certainement furieuse de ne pas t'avoir vu depuis deux semaines. Il va donc falloir jouer serré avec cette gaillarde-là . Es-tu disposé à suivre le plan que je vais te tracer?

— Aveuglément.

— Eh bien, écoute. Si tu avais l'imprudence de te présenter demain à La Gelle- Saint-Cloud, l'air radieux, en disant à Clémentine : (( Me voilà ! Mon tuteur consent à ce que j'épouse votre nièce, voulez-vous m'accorder sa main ? » tu pourrais être sûr d'être mis à la porte, dans les deux heures qui suivraient, avec tous les honneurs dus à ta situation de fils adoptif d'un homme exécré. Il faudra donc que tu te présentes la mine contrite et l'air inquiet, que tu demandes à M"® Guichard à lui parler en particulier, et que tu lui racontes que je t'ai

surpris allant chez elle, qu'il y a eu entre nous deux une scène violente dont la conclusion a été cet ultimatum formulé par moi : d'avoir à cesser toutes relations avec mon ennemie ou d'avoir à déguerpir de chez moi.

— Gomment !... Il faudra que je vous quitte ?

— Pendant le temps nécessaire aux accordailles et jusqu'au mariage. Si M"^ Guichard te voyait continuer à vivre auprès de moi, elle est fme, elle soupçonnerait quelque ruse, et t'éconduirait. La seule chance que tu aies de réussir auprès d'elle, c'est de paraître brouillé avec moi, et que je sois censé en souffrir. Elle accueillera en toi un allié, car c'est triste à dire, mais ce n'est pas à un gentil garçon capable de faire le bonheur d'Hermine qu'elle donnera sa nièce, c'est à un fils ingrat, risquant de briser ma vie. Ne proteste pas : je saurai à quoi m'en tenir, et l'apparence de la faute suffira. Tn continueras à m'aimer d'autant plus que

mon sacrifice te paraîtra plus grand. Mais ne laisse pas soupçonner notre accord, ne trahis pas ton affection : du jour oii Clémentine ne verrait plus en toi un instrument de rancune, elle te haïrait, et tout serait rompu .

— Mais après?

— Oh I après, c'est là que les véritables difficultés commenceront. Tu auras beauté montrer plein de déférence pour M*^® Guichard, si tu ne fais pas cause commune avec elle contre moi, si tu avoues une réconciliation avec ton tuteur, la diablesse se déchaînera, et tu sauras alors ce qu'elle est réellement... Car, mon ami, tu ne peux la juger, tu ne la connais pas...

— Vous êtes d'une bonté si parfaite, dit Maurice en s'arrêtant, que je vais me hasarder à vous demander quelque chose de vraiment hardi... Le cas échéant, consentiriez-vous à vous raccommoder avec M^^^ Guichard ?

— Je consentirai à tout pour que tu sois

heureux ! Mais , ne t'y trompe pas , c'est Clémentine qu'il faudra décider. Moi je ne lui ai jamais rien fait excepté de ne pas vouloir m'appeler le baron de Pontournant et de la laisser coiffer sainte Catherine... Je ne puis m'engager qu'à lui tendre la main... Et je te donne ma parole que j'aurai cet héroïsme...

— Alors tout ira bien. Vous vous exagérez sa rancune. L'âge a amorti les feux de sa colère... Elle s'est beaucoup calmée.

— Tu m'étonnes... Le vin gagne du velouté en vieillissant, mais le vinaigre au contraire prend de l'acidité... Et l'acidité de Clémentine... Quand tu la connaîtras, tu m'en diras des nouvelles !

— Mon parrain !

— Oh ! ce n'est pas pour retirer ma parole. Je suis décidé. Mais je sais à quoi je m'engage. J'ai déjà, il y a vingt ans, reculé devant le gouffre : cette fois je m'y jetterai ! Est-ce qu'il n'y a pas eu à Rome un être subhme nommé Curtius qui a sauté tout

armé dans un abîme pour apaiser les dieux?

— Oui, mon parrain : c'était le sujet de mon premier concours pour le prix de Rome.

— Eh bien ! j'imiterai ce martyr!... Mais quand je serai au fond, tu ne me laisseras pas tout seul?

— Nous serons deux à vous tenir compagnie, à vous remercier, à vous aimer.

— Allons, c'est bien ! Donne-moi double ration de tendresse aujourd'hui, car à partir de demain nous vivrons séparés... Ainsi le veut la politique !

Ils étaient arrivés à la grille de la villa de Montretout ; ils rentrèrent et passèrent la soirée à faire des projets d'avenir.

Le lendemain, ainsi qu'il avait été décidé par Roussel, Maurice se présenta dans la journée à La Gelle-Saint-Gloud, et fut reçu sans difficultés. Introduit au salon, il attendit quelque temps. Sans doute M^^^ Guichard voulait se donner le loisir de penser à ce qu'elle allait dire, peut-être aussi ne mon-

trer Flermine que parée d'une élégante simplicité. Cependant la maîtresse de la maison parut seule, et s'avança le front obscurci par un nuage.

— Je suis heureuse de vous voir, monsieur Aubry. dit-elle d'une voix assez ferme . Sans doute vous avez été souffrant, car il y a quinze jours que nous n'avons entendu parler de vous.

— Excusez-moi, mademoiselle, je n'ai point été soufïrant.

— Ah ! fit Clémentine avec une sévérité menaçante. Alors vous vous êtes absenté?...

— Non, mademoiselle^ je suis resté à Montretout...

— Si près? Vraiment! dit-elle pleine d'une âpre ironie. Alors quelle raison vous a donc empêché de venir ?

— J'ai eu de vifs chagrins... des chagrins de famille... Mon tuteur est revenu, et...

— Et? interrogea Clémentine, dévorée par une curiosité ardente.

— Et il s'est élevé entre nous quelques difficultés...

Les paroles avaient de la peine à sortir de la bouche de Maurice. Il fallait qu'il aimât bien Hermine et que son parrain, au moment du départ, lui eût encore recommandé la dissimulation pour qu'il se décidât ainsi à tromper. Mais il n'eut pas besoin de beaucoup d'adresse. En un instant l'attitude de M"® Guichard avait changé. Sa raideur avait disparu, les nuages de son front s'étaient dissipés, et, le visage rayonnant, elle souriait à Maurice comme un ami. Elle lui prit la main, l'attira près d'elle, sur un canapé, et, les yeux brillants de joie :

— Pauvre enfant, racontez-moi donc ça ! Il raconta ce qui avait été convenu avec

Roussel, et il put comprendre à la triomphante exaltation de Clémentine combien son parrain avait dit vrai. Oui, le mobile unique de M'^^ Guichard était son implacable rancune. Tout était subordonné dans son existence au besoin de faire du mal à For-

tuné. Ce fut tellement évident, tellement clair, que Maurice eut envie de se lever et de crier : « Mais ce que je vous débite là est faux et inventé de toutes pièces. Mon tuteur est le meilleur des hommes, et, plutôt que de me causer la moindre peine, il est disposé à oublier ce que vous lui avez fait et à se raccommoder avec vous. »

Il n'en eut pas le temps. W^^ Guichard s'était levée, avait sonné, et au domestique avait dit : « Priez M'^® Hermine de venir. » Cette simple phrase emporta les scrupules de Maurice. 11 pensa qu'il allait voir la Vierge à la broderie, et qu'il pourrait fmir son étude d'après nature. L'amour de son art, sa tendresse pour Hermine, tout allait être satisfait à la fois. 11 bénit mentalement le brave homme qui lui procurait toutes ces satisfactions, et se jura de le dédommager de l'effort qu'il avait dû faire pour se montrer si résigné. Justement M''^ Guichard, tournée vers lui, disait avec emphase :

— OubHez les mauvais procédés d'un

homme égoïste. Je vous rendrai laffection qu'il vous retire... Vous trouverez chez moi, auprès de moi , la compensation à vos soucis...

Une dernière convulsion de son honnêteté indignée faillit entraîner Maurice... Il ouvrit la bouche pour répondre : a Je n'ai pas besoin de compensation. Et vous seriez bien incapable d'aimer qui que ce soit, même votre nièce, comme j'ai été aimé par mon parrain. »

Mais Hermine entrait, blonde, rose, fraîche, souriante, et tout fut oublié.

Le plan tracé par Roussel réussissait d'ailleurs de point en point, et Maurice, avec l'égoïsme naturel à Thomme, jouissait si pleinement de son bonheur que son parrain en avait le cœur à la fois épanoui et déchiré. Cependant le jeune homme n'oubliait pas celui qui s'était si complètement sacrifié. Il lui écrivait longuement tous les soirs en rentrant à Paris, après avoir dîné àLaCelle-Saint-Gloud, car il dînait tous les

soirs avec sa future, tant Clémentine craignait de laisser échapper son prisonnier. Ses lettres étaient pleines de renseignements sur l'attitude de Clémentine, sur ses discours, sur la grâce d'Hermine et sa bonté. Roussel répondait en donnant des instructions à son fils, en lui recommandant la prudence et surtout la discrétion. Jamais il ne se permit un mot méchant à l'adresse de son ennemie, ■ jamais une critique amère. A partir du jour où Maurice avait été admis dans la maison de M"^ Guichard, avec beaucoup de délicatesse, Fortuné avait pensé qu'il convenait de ménager devant son pupille une femme •à laquelle il allait être attaché par des liens étroits.

De temps en temps, quand il s'ennuyait trop à Montretout, il faisait une petite fugue à Paris, et allait surprendre Maurice, le matin, à son atelier. Il arrivait la figure rayonnante, les mains pleines des fleurs de ses serres, il embrassait le cher enfant, le regardait, le questionnait,, tournait autour

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de lui avec une tendresse inquiète. Mais il voyait promptement que Maurice l'aimait toujours, et il repartait joyeux.

Il usait de précautions, car il se savait surveillé. A plusieurs reprises il avait surpris le cousin Bobart. le confident de Clémentine, tournant autour de chez lui. Et il l'avait même aperçu le filant à Paris. Le distancer n'avait été qu'un jeu. Les robustes jarrets de Fortuné avaient mis bon ordre à l'espionnage de l'ancien avoué. Maurice, questionné sur le compte de ce personnage, avait raconté que Bobart venait souvent chez M"® Guichard. Une fois môme il avait amené son fils, maréchal des logis de hussards, un soupirant évincé par Hermine.

Mais le père et le fils ne lui paraissaient dangereux ni l'un ni l'autre. Cependant Roussel mettait son pupille en garde contre eux.

— Tant que tu ne seras pas sorti de l'église ayant ta femme à ton bras, lui disait-il, tout ne sera pas fini. Bien plus,

c'est alors que tout commencera. Tu navigues au milieu des écueils, ne l'oublie jamais. Tu ne sais pas de quoi Clémentine est capable. Elle est femme, sur un soupçon, à tout brouiller le dernier jour, à rompre à la mairie. Défie-toi, défie-toi, et ce ne sera pas encore assez !

Maurice trouvait tant de précautions un peu puéril. Il avait passé, la veille, toute la soirée à se promener dans le jardin avec Hermine, et il savait qu'il pouvait compter sur elle absolument. Elle avait pour lui la même tendresse qu'il avait pour elle. Leurs deux cœurs s'étaient donnés en même temps et ne devaient jamais se reprendre.

Un matin, en arrivant à l'atelier, Roussel trouva son fils plus radieux que de coutume. Gomme il l'interrogeait, celui-ci prit dans sa poche une lettre et la tendit à Fortuné. C'était une lettre d'Hermine qui appelait Roussel « cher père », le remerciait de son dévouement, lui promettait de l'en dédommager par son affection, et Fem-

brassait, en attendant, de tout son cœur. Le brave homme s'attendrit d'abord et jura que cette enfant était vraiment délicieuse, puis il réfléchit et finit par reprocher à Maurice de lui avoir révélé leur tactique. Les femmes étaient si bavardes ! Pouvaiton être sûr que, même dans une intention excellente, Hermine ne commettrait pas une indiscrétion légère ? Et si Clémentine entrevoyait seulement la vérité ! . . .

Cette fois Maurice traita son tuteur de visionnaire. Il s'abusait vraiment sur le véritable caractère des gens. M^^'- Guichard, elle-même, était si heureuse de ce mariage que si on lui découvrait maintenant le bon accord de Maurice et de son tuteur, elle ne changerait rien à ses projets. Hermine et lui étaient convaincus que cette atmosphère de pure joie avait adouci son cœur, et qu'elle se prêterait très certainement à une réconciliation.

Roussel, devant une affirmation qu'il ne pouvait combattre que par des suppositions

fondées sur des expériences personnelles, hochait la tête et répondait en souhaitant qu'on ne se trompât point. On arriva ainsi à la veille du grand jour.

Le soir, après un dîner très gai, i\P^ Guichard, au moment où Maurice et Hermine s'apprêtaient à descendre dans le jardin, s'avança vers le peintre et lui dit :

— Mon cher enfant, je désirerais causer cinq minutes avec vous.., Hermine me pardonnera de vous enlever à elle... ce sera la dernière fois... Ma belle, va cueillir un bouquet de roses pour Maurice... Quand tu auras fmi, nous aurons fini nous-mêmes...

Hermine échangea un coup d'oeil inquiet avec Maurice et sortit. Restés en présence, le fiancé et la tante s'observèrent un moment. Ils étaient souriants Tun et l'autre, mais leur physionomie trahissait une sorte de contrainte. M"^ Guichard prit la parole d'une voix ferme :

— Mon cher Maurice, nous v^oilà arrivés au jour décisif. Yous me rendrez cette jus-

tice que je ne vous ai pas une seule fois entretenu de moi, et que je n'ai eu de préoccupation que pour votre bonheur. 11 convient cependant que nous traitions à fond une question importante : celle de nos relations à venir. Vous voyez comment j'ai élevé Hermine, vous vous rendez compte de Taffection qu'elle a pour moi. Son absence de chez moi y ferait un bien cruel vide, et je me flatte de l'espoir que je manquerais un peu aussi à cette enfant... Pourtant je ne voudrais pas entreprendre sur la liberté nécessaire à deux jeunes gens, venir, entre eux, me mettre en tiers... J'ai beaucoup réfléchi à ces conditions, qui ne seront pas sans influence sur notre tranquillité future, et voici ce que je vous propose : Nous finirons l'été ici, et, pour l'an prochain, je vous ferai aménager un appartement et un bel atelier dans le bâtiment oi^i sont les chambres d'amis... Vous le connaissez...

c'est là que vous avez été soigné... Vous serez donc indépendants, et cependant je

jouirai de votre présence... Ma table sera la votre, si vous le voulez bien... Vous recevrez vos amis comme si vous étiez les maîtres... C'est moi qui ne serai qu'une simple invitée... A Paris, je vous offre l'entresol de ma maison de la rue de Gourcelles... J'habite le premier. Vous serez donc chez vous, avec votre ménage séparé, si cela vous convient... Votre atelier sera où il vous plaira... Il n'en existe pas dans la maison. D'ailleurs les allées et venues des modèles pourraient vous gêner. 11 vaut mieux que votre femme et moi nous ne nous rencontrions pas avec ces personnes habituellement un peu évaporées... Vous voyez que je suis très exigeante, sans en avoir l'air : je demande à ne pas être séparée tout à fait de ma nièce et à jouir aussi un peu de vous.

Il y eut un moment de silence.

— Eh bien î reprit ]\r^^ Guichard, vous ne répondez pas ? Qu'y a-t-il ? Vous paraissez stupéfait.

Il l'était en effet. L'exorde plein de précautions de Clémentine lui avait fait passer une sueur froide. 11 avait appréhendé des complications terribles. Et l'exposé de ces prétentions après une telle peur, par un effet d'opposition tout naturel, lui semblait d'une modération absolue. La tète montée par son parrain, il s'attendait à voir ]\F® Guichard essayer de l'accaparer étroitement, de le tenir en tutelle, en chartre privée. Et au lieu des mesures de rigueur elle réclamait modestement, presque humblement, qu'on ne la tînt pas à l'écart. Ce tyran se métamorphosait presque en victime*. Et lui refuser ce qu'elle implorait c'eut été se conduire en homme sans éducation et sans délicatesse. Il ne réfléchissait pas que consentir à habiter La Gelle-Saint- Gloud en été, môme dans un logis séparé, et l'hiver la maison de la rue de Courcelles, même à un autre étage que Clémentine, c'était consentir à la proscription de Roussel. Gar, à moins d'une réconciliation com-

plète, comment Fortuné aurait-il pu venir chez W^"^ Guicliard pour voir ses enfants ?

Maurice, dans l'épanouissement de sa joie, ne regardait pas si loin. D'ailleurs, pour lui, le raccommodement était certain. Et que ce fût chez W^^ Guichard ou ailleurs, la YÎe lui apparaissait toute en rose. Il répondit :

— Je suis stupéfait, comme vous le dites, de l'ingénieuse et pratique simpHcité de vos combinaisons.

— Elles vous paraissent donc satisfaisantes ?

— Tout à fait.

- — Alors vous les acceptez ?

— Avec le plus grand plaisir.

— Ah ! cher enfant, venez que je vous embrasse !

Elle le saisit d'un bras vigoureux et lui campa sur chaque joue un baiser retentissant. Si Maurice avait été en ce moment-là capable de -réfléchir, l'ardeur de joie que IVP® Guichard laissa paraître aurait dû le

mettre en garde contre sa facilité à acquiescer aux conditions de la despotique vieille fdle. Il aurait pensé que, pour un premier pas, l'enjambée qu'on lui faisait faire était de belle largeur, et que la seconde, si elle était de même mesure, le conduirait infailliblement à l'esclavage.

Mais en cet instant, et grâce à l'optique spéciale de l'amour, l\P® Guichard lui semblait modérée. Hermine rentrant, une gerbe de fleurs entre les bras, trouva sa tante et son fiancé enchantés l'un de l'autre, et se rfijouit candidement de leur bon accord.

Clémentine triomphait, et elle avait peine à contenir ses transports. Ce défilé, dont elle préparait l'attaque depuis huit jours, avec une habileté consommée, une fois franchi, elle ne voyait plus d'obstacle devant elle. Maurice, mis en son pouvoir par la magicienne qui l'avait ensorcelé, était séparé de Roussel, et l'œuvre de haine entreprise depuis vingt ans recevait son couronnement.

Roussel, avec qui Maurice passa la matinée avant de se rendre à La Gelle-Saint- Gloud pour signer le contrat, ne se trompa pas sur la valeur des concessions que Clémentine avait si adroitement arrachées à Maurice. Il se jugea menacé de la façon la plus grave, et comprit que la femme qui avait dressé contre lui de si formidables batteries ne désarmerait pas, comme l'espéraient les jeunes mariés. Mais il eut ce suprême courage de taire ses inquiétudes à son fils pour ne pas lui amoindrir sa joie. Il ne voulut pas un pli sur ce front radieux. Et pour être plus sûr de ne pas devenir la cause d'une complication de la dernière heure, il annonça qu'il partait pour le Havre.

— Mais vous reviendrez demain matin ?

demanda Maurice avec un peu de souci.

— Demain dans Taprès-midi. Quand vous serez mariés, je me présenterai chez M'^^ Guichard, selon votre désir, et tout ce qu'il sera possible de faire pour assurer la

concorde générale, vous pouvez l'attendre de moi.

— Merci, cher parrain, au nom d'Hermine et au mien.

— Embrasse-moi et sois heureux !

Le père et le fils se jetèrent dans les bras l'un de l'autre, avec une effusion attendrie. Et Maurice partit pour La Celle-Saint-Cloud, où Hermine et M^^^ Guichard l'attendaient pour déjeuner avant d'aller à la mairie.

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