‹ Les vielles rancunesChapitre 7 sur 11 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

L'enlèvement.

L'aspect de la salle de bal était charmant. Sur une estrade, au fond, les musiciens étaient placés. Tout autour, des fauteuils pour les grands parents et des chaises pour les danseuses. Par une large baie, le jardin, tout illuminé de lanternes vénitiennes, s'offrait envahi par les invités. A peine entrée, M"® Guichard avait été entourée par ses parents et ses amis. Et, à un signal donné par Bobard, une tempête harmonique s'était déchaînée, ébranlant les nerfs de tous les assistants. Si Clémentine avait été hbre d'esprit, quelle satisfaction elle eût éprouvée, en cette minute où elle domina vrai-

ment cette assemblée qu'elle traversait d'un pas majestueux, but de tous les regards et de tous les sourires ! Mais sa joie était empoisonnée par ses préoccupations mauvaises, et, tout en marchant au milieu des saints, des protestations et des félicitations, elle se disait :

— Réussirai-je à détruire ce bonheur que chacun proclame, loue et envie ?

Elle aperçut Maurice qui causait, l'air joyeux, avec Hermine, pendant que Roussel, au milieu d'un cercle de dames, se répandait en grâces et en amabilités. Un nuage obscurcit son front. D'un signe, elle appela à elle le jeune homme, et, lui prenant le bras, elle dit d'un air enjoué :

— Je viens de faire porter dans votre appartement les derniers présents reçus par Hermine, car je ne dois plus rien garder d'elle maintenant.

— Si ce n'est elle-même, interrompit gentiment Maurice.

— Oh ! elle vous appartient tout entière,

répliqua J\F^ Guichard en observant le jeune homme.

— Nous partagerons, dit-il.

Elle pensa : « Hypocrite ! il essaie de me donner le change, mais il ne me sait pas prévenue. Ses roueries seront sans effet. ■» Tout haut, elle ajouta :

— Dans le petit salon, sur la cheminée, ^'0us trouverez un coffret qui contient les souvenirs déjeune fille d'Hermine. Serrezle vous-même, en voici la clef...

Il la prit, la mit dans la poche de son gilet, et répondit :

— J'y vais tout de suite. Mais vous auriez pu, ma chère tante, attendre à demain pour vous déposséder. Nulle part ce trésor n'eût été plus en sûreté qu'à la place où vous l'aviez mis...

— Non ! non ! Il faut faire les choses avec régularité...

— Comme il vous plaira.

Il lui adressa son meilleur sourire et se dirigea vers le petit salon, inconscient du

piège qu'elle lui tendait. Il entra dans la pièce, à cette heure déserte, et aperçut le coffret sur la cheminée. C'était une boîte de forme carrée, avec des incrustations d'ivoire, comme on en fait tant à Florence. Dessous, en le retournant, Maurice vit gravés dans le bois, ces mots : « Pellegrini, via Maggio. » Il la connaissait bien cette via Maggio, et, en un instant, s'évoquèrent dans sa pensée le Ponte-Yecchio avec ses boutiques, et l'Arno limoneux coulant entre ses quais de pierre.

Il tenait le coffret entre ses doigts, et un bruit métallique se produisait à l'intérieur, comme le son étouffé d'anneaux d"or remués. Il pensa : a Ce sont les bijoux d'Hermine, ses parures de jeune fille. » Et un désir de les regarder s'empara de lui. Il ne pensait pas commettre une bien grave indiscrétion. Ce qui avait été vu par la tante pouvait bien l'être par le mari. La clef sembla s'offrir d'elle-même à ses doigts, comme si une malfaisante et mystérieuse

puissance dirigeait sa volonté. Il ouvrit, et le couvercle soulevé lui laissa voir d'abord les lettres accusatrices.

11 les prit, sans rien soupçonner de mal. « Quelque correspondance de pensionnaire, pensa-t-il, doux et naïfs secrets d'enfance. » Il développa une des feuilles de papier et y jeta les yeux, sans intention de lire. Mais l'écriture masculine, ferme, tout de suite changea ses dispositions. Il éprouva d'abord de rétonnement, puis une sourde irritation, et enfin un désir ardent de savoir ce que cela signifiait. Il lut, et à mesure qu'il lisait, son front se creusait sombre et mécontent. Rien de plus vulgaire que cette lettre, déclaration de clerc d'huissier aune fleuriste, et signée « Hector », sans nom de famille. Mais il n'y avait point de doute possible. C'était le fils de Bobart, le maréchal des logis de hussards, le garçon d'honneur, un peu lancé, du dîner de noces, qui en était l'auteur.

Le premier mouvement de Maurice, et

Clémentine avait en cela deviné juste, fut de refermer le coffret, de regagner la salle de bal, d'attirer Hector dans un coin solitaire,'et là de lui camper sur sa large figure une bonne paire de soufflets. Mais il résista à cette tentation, et jugea plus raisonnable de faire son tuteur arbitre de la situation. Il mit les lettres dans sa poche, referma le coffret et sortit du salon.

A vingt pas de lui, Roussel, toujours madrigalant, achevait de conquérir les femmes, jeunes et vieilles, dont il s'était donné la séduction pour tâche. Dans sa joie, il eût fait des frais avec Clémentine. Il fut désagréablement surpris, en se sentant toucher l'épaule, et en voyant devant lui la figure crispée de Maurice. Mais, si engourdies par le contentement que fussent ses défiances, il eut tout de suite le sentiment que quelque chose d'anormal se produisait, et emmenant son fils à quelques pas :

— Qu'est-ce qu'il y a? dit-il.

— Venez avec moi, vous le saurez.

Ils traversèrent la foule, entrèrent dans le petit salon, et bien seuls :

— Lisez ! fit Maurice en lui tendant une lettre.

Roussel parcourut vivement la page, fronça les sourcils, et reprenant toute sa gravité :

— Où as-tu trouvé ça ?

— Dans ce coffret.

— Qui est-ce qui te l'a remis ?

— ]\r^^ Guichard, à l'instant.

— Avec la clef?

— Oui.

— De quelle façon étaient placées les lettres ? Sur le dessus ? Bien en vue ?

— Gomment le savez-vous ?

— Nigaud ! Est-ce difficile à deviner ? G'est cette scélérate de Clémentine qui a fait le coup !

— Mon parrain !

— Elle est capable d'avoir fabriqué les lettres !

— Mais dans quel but ?

— Dans celui d'amener une brouille entre ta femme et toi. A la faveur d'un désaccord, d'une explication, d'une querelle, elle compte jeter la zizanie entre vous, s'emparer d'Hermine et, qui sait, peut-être vous séparer à jamais !

— Est-ce sérieusement que vous parlez ? Vous soupçonnez JNP^^ Guicliard ?

— Et toi soupçonnes-tu donc ta femme ? répliqua avec force Roussel. Il n'y a qu'à choisir : Ou Hermine est une petite farceuse, qui a flirté avec l'armée française en la personne du fils Bobart, ou Clémentine est une grande coquine qui a profité d'un hasard, si elle ne l'a fait naitre, pour mettre sous tes yeux une correspondance qui doit te pousser à quelque violence. Moi, mon choix est arrêté : j'accuse Clémentine.

— Mais Hermine, mon parrain ?...

— Hermine I Peut-être ne les connaît-elle seulement pas ces lettres... En tout cas, il faut bravement le lui demander.

A cette déclaration, Maurice pâlit.

— Quoi ! la mettre au courant de cette infamie? La questionner sur un tel sujet?

— Oui, la mettre au courant; non pas la questionner : la consulter loyalement, comme une personne loyale qu'elle est. Et tu verras, si elle est innocente de toute compromission, et j'en jurerais, comme elle appréciera ta franchise et ta confiance.

— Soit. Aussi bien je ne puis supporter plus longtemps un pareil soupçon. Rendezmoi le service de me l'envoyer.

— De te l'envoyer ? Non pas : je te l'amène. J'assisterai, si tu le permets, à l'entretien, ne fût-ce que pour t'empêcher de dire des niaiseries...

— Mon parrain !

— Quoi donc ? fit Roussel avec fermeté, est-ce que tu n'avais pas un peu commencé à l'instant ?

— Oui, vous avez raison. Restez, soyez mon conseil et mon appui, comme toujours.

— Et sois tranquille. Je serai encore

plus modéré pour ton compte que je ne l'ai été pour le mien. Attends-moi là.

Il sortit. Maurice seul resta plongé dans de douloureuses réflexions. Il entrevit l'avenir très sombre et, pour la première fois, il pensa que son tuteur n'avait peut-être pas exagéré les torts qu'avait eus envers lui M"® Guichard, et il ne fut pas loin de croire que la tante d'Hermine fût un monstre. En tout cas il estima que la perfidie avec laquelle elle venait d'agir le dégageait moralement de toute gratitude et lui rendait sa liberté d'action, et il se promit non pas de lui rendre le mal pour le mal, mais au moins de Fempêcher de continuer à nuire.

Cependant, si coupable que parût être M^^^ Guichard, un fait ne pouvait être mis à sa charge : c'était la correspondance même, point de départ de l'incident. Quoique Roussel en pensât, les lettres venaient bien du fds de Bobart. Il y avait donc eu une amourette entre lui et Hermine. Rien que cette pensée exaspérait Maurice. Et cependant il

ne parvenait pas à se figurer la Vierge à la broderie marivaudant avec le hussard. Ce n'était pas dans l'ordre des choses admissibles, dans l'harmonie de sa nature délicate, dans le ton de ses yeux candides. 11 y avait évidemment une sournoise manœuvre là-dessous. Et pourtant elle avait reçu les lettres !

Il n'eut pas le loisir de pousser plus loin ses inductions : Hermine entrait avec Roussel. Le jeune marié n'eut pas le temps d'ouvrir la bouche pour formuler une question, son tuteur s'écria, la porte à peine fermée :

— Eh bien ! tout est éclairci î Elle n'a même pas lu les lettres, la chère enfant : elle les a remises cachetées à sa tante !

Cachetées ! Maurice eut un tel élan de joie qu'il sauta au cou du bon Fortuné. Mais celui-ci, avec un sourire, se défendant mal contre l'étreinte :

— Ce n'est pas moi qu'il faut embrasser, grand bêta?

Il les poussa l'un vers l'autre. Et, pour la première fois, Maurice, prenant Hermine dans ses bras, la serra contre son cœur et effleura de ses lèvres sa chevelure blonde.

— Comme il fallait être malin pour deviner que c'était Clémentine qui vous préparait ce pot-aux-roses ! Mes enfants, la situation est grave. Jugez par ce qu'elle vient de faire, comme entrée de jeu, ce dont elle est capable, si elle ne réussit pas tout de suite à vous séparer...

— Nous séparer !

Ils le dirent avec un si bel ensemble que Roussel ne put s'empêcher de rire :

— Allons ! voilà une unanimité rassurante ! Mais méfiez- vous, mes chers petits, vous êtes en danger... Dans l'état de mes relations avec M^^® Guichard il ne m'est pas possible de vous donner d'avis. J'aurais l'air de plaider contre elle et pour moi. Il est évident que c'est mon intrusion soudaine qui a modifié les intentions et bouleversé les projets de Clémentine. Elle a opéré un

redoutable changement de front et traite Maurice en ennemi, au lieu de le traiter, comme hier, en allié. Vous voilà éclairés. Avisez, mais n'agissez que d'après vos propres inspirations. Ne voyez que votre intérêt, ne me comptez pour rien, mais comptez sur moi. Quand vous aurez pris une décision, autant j'aurai mis de réserve à vous conseiller, autant je mettrai d'énergie à vous soutenir. Je vous laisse : vous vous aimez, défendez votre bonheur !

Hermine et Maurice, restés en présence l'un de l'autre, se regardèrent un instant sans parler. Puis le jeune mari prit la main de sa femme, et l'attirant à lui :

— Voilà donc oii nous en sommes ? Et il n'y a pas vingt-quatre heures que vous m'appartenez ? Alors, que nous prépare l'avenir ? Une suite incessante de difficultés, de luttes que nous n'aurons rien fait pour amener et auxquelles nous ne pourrons pas nous soustraire ? Quelles tristesses, Hermine, après l'espérance de tant de joies ?

— Maurice, est-ce donc possible que ma tante vous ait mis sous les yeux ces lettres que je ne connais même pas?

— Hélas, Hermine, c'est trop certain.

Mais ne l'accusez pas : elle a agi sous l'influence de la colère, et ce n'est pas son cœur qui l'a conseillée.

— Vous l'excusez ? Et cependant c'était contre a'ous que cette afi'reuse manœuvre était dirigée... Mais quelle folie est donc la haine pour qu'en une heure, sous son inspiration, une femme si bonne, qui a été pour moi une véritable mère, change aussi complètement...

— Elle me hait, maintenant, vous le A'oyez, autant qu'elle hait mon parrain. Elle n'a qu'une idée, c'est de nous séparer. Elle n'a pas réussi cette fois, mais elle recommencera jusqu'à ce qu'une occasion plus favorable...

— La trouvera-t-elle donc ?

— Elle la fera naître, comme aujourd'hui.

— Alors que devenir?

— Avez-vous confiance en moi, Hermine ?

— Pleinement.

— Croyez-Yous que je veuille uniquement et en dehors de toute considération étrangère à vous-même, notre seul bonheur?

— Je le crois.

— Pensez-vous qu'ici, entre mon tuteur et votre tante, nous pourrons échapper aux troubles, aux excitations, aux mauvaises influences ?

— Je ne le pense pas.

— Alors tirez vous-même la conclusion, Hermine.

Elle resta un instant pensive, sa jolie tête blonde baissée ; des larmes roulèrent dans ses yeux. Elle murmura :

— Il faut donc partir !

— Oui, partir, chère enfant, nous sauver, pour être l'un à l'autre, loin de tout ce qui n'est pas la confiance et la tendresse.

— Mais n'est-ce pas être ingrat envers

la femme qui m'a élevée et qui a été excellente pour moi ?...

— C'est être fidèle à celui qui vous aime et que vous devez aimer.

— Et que j'aime, Maurice, dit-elle en souriant à travers ses pleurs. Mais je ne suis qu'une femme, je n'ai pas le courage de décider entre ce qui me paraît être mon devoir et ce qui est mon désir... Vous qui avez de la fermeté, ordonnez, et j'obéirai.

Maurice hocha la tête.

— Non, Hermine, je ne puis faire ce que vous me demandez. Quelque graves qu'aient été les torts de M^^® Guichard envers moi, je ne me considère pas comme absolument libéré des engagements que j'ai pris envers elle. J'ai promis de ne jamais vous contraindre à vous éloigner d'elle : je vous laisse donc libre. Si vous voulez rester, nous resterons. Si nous partons, il faut que ce soit vous qui disiez : Je veux partir !

— Oh ! Maurice, qu'exigez-vous de moi?

— Que vous sauviez, vous-même et toute seule, notre bonheur. Est-ce trop attendre de vous ? Réfléchissez bien à ce qui se passe autour de nous. Ici, c'est le désordre oîi périra notre repos ; hors d'ici, c'est le calme, c'est la liberté de s'aimer. Hermine, c'est un temps à passer et si beau ! Quelques jours suffiront pour que celle qui nous fait tant de mal retrouve la raison et nous rappelle... Et alors nous pourrons revenir et jouir en paix de la tranquillité que nous aurons bien gagnée. Est-ce si efl'rayant ? Préférez-vous courir les chances d'une guerre, où tous les coups frapperont sur notre cœur?...

— Maurice...

Elle hésitait. 11 se mit à ses genoux, et la regardant jusqu'au fond de l'âme :

— Hermine, une minute de résolution, un mot décisif, et tout est sauvé. As-tu peur de te confier à moi? Tu sais bien que je t'adore. Au monde, il n'y a plus que nous deux... Le reste ne compte pas. Yeux-tu

nous sacrifier à des rancunes puériles, à des haines inavouables?... Qu'avons-nous fait, nous, pour mériter de souffrir? Quel est donc notre crime ? Est-ce de nous aimer ? Un bien doux crime, tu verras...

Elle s'était penchée vers lui ; il prit sa main, qu'il appuya contre son cœur . Hermine poussa un grand soupir, puis d'une voix nette :

— Partons î

— Ah ! que je suis heureux I

Elle lui jeta un regard qui lai prouvait que ce cri de joie la payait de ses efforts. Au même instant, Roussel rentra.

— Mes enfants, il faut revenir dans la salle de danse : on vous cherche partout, et j'ai déjà dû empêcher Bobart de venir

VOUS interrompre... Etes-vous d'accord?

— Oui, mon parrain, nous partons.

C'est Hermine qui le veut.

— Elle a raison, je n'ai pas de conseils à vous donner, mais à cette époque un petit séjour au bord des lacs d'Italie, à Bellaggio, par exemple...

Les yeux d'Hermine s'illuminèrent. Elle n'avait jamais voyagé et ne connaissait rien. Roussel se reprocha d'avoir introduit cet élément tentateur dans la résolution d'Hermine. Il pensa : « Ce n'est pas de jeu ; mais comme la femme se manifeste toujours et tout de suite I Quel regard elle a eu, cette petite ! »

— Cher Maurice, décidez tout maintenant, dit Hermine : moi je retourne au milieu de nos amis.

Elle disparut légère et presque joyeuse. Roussel se tourna vers son fils, et lui frappant sur l'épaule :

— Ah ! mon gaillard, tu n'es pas à plaindre ! ïu vas, naturellement, enlever ta femme ?

— Gomme vous dites ! 11 est neuf heures et demie. A minuit je brûle la pohtesse aux gens de la noce.

— J'ai un excellent landau qui m'attend sur la place... Le veux-tu ?

— Me mènera-t-il à Paris ?

— Tiens ! parbleu ! C'est une affaire de pourboire.

— Alors voilà qui est dit. Vous prévenez le cocher.

— Tout à l'heure. Ta femme a-t-elle fait beaucoup de façons ?

— Juste ce qu'il fallait pour que sa résolution eût une tendre signification. C'est un ange !

— Bon î nous lui rendrons cela plus tard ! Ils furent interrompus par une tempête

harmonique : c'était la fanfare qui, dans la cour, attaquait à l'unisson avec Torchestre le quadrille d'honneur. Au même moment la tête inquiète de Bobart se montra dans l'ouverture de la porte :

— Monsieur Aubry, on vous cherche partout... M^^^ Guichard vous réclame...

— Allons ! va remplir tes devoirs, dit Roussel en échangeant un regard avec Maurice. Pendant ce temps-là, moi je prendrai l'air dans le jardin. 11 fait une terrible chaleur ici.

Ils se séparèrent, Maurice se dirigeant, au travers des rangs serrés des curieux, vers M'^*^ Guichard. qui l'attendait, debout au milieu de la salle de bal, altière et masculine, ayant en face d'elle sa nièce au bras du maire, M. ïournemine.

— Ah ! vous voilà enfin, dit- elle avec un impérieux regard. Allons : placez-vous là, et commençons !

Les instruments rugirent, et les couples, partant tous ensemble, entamèrent la première figure du quadrille.

Bobart, intrigué du double conciliabule qui venait d'avoir lieu dans le petit salon entre Hermine et Maurice d'abord, puis entre Maurice et Roussel, au lieu de rentrer dans la salle de bal, s'était engagé dans le jardin à la suite de Fortuné. Instinctivement il soupçonnait une manœuvre offensive de la part des adversaires de son excellente amie. Vertement tancé par Clémentine, à cause de Roussel, qu'elle l'accusait d'avoir insuffisamment surveillé, il avait à cœur de

prendre sa revanche. Et son amour-propre, sa haine, son intérêt réunis le poussaient sur les traces du vieux garçon.

La nuit était obscure et douce. Les lanternes vénitiennes éclairaient les allées autour de la maison. Les massifs du jardin et la terrasse' étaient sombres. Roussel d'abord tourna dans le parterre d'un air indifférent, puis peu à peu il se rapprocha de la petite porte qui donnait au coin de la ruelle que surplombait ce mur au haut duquel Maurice avait pour la première fois aperçu Hermine. Roussel se retourna pour s'assurer qu'il n'était pas surveilUé. Robart n'eut que le temps de se jeter derrière un arbre. De là, il peut voir le tuteur ouvrir la porte et sortir vivement.

Il prit sa course et arriva sur la terrasse à temps pour voir Roussel s'approcher d'une voiture qui stationnait sur la place, et faire signe au cocher de s'avancer au coin de la ruelle, à deux pas de la petite porte. Pendant que le landau traversait la

place et venait stationner au bas de la terrasse, Roussel suivait d'un air placide. 11 s'approcha du cocher, et avant de rentrer dans le jardin il dit à demi-voix :

— C'est bien compris, n'est-ce pas? Un monsieur et une dame, dans une heure et demie. Vous aurez vingt francs de pourboire en arrivant à Paris... Et surtout restez à votre voiture, maintenant, jusqu'au moment du départ.

— Soyez sans inquiétude, monsieur Roussel, dit le cocher.

Penché sur le mur de la terrasse, dans l'ombre, Robart n'avait pas perdu un mot de ces recommandations. Il pensa : « Un monsieur et une dame que le cocher devra conduire à Paris dans la voiture de Roussel, c'est clair comme le jour : il s'agit de Maurice et d'Hermine. L'intervention de cette excellente amie produit son effet : les jeunes mariés méditent une évasion. Ce n'est certainement pas ce que M'^® Guichard attendait. R faut donc la prévenir. »

Fortuné, d'un pas tranquille, avait traversé le jardin et était rentré dans la salle de bal. Bobart le suivit, et, arrivé à la porte, il le vit prendre Maurice et Hermine à part et leur donner des explications que les jeunes gens écoutèrent avec une extrême attention ; puis ils se séparèrent, Hermine et Maurice parcourant l'assistance au bras l'un de l'autre, Roussel se promenant l'air ravi. En cette circonstance, dont il avait pénétré la gravité, Bobart n'hésita pas : il alla tout droit à M^^' Guichard, qui trônait au milieu de ses invités, et l'attirant au pied de l'estrade de l'orchestre :

— Commandez à votre visage, mon excellente amie, on vous observe, et j'ai de sérieux renseignements à vous fournir : Hermine et Maurice dans une heure et demie partent en voiture pour Paris.

— Que me dites-vous là ? s'écria M"^ Guichard d'une voix tremblante de colère.

— Galmez-vous et écoutez-moi. J'ai tout

découvert à Tinstant. C'est Roussel qui a tout conseillé, tout préparé...

— Le misérable !

— Sa voiture stationne à côté de la petite porte et va servir aux mariés à s'éloigner d'ici.

— Que faire pour les en empêcher ?

— Ne pas quitter votre nièce de vue.

— Ce serait à recommencer demain. Et l'occasion serait si bonne pour rompre... Ils me provoquent... Je ne fais que me défendre... Ils veulent me prendre Hermine... Si je la leur prenais ?

— Admirable idée ! Vous renversez la situation. On croyait vous vaincre, et c'est vous qui triomphez î

— Mais comment ?

— Devancez l'heure du départ. Envoyez chercher votre nièce par une personne sur la fidélité de laquelle vous puissiez compter.

— Sa femme de chambre.

— Bon ! Cette fille prévient M°^« Aubry que son mari l'attend à la voiture... La

ieune femme v va sans défiance... Au lieu du mari elle trouve la tante. Et fouette cocher !...

— Je gagne Paris, et de là Rouxmesnil, en Normandie... propriété écartée ou je suis inexpugnable...

— A merveille ! Vous ne changez pas de toilette pour partir?

— J'ai tout ce qu'il me faut à Paris...

— 11 est probable que votre nièce va enlever sa robe blanche...

— Laissons-la hbre de ses mouvements.

Mais vous, attachez-vous à Maurice et ne le quittez pas du regard.

— C'est entendu.

Pendant que ce double complot s'ourdissait, la fête battait son plein. Et il était facile de prévoir que la danse durerait jusqu'au matin. Sur la place du village, un orchestre en plein vent s'était installé, et les gens du pays sautaient sur le gazon à la lueur des lanternes vénitiennes allumées par l'épicier. Des paniers de vin avaient été

envoyés par M^'"^ Guichard pour rafraîchir les danseurs, et ces diverses attractions retenaient une foule serrée devant la grille de la villa.

Dans la ruelle sombre le landau attendait. Le cocher, fidèle à sa parole, n'avait pas quitté sa voiture, mais il s'était fait apporter une bonne bouteille, et dans son coin fêtait les mariés. Onze heures venaient de sonner au clocher du village. L'instant du départ approchait : il enleva la couverture de ses chevaux et les rêna, puis il monta sur son siège, un peu étourdi par l'obscurité et le vin qu'il avait bu.

Il commençait à s'assoupir, quand la petite grille s'entre-bâilla, et, encapuchonnée, une femme, parlant à une personne qui l'accompagnait et qui ne sortit pas du jardin, ouvrit vivement la portière du landau et monta.

Au même moment, une autre femme de haute taille , d'allures décidées, s'avança vers la voiture, et s' adressant au cocher :

2ï:g les vieilles rancunes

— A Paris, vivement!

Le cocher étonné dit :

— Mes voyageurs devaient être une dame et un monsieur...

— C'est changé ! Le monsieur ne part pas... Allez !

Elle ouvrit la portière. Un cri : « Mon Dieu ! ma tante ! » retentit à l'intérieur du landau, mais la portière claqua, vigoureusement tirée, et le bruit du départ étouffa le surplus des plaintes d'Hermine.

Dans la salle de bal, les invités de W^^ Guichard se trémoussaient avec ardeur. Maurice, tirant sa montre, vit qu'il était onze heures et demie. Depuis quelques instants déjà Hermine avait disparu. M^^"^ Guichard venait de gagner le petit salon atin de donner des ordres, sans doute pour le souper. Il jugea l'occasion favorable. Il descendit dans la cour, traversa les communs, grimpa vivement l'escalier qui conduisait à son appartement, frappa à la porte, et comme on ne répondait pas, il entra.

Dans la chambre, éclairée par une lampe de nuit, sur le lit, la robe de mariée d'Hermine était étendue. Les tiroirs étaient encore ouverts. Tout annonçait les apprêts d'un départ. Maurice pensa : « Elle est déjà dans la voiture. » Il prit son paletot, un chapeau, et descendit vivement. Il sortit^ par la petite porte, tourna l'angle du mur et ne vit point de landau. Il supposa que le cocher avait pu mal comprendre et stationnait peut-être à l'autre bout de la ruelle. Il y courut. La ruelle était vide.

Il revint sur la place, le cœur battant, l'esprit troublé d'un commencement d'inquiétude. Là une file de voitures attendant les invités, et tous les cochers au café. Très soucieux, Maurice rentra dans le jardin, ôta son paletot, pénétra dans la salle de bal et chercha son tuteur. Roussel n'eut qu'à regarder son fils pour comprendre qu'il se produisait un incident inattendu. Il l'attira dans un coin et d'une voix inquiète :

— Qu'v a-t-il?

— Il y a que je n'ai point trouvé la voiture et que je ne sais pas oii est Hermine.

— Qu'est-ce que tu me dis ?

— Hermine s'est habillée, et a été évidemment au landau. Mais le landau n'est plus làl

Ils se regardèrent avec un commencement de soupçon :

— Où est M"® Guichard? demanda Roussel.

— Elle est sortie de la salle de bal il y a un grand quart d'heure.

— Cherchons-la, demandons-la, dans la maison... Ah ! Bobart !... Prenons Bobart...

Ils fondirent sur l'ex-avoué, qui d'un air paterne dégustait une glace, assis dans un moelleux fauteuil, et là, sans élever le ton, mais avec des regards très expressifs :

— Bobart, qu'est devenue M^^*^ Guichard ?

— Mais je l'ignore, balbutia l'ex-avoué.

en ayant soin de se lever pour échapper à ses interrogateurs.

— Ne bougez pas ! dit Roussel, et répondez : Ou est ]\r'^ Guichard ?

— Je ne sais pas, Messieurs, déclara Bobart en criant pour attirer l'attention sur lui. Je ne comprends pas votre insistance...

— Parlez plus bas, interrompit Maurice, ou je vous emporte dans le salon voisin, et là vous verrez I

11 était si menaçant que Bobart, épouvanté, resta dans son fauteuil, sans un geste, sans une parole.

— Je vous donne une minute pour vous décider à répondre, reprit Roussel. Dans une minute je vous rends responsable du guet-apens qui a été exécuté.

— Le guet-apens ! s'écria Bobart, jeté hors de lui par la terreur. Qui l'a préparé ?. ..

— Ah ! vous savez donc ce qui s'est passé?... Vous en convenez!

— Je ne conviens de rien du tout... Vous me violentez, vous me menacez...

— Oui. Tout ce qu'il faudra pour savoir où est M'^^ Guichard...

— Eh bien ! elle est partie !

— Partie ! Avec .Al"^« Aubry ?

— Avec M™^ Aubry, et dans votre propre landau. Là, êtes-vous satisfait? dit Bobart avec une explosion de joie railleuse.

— Et 011 l'emmène-t-elle ?

— Allez le lui demander !

— On l'a contrainte à l'accompagner ?

— Contrainte ? s'écria Bobart. Comme c'est probable î Pourquoi pas enlevée de force ! Au milieu de cinq cents personnes... Non ! non I M™® Aubry a suivi sa tante de son plein gré... M'^^ Guichard Favait éclairée sur la portée morale de l'acte qu'elle commettait. La jeune femme a reconnu qu'elle avait été induite en erreur, et elle est partie librement, de son plein gré ! . . .

— Vieux coquin ! s'écria Maurice exaspéré, et saisissant Bobart par une épaule, il le secoua si rudement que Boussel, venant

au secours de l'ex-avoué, s'interposa entre lui et son filleul.

— Allons, mon enfant, un peu plus de calme. Dans tout ce que monsieur dit, il n'y a sans doute pas un mot de vrai. "Nous avons engagé une partie et nous venons de la perdre : essayons donc de prendre notre revanche. Et pour ce faire ne nous en prenons pas aux valets, mais aux maîtres.

— Valets ! riposta Bobart. Apprenez, Monsieur...

— Rien ! interrompit Roussel. Je vous connais depuis longtemps, monsieur l'hypocrite, monsieur le cuistre... J'ai dit valet, j'aurais pu dire mouchard...

— Et si vous n'êtes pas content, ajouta Maurice, vous pouvez m'envoyer votre fils!

— Non, Monsieur, déclara emphatiquement Bobart. Je suis de taille à venger moi-même mes injures. Vous saurez ce qu'il en coûte d'avoir affaire à un homme tel que moi...

— Vos clients l'ont bien su, maître gredin ! dit Roussel. Mais tenez- vous pour averti : que je ne a'ous rencontre pas en travers de mon chemin, ou je vous fais payer les frais d'une façon plus salée que vous ne l'avez jamais fait vous-même.

Et prenant son fils par le bras :

— Viens, Maurice. Viens, nous n'avons plus rien à faire ici.

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