CHAPITRE VIII La Belle au bois rêvant
Le lendemain matin, Roussel dormait encore lorsque Maurice entra dans sa chambre, ouvrit les rideaux et s'assit sur un fauteuil au pied du lit.
— Quelle heure est-il donc? demanda Fortuné en se dressant sur son séant.
— Cinq heures... Pardonnez-moi d'interrompre sitôt votre sommeil... Mais tout seul, je devenais enragé...
— Oh ! cher petit, tu as joliment bien fait de me réveiller ! Attends, je me lève...
— Non, restez couché : nous causerons tout aussi bien. Et pourvu que je parle d'Hermine, je serai soulagé...
— Tu n'as pas fermé l'œil, toi, mon pauvre enfant ?
— Non ! Mais cela importe peu ! J'endurerais tous les maux sans me plaindre si je pouvais seulement savoir oîi est ma pauvre petite femme.
— Rassure -toi, nous le saurons! Et alors... Mais j'y pense... Frédéric est-il levé?... Oui. Sonne...
— Pourquoi faire?
— Tu vas voir...
Maurice sonna. Au bout d'un instant le valet de chambre de .Roussel parut. C'était un excellent serviteur, qui avait remplacé le domestique modèle que W^^ Guichard avait enlevé à Fortuné vingt ans auparavant. Aucune offre n'avait eu prise sur Frédéric. Aussi, dans ses jours de gaîté, Roussel l'appelait Hippocrate. Un jour que le valet de chambre s'était enhardi à demander à son maître pourquoi il le désignait ainsi, celui-ci avait répondu : a C'est à cause des présents d'Artaxerxès. » Fré-
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déric n'avait pas compris davantage, et comme il demeurait stupéfait : a Bon î avait ajouté Roussel, ne vous tourmentez pas Fesprit : Hippocrate était un homme incorruptible. )) Frédéric se tint pour satisfait, et à ses propres yeux il acquit plus d'importance. Il était avec le temps devenu vraiment dévoué. Surtout il adorait Maurice.
— Frédéric, dit Roussel, êtes-vous toujours en bons termes avec le concierge de M. Bobart.
— Oui, Monsieur. C'est par l'entremise de Monsieur que je lui ai fait avoir sa loge...
— Eh bien ! Frédéric, vous allez immédiatement partir pour Paris. Vous irez voir votre protégé, et vous lui demanderez comme un service capital de vous indiquer, dans le cas oii M. Robart partirait de Paris, la gare pour laquelle il est parti. De plus, si vous pouviez obtenir d'être renseigné sur le département ou le pays étranger d'où arriveront des lettres pour M. Robart, vous donneriez à M. Maurice et à moi une aide
inappréciable... Vous nous connaissez assez pour être sûr qu'il ne s'agit de rien de blâmable...
— Oh! Monsieur... Les yeux fermés, j'obéirai à Monsieur î Les yeux fermés...
— Eh bien î Xe les fermez pas... Ouvrezles, au contraire, et très grands... Restez à Paris, et, à l'heure de chaque distribution de la poste, soyez dans la loge... M. Bobart ne vous connaît pas ?
— Non, Monsieur.
— Et aussitôt que vous aurez des renseignements à nous fournir, revenez sans une seconde de retard.
— Monsieur peut compter sur moi.
Il sortit. Maurice resta assis, interrogeant son tuteur du regard.
— Voici mon idée, fit celui-ci : il est hors de doute pour moi que ce gredin de Bobart est le complice de M^^® Guichard. Il nous a espionnés la nuit derrière, et c'est par lui qu'elle a été prévenue. Il est donc certain qu'aussitôt en sûreté, elle va lui écrire, et
peut-être l'appeler auprès d'elle. Par le timbre de la poste nous saurons où elle est, et si Bobart s'en va, la gare qu'il prendra sera une indication nouvelle.
— Et alors que ferons-nous?
— Je n'en sais rien encore, il faut y réfléchir. D'ailleurs, peut-être ne sera-ce pas par Frédéric que nous apprendrons où est W^^ Guichard... Ta femme est très capable de déjouer la surveillance de Clémentine et de décrire...
Le jeune homme hocha tristement la tête :
— Gomment a-t-elle consenti à l'accompagner?
— Ah ! tu es bon, toi!... Sais-tu comment les choses se sont passées? M'^^ Guichard est robuste comme un cuirassier...
Qui te dit qu'elle n'a pas emmené Hermine de force?
— Est-ce possible? Au miheu de cinq cents personnes ? Lorsque le cocher n'était pas prévenu et qu'il eût suffi d'un cri
d'appel, d'une résistance, si faible qu'elle fût, poui* que la voiture s'arrêtât!...
— Et si Clémentine a menti. Si elle a dit à Hermine que c'était moi seulement qu'on fuyait, mais que toi tu viendrais le lendemain... Avec ]\r^® Guichard, entends-tu, tout est possible. C'est une vieille Eve sans Adam, qui, pour se distraire dans son paradis vide, a mangé toutes les pommes et apprivoisé le serpent !
— Attendons, alors.
— Patiemment et sagement. Pense que tu as l'avenir devant toi, et quel avenir! Hermine sans i\'P^ Guichard ! Car après upe pareille échauffourée tu seras en droit de prendre tes précautions, et la première...
— Consistera à séparer Hermine de ce monstre de méchanceté !
— Ah ! ah I dit Roussel. Tu y viens à ton tour ! Tu avais des illusions sur Clémentine, tu n'étais pas loin de m'accuser d'exagération ! Comment la trouves-tu maintenant, ta délicieuse tante ? Eh bien I mon brave
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ami, voilà la mégère que feu Guichard, paix à sa cendre ! avait rêvé de m'imposer pour la vie ! Comprends-tu que je me sois défendu comme un tigre ? L'heureux époux de Clémentine! Quand j'y pense, j'en frissonne encore !
Causant, se promenant dans l'atelier, dans le jardin, les deux hommes gagnèrent midi. Ils s'attahlèrent mélancoKquement dans la belle salle à manger. Ce n'était pas ainsi que Maurice avait rêvé de déjeuner ce matin-là. Sur son visage Roussel lisait sa pensée et était triste de sa tristesse. La journée s'écoula plus vite qu'ils n'auraient cru. Mais la soirée, longuement prolongée, tant ils craignaient l'un et l'autre de ne pas dormir, leur sembla interminable. Le lendemain matin, dès le jour, ils étaient debout. L'impatience de Maurice tournait à la frénésie. 11 se promenait de long en large, dans son atelier, comme un fauve en cage. Roussel assis sur le canapé, regardait le jeune homme sans parler : il n'aurait su
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que lui dire, en dehors des banalités déjà épuisées depuis longtemps. Le courrier arriva sans lettre d'Hermine. Elle aurait eu le temps d'écrire cependant, si elle avait voulu ou pu le faire. Il était évident qu'elle n'avait pas pu. Là, Roussel avait un champ de discussion tout ouvert, et il le parcourut, occupant Maurice de ses raisonnements^ le forçant à épancher sa fureur en controverses. En somme, ils n'en étaient à rien de moins qu'à soupçonner ]\r^^ Guichard de séquestrer M"^^® Aubry; et cela d'une façon d'autant plus criminelle qu'elle n'avait sur la jeune femme ni droits naturels ni droits acquis. Bien plus, elle l'empêchait de remplir ses devoirs envers son mari, en habitant avec lui où il lui plairait d'habiter. Et Roussel citait le Gode. En somme, si Maurice le voulait, il y avait matière à un beau procès, et, en prenant un illustre avocat, on pouvait mettre Glémentine dans une très désagréable posture.
Ils gagnèrent ainsi le déjeuner, qui les
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réunit encore, tristes et sans appétit, dans la belle salle à manger. Vers deux heures rénervement de Maurice était tellement aigu qu'il parlait de partir pour Paris, de monter chez Bobart, là de le prendre à la gorge pour le forcer à trahir les secrets de M'^® Guichard et à dire oii celle-ci cachait Hermine. A trois heures, regardant par la fenêtre, sur la route, comme s'il s'attendait à Yoir sa femme paraître subitement et accourir les bras ouverts, il poussa un cri :
— Voilà Frédéric !
— Sûrement il y a des nouvelles, dit Roussel, puisqu'il resient.
Maurice était déjà au bas de Fescalier. Il saisit le serviteur par le bras, le questionna, l'entraînant, l'étourdissant, et surtout l'empêchant de parler. Ce ne fut qu'en présence de Roussel que Frédéric retrouva son équilibre, n s'épongea le front et dit :
— Monsieur, je sais ce que Monsieur désire savoir...
— Bon Frédéric !
Maurice le serrait dans ses bras.
— Si Monsieur Maurice veut bien ne pas m'étouffer, je pourrai lui raconter ce que j'ai appris.
— Voyons, laisse-le parler, ce garçon... Maurice s'assit sur le divan. Et Frédéric
reprit la parole :
— Depuis hier je n'ai pas quitté la loge de la maison de M. Bobart. Francisque, c'est mon ami, m'avait installé dans un coin de sa chambre, et là j'ai attendu les événements. Rien ne s'était produit ; aucun trouble, aucune agitation. M. Bobart était rentré hier au soir, à dix heures. Il n'était pas sorti ce matin. Les distributions de poste n'avaient rien fourni. J'étais consterné, lorsque, à midi, dans un tas de lettres, il s'en est trouvé une pour M. Bobart. Le timbre de départ examiné nous a fourni une indication : Glères (Seine-Inférieure).
— Ah ! s'écria Roussel, nous la tenons !
— Attendez, Monsieur, la chose va devenir plus précise dans une seconde... Vers
midi et demi, la cuisinière de M. Bobart est entrée dans la loge : elle allait chercher un fiacre pour son maître, et venait prier Francisque de monter pour aider le domestique à descendre une malle. « 11 part donc « en voyage, votre bourgeois? a dit Fran- « cisque. — Oui, a-t-elle répondu... Il va (( chez des parents à Rouen... »
— Bravo, interrompit Roussel. Rouen, puis Glères. M^^*^ Guichard est à Rouxmesnil, une terre qu'elle possède en Normandie, du côté de Dieppe... Merci, mon brave Frédéric, vous avez manœuvré comme un vrai commissaire de police. * •
— Et M. Bobart est-il parti? demanda Maurice.
— Il est parti, oui, Monsieur^ un quart d'heure plus tard.
— Eh bien I Frédéric, maintenant vous pouvez descendre : votre mission est terminée. Mangez, buvez, reposez-vous.
— Je remercie bien Monsieur.
Roussel et Maurice, demeurés seuls, se
regardèrent ; puis, comme si une pensée unique les animait, dirent ensemble :
— Nous partons I
— 11 y cL un train ce soir, nous avons le temps de faire nos préparatifs, ajouta Roussel. Et ne nous illusionnons pas : il va falloir peut-être employer la force pour venir à bout de J\P® Guichard.
— On l'emploiera.
— En tout cas, débutons avec précaution, pour ne pas donner Téveil à l'ennemi. Si nous étions reconnus, M"- Guichard serait capable de changer de résidence, et toutes nos approches seraient à recommencer.
— Eh bien ! s'il le faut, nous nous déguiserons. Je vous grimerai.
— Ah ! te voilà ragaillardi. Tu vis, maintenant ?
— Oui, je commence à espérer.
— Eh bien ! à ta valise ! Et n'emportons que le strict nécessaire. Pas de boite à couleurs, ni de chevalet de campagne,
surtout ! Un peintre serait éventé à dix lieues à la ronde !
— Vous avez raison.
Le jeune hDmme passa dans sa chambre, et, au bout d'un instant, Roussel, avec une satisfaction profonde, l'entendit qui chantonnait.
Le .château de Rouxmesnil est une grande bâtisse blanche, perdue dans la verdure d'un parc de dix hectares , entourée de murs et de sauts de loups. Une futaie de hêtres centenaires l'abrite du vent de mer qui balaie furieusement tout le plateau. Une importante ferme en dépend. Depuis longtemps le château n'est plus habité.
L'oncle Guichard aimait cette propriété, qu'il tenait de son père. Il y passait, tous les ans, deux mois à l'époque de la chasse. Les plaines et les bois qui entourent Rouxmesnil sont très giboyeux. Le mobilier qui garnissait les appartements, conservé tel quel, quoiqu'il parut tout à fait incommode et démodé, est redevenu au goût du jour.
Ce sont de charmants bois Louis XYI, couverts en velours d'Utrecht, des lits, des armoires et des commodes en acajou ornés de cuivres dorés . Les tentures sont de vieilles toiles de Jouy. Le temps a défraîchi les étoffes, fané les tentures. L'abandon a étendu ses poussières sur les meubles. Le rez-de-chaussée, aéré seulement deux fois par mois par le jardinier, qui est en même temps concierge , sent le champignon. Mais les fenêtres s'ouvrent sur une vaste pelouse encadrée de beaux massifs d'arbres, et, au loin, par delà la plaine, les bois communaux de Saint-Victor étendent leurs taillis sombres, au fond desquels chantent les coucous mélancoliques.
En arrivant à Rouxmesnil, où elle n'était venue que deux fois avec M^^^ Guichard, Hermine, les yeux gonflés à force d'avoir pleuré, la tête brisée par l'insomnie, le cœur serré à la pensée du chagrin que devait éprouver Maurice, crut entrer dans une prison. Les volets clos faisaient régner
une obscurité humide dans toutes les pièces. Un silence profond s'étendait sur la propriété, et, pour comble de tristesse, une pluie d'orage qui avait commencé à Clères, au sortir du wagon, tombait à torrent, noyant l'horizon dans une brume grise.
M"^ Guichard, affectant avec Hermine une douceur pleine de compassion, comme si elle venait d'arracher sa nièce au plus effroyable des dangers, donnait des ordres à la femme de chambre qui les avait accompagnées, parlant de son ton de commandement :
— L'appartement d'Hermine d'abord !
Que la chère enfant ait tout de suite un endroit pour se reposer!... Elle en a tellement besoin après de pareilles émotions!... Envoyez chercher du monde à la ferme. Je veux que dans deux heures tout soit en ordre dans le château... Gomment te senstu, ma chère petite? Attendras- tu le déjeuner ?
— Oh ! je n'ai pas faim du tout, ma tante...
— 11 faut manger, ma mignonne, pour être en état de supporter l'épreuve...
— Mais, ma tante, quelle épreuve? demanda Hermine avec irritation.
— Patience ! mon enfant : tu sauras tout ! Alors tu comprendras l'infamie dont tu allais être victime, et moi avec toi...
— Une infamie?... De Maurice, c'est impossible !
— Aussi n'était-ce pas lui le coupable... Mais l'abominable tartufe qui le dirige ! Remettons ces explications à plus tard... Tu sais que tu peux compter sur mon affection et mon dévouement... Je ne t'abandonnerai jamais !
Hermine étouffa un soupir. La perspective de ne jamais quitter M^'^ Guichard n'était pas faite pour la rassurer. M^'^ Guichard sans Maurice, ou Maurice sans M'^^ Guichard, voilà comment se posait la question dans sa pensée. Et à l'heure ac-
tuelle il ne lui semblait plus possible d'hésiter. C'était avec Maurice qu'elle aurait voulu être.
Il avait fallu tout l'ascendant moral qu'exerçait sur elle sa bienfaitrice, et aussi un peu de violence matérielle, pour l'empêcher de sauter en bas du landau quand elle avait vu paraître Clémentine au lieu de son mari. W^^ Guichard avait dû la prendre à bras le corps, tout en lui adressant les plus impérieuses objurgations. Jusqu'à Paris Hermine n'avait fait que sangloter. Toute la nuit elle s'était retournée dans son lit, en arrosant l'oreiller de ses larmes. Le matin, il avait encore été nécessaire de la contraindre pour l'emmener en chemin de fer.
Et maintenant, dans ce vieux château froid, humide et désolé, elle continuait à se rebeller. Elle ne le faisait pas tout haut, parce qu'elle avait peur de sa tante, mais au fond d'elle-même elle jugeait sévèrement sa façon d'agir. La révolte morale de
la jeune femme était à ce point ouverte que ]Vr'^ Guichard se crut obligée à quelques explications. Elle ne s'attendait pas à trouver une telle énergie dans cette frêle blonde qui avait si bien obéi, depuis qu'elle vivait en sa dépendance. Mais qu'importait la résistance à la fougueuse Clémentine! Ceux qui résistaient, elle les brisait. Roussel et Maurice en savaient quelque chose.
Elle entraîna Hermine dans une chambre du premier étage, et ouvrant vivement les persiennes elle dit :
— C'est la chambre que j'habitais autrefois quand Toncle Guichard vivait... Je te la donne, ma chère enfant... Elle communique avec une autre chambre, qui sera celle de ton mari quand il aura cessé de bouder et sera venu te rejoindre.
— Il pourra donc venir? demanda Hermine avec une vivacité qui fit froncer le sourcil à M^'^ Guichard.
— Mais sans aucun doute.
- Il sait donc que nous sommes ici ?...
— Je vais le lui écrire moi-même, tout à l'heure.
— Oh! laissez-moi ce soin, ma bonne tante, s'écria la jeune femme.
— Ce ne serait ni correct ni convenable, dit Clémentine. Tu aurais l'air de te soustraire à ma juridiction, et de faire des avances... Tandis qu'il faut que ce soit lui qui en fasse...
— Oh ! ma bonne tante, rien qu'un mot au bas de votre lettre...
— Un mot, soit, dit M^^^ Guichard en pensant qu'après tout une exhortation d'Hermine activerait la soumission de Maurice. Le pauvre garçon est si mal conseillé qu'il serait capable de ne pas venir...
— Le croyez-vous?
— Je crois tout, du moment que Roussel est auprès de lui. Cet homme est son mauvais génie î
Elle sortit, laissant sa nièce à toutes ses réflexions. Le plan qu'elle avait formé était très simple. Une seconde fois elle voulait
forcer Maurice à prendre des engagements, et le premier de ces engagements serait de renoncer à voir Roussel. Pas d'engagements, pas de femme î De deux choses l'une, ou Maurice céderait, et s'il tenait seulement la moitié de ses promesses, le bonheur de Roussel était bien compromis, ou il ne céderait pas, et il devenait facile de faire passer sa résistance pour de l'égoïsme, de l'indifférence et d'amener une brouille entre les jeunes mariés. Dans le premier cas l'orgueil de Clémentine était satisfait, elle triomphait, continuait à être omnipotente; dans le second, elle se vengeait terriblement de ceux qui avaient essayé de la jouer. Et c'était encore une victoire.
Dans ses positions nouvelles elle se croyait très forte, presque invineible. D'abord son Rouxmesnil lui paraissait inexpugnable .
Pour arriver jusqu'à Hermine sans permission, sans passer par la grande porte, il fallait escalader le mur, franchir le saut de loup, traverser le parc. Et le garde, pré-
venu, allait faire des rondes. Le fermier avait prêté un chien de garde, vigilant dans le jour et féroce la nuit. Enfin Clémentine appelait Bobart à la rescousse. Dans une conjoncture pareille elle avait besoin des conseils juridiques de ce praticien retors.
Elle lui écrivit d'abord. A Maurice elle écrirait le lendemain. Rien ne pressait. Il fallait laisser le temps calmer les colères et amener le découragement. Le lendemain, en efPet, elle rentra dans la chambre oii Hermine avait fini par s'endormir d'un sommeil fiévreux, une lettre à la main, et la mit sur la table, en disant :
— Lis. et ajoute ce que tu voudras.
La lettre était amicale et disait à Maurice que son arrivée était attendue. Elle se terminait ainsi : « Je ne me souviens même plus du mal que vous avez voulu me faire, je sais trop bien que vous n'obéissiez pas à vos propres inspirations. Je suis prête à vous accueillir comme un fils repentant et soumis. » Hermine ne remarqua pas avec
quelle perfide habileté les termes de cette phrase avaient été choisis pour blesser Maurice, traité en petit garçon par celle qui venait de lui faire si rudement sentir son autorité. La jeune femme ne vit que l'appel adressé à son mari, cela lui suffit. Elle prit une plume, et, au bas de la page, écrivit : « Venez, mon cher Maurice, je vous attends avec bien de fimpatience. Croyez-moi tout à vous. » Elle mourait d'envie d'ajouter : « Je vous embrasse comme je vous aime. » Elle n'osa pas. Elle signa, d'une écriture un peu tremblée, car elle avait le cœur battant et il lui semblait qu'elle risquait sa vie en ce moment. M^^^ Guichard cacheta l'enveloppe et dit ;
— Tu donneras toi-même la lettre pour qu'on la mette à la poste en allant chercher Bobart.
— M. Bobart arrive? dit Hermine avec surprise.
— Mais oui. Crois-tu donc que nous allons vivre comme deux prisonnières ?
Nous ne nous cachons pas, nous n'avons rien fait de mal !
Cependant Hermine vit bien que toutes les précautions étaient prises pour qu'aucune communication ne lui fût possible avec le dehors. Vers le soir, l'aifreux Bobart arriva. Il dina, et, après le dîner, s'enferma avec ^P^ Guichard. Hermine se réfugia dans sa chambre, et, la fenêtre ouverte, resta à rêver, en regardant la lune monter au-dessus des futaies qu'elle argentait de sa pure lumière. Une paix profonde s'étendait sur la campagne. Et seules les hulottes faisaient entendre dans les sapinières leur cri monotone et triste.
La jeune femme pensa que peut-être elle était destinée à vivre toujours dans cette solitude et ce silence. Si Maurice n'accourait pas auprès d'elle, comment réussiraitelle à le rejoindre? Qui les rapprocherait? Qui dissiperait les malentendus intéressés? Comment tomberaient les obstacles accumulés par des volontés hostiles? Une grande
tristesse descendit en elle, et, de ses yeux, des larmes coulèrent lentes et amères sur son visage. •
Il était près de minuit quand M"*^ Guichard et Bobart montèrent. Hermine ferma sa fenêtre, se déshabilla, fit sa prière, en demandant au ciel .de lui rendre son mari, et s'endormit calmée. Le lendemain elle se présenta pour le déjeuner et dut subir les politesses insidieuses de l'ex-avoué. Dans la journée sa tante lui proposa une promenade dans le parc. Se promener entre M^^^ Guichard et Bobart lui parut un supplice. Elle prétexta une migraine et resta.
Elle passa ce jour-là et le jour qui suivit dans une anxiété incessante, prêtant l'oreille à tous les bruits de la route, croyant, à chaque instant, entendre arriver Maurice. Chaque soir elle se couchait le cœur gros, se disant : « Ce sera pour demain ! » Et le lendemain n'apportait point de nouvelles du jeune mari attendu et qui ne venait pas.