‹ Les vierges;Chapitre 3 sur 11 · LE LIV\E · texte numérisé non relu

LE LIV\E

Sur l'étagère, en un pêle-mêle fantasque, Le livre aux fermoirs d'or, éternellement clos, Traîne, comme oublié parmi les bibelots. Entre les Sèvres fins et les tambours de Basque.

La Vierge est sans parole, et ses yeux sont lointains; L'ombre est douce, et son cœur se berce au fil de l'heure; Mais voici qu'un murmure invisible l'effleure De dangers pressentis parmi les bruits éteints.

l8 LESVIERGES

C'est du livre, où Tamour chante aux vers du poète, Qu'émanent ces langueurs dans l'air plus caressant; Et la Vierge rougit, tourne la tête, et sent Rôder un charme étrange en sa chambre inquiète.

LES LANGUEURS ET PARESSES

La Vierge, au piano, rêve dans l'ombre exquise Un rayon rose et bleu tremble à ses doigts fluets; Et sa langueur se berce au chant des menuets, Qui ressuscite en elle une âme de marquise.

Dans le boudoir, où traîne un charme suranné, Dont le regret confus peuple sa solitude, Elle sourit, sans trouble et sans inquiétude. Au rêve que ses doigts câlins ont égrené.

Puis, voici qu'à genoux, sans effrayer ses lèvres, De beaux seigneurs musqués l'effleurent galamment D'un hommage, discret comme un chuchotement, — Et sa candeur s'eflFeuille en des sourires mièvres.

LES LANGUEURS ET PARESSES

LE ScACHET

Les bois dorment, là-bas, sous leur mante aux plis lourds ; Le soir tombe; et le ciel s'affaisse en neiges lentes; Et, dans la bonne paix des blancheurs somnolentes, La Vierge s'est blottie aux tiédeurs du velours.

Elle rêve, et tressaille aux frissons des veilleuses Qui font courir aux murs leur fantôme léger; Tout l'essaim blanc des souvenirs semble neiger En ses yeux éblouis de candeurs merveilleuses.

Et toujours chante en elle un page de satin, Qui, doucement, s'éplore en promesses câlines; — Car, dans l'ombre, oublié parmi des mousselines. L'âme des printemps morts fuit d'un sachet lointain.

LES LANGUEURS ET PARESSES

LE TcASTEL

U N pastel rêve au mur morose, fixement,

— Portrait d'un page blond aux yeux de violette, —

Et la pâleur du crépuscule se reflète

Aux plis de son sourire impassible et charmant.

Dans le coin de mystère où la Vierge est assise, Rêvant d'un amour pur comme un parfum d'autel. Son visage a la grâce frêle d'un pastel. Qu'une paresse endort parmi l'ombre indécise.

Et la Vierge sourit au page, et l'on croirait Que même espoir se berce en leur âme orpheline; Car un aveu lointain, dans le jour qui décline, Semble revivre aux lèvres pâles du portrait.

LES LANGUEURS Et PARESSES

Les pâles fleurs d'hiver s'endorment sur leur tige: Le soir tombe; et, parmi de lointaines odeurs, Dans la serre, où Tété s'éternise en tiédeurs. L'éventail s'ouvre aux doigts, comme une aile, — et voltige.

Et la Vierge s'égaie au charme du dessin.

Qui fleurit ses yeux las de rose et de bleu tendre ;

Elle rêve d'amour et sourit, sans entendre

Un jet d'eau qui sanglote au creux noir du bassin.

Puis, dans l'ombre, où les fleurs bercent leur frêle amie, Lentement, doucement, se ferment ses grands yeux ; — Et toujours glisse, en son rythme silencieux. L'éventail indolent sur la Vierge endormie.

LES LANGUEURS FT PARESSES

LE rT{c4IC^Ec4U

^/^E RS sa mante aux longs plis penchant sa tête blonde, La Vierge en son manchon cache ses doigts frileux; Et, sur la neige blanche aux pâles reflets bleus. Le traîneau fuit, comme une barque au fil de l'onde.

Sans voir les arbres nus qui bordent le chemin, Elle écoute, en un rêve; — et des appels de fées Chantent, parmi la bise aux rumeurs étouffées. Près du traîneau, que pousse une invisible main.

Or, toujours fuit la plaine, et l'horizon recule; La neige tombe; et, sous la paix des cieux pâlis, La Vierge au loin croit voir, éclos comme un grand lis, Monter un palais blanc parmi le crépuscule.

LES LANGUEURS ET PARESSES

Pensive, à son balcon, la Vierge se dérobe Sous un voile de fleurs mystique et parfumé. L'émoi des clairs printemps rouvre son cœur fermé, El leur parfum s'imprègne aux plis longs de sa robe.

Elle écoute, et tressaille aux cris joyeux des nids. Parmi les rameaux lourds, où tremble un frisson d'ailes. Les cieux d'azur nouveau frémissent d'hirondelles; Et les bois sont émus de troubles infinis.

Oh! vivre ainsi, dans la fraîcheur des matins roses, Vivre comme un lis pur, sans jamais se flétrir, Sentir son rêve éclore, et son âme fleurir. En un cadre éternel de verdure et de roses!

LES LANGUEURS ET PARESSES

Pale et lente, si pâle en sa robe d'été, Si lente en ses langueurs, oh ! si pâle et si lente, Elle va, promenant sa douleur nonchalante. Par les prés sans parfum, sous le ciel sans clarté.

Et voici qu'en son cœur, serré d'une agonie, L'adieu d'un cor se traîne en de mornes abois... Oh! s'en aller ainsi, quand les feuilles des bois S'entassent, pour mourir, parmi l'herbe jaunie!

Mourir aussi, mourir avec les feuilles d'or, Dans la douceur et la tristesse de l'automne. En écoutant pleurer la bise monotone, Sourire au soir qui tombe, et rêver qu'on s'endort!

LES LANGUEURS ET PARESSES

L'EcAV

u bord mystérieux du ruisseau nonchalant, La Vierge est alanguie en un vague délice; Son rêve est une fleur paresseuse, qui glisse Au fil de l'eau tranquille, où baigne son pied blanc.

Et, doucement heureuse en son cœur solitaire, Ses yeux clairs sont épris d'un lac limpide et beau. Large et pur comme un ciel, — profond comme un tombeau. Où l'onde est douce, et chaste, en ses plis de mystère.

Elle irait, lasse encor du soleil et du bruit, Sous les cieux constellés de gerbes et de palmes, Baigner son corps paisible aux fraîcheurs des eaux calmes. Dont les roseaux lointains la bercent dans la nuit.

LES LANGUEURS ET PARESSES

Pale de ses quinze ans comme un lis solitaire,

Le long des prés nouveaux peuplés de massifs blancs,

Elle glisse, inquiète, au fil de ses pas lents,

Les yeux noyés d'attente, et le front vers la terre.

C'est le soir; les jardins palpitent doucement; Et là-bas les grands lis, au cœur lourd de rosée, S'inclinent, comme au poids d'une abeille posée. Tels qu'un front pur en un chaste recueillement; -

LES VIHRGES

Tandis que, çà et là, parmi les feuilles vertes, Comme avec un regret de leurs calmes dédains, Les roses, où fleurit le sang pur des jardins. S'effeuillent tristement, — pour s'être trop ouvertes.

LÈS LANGUEURS ET PARESSES

Les yeux comme alanguis d'une attente incertaine, Qui s'afflige en son âme aux approches du soir, Pour mieux rêver son rêve, elle a voulu s'asseoir Au fond du bois paisible où chante une fontaine.

Et voici que s'évoque, en son cœur plein d'émoi, Un messager, venu de lointaines contrées. Qui, dédaignant les autres vierges rencontrées, L'élirait pour son maître et lui dirait : « Suis-moi. »

Le vent mystérieux la berce d'un cantique;

Et, dans l'ombre très douce, où son âme est en fleur,

Passe un fil de la Vierge, invisible et frôleur.

Qui s'enroule à son doigt, comme un anneau mystique.

LES LANGUEURS ET PARESSES

\EFLETS LOID^TqAI^S

./Alu bord des monts coupés de sanglantes entailles, Le soleil d'or chancelle à l'horizon blessé; Puis, lentement, dans l'air plus froid, s'est affaissé. Laissant au ciel de pourpre un reflet de batailles;

La Vierge souriait au soir éblouissant; Mais, très douce, en son rêve, une pitié s'éplore Pour les yeux des mourants que nul ne viendra clore. Tandis qu'aux cieux éteints la nuit pâle descend.

Un frisson court dans l'ombre en son âme épeurée; Elle penche la tête et ferme ses yeux las ; Et voici que, tintant son chant funèbre, un glas Pleure un mort inconnu, — qui l'aurait adorée.

Les Extases

fA ma D^ère.

kA Guillaume Lelceu.

Si frêle, que l'amour n'oserait l'effleurer D'un désir sacrilège, ou d'un espoir profane. Sans voir que chaque jour un peu d'elle se fane, Elle rêve aux bonheurs qu'elle doit ignorer.

Elle vit dans l'attente exquise des caresses; L'extase des espoirs transparaît dans ses yeux, — Espoirs des aveux lents et des chastes paresses, Dans l'alanguissement des soirs silencieux.

Elle ne pressent pas que son heure est venue... — Peut-on mourir avant de s'être souvenue? — Et, toute aux chers émois que son cœur s'est promis, Tandis que la nuit monte en ses yeux endormis. Dans sa candeur de Vierge attendant qui la cueille,

Elle meurt doucement, comme une fleur s'effeuille.

LES EXTASES

VÊT%ESSE 'BLcAtHiCHE

}non '^Père.

Près du feu, qui dans Tâtre agonise en tremblant, A travers les rideaux de claire mousseline, Elle sent que pénètre en son âme orpheline Le calme recueilli du paysage blanc.

Il a neigé; les bruits sont ouatés de mystère; Les horloges, au loin, semblent tinter un glas: L'avenir pressenti s'afflige en son cœur las. Dans les ressouvenirs du passé solitaire.

Le jour aussi décline, et le vent aux abois. Comme pour bercer mieux toutes ces agonies, Chuchote au creux des murs de vagues litanies, Où pleure le sanglot de la mer et des bois.

Et la Vierge, en son cœur fermé comme une tombe. Où n'a jamais fleuri que l'espoir de l'Amant, Sent un regret de vivre, et songe, vaguement, Que dormir serait doux sous la neige qui tombe.

LES EXTASES

VESTOI\ VU SOUVEC^m

tA ■'Philippe Sudre.

Elle rêve un amour chaste et passionné : La brise serait lente et l'ombre solennelle... 11 viendrait... Son approche éveillerait en elle La très douce langueur d'un parfum suranné.

Il aurait les yeux clairs, tout fleuris d'espérance, Les mains jointes, comme les saintes d'un missel, Les lèvres sans aveu, closes, comme d'un scel. En leurs plis de mystère et de chaste ignorance.

Il viendrait, grave et lent, marcher à son côté, Parmi le trouble exquis d'un crépuscule tendre. Puis ses mains, doucement, s'ouvriraient pour s'étendre En un geste d'extase et de virginité.

Et tous deux, s'éveillant alors comme d'un songe. Pleins de la même attente, alanguiraient le pas... Mais leur lèvre, en s'ouvrant, ne se parlerait pas, Pour sauver leur baiser du doute et du mensonge!

Et, dans l'ombre, où leurs bras seraient forts pour s'unir, Vainqueurs divinisés du Temps qui les oppresse. Ils sentiraient, dans l'inconnu de leur caresse, Fleurir en eux l'éternité du Souvenir.

LÈS EXTASES

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