‹ Les vierges;Chapitre 4 sur 11 · V EXILÉE · texte numérisé non relu

V EXILÉE

kA Gaston Tiagcof.

Elle rêve, là-bas, sous un ciel d'azur pâle, D'une mer toujours calme au bord des sables d'or, — Pays de songe, où l'on vivrait comme on s'endort, Les yeux doucement clos vers l'horizon d'opale.

Loin du monde et de la bise au souffle méchant, Qui glacent jusqu'au cœur son pauvre sang débile, L'air serait tiède et le paysage immobile; Mais des pêcheurs lointains la berceraient d'un chant.

LES VIËRCÊS

Le soir tombe; les bruits s'apaisent; elle écoute; Mais les couples chantants qui passent sur la route S'exaltent vers l'amour en hymnes trop humains.

Son rêve a froid sous notre ciel, son corps grelotte. — Tel, aux souffles du soir, sur le bord des chemins, Un frêle acacia frileusement tremblote.

LES EXTASES

Francisque Chantelouve.

Le vent s'éplore, avec des langueurs de supplique; Le feuillage inquiet se heurte en sourds murmures...

On dirait la rumeur de lointaines armures, Qui fait rêver d'un Chevalier mélancolique.

Deux rais sanglants au bord du ciel se sont croisés; L'horizon merveilleux frissonne de joyaux...

Telle, dans la splendeur de leurs espoirs royaux, Montait la croix mystique aux yeux clairs des Croisés,

Des brumes, dans le vent, s'enflent comme des voiles; Mais Tombre au loin s'affaisse, et le jour vain décline.. .

L'ombre ainsi tombait toute en Son âme orpheline, Tandis qu'errait la nef sur les flots sans étoiles.

Des cloches maintenant se recueillent vers Dieu, Prolongeant leur détresse en un funèbre glas...

Comme elles, vers Son rêve, avec tout Son cœur las, Le Chevalier s'épanche aux ferveurs de l'adieu.

LES EXTASES

Puis, plus rien. — Tout se tait dans l'ombre au reflet blême ; C'est le calme, après cet émoi du crépuscule; Le passé, l'avenir, tout s'apaise et recule...

Tel dut mourir, par un soir tel. Celui qu'elle aime.

c4U CL OITT^E

K^i Georges Giiyot.

t^ANS la chapelle sombre où n'entrent que les Vierges,

Les parfums de l'encens et la ferveur des cierges

De l'autel recueilli montent pieusement.

Le crépuscule en deuil agonise aux verrières;

Et dans l'ombre, comme un vague chuchotement,

On sent frémir tout bas des lèvres en prières, —

Tandis qu'ouvrant son âme au divin Fiancé,

Qui du haut de la croix lui sourit et l'embrasse,

La sœur pâle, en tremblant, penche son front lassé

Vers la robe aux longs plis qui recèle sa grâce.

LtS UXTASES

Lq4-'BcAS

^ Henri T)elacroix.

A Princesse qui rêve aux balcons défleuris, Et de qui l'espoir vain s'effeuille au vent d'automne, Regarde au loin tomber la nuit douce, et s'étonne Des langueurs qu'elle éveille en ses yeux attendris.

Quand donc viendra l'Aimé qui ferait son cœur brave? Dans le silence et la douceur du jour mourant, Elle fuirait heureuse au fîl bleu du courant. Loin du palais désert où son cœur est esclave.

LES VI E RGES

La barque pressentie approcherait sans bruit, Avec la lenteur grave et sereine d'un cygne; Sans mots, du doigt, le Chevalier lui ferait signe, Et tous deux, chastement, s'en iraient dans la nuit.

Ils s'aimeraient longtemps, les yeux et les mains proches, Sans qu'un aveu charnel profanât leur secret; Leur trouble seul, mieux qu'une étreinte, scellerait L'éternelle union de leurs cœurs sans reproches.

Et quand la Mort, au jour fatal, viendrait briser Ce charme d'épuiser l'extase, sans la faute, Penchant enfin leur lèvre, ils mourraient côte à côte, Pleins du trouble nouveau de leur premier baiser.

LES EXTASES

kA Jean 'BjyUquet.

Elle porte le deuil d'un amour inconnu, Vers qui s'ouvrit longtemps son âme refermée. Immortellement vierge aux douceurs d'être aimée, Elle s'était gardée à qui n'est point venu.

C'est comme un regret vague, en son cœur solitaire. Des bonheurs espérés qu'elle n'a point cueillis. Elle s'en va, les yeux calmes et recueillis, Sans que jamais son âme ait fleuri sur la terre.

Son corps frêle n'a point connu l'émoi vainqueur, L'étroit collier des bras, le sceau vivant des lèvres. L'aveu ni ses langueurs, le désir ni ses fièvres : La chanson des baisers n'a chanté qu'en son cœur.

Celui qu'avait rêvé son rêve, quand la brise L'effleurait d'inconnu dans le charme du soir. Jamais à ses côtés il n'est venu s'asseoir. Celui qu'avait rêvé son rêve — et qui l'eût prise.

Elle s'en va, fidèle à ce rêve enchanté. Les yeux transfigurés du regard qui pardonne. Son visage a les traits vagues d'une madone. Et le ciel se reflète en leur sérénité.

Rien d'humain n'a terni la fleur de ses prunelles; Et, pour avoir vécu sans trouble et sans remord. Elle ira, pas à pas, jusqu'au seuil de la mort, Le cœur divinisé d'extases éternelles.

LES EXTASES

Page 1