‹ Les vierges;Chapitre 5 sur 11 · SOUS LE VOILE · texte numérisé non relu

SOUS LE VOILE

Gustave T^ergeret.

Belle de ses yeux purs comme un lac sans frissons,

En sa bonne pitié de toutes nos misères,

Elle passe, égrenant la ferveur des rosaires

Sur les vaines amours, dont nous nous caressons.

Elle a placé plus haut son extase infinie. Dédaignant la splendeur de son corps radieux, Elle a voué sa vie aux suprêmes adieux. Pour les lits sans espoir qu'assiège l'insomnie.

Elle se penche un peu, comme un ange réel; Ses yeux luisent dans le mystère de ses voiles; Et les agonisants, croyant voir deux étoiles, Avec leur cœur d'enfant, se souviennent du ciel.

On dirait que leur âme inquiète se traîne Autour d'elle, qui la recueille chastement; Chaque pleur s'éternise en un pur diamant, Dans l'écrin toujours prêt de sa bonté sereine.

Et, quand leurs yeux éteints viennent de se fermer. Saintement prosternée au chevet mortuaire. Elle cache en son cœur, comme en un sanctuaire. Le rêve triste et doux qu'ils auraient pu l'aimer.

LES EXTASES

VIE\GE é^fOI^TE

kA ^né S a lamé.

Dans la chambre inquiète où traînent des sanglots, Dans la chambre de vierge où sa grâce était née, Elle s'est endormie, en sa quinzième année, Les mains jointes, les yeux éternellement clos.

L'âme éparse des fleurs, berceuse d'insomnie. Monte, en un vague adieu, des calices défunts. Elle a voulu mourir au milieu des parfums, Dont les chastes douceurs calmaient son agonie.

Un soupir vient des bois qui s'effeuillent; un glas Pleure au loin sa douleur pieuse et monotone; Et le jour va s'éteindre au pâle ciel d'automne Qu'à l'horizon le soleil mort teinte en lilas.

C'est l'heure où les appels chantent dans l'ombre amie Et les Vierges, rêvant de tendresse et d'espoir, Ouvrent leur âme heureuse aux caresses du soir : En sa quinzième année, elle s'est endormie.

Calme et blanche, dans la blancheur des draps roidis Sur le lit sans frissons qu'étoile un pâle cierge. Elle sourit encore à son rêve de vierge, Au chuchotement sourd des vains De profundis.

LES EXTASES

L'cAT>IEU

kA Claude Coheiidy.

L-J N rayon s'éternise aux blancheurs de ses voiles, Comme un suprême adieu du jour qui va mourir. C'est l'heure — hélas ! — qu'elle rêvait pour s'entr'ouvrir ; Et les baisers du soir vont fleurir en étoiles.

Il est là qui s'approche et lui parle tout bas, Avec des mots très doux, où le cœur s'emprisonne... D'où vient donc qu'elle a peur, d'où vient qu'elle frissonne. Et que les cieux promis se referment là-bas ?

Voici luire à son doigt Tanneau des fiancées; Son front s'incline au poids du mystique oranger; Et sa langueur se berce en un parfum léger, Que le soir fait éclore aux branches caressées.

Elle écoute, inquiète en son ravissement, Toute pâle et, comme une fleur, tremblant d'éclore... Car les Vierges, là-bas, dont elle est sœur encore, Avec des mains d'adieu, s'éloignent lentement.

L'c4T OT\E

kA monsieur H. 'Bergson.

Il viendra, précédé de parfums et de harpes; Et, quand il passera dans l'air mélodieux, Pour lui faire un tapis digne des anciens dieux. Les Vierges, sur sa route, étendront leurs écharpes.

Leurs cœurs ont reconnu TApôtre pressenti. Par qui seul, au ciel clos, s'ouvriront les Sésames, Et qui, sans dire un mot, viendra fleurir leurs âmes, Sachant les mots souillés d'avoir longtemps menti.

Mais, dans le soir nouveau, mieux que toutes paroles, La douceur de ses yeux profonds et résignés Saura guider leur cœur vers les fronts dédaignés. Comme un rayon pieux vers de pauvres corolles.

Alors, en un concert d'appels lents et plaintifs, L'ombre tressaillera de lointaines détresses; Mais l'Apôtre a passé comme un vent de caresses, Et son doigt s'est levé vers les cieux attentifs.

Et voici que là-haut, dans un rêve sublime. Tout un monde, vers qui le nôtre est en chemin. S'évoquera de l'ombre à l'appel de sa main. Comme un ciel de lumière au-dessus d'un abîme.

Grande d'avoir souffert, forte d'avoir compris Qu'elle portait en soi le rameau vert de l'arche, La vieille humanité s'est enfin mise en marche, Par le monde jonché de ses propres débris,,,

LES EXTASES

Sous les noirs infinis dont tremblaient leurs aînées, S'unissant de pitié plus encor que d'amour, Les âmes d'ici-bas sauront connaître un jour Le charme austère et pur des mornes destinées.

Elles sauront s'aimer, d'un cœur silencieux. Pour le peu qu'elles sont, pour le peu qu'elles durent, Sans fuir le cercle étroit des maux qu'elles endurent, Sans heurter leur chimère à d'impassibles cieux.

Elles s'inclineront, calmes et résignées, N'ayant jamais connu, pour se plaindre du Sort, Ni la chute après les vertiges de l'essor. Ni les larmes de sang que nous avons saignées.

Elles n'auront qu'un rêve éternel et charmant; Et des processions blanches de Vierges douces. Traînant leurs pieds muets sur d'invisibles mousses. Passeront dans les soirs mystiques, lentement.

Et, sur leur pâle front, l'étoile indicatrice Luira, comme autrefois pour les mages lointains; Et toutes marcheront vers les mêmes destins. Rêvant d'un pur amour qui console et guérisse.

Chacune ira, pensive, en attendant les jours, Les mains jointes, en un recueillement austère; Mais le premier appel d'une âme solitaire Sera comme un aveu qui la prend pour toujours.

Alors elle viendra, libre des anciens doutes. Quittant le blanc cortège à pas silencieux, Et sûre de la voix, sans connaître les yeux; - — Car les âmes n'auront qu'un rêve, et l'auront toutes.

L'air luira comme en songe, — et les couples sacrés Glisseront pas à pas, purs des vaines attentes; Pas un désir profane aux lèvres hésitantes : Tous les yeux seront beaux de s'être rencontrés.

LES EXTASES

Et les astres seront fervents comme des cierges;

Et, sous l'azur du ciel paisible et nuptial,

Nul ne cherchera plus l'impossible Idéal,

A travers les sanglots des Femmes et des Vierges.

Car elles fleuriront, douces comme un parfum Dont chacun se caresse et qu'un seul fait éclore. Gardant l'espoir au Monde en leurs grands yeux d'aurore. L'espoir jeune et sacré qu'il avait cru défunt.

Le Prophète a passé... Des voix surnaturelles Agonisent au loin dans les bois endormis. Les Vierges, gravement, rêvent aux jours promis. Sous le ciel triste et lourd qui retombe sur elles.

Mais, dans les purs transports de leur cœur embrasé, Elles ont emporté, lentes et solennelles. Le regard de l'Apôtre au fond de leurs prunelles. Et récharpe divine où son pied s'est posé.

Les Légendes

,A mes sœurs Jeanne et D^arie,

La Vierge aux yeux d'or

Tour Gustave ïKendeL

Lc4 VIERGE c4UX TEUX V 0\

Des parfums erraient dans le soir plus tendre; L'ombre était mystique, et le vent frôleur. La Vierge aux yeux d'or vers le ciel en fleur Leva doucement son front las d'attendre.

Et toujours rêvait la Vierge aux yeux d'or :

« Las! j'ai peur du temps, peur du temps profane.

L'Espéré m'oublie et mon cœur se fane

A l'attendre en vain dans le soir qui dort.

(c S'il avait passé, passé par mégarde, Sans prendre en pitié mon cœur aux abois. Qu'importe la nuit! Qu'importe les bois ! Monseigneur l'Amour me daigne en sa garde ! »

Les bois, qui dormaient de leur sommeil noir, Vibraient sourdement de plaintes funèbres. Et, pour l'effrayer, massant leurs ténèbres. Barraient l'horizon d'un mur sans espoir.

Mais les astres bons, clignant leurs paupières. Semblaient lui sourire et la protéger.

« Va, » lui disaient-ils. Et son pied léger. Comme au grand soleil, courut sur les pierres.

LA VIERGE AUX YEUX d'oR

Elle erra longtemps, sans peur du chemin, Suivant dans la nuit l'appel des fontaines; Et, pour la conduire aux sources lointaines, L'Espoir et l'Amour lui donnaient la main.

Car des ennemis veillaient au passage, Montrant sans pitié la griffe ou la dent; Et tous s'embusquaient, piquant et mordant, L'ortie à la main, la ronce au visage.

Un torrent grondait au fond du ravin; L'ombre était devant, Tombre était derrière ; Mais, pour la garder, mieux qu'une prière, Elle avait au cœur son rêve divin.

Puis, viendrait l'aurore, écartant les voiles, Éveillant aux bois lumière et chansons.

L'aube au rire frais, l'aube aux blancs frissons. Qui fait aux cieux d'or pâlir les étoiles.

LA VIERGE AUX YEUX d'oR

Une lueur vague, un trouble dans l'air. Un frémissement courut sous les branches. Le matin plus froid bleuit ses mains blanches. Et le jour prochain sourit au ciel clair.

Et le vent passait, passait comme une aile, Cueillant son arôme aux sentiers fleuris. « Va! y) disait son rêve. Et ses pieds meurtris Hâtaient sous les bois leur marche éternelle.

Puis la plaine, au loin, s'ouvrit brusquement; Des rougeurs flambaient aux toits des chaumières; Et le ciel nouveau, baigné de lumières, Nimbait l'horizon d'éblouissement.

Des gars au pas rude allaient aux prairies, Un brin d'herbe aux dents et la pioche au cou... Et leurs grands yeux clairs luisaient tout à coup D'avoir rencontré ses lèvres fleuries.

LA VIERGE AUX YEUX d'oR

Mais, par les sentiers, les cheveux au vent, La Vierge oubliait fatigue et souffrance; Et, sans détourner ses yeux d'ignorance, Sous les vains regards, marchait en rêvant.

Midi! Tout dormait sous le ciel de flamme. La Vierge aux yeux d'or allait son chemin... Un frisson glacé, qui roidit sa main, Passa brusquement du corps jusqu'à l'âme.

Et, sans force, au pied d'un buisson fleuri. Pressant des deux mains son cœur solitaire, La Vierge tomba le front contre terre, Tomba chastement, sans pousser un cri.

LA VIERGE AUX YEUX d'oR

Or, sur le chemin, sans grand équipage, Las d'avoir couru par monts et par vaux, L'oreille bercée au pas des chevaux.

Rentraient à la nuit le Prince et son page.

Ils allaient tous deux, beaux comme le jour, Et, sans les pousser, flattant leurs montures, Leurs grands yeux hardis rêvaient d'aventures; Leurs coeurs vaguement languissaient d'amour.

Le Prince disait : « Que le soir est tendre! Que l'ombre est mystique, et le vent frôleur! Un frisson d'émoi court au ciel en fleur : Qui prendra mon cœur, mon cœur las d'attendre?

« On dit que, le soir, l'Amour vagabond Tend parfois son arc au bord des venelles. » Et comme il songeait, l'extase aux prunelles, Son cheval trembla, hennit, fit un bond.

c( Or çà, cria-t-il, honte à qui recule! » Il quitte la selle; il trouve un corps froid; Et, penchant alors ses yeux pleins d'efiFroi, Il cherchait à voir dans le crépuscule...

Or, toujours rêvait la Vierge aux yeux d'or. Ses traits ont gardé leur doiiceur sereine : — c( Qu'elle est belle, ami! J'en ferai la reine!... Vois, elle sourit; peut-être elle dort. »

La vierge aux yeux d^or

Et, pour réveiller, le Prince, en sa fièvre, L'effleurait parfois de son front brûlant; Les yeux restaient clos... Le Prince, en tremblant. S'en vint respirer tout près de sa lèvre.

O prodige! — Alors un frisson courut Sur la lèvre en fleur qu'il avait baisée; La Vierge rougit comme une épousée.

Puis, rouvrant les yeux, sourit, — et mourut.

Une Voix chante

tA madame J. V\ietinié.

UU^E VOIX CHoiC^TE

Sous les yeux sans regard des pensives statues, Que le soir, chastement, vêt de brume indécise, Au fond du parc ancien, la Vierge s'est assise. Rêvant dans le silence aux voix qui se sont tues.

Seuls et lointains, les grands jets d'eau mélancoliques S'exaltent doucement vers la lune sereine; Et, dans l'ombre, leur plainte éternelle s'égrène Goutte à goutte, comme un chapelet de suppliques.

ÇO

La rumeur vaine au loin monte, toujours pareille;

Mais si continûment leur détresse s'élance,

Qu'elle se fond avec la langueur du silence,

Dans les bruits coutumiers que n'entend plus l'oreille.

Oh ! qui donc, en ce soir nostalgique d'automne. Dans l'ombre, à pas muets, tremblant qu'on le repousse. Viendra rompre, d'une plainte lointaine et douce, La tristesse de ce silence monotone?...

UNE VOIX CHANTE

« Soyez bonne à la voix qui pleure!

Le vent prend soin de l'assoupir, Et fait douce comme un soupir La voix qui pleure.

« Sa plainte monte et vous effleure D'un murmure si caressant, Qu'un rêve tendre et languissant Vous effleure.

c( Ce qu'elle dit n'est pas un leurre, La voix qui chante sous vos pas...

Oh! non, ce qu'elle dit n'est pas Un leurre î

« Mais elle va fuir avec l'heure, — Si votre cœur n'est le réseau Où se prend, comme un faible oiseau, L'heure. »

UNE VOIX CHANTE

Es-tu morte à présent, voix lointaine, ô voix tendre?

Mais non; le parc s'est recueilli pour mieux entendre

Les mots mystérieux que tu gardes encor;

Et la Vierge, parmi les pâleurs du décor,

Que la lune bleuit comme un vitrail d'église,

Sous les arbres silencieux s'immobilise; —

Cependant qu'à travers le feuillage endormi

Son œil se pose au ciel et regarde, parmi

Les constellations que l'horizon dévoile.

Fuir insensiblement quelque pensive étoile.

Toujours seule, au milieu des marbres sans frissons, Elle tressaille au chant de ces vagues chansons Qui s'éplorent là-bas, si douces et si grêles, Comme un gémissement lointain de tourterelles.

C'est parfois la chanson du rêve passager Que le soir fait éclore aux lèvres d'un berger; Ou bien c'est un passant dont l'adieu se recueille. Et s'attarde, et se traîne au loin de feuille en feuille.

Oh ! tout à l'heure, ce chant triste qui montait, Ces mots comme voilés dans l'ombre où tout se tait, Toute cette prière invisible était douce Comme un souffle de brise errant parmi la mousse ! . . .

C'était un de ces soirs nostalgiques et doux, Où tout homme a besoin de se mettre à genoux Près d'une femme qui serait ou qui fut sienne, Et, sur quelque air vieillot de tendresse ancienne,

UNE VOIX CHANTE

Sur un rythme dolent qu'on croyait oublié, Songeant qu'on a souffert et qu'on a supplié, De rêver, de vouloir qu'à sa lèvre il renaisse Quelque chose de son cœur et de sa jeunesse. —

Et l'air chantait si triste, et l'on eût dit parfois Qu'une âme frêle allait se briser dans la voix.

Comme après qu'un oiseau s'est enfui d'une branche.

Et ce suprême appel dans le soir recueilli. Cette tendresse dont la Vierge a tressailli, C'était un de ces vieux qui vont au long des portes. Payant d'une chanson le gîte et le couvert : Son cœur flétri, parmi l'ombre, s'était rouvert, Et son aveu lointain s'éplorait vers les Mortes.

Elle écoute; son front se relève et se penche.

L'Ave u g 1 e

madame T. bardot.

L'cAVE UGLE

11) e bo ut vers l'horizon, sur la falaise haute, Dans le soir qui frémit de lointaine rumeur, L'Aveugle s'est dressé vers le soleil qui meurt. Pleuré lugubrement des vagues sur la côte.

Dès l'aube, il se courbait sous l'éternel affront, La lumière a pesé sur l'orgueil de son rêve; Mais voici qu'une brise a fraîchi de la grève : Sentant la nuit descendre, il relève le front.

lOO

L'extase d'un triomphe élargit ses prunelles; Et, comme un roc géant sur l'azur clair du soir, Le geste qui l'exalte au faîte du sol noir S'immobilise en attitudes solennelles.

Cœur de rebelle, épris de blasphèmes divins. Impatient des jougs serviles et des règles. Ses regards volaient au soleil, comme des aigles : Le soleil implacable a puni ses yeux vains.

Seul désormais, vaincu du dieu que nul ne brave, Comme un damné qui traîne avec lui sa prison. Il va par les chemins, sans avoir d'horizon. Dans l'éternelle nuit dont son rêve est esclave.

l'aveugl e

lOI

En ses yeux morts le monde est mort. Tout s'est éteint. Les cieux larges, les bois lointains, les buissons proches. Et les fleurs qui s'ouvraient au bord croulant des roches, Et les étoiles qui tremblaient dans le matin.

N'importe, l'air qui passe, une aile qui voltige. Le paysage au loin s'évoque en un frisson; Et la source lui rit d'une alerte chanson, Et l'arôme des fleurs le guide vers leur tige.

Puis, voici les beaux soirs frangés de clairs velours, Les aubes aux lueurs fraîches et rougissantes, Les midis qui versaient l'or des clartés puissantes, Comme des urnes qui s'épanchent en flots lourds.

Ses yeux illuminés vous ont vus face à face. Soleils des soirs, des aurores et des midis; Ils ont connu l'extase avant d'être maudits, L'extase des jours clairs qu'aucune ombre n'efface.

Hors des ténèbres dont tu croyais le punir, Son rêve encor s'élance aux splendeurs qu'elles voilent. Voici l'aube qui monte ou les cieux qui s'étoilent: Soleil, tu ne peux rien contre le Souvenir!

Et chaque soir, de ses prunelles orphelines, Où rétincellement de tes gloires ont lui, Bravant le dieu vaincu de l'ombre comme lui, On dirait qu'il se hausse, à l'heure où tu déclines.

l'a VE U GL F.

Puis, c'est la nuit qui monte au loin des bois épais, Massant Tombre indécise et lourde des feuillages; Et la lampe agonise aux vitres des villages Qui s'endorment du jour en un rêve de paix.

Puis tout se tait; l'ombre inquiète se recueille. Mais parmi le silence une brise a frémi; Comme un pâle soleil, sur le monde endormi, Le clair de lune va glisser de feuille en feuille.

Et c'est une langueur, où le cœur aux abois S'apaise doucement des orgueils et des fièvres; Car d'étranges frissons, troublants comme des lèvres, S'évoquent aux plis lourds des ondes et des bois.

Oh ! pourquoi, dans la nuit qu'ils effleurent. Ces chants lointains, Ces voix d'amour qui s'appellent et qui se pleurent. En des mots éteints?

Oh ! pourquoi, dans l'émoi des ramures,^ Cette douceur.

Et ces parfums qu'on sent éclore des murmures. Au vent plus berceur?

Ce frisson, pressenti sous un voile Si fin, si blanc ? — C'est que des mains s'ouvrent là-bas vers une étoile, D'un beau geste lent.

l'aveugle

Le flot lourd s'assoupit vers la grève. D'un flux pâmé; Et les Amants s'en vont cueillir la fleur du Rêve, Au bois parfumé.

Les cœurs s'ouvrent dans l'ombre ainsi que des corolles :

L'Aveugle se referme en son isolement,

Et, tandis que les voix s'éplorent doucement,

Son âme est sans désirs, sa lèvre est sans paroles!

Mais voici, tout au loin, dans le soir caresseur, Qu'une approche invisible et lente se précise; Et son cœur s'est ému d'une attente indécise. Si douce, qu'en son rêve il évoque une sœur.

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ce Ne cherchez point qui vous effleure. Par quelle route solitaire J'ai marché vers vous sur la terre, Si je souris, ou si je pleure.

c( Vous ne m'avez pas appelée; Vous ne m'auriez point reconnue; Et cependant je suis venue A votre détresse exilée.

« Si je viens ainsi la première, C'est que mon âme est la moins forte : Voilà tant de soirs que je porte Le deuil de vos yeux sans lumière.

L*AV E U G L l:

ce Et je serai la sœur fidèle, Qui vous console et qui vous aime, Et n'a de passé qu'en vous-même, — Discrète comme un frisson d'aile.

c< Ma pitié sera calme et douce, Pitié de sœur, pitié de femme...

Oh! gardez mes yeux et mon âme Du geste sombre qui repousse! »

Et lui, penchant le front vers la Vierge sacrée,

De toute sa tendresse et de tout son espoir.

Il songeait tristement comme le ciel est noir.

Et comme c'est trop peu des orgueils qu'on se crée.

îo8

(( Oh! parlez encore! — Je vois Votre âme et vos yeux tout ensemble, Sachant que leur douceur ressemble A la douceur de votre voix.

« Oui, seule vous êtes venue.

Cherchant mon cœur pour le guérir, Quand j'aurais pu vivre et mourir Sans vous avoir jamais connue.

ce Je ne veux plus rien que sentir, Toujours, de toute sa pensée.

Sur mon épaule caressée Votre front las s'appesantir.

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