V., dans ce volume, la Vierge et l’enfant Jésus, p
quelque chose d’infiniment doux, qui n’émane que de la pureté. L’habitante des rives de l’Arno nous retient loin encore de la Canéphore transtévérine. C’est à Rome seulement que Raphaël trouvera les éléments de la grandeur. A Florence, il se contente de modèles plus sveltes que forts, plus tendres qu’héroïques, plus humains qu’éternels. La Vierge de la maison Canigiani est blonde et blanche, légèrement nuancée de rose. Un sang jeune et pur coule doucement à travers l’épiderme transparent. Le front est haut; les yeux sont abaissés avec respect vers Jésus; le nez est droit et finement dessiné; la bouche est chaste et aimante; les joues sont pleines, mais sans pesanteur. Les cheveux , tressés en nattes et relevés en ondes légères sur les tempes et sur les joues, s’enroulent autour d’un bandeau de pourpre, auquel est suspendu le voile de gaze rayée d’or qui flotte derrière la tète. Le cou est bien attaché et la courbe de l’épaule est pleine d’élégance. La robe est retenue à la taille par une ceinture bleue; elle est d’un rouge presque rose, ouverte par devant en forme de châle et bordée d’une tresse bleu clair rehaussée d’or. Sous cette robe , une tunique jaune couvre le haut de la poitrine et enveloppe l’avant-bras'. A travers les ornements d’or qui décorent cette tunique, on lit : raphael vrbinas. Un manteau bleu, orné d’une grecque d’or, tombe de l’épaule droite sur
I. Les manches de la robe rouge ne vont que jusqu’aux coudes.
les membres inférieurs, et dégage les pieds qui sont nus *. Cet ajustement est si bien adapté à la figure, il en épouse si parfaitement les formes et l’esprit, qu’on oublie le charme extérieur pour ne songer qu’au sentiment intime. Marie regarde Jésus avec émotion et l’écoute en silence, sans surprise et sans trouble. Elle est la Mère de Dieu, elle le sait, et apporte dans ce ministère l’infini de la tendresse et de la bonté. Toute la valeur esthétique des Vierges de Raphaël est dans cette beauté intérieure dont la virginité est le rayonnement.
Le Verbe, en prenant notre humanité, a répandu, sur la Vierge d’abord, puis sur ses proches et enfin sur le monde, la substance de sa divinité. L’enfant Jésus de la Sainte Famille Canigiani démontre cette vérité d’une façon pénétrante. Placé devant sa Mère, il veut lui échapper pour se donner au petit S' Jean, mais c’est sur elle encore qu’il reflète les plus purs rayons de sa grâce. Elle et lui sont de môme sang, et l’on voit que la Vierge a été créée en vue de Jésus. Raphaël est resté fidèle au système de ressemblance qu’il a presque constamment adopté. En variant indéfiniment ses Vierges, il varie indéfiniment ses enfants, et l’on peut dire d’une façon presque générale que, dans ses tableaux, la beauté de Marie mesure la divinité
1. Sur la partie du manteau qui pose sur l'épaule droite, on voit, à travers les méandres do l’ornementation, la date de 1506:
MD1IIIU.
de Jésus. Moitié assis, moitié debout1, chancelant encore entre les mains de sa Mère, le Bambino se penche vers son précurseur, en déroulant la légende sur laquelle est écrit : Ecce Agnus Dei. « Je suis l’Agneau de Dieu, lui dit-il. Je suis la seule victime dont le sang puisse racheter les péchés du monde. » Il se révèle ainsi au fils d’Élisabeth, et met dans cette révélation la bonté d’un Dieu. La petite tête est charmante. Les cheveux d’un blond très-clair la couronnent comme d’une auréole. Les traits, dans leur tendresse, sont déjà remplis d’autorité; les yeux et la bouche parlent ensemble le langage de l’amour, et tout s’émeut à ces accents divins. Le corps, modelé en pleine lumière et entièrement nu, présente d’exquises ondulations. Il est peu d’images mieux faites pour montrer comment Dieu a voulu se manifester à notre faiblesse et nous rappeler à la confiance par la douceur.
Le petit S' Jean , entre les bras d’Élisabeth , recule et demeure comme accablé sous le poids du mystère qui s’impose à sa foi. Nu comme son maître et un peu plus avancé dans la vie, plus robuste de corps mais de beaucoup au-dessous par l’esprit, il courbe sa tête avec humilité devant Jésus. Ses traits, vus de profil, expriment l’étonnement, le respect, la soumission, presque la crainte. La hiérarchie,
1. Le pied gauche pose à terre et se tend’en avant; le pied droit, au contraire, relevé et ramené en arrière, se place sur le pied droit de la Vierge.
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marquant la distance qui sépare le Verbe du précurseur, est parfaitement sentie dans ce tableau. L’intelligence du petit S' Jean est encore plongée dans les ténèbres; Jésus pénètre ces ténèbres et y apporte une lumière capable de les dissiper. Jean est né selon la chair. « Jésus, dit S1 Basile, est le Fils, qui n’est pas né par le commandement de son Père, mais qui, par puissance et par plénitude, a éclaté de son sein : Dieu de Dieu, lumière de lumière, en qui était la vie et qui nous l’a donnée1. »
Ste Élisabeth, opposée à la Vierge, lui répond et lui fait équilibre dans l’économie du tableau. Elle est agenouillée, la main droite appuyée sur le genou, et retenant de la main gauche le petit S1 Jean placé devant elle, en face de Jésus. Ses cheveux sont complètement enveloppés de linges blancs, qui tombent par derrière et s’engagent sous un manteau de couleur violette, traînant à terre et couvrant tout le corps1. Ce manteau est jeté sur une robe cramoisie, qui ne paraît que sur la poitrine et à l’extrémité de la manche droite. La tête, vue de profil perdu, se lève et se tourne vers S' Joseph, avec lequel S" Élisabeth échange un regard et des paroles d’admiration. Les traits expriment le ravissement, la joie, un sentiment voisin de l’extase. Élisabeth ne sait pas du Verbe tout ce qu’en sait la Vierge, elle n’en comprend même pas