Dante, Paradiso, canto xxxui. v
2. La collection des dessins du musée des Offices possède une étude il ta plume pour la tête de celte Vierge.
d’une limpide lumière qui semble, en la révélant, la voiler encore. Un parfum d’innocence s’exhale d’elle et l’enveloppe comme un vêtement. Sur son front serein, où cependant se montre déjà le germe d’une douleur immense, pressentie et pleinement acceptée, sur ses lèvres qui sourient à l’Enfant divin, dans son regard virginal et maternel, dans la pureté de ses traits pleins d’une grâce céleste, on reconnaît tout ensemble et la simple naïveté de la fille des hommes et l’auguste et l’ineffable sainteté de celle en qui le Verbe éternel s’est incarné pour le salut du monde. Voilà la femme selon le christianisme, la seconde Eve réparatrice de l’humanité ruinée par la première1. »
La Madone du Grand-Duc est-elle une œuvre irréprochable? Non sans doute, et Raphaël, dans ce tableau, est loin encore d’être arrivé comme penseur et comme peintre à l’apogée de sa force. 11 nous révélera bientôt de plus grands aspects de la Vierge; il nous la montrera, non pas plus touchante, mais plus voisine de la beauté absolue. On signalerait aisément ici certaines imperfections. Les mains sont trop fortes , les attaches manquent de délicatesse et même de précision. Les yeux, d’un sentiment exquis, ne sont pas parfaitement ensemble, on pourrait presque dire qu’ils louchent un peu, et la ligne sur laquelle ils sont placés n’est pas rigoureusement perpendiculaire à la ligne du nez. Cependant, comment concevoir un regard qui, sans
t. Lamennais, Esquisse d'une philosophie, t. III, p. 223. ni. 3
s’adresser directement à nous, nous ravisse davantage? C’est qu’une œuvre d’art appartient au sentiment avant d’appartenir à la science, et qu’en la décomposant, en la disséquant, en isolant chacune de ses parties, on perd de vue l’esprit qui la fait aimer. Combien de femmes dont la beauté est toute superficielle et incapable d’aller jusqu’au cœur; et combien d’autres dont on ignore presque les traits, mais dont on pénètre l’àme jusqu’au fond ! L’art, en s’adressant à la Vierge, c’està-dire à la femme par excellence, est soumis aux mêmes conditions de sympathie, supérieures à toute règle et à toute convention. Abandonnons-nous donc sans résistance au charme de la Madone du Grand- Duc.
Le Bambino que cette Vierge porte dans ses bras n’atteint pas encore à la hauteur du sentiment qu’elle inspire. Dans ce tableau, Raphaël semble s’être surtout préoccupé de Marie. L’Enfant est remarquable sans doute au point de vue de la vérité naturelle, mais on ne découvre pas en lui cette impression surnaturelle que le Sanzio a cherchée déjà, et qu’il trouvera bientôt d’une manière complète. Uné belle étude dessinée à la pointe d’argent et conservée à l’ Institut de Staedel, à Francfort, montre avec quelle conscience Raphaël se plaçait alors en présence du modèle vivant. Cette science de la nature lui restera, et il y ajoutera toujours davantage ; mais il y mettra une plus grande part de lui-même, et couvrira de plus en plus la réalité du voile divin de l’idéal.
On a voulu voir encore, dans la Vierge du Grand- Duc, une réminiscence des conceptions de Pérugin. Je n’y saurais reconnaître rien de semblable. Ce que Raphaël garde ici de ses souvenirs ombriens, c’est ce qui lui en restera toujours, la simplicité tendre et recueillie. On trouve, au contraire, dans la noble inspiration de cette figure de Madone et dans le jet grandiose des draperies, la trace des modèles florentins que le Sanzio étudiait alors *.
Ce tableau, malgré les restaurations qu’il a subies*, possède la meilleure partie de son charme. La couleur, blonde, légère, diaphane, s’adapte merveilleusement au sujet. Les demi -teintes sont transparentes, et l’ombre portée par le manteau sur le côté droit du cou est en particulier d’une rare suavité. On ignore d’ailleurs par quelles vicissitudes a passé cette peinture. A la fin du dernier siècle, elle était à
1. Outre le dessin exécuté on vue du Uambino, l’Institut de Slaedel possède un croquis à la plume qui, tout en Taisant pressentir la Vierge du Grand-Dur, rappelle, il est vrai, par certains détails la manière de Pietro Vannucci. C’est toujours la Vierge et l'Enfant. La Vierge est fort belle et incline.comme sentiment plutôt vers Florence que du côté de Pérouse. Elle est cependant toute raphaélesque et se rapproche de la Madone du palais Pitli ; mais lesplis du vêtement sont encore les plis brisés de l’école de Pérugin. Le manteau, attaché au cou, forme capuchon et enveloppe les cheveux. C'est le même air, la même altitude que dans la Vierge du Grand-Dur, la même suavité, la même douceur, la même tristesse et la même mansuétude. Cette Vierge est au ciel; mais l’Enfant, comme dans la Vierge du Grand-Duc, tient davantage à la terre.