‹ Les vierges de RaphaëlChapitre 14 sur 226 · LA PETITE MADONE DE LORD COWPER · texte numérisé non relu

LA PETITE MADONE DE LORD COWPER

(A Pansanger Ilouse).

Raphaël avait à peine achevé la Vierge du Grand- Duc, que d’autres Vierges se révélaient à lui, sous des formes variées et avec des sentiments nouveaux. S'il se vouait à l’étude des peintres florentins et s’il redevenait élève en présence de leurs oeuvres, il gardait toujours pour lui-même la meilleure partie de son temps. Après s’être assimilé la substance des maîtres, il se recueillait, songeait à, la Madone et s’abandonnait à son propre génie. La petite Madone de lord Cowper a pris naissance vers l’année 1505, dans un de ces moments heureux où l’âme de Raphaël, sans rompre ses liens terrestres, montait avec confiance vers l’éternelle clarté*.

1. Lord Cowper possède deux Vierges de Raphaël. Celle que nous étudions en ce moment est la première en date, et comme elle est de dimensions moindres que l’autre, elle est connuo sous le nom de petite Madone de lord Cowper. La seconde, que nous étudierons tout à l'heure, est la Vierge de la maison Niccolini; on la désigne souvent aussi sous le nom de Vierge do lord Cowper.

!. Ce tableau, qui se trouvait jadis à Urbin, dans une des familles Bonaventura ou Palma (V. les notes de Michèle Dolce — réunies en 1775 sous ce titre : Ragguaglio delle pillure che si Irovano in Urbino, p. 60) , fut acheté par lord Cowper pendant son ambassade à Florence, et transporté par lui dans sa résidence de Pansanger, près Hertford.

38 LliS VIE KG ES DE RAPHAËL.

La Vierge, avec l’enfant Jésus dans ses bras, est assise sur un banc adossé à un mûr d’appui fort bas, derrière lequel la campagne s’étage en perspectives variées. Une lumière pure, douce, calme, limpide, un peu triste et voilée, éclaire le tableau. Le jour baisse; le ciel, très-pâle à l’horizon, est bleu foncé au zénith, et l’ombre du soir s’étend déjà sur les plans inférieurs. A gauche coule une rivière ombragée d’arbres et bordée de prairies. A droite se dressent des collines couronnées d’une église, dont la coupole et le campanile dessinent leurs silhouettes élégantes sur le fond doré par le soleil couchant. Plus loin, la vue se perd àtraversles tons clairs et transparents des hautes montagnes, dont les sommets sont encore vivement éclairés... Plus Raphaël avance dans la vie, plus il se pénètre des harmonies de la nature, plus il a pour elle de sympathie et d’admiration , mieux il comprend avec quelle prévoyance Dieu a répandu ses idées dans toute la création. Le Sanzio fait voir ici le ciel et la terre en «

communauté de silence et de recueillement avec la Mère du Verbe.

La petite Madone de lord Cowper se montre sous les dehors d’une grande jeunesse1. Sa tête est penchée à gauche et légèrement renversée en arrière ; mouvement délicieux et touchant, qui, en élevant la face vers le ciel et en l’inclinant en même temps sur l’épaule

t. Celle Vierge, un peu plus grande que demi-nature, est vue jusqu’à mi-jambes.

droite, satisfait à la fois au besoin de la prière et à l’expression d’un douloureux pressentiment. Les cheveux, d’un blond doré, s’enroulent en bandeaux de chaque côté des tempes et des joues, et le frais visage paraît dans cet encadrement, semblable à une fleur à peine éclose et qui déjà, se penche avec une douce langueur...

Quivi è la rosa, in clie’l Verbo divino Carne si fece 1

Le front très-élevé, où brille l’intelligence autant que la pureté, est couvert dans Sa partie supérieure d’un voile presque imperceptible. A ce voile se mêle, sur le sommet de la tête, une étoffe de gaze rayée d’or et légèrement teintée, qui descend derrière le cou, forme écharpe sur les épaules et entoure la poitrine. Les yeux bien ouverts cherchent un objet qu’ils ne voient pas et qui n’est pas de la terre; ils plongent dans les profondeurs des décrets éternels, et à la tristesse qu’ils répandent sur -celte douce physionomie on pressent déjà les douleurs de la croix. Le nez est d’un charmant dessin ; la bouche est petite et délicieusement accentuée; les joues sont pleines sans être lourdes; le cou, bien dégagé, est d’un modelé délicat. Que nous sommes loin des types monotones et immobiles de Pietro Vannucci! La grâce prend avec indépendance possession du génie de Raphaël. Désormais le Sanzio fait tout comprendre sous le voile de la beauté L’é-

t. Dante, Paradiso, canloxxiu, v. 73.

légance (Je l’ajustement ne nuit en rien à sa chasteté. Un lacet d’or un peu lâche ferme la robe par devant1. Les manches, sévèrement adaptées aux bras, sont ornées seulement de deux lisérés d’or aux poignets. Quant au manteau bleu, il est simplement jeté sur les genoux*. Les mains enfin sont bien dessinées, fines, allongées, presque coquettes, ce qui est une rareté dans l’œuvre de Raphaël. La main gauche soutient l’Enfant, la main droite repose sur le manteau et sert d’appui au petit pied de Jésus.

L’enfant Jésus, de son côté, tient à la Vierge comme le rameau tient à la tige; il donne à sa beauté son complet développement. Debout sur les genoux de sa Mère qui le soutient seulement de la main gauche, il pose un pied sur la main droite de Marie et se lève de manière à mettre sa tête au niveau de la tète de la Vierge. Entourant alors de ses bras le cou de la Madone, il penche sa tête à droite et nous regarde avec un sentiment profond de tristesse et d’amour. Si l’on rapproche ce mouvement du mouvement de la Vierge, on voit que l’un commande l’autre, que chacune de ces figures ne saurait exister isolément, et que ces deux têtes inclinées en sens inverse se balanoent et s’équilibrent avec la plus parfaite harmonie. Les traits du Fils reproduisent d’ailleurs avec

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