LA VIERGE A L'OEILLET
Nous arrivons à l’année 1507. Raphaël vient d’achever la Mise au tombeau, et pour se reposer de cette œuvre austère, il peint d’une main légère, facile, heureuse, la Vierge à l’Œillet. Dans cette petite Madone, comme dans les deux suivantes, l’idée de la Rédemption s’efface derrière le sentiment de la grâce. Entre la Mère et l’Enfant, tout est harmonie, tranquillité, bonheur. La vie s’épanouit en eux comme une fleur aux premières lueurs du jour. Jésus s’abandonne aux épanchements de son humanité naissante, et Marie, répondant à ce sourire du ciel, ouvre son cœur à l’espérance.
La Vierge, assise dans la chambre d’un palais florentin, porte sur ses genoux l’enfant Jésus, qui lui présente deux œillets détachés d’un bouquet dont elle tient encore les restes. Elle est vue jusqu’à mi-jambes, de trois quarts et tournée à droite vers une baie cintrée par laquelle on aperçoit au loin une colline surmontée des créneaux guelfes d’un château démantelé. La tête de Marie, légèrement tendue vers Jésus, rayonne d’un bonheur attendri. Les bandeaux de cheveux blonds, relevés au-dessus de l’oreille, découvrent complètement les joues. Le voile de gaze, jeté sans apprêt sur la tête, ne cache rien du front et descend
de chaque côté le long du cou. L’ombre légère projetée sur la tempe droite n’enlève rien à la pureté du visage. Les yeux, grands et doux, sont abaissés vers l’Enfant, et la bouche sourit avec bonheur à la naïve offrande du Fils de Dieu. Il est peu d’images qui reflètent plus heureusement le calme et les joies maternelles. La robe, qui dégage le cou et même la gorge un peu plus que dans les précédents tableaux, n’a rien qui contredise l’humilité de la Vierge. Les manches rouges sont amples sur l’avant-bras; tandis que les manches de dessous jaunes enveloppent étroitement le bras, depuis le coude jusqu’au poignet. Le goût de cet ajustement est un peu recherché, mais la convenance n’y perd rien. Le manteau, comme celui de la Madone de la maison d’Orléans, est jeté sur l’épaule gauche et tombe sur les genoux. La main droite, qui touche aux mains de Jésus, tient encore l’extrémité des œillets dont il s’est emparé; la main gauche, ramenée derrière l’Enfant, porte le reste du bouquet.
L’enfant Jésus, de son côté, si bien assis sur les genoux de la Vierge, lève vers elle et la tète et les mains. C’est la main droite qui tient les œillets, la main gauche en effleure seulement la tige. Les jambes écartées ajoutent à l’équilibre de cette petite figure ‘. Les traits rayonnent de tendresse et d’animation. Les
1 . La jambe droite se porte on avant, et la jambe gauche est ramenée en arrière.
6i LES VIERGES DE RAPHAËL.
yeux, pour n’être pas chargés de tristesse, n'en sont pas moins brillants d’ardeur; le sourire est d’une franchise enchanteresse. Que ce frais visage se tourne vers les hommes ou qu’il regarde la Vierge, c’est la même lumière surnaturelle qui l’anime et l’éclaire; toujours on sent, sous la fragile enveloppe, la force du Dieu qui bénit et qui aime. Ici le Sauveur se donne tout entier à sa Mère; mais dans cet abandon, dans ce mutuel élan qui les porte l’un vers l’autre, perce encore une nuance de gravité douce et presque mélancolique. Dans Marie, le cœur de la Vierge domine le cœur de la mère; dans Jésus, l’amour du Fils de Dieu transfigure l’amour du Fils de l’homme.
Ce tableau dut avoir, dès l’origine, une grande vogue, car il en fut fait autour de Raphaël de nombreuses répétitions, à quelques-unes desquelles il ne resta pas peut-être complètement étranger. Cçmme la plupart de ces copies se rapportent à. la période florentine du maître, il faut en conclure qu’à Florence même le Sanzio avait autour de lui des adeptes fervents qui travaillaient sous ses ordres ou d’après son inspiration. D’après M. Passavant, la peinture originale de la Vierge à l’OËillet se trouverait à Lucques chez le comte Francesco Spada, et on lirait derrière le panneau l’inscription suivante : Per la M. Donna SS : riccvtilo 80 scudi. Mais nous avons fait, à Lucques même, de vaines recherches pour trouver ce tableau. Un excellent exemplaire, malheureusement retouché, était à Rome dans la collection Camuccini, et se voit main-
tenant à Londres chez le duc de Northumberland M. Timbal, à Paris, en possède dans sa collection une très-remarquable répétition. Une autre copie, après avoir passé dans les collections Setta à Pise, et de Fries à Vienne, fait partie maintenant de la galerie du baron de Speck - Sternburg à Lützschena près Leipzig. D’autres reproductions du même tableau sont à Rome, au palais Albani et au palais Torlonia; à Pérouse, dans la maison Bourbon -Sorbello ; à Lorelte, dans la sacristie de Notre-Dame; à Urbin, dans la maison Giovannini ; à Brescia, dans la galerie Tosio; à Würzbourg, chez le professeur Froehlich; etc., etc. Cette composition s’est en outre modifiée sous l’interprétation de peintres inconnus, qui se sont attachés surtout à reproduire le style du Sanzio. C’est ainsi que sont nées la Vierge à la Rose1 * 3, la Madone de la galerie Pembroke1, etc.
En dehors de ses tableaux, Raphaël consacrait à la Vierge de nombreux dessins, et toutes les collections de l’Europe s’honorent d’en posséder quelquesuns. Il faut regarder attentivement ces dessins et y revenir sans cesse pour comprendre la verve en même temps que l’assiduité avec lesquelles Raphaël allait creusant, fouillant sans cesse à travers cette mine inépuisable. Avec quel bonheur il se plaît à tra-