LA VIERGE DE ST LUC
Quelqu’un disait à Phidias, qui méditait son Jupiter : « Où cherches-tu ton modèle? Monteras-tu dans l’Olympe? » Phidias répondit: « Je l’ai trouvé dans Homère. » Pareillement si l’on eût dit à Raphaël : « Où donc as-tu vu la Vierge? » il aurait pu répondre : « Je l’ai trouvée dans S' Luc. » De part et d’autre, en effet, il n’y avait qu’un modèle intellectuel. Il va sans dire que la Renaissance ne songeait pas à prendre au sérieux les peintures grossières que l’imagination populaire avait attribuées à S' Luc. Si S' Luc est le peintre de la Vierge, c’est parce qu’il est son évangéliste par excellence. Rien d’étonnant donc à ce qu’on ait prêté à Raphaël l’idée d’avoir voulu donner une forme à cette antique légende. Malheureusement, le tableau qu’on lui attribue n’est pas digne de lui. On a beaucoup écrit pour prouver l’authenticité de cette
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peinture; mais, quoi qu’on fasse, l’évidence parle et démontre la témérité de cette assertion. — La Vierge, portant dans ses bras l’enfant Jésus, apparaît à l’apôtre, qui s’empresse d’en reproduire les traits. Elle surgit à gauche , du milieu d’un nuage qui dérobe toute la partie inférieure de la figure. Vue de profil à droite, ses cheveux sont recouverts d’un manteau qui enveloppe aussi ses épaules. Ses traits ne sont ni sans beauté ni sans noblesse, mais leur expression est froide et inerte, et l’exécution est trop peu savante pour qu’on puisse reconnaître la main de Raphaël. — L’enfant Jésus, que sa Mère presse tendrement contre elle et qui se tourne vers l’évangéliste, est encore plus éloigné du maître. — Quant à, S1 Luc, il appuie le genou droit sur un escabeau placé devant le chevalet qui porte sa peinture. Le tableau auquel il travaille n’est qu’à l’état d’ébauche; les têtes de la Madone et du Bambino sont préparées à la terre rouge, et le reste des ligures n’est dessiné qu’au trait. Raphaël peut-être ébauchait ainsi ses tableaux, mais assurément il n’est pour rien dans cette lourde esquisse. La tête de S1 Luc, vue de trois quarts à gauche, est plus largement peinte ; elle montre une chaleur d’expression qui a fait songer à Raphaël, mais qui est loin d’être digne de lui. L’apôtre est dans la force de l’àge et de l’inspiration; il est vêtu d’une tunique qui enveloppe son corps, et d’un manteau qui tombe de son épaule gauche et traîne jusqu’à terre, se.cheveux et sa barbe noire encadrent son visage, qui
respire l’enthousiasme; et tandis que de la main gauche il tient un godet rempli de couleur, sa main droite, armée du pinceau, se tend vers le chevalet. — Derrière S' Luc et k côté du bœuf symbolique 1 est Raphaël, âgé d’environ trente-cinq ans, vu de trois quarts à gauche , la main droite ramenée contre sa poitrine, et la main gauche posée sur la hanche. Ce sont ses nobles traits, ses longs cheveux tombants , son costume, et jusqu’à la pose qu’il s’est donnée dans ses propres portraits ; mais tout cela est si éloigné de l’exécution du maître, qu’il est vraiment impossible de songer sérieusement à lui. Comment admettre d’ailleurs que Raphaël se soit de lui-même placé en présence de la Vierge et à côté de S' Luc? C’eût été dire trop clairement qu’il se considérait comme le peintre de la Vierge, et ce qu’on sait de sa modestie s’oppose à cette supposition. Il est naturel, au contraire, qu’un de ses élèves l’ait introduit dans un pareil tableau. Quel est cet élève? C’est ce qu’il est difficile de dire k coup sur. De sérieuses présomptions font penser k François Penni. On pourrait proposer d’autres noms et se lancer dans des discussions assez vides. Ce qui est certain, c’est que chacun des élèves de Raphaël aurait voulu glorifier, dans son maître, le peintre de la Vierge k côté du saint patron de la peinture*.
I Le bœuf est couché derrière S* Luc.
2. O tableau, qui a subi les plus graves et les plus fâcheuses restaurations, avait été offert |»ar l’ierro de Cortone à l’église de S. Marlino, récemment construite à Rome, d'après scs dessins. En