LA VIERGE ENTRE S” MARIE-MADELEINE ET S™ MARIE ÉGYPTIENNE
A côté de l’image indécise de la .Madone tracée par un des élèves du Sanzio dans le tableau de Saint- Luc, voici une toute petite estampe gravée par Marc- Antoine. qui suffit à elle seule pour prouver avec quelle énorme supériorité Raphaël, dans ses plus rapides improvisations, concevait l’idée de la Vierge. Dans cette simple esquisse, en eiïet, Raphaël apparaît dans ce qu’il a de plus grand, je dirais presque de plus sublime; il est là tout entier, et Marc-Antoine, de son côté, n’a jamais mieux servi les intentions du maître '.
Imaginez un espace compris dans un rectangle de ()'n,085 de haut sur O"1, 040 de large ; dans ce champ
1588, Sixte-Quint attribua celle église à la confrérie des peintres de Saint- Luc. Maintenant le tableau a été enlevé de l'église et donné, sous le nom de Rapliaèi, â la galerie de l'Académie do Saint- Luc. On a mis à sa place, dans l'église de Saint-Luc, une copie d'Antiveduto Grammatica.
1 . Cette |>etile eslanqie n'est pas cataloguée dans Bartsch. M. Passavant dit que cette pièce est une épreuve de niel. Il se trompe. (V. M. Passavant, le Peintre-graveur, t. VI, p. <9-42, n. 280.) — Ces trois figures, que l’on rencontre souvent séparées, forment un triplvque dont la Vierge et l'enfant Jésus occupent le compartiment central.
presque microscopique, représentez-vous la Vierge avec l’enfant Jésus dans ses bras; réunissez sur ces figures si petites les beautés que vous êtes accoutumés à voir dans les tableaux les plus fameux du maître, et vous aurez peine encore à concevoir tous les enchantements concentrés dans une pareille œuvre. — La Vierge, debout en face du spectateur, porte de sa main droite le Bambino et le soutient de sa main gauche. L’enfant Jésus, dont le corps incline à droite, fait de la tête, des épaules et des bras un mouvement subit en sens inverse, se tourne ainsi vers la gauche1, et provoque un mouvement semblable dans la tête de la Vierge qui se voit alors de trois quarts à gauche. Les cheveux de la Madone, très-abondants et très-longs, encadrent le front de leurs ondes épaisses, tombent sur le cou, se répandent sur l’épaule droite et jusque sur le bras. Tout le visage est dessiné à ravir : quelques lignes à peine visibles suffisent pour accuser les traits; le prodige est à la fois dans l'effet produit et dans la simplicité des moyens employés. Le front, où ne paraît presque aucun travail, n’en est pas moins très-largement modelé ; les grands yeux abaissés sont recueillis et calmes; le nez, indiqué on ne sait par quoi ni comment, est d’un admirable dessin ; la bouche est d’un sentiment exquis. Il est impossible de ne pas aimer cette physionomie, et il est également impossible de ne pas la respecter; l’admiration monte d’elle-même ici jusqu’à fa-
1. Le bras gauche de l’Enfant se lève et se tend vers la gauche, landis que son bras droit reste appuyé sur le bras droit de la Vierge.
LA VIERGE GLORIEUSE
doration. Le geste des bras, le mouvement du corps et des jambes, l’ajustement des draperies, sont en parfait accord avec la dignité de la tète. La tunique longue est chaste autant qu’élégante ; elle dégage le cou complètement, et descend jusque sur les pieds en dessinant la forme des membres inférieurs. Le manteau, jeté sur les épaules, accompagne les bras et se drape sur le milieu de la figure avec la noblesse des plus beaux antiques. — Quant à l’enfant Jésus, il montre une vivacité qui ajoute au recueillement et h la solennité de la Vierge quelque chose de vivant et de spontané. Plus on regarde cette Vierge et cet Enfant, plus on leur voit prendre d’importance et de grandeur; l’idée du surnaturel ressort de la nature , et la notion du divin naît de la réalité même. Et si la gravure de Raimondi nous pénètre d’une telle impression, que devait être le dessin même de Raphaël ? Voilà ce que l’enseignement combiné du christianisme et de l’antiquité avait produit sur le génie du Sanzio. Loin de se contrarier et de se nuire, ces traditions s’étaient mutuellement fortifiées ; loin d'effacer ou d’irnmobiliser l’inspiration religieuse, elles avaient permis à ce puissant esprit d’en varier l’expression et d’en renouveler à chaque instant la forme. La Vierge était pour Raphaël ce qu’avait été pour les imaginations antiques la fabuleuse Isis, portant aussi sur ses genoux un enfant mystérieux '. Il y revenait toujours, cherchait