‹ Les vierges de RaphaëlChapitre 25 sur 226 · Spéculum sapientiœ · texte numérisé non relu

Spéculum sapientiœ

ruines, et c’est à l’antiquité surtout qu’il s’adresse désormais pour guider ses inspirations. A côté des marbres grecs ou romains, il étudie les anciennes mosaïques de la Rome chrétienne'. Il voit la grandeur des œuvres vouées au nouveau culte, et il comprend en même temps que si elles sont si éloignées de la beauté, c’est qu’elles ont répudié la tradition classique en même temps que la nature. Alors il remonte avec ardeur jusqu’à ces sources vitales, et il concentre sur l’image de la Vierge le double prestige de la grandeur et de la beauté. Par une divination merveilleuse, il se rapproche des types primitifs consacrés par les premiers disciples des apôtres, et, dans la Vierge de la galerie Bridgewater, on croit reconnaître une réminiscence de la Vierge du cimetière de Priscille*. L’enfant Jésus, sans perdre le sentiment de sa divinité, a retrouvé la complète liberté de ses mouvements et l’indépendance absolue de son humanité. On le revoit, après plus de quatorze siècles de tâtonnements et d’obscurité, renaître à la vie presque dans les conditions où il était né pour l’art à la fin du premier siècle; et si l’on n’avait pas la certitude que la vraie antiquité chrétienne a été lettre close pour la Renaissance, on croirait que Raphaël est allé dans les catacombes mêmes cher-

1. Nous avons montré qu’il avait notamment tiré de la mosaïque de Sainte -Pudentienne un des animaux symboliques qui accompagnent l' Éternel dans la Vision d’Ézéchiel. (V. Raphaël et i Antiquité, t. I, p. 380.)

cher son inspiration. Cependant le tableau de lord Ellesmere n’est pas le dernier terme auquel Raphaël arrivera dans cette voie difficile et heureuse. Cette peinture accuse encore trop de recherche dans la science et trop de mouvement dans les lignes. La Vierge monte vers le calme suprême, mais elle n’y est point tout à fait arrivée. Elle est trop la mère de Jésus pour être la vraie Mère du genre humain, et Jésus aussi est trop le fils de Marie pour être le Verbe éternel. Encore un peu de temps, et Raphaël nous les montrera dans leur réalité grandiose et absolue.

La Vierge de la galerie Rridgewater est d’une exécution large et facile. Le dessin des deux figures est d’une grande précision et le modelé des chairs est d’une savante simplicité1. Rien de plus vif et de plus harmonieux que la ligne qui dessine le corps de Jésus. Raphaël, dans sa fresque de Galatée, s’est souvenu

I. Certaines altérations de la peinture permettent de voir lo trait primitif. — Ce tableau, lorsqu'il était dans la galerie d’Orléans, fut transporté par Hacquin de son ancien panneau sur toile. Une telle opération, toujours dangereuse, a été ici particulièrement malheureuse, et il faut sans doute lui attribuer lo mauvais état de cette peinture. Des nettoyages, peut-être plus récents, sont venus aussi altérer une partie de la tête de l’Enfant et des cheveux de la Vierge. On remarque des repeints fâcheux dans le côté gauche de cette dernière tête. En regardant le pied gauche de l’Enfant qui est intact, on peut juger de ce que devait être le reste du tableau. M.Waagen, en émettant l’opinion que cette Vierge est contemporaine do la Vierge Colonna, s’est mépris gravement. Raphaël, au moment où il peignit la Vierge de lord Ellesmere, était à Rome depuis quelque temps déjà,

de cet enfant, et, dans l’amour qui dirige le char de la nymphe, il en a rappelé la forme et la grâce... On ignore quelles furent toutes les vicissitudes de ce tableau. On sait seulement que de la collection Seignelay il passa dans la galerie d’Orléans, et que, après la dispersion de cette galerie, le duc de Bridgewater l’acheta à Londres moyennant 3,000 livres sterling (75,000 francs). Il est maintenant dans la galerie Bridgewater, appartenant à lord Ellesmere'.

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