Légende de S* Christophe
phaél, Jésus reflète l’image de sa Mère, il en reproduit les caractères essentiels en les élevant à leur plus haut degré de puissance. Rien de plus élémentaire que l’économie d’un pareil tableau, et en même temps rien de plus grandiose. Deux figures opposées l’une à l’autre et douées d’un mouvement identique en sens inverse, voilà tout. Par ce moyen, tandis que les personnes de Marie et de Jésus sont intimement liées l’une à l’autre, leurs deux têtes apparaissent de face sans laisser rien perdre de leurs traits. La grandeur morale du Verbe se communique à la Vierge. Avec Jésus tout est clarté, en dehors de lui tout n’est plus que ténèbres. Aussi dès que le Sanzio veut exprimer l’idée purement abstraite comprise dans ce sujet, il montre la Vierge et l’Enfant se détachant sur un fond noir et chargé d’obscurité. De chaque côté, il est vrai, sont deux anges tenant des torches allumées. Mais ces flammes factices n’éclairent rien, le Christ est le foyer d’où la lumière émane. Il est impossible d’ailleurs de reconnaître la main du maître dans ces têtes d’expression nulle et d’exécution relativement pauvre. Jiiles Romain a été abandonné à lui-même dans cette partie du tableau, et il n’a pas pu se tenir à la hauteur que Raphaël lui avait marquée en peignant avec lui l’enfant Jésus. On ne voit rien là de ces natures complètes et vraiment angéliques dans lesquelles le Sanzio sait si bien révéler les mystères de la grâce. Autant il est évident que Raphaël a peint lui-même la Vierge et qu’il a pris part à l’exécution de l’enfant
Jésus, autant il paraît certain qu’il a abandonné à son élève le soin de peindre les anges qui complètent le tableau.
La Madone représentée entre deux anges portant des candélabres se retrouve d’ailleurs dans les monuments de l’antiquité chrétienne. Allez k Rome, montez au sommet du Capitole et regardez au-dessus de l’une des portes latérales de l’église d’Ara-cœli, vous reconnaîtrez les deux anges porte-flambeaux de la Vierge aux Candélabres. Cette mosaïque, il est vrai, est d’époque relativement récente; mais elle a été restituée d’après un ancien monument, et d’autres exemples pourraient être cités'. Raphaël aura pris sgn modèle dans l’antiquité, et tout en répudiant la forme d’une époque déjà basse, il en a retenu l’esprit. Nous voilà, donc revenus aux origines, aux sources, non pour retrouver
1 . La mosaïque dont nous parlons se trouve dans une demilunette au-dessus de la porte latérale qui regarde le Forum. La Vierge et l’enfant Jésus occupent un cadre circulaire inscrit au milieu d’un arc de cercle; et dans les triangles circulaires réservés de chaque côté sont deux anges opposés l’un à l’autre et portant des candélabres. La Madone est enveloppée dans un grand manteau bleu, bordé de rouge et frangé d’or, qui couvre les cheveux et descend presque jusqu'aux yeux ; une croix blanche brille sur ce manteau à la hauteur du front. Les traits sont austères et tristes, mais sans dureté. L’Enfant, couché dans les bras de sa Mère, lève la main droite vers elle et la bénit; sa poitrine est nue, tandis que le bas de son corps est recouvert d’une riche draperie pourpre et or. De chaque côté du nimbe qui entoure la tête de Marie, on lit MP — BV. C’est une œuvre grecque, mais qui a subi des restaurations quasi modernes.
les froids pastiches d’époques à jamais éteintes , mais pour y puiser des forces nouvelles el une sève renaissante. On a dit souvent, et l’on répète de confiance tous les jours encore, que les Vierges de Raphaël exécutées à Rome sont païennes. On s’est trompé. Elles rappellent l’antiquité, mais elles n’en reproduisent pas le caractère. Dans une œuvre d’art, la forme, plus ou moins heureuse et belle, change et varie, disparaît et s’oublie au gré du temps et des hommes, l’esprit seul est impérissable. Les Vierges de Raphaël sont aussi jeunes aujourd’hui, aussi vivantes qu’il y a trois siècles et demi, parce qu’elles ont été, qu’elles sont et qu’elles seront à jamais autres que ce qu’on dit , parce qu’elles portent en elles quelque chose d’impénétrable et d’inaccessible aux sens qui leur assure l’immortalité. Si elles avaient la naïveté sans la science, l’artiste devrait les interroger encore, mais la foule se détournerait d’elles; si elles étaient savantes sans naïveté, leur pédantisme n’inspirerait que de la répulsion; mais elles sont à la fois savantes et naïves, et voilà pourquoi elles sont universelles, voilà pourquoi elles sont à la portée de tous. Les artistes chrétiens, des premiers siècles de l’Église triomphante travaillaient sous le souffle de la décadence antique et .aux approches d’une implacable barbarie, entre le ciel et la terre le moyen âge étendait ses ténèbres, la tristesse et le découragement s’emparaient du cœur de l’homme, tout apparaissait sous les dehors de la rigidité, presque de la terreur ; cependant les œuvres de ces époques
ont vécu; malgré leur apparence grossière, souvent presque sauvage, elles nous touchent encore et nous pénètrent profondément; l’esprit qui les animait les fait vivre encore, il a triomphé parce qu’il était sincère. Raphaël n’a pas reculé devant la rudesse de ces apparitions; sous leur fierté relative il a compris ce qu’elles ont de grand ; il a regardé, au fond des vieilles basiliques, la Vierge se dressant avec son divin Fils comme le spectre de la Divinité, et il en a fait l’image de l’espérance. 11 a emprunté k ces sombres Madones la solennité, le calme, l’immobilité grandiose; il leur a donné la beauté, surtout la bonté, et ce sentiment profond de tolérance et d’humanité qui est le grand honneur des temps modernes et que la Renaissance a inauguré avec tant de verve et d’éclat.
La Madone aux Candélabres est la dernière œuvre que la Vierge et l’enfant Jésus, considérés isolément et en dehors des autres personnages de la Sainte Famille, aient inspirée à Raphaël*.
1. Outre les Madones très-aulhentiques que nous avons étudiées, on en cite d’autres qu’on ne saurait sérieusement attribuer à Raphaël, et sur lesquelles il nous paraît inutile d'insister. Nous en citerons deux seulement comme mémoire : — 1° Une Vierge conservée à l'institut de Staedel, à Francfort-sur-Mein. Elle tient l'enfant Jésus couché sur ses genoux, et rappelle la manière de Pinturicchio plutôt que celle de Raphaël. Ce tableau restait inaperçu à Rome et était dans le plus triste état, quand le comte Guido Bizenzo lo plaça dans sa galerie. Il passa ensuite entre les mains d’un certain Baldeschi, marchand de tableaux, qui le fit repeindre et le vendit, par l’entremise du conseiller Kestner, à la galerie de Staedel. Le P. Pungileoni a prodigué bien gratuitement son admiration à cette peinture,
On peut distinguer trois groupes principaux à chacun desquels on rapportera les tableaux qui viennent d’être rappelés. Le premier de ces groupes dérive de l’école ombrienne et résume les aspirations mystiques de Pérouse et d’Urbin; là se rangent la Vierge delà comtesse Alfani, la Vierge de la collection Solly et la Vierge du comte Conneslabile. Puis viennent la Vierge du grand-duc de Toscane, la petite Madone de lord Cowper, la Vierge du palais Tempi, la Vierge d’Orléans, la Vierge à l’Œillet, la Vierge de la maison Niccolini et la Vierge Colonna, qui, tout en appartenant toujours en propre à Raphaël, accusent de trèsréelles ressemblances avec le modèle vivant et relèvent directement, par la sincérité de l’imitation, du naturalisme florentin. Arrivent enfin la Vierge de la galerie Bridgewater, la Vierge de la collection Rogers et la Vierge aux Candélabres, dans lesquelles la beauté classique fait alliance avec les grandes traditions de l’antiquité chrétienne. Raphaël cependant a-t-il changé de doctrine? Nullement, et de l’un à l’autre de ces
dans laquelle il est vraiment impossible de reconnaître Raphaël. — Une autre Vierge, dont il existe plusieurs répétitions, a le Dambino assis sur ses genoux. De la main gauche elle tient un livre à demi ouvert, et de la main droite elle porte des fleurs vers lesquelles l’enfant Jésus étend les mains. Un de ces tableaux est attribué à Jules Romain et se voit dans la Tribune de la galerie des Offices à Florence. Un autre est à Rome, à la galerie Borghèse. Un autre encore se trouve chez le comte de Leicester, à Holkham. Le baron Otto de Stackelberg possédait, dit-on, le dessin original de cette peinture. (V. Passavant, t. Il, p. 335.)
tableaux on ne saurait signaler aucune solution de continuité. Raphaël marche et avance de progrès en progrès, de conquête en conquête. Ce qu’il gagne aujourd’hui lui fait pressentir ce qu’il gagnera demain, sans lui faire renier ce qu’il a gagné hier, sans lui faire abandonner surtout les dons divins qui ne sont qu’à lui. Voilà pourquoi, dans les différentes phases de sa vie, il reste lui-même et toujours original. Soit qu’il travaille sous l’influence des maîtres de Pérouse, soit qu’il se livre aux Florentins de la fin du xv* siècle, soit qu’il se passionne pour l’antiquité, l’amour du beau le possède tout entier et domine ses œuvres à quelque époque qu’elles appartiennent.
Dans les tableaux que nous avons vus, la Vierge et l’Enfant se sont trouvés seuls en présence l’un de l’autre. Deux de ces tableaux cependant, le premier et le dernier, ont fait voir les anges de Dieu adorant Jésus dans les bras de sa Mère. Chose remarquable ! par ces deux seules exceptions Raphaël proclame deux traditions différentes, mais non pas opposées, la tradition de la Renaissance primitive et la tradition de l’antiquité chrétienne. Il emprunte l’une à son père, l’autre aux mosaïstes grecs venus à Rome pour décorer les basiliques. La Vierge de la comtesse Alfani, et la Vierge aux Candélabres prouvent une fois de plus que la vocation spéciale du Sanzio fut de concilier entre eux tous les âges, de montrer qu’à aucun d’eux la vérité n’a fait complètement défaut, qu’elle a lui selon les temps avec un éclat plus ou moins vif, mais
que, même au sein de l’erreur, elle est toujours la vérité, et qu’à ce titre elle doit être partout soigneusement recueillie.
On a vu que la Vierge aux Candélabres date de l’année 1516. Raphaël avait alors trente-trois ans, il était dans la plénitude de sa force et dans tout l’éclat de sa gloire. Quatre années de vie seulement lui restaient encore, quatre années pendant lesquelles la Vierge devait lui suggérer d’incomparables chefsd’œuvre1. De la Madone de la comtesse Alfani à la Madone aux Candélabres sa ferveur ne s’est pas un instant démentie. Il a pu être plus ou moins bien inspiré, mais le doute n’a pas troublé sa foi. Toujours varié dans ses inventions, mais toujours simple, jamais il ne se ressemble et toujours il est lui-même. Aucune reproduction ne peut donner l’idée complète d’aucun de ses tableaux. Ce sont là de ces œuvres qu’il faut voir, revoir et méditer sans relâche, car sous chacune de ces gracieuses images s'agitent les questions qui sont « le tout de l’homme, » comme dit Bossuet. Depuis le jour où la Vierge était apparue à Raphaël sous les traits de sa mère, elle ne l’avait plus quitté. La douce voix lui redisait sans cesse : « Je serai ta compagne, ton soutien, ton guide, ton secours, ton refuge et ta force. Au début de tes jours, ton âme était vide, et je l’ai remplie. Plus tard le monde t’a souri, et tu
4. La Sainte Famille à la Perle, la Sainte Famille de François I,r, la Petite Sainte Famille du Louvre, la Vierge de Saint-Sixte et le Couronnement de la Vierge.
as répondu à ce sourire. Kh bien, malgré l’enivrement de ta vie et malgré les égarements de ton cœur, je suis restée en toi, pour être ta consolation, ton espérance et ton éternel amour. »