Dante, Paradiso, canlo ni, v
splendeur, l’art comprend et exprime l’économie du plan divin. Ne voyons-nous pas. dans la Vierge aux Candélabres, la Vierge-mère qui poursuivit les prophètes de ses lumineuses clartés? N’est-ce pas là cette maternité virginale, tant de fois et sous tant de figures promise au monde, comme sa grande espérance et sa suprême joie? Aussi Raphaël, sans recourir à de mesquines recherches et à de petits moyens, n’at-il pas craint de donner aux vêtements de sa Madone une grande élégance et une remarquable richesse. Un bandeau d’étoffe violette rayée d’or couronne le haut de la tête. Sous ce bandeau est posé le voile de gaze, qui ne cache rien des cheveux ni du front. Ce voile, également orné de quelques lisérés d’or, descend sur les épaules, en s’arrondissant à une certaine distance du visage et du cou, et vient se fondre dans la robe rouge qui flotte librement sur la poitrine et sur les bras. Le manteau bleu, jeté sur l’épaule droite, complète cet ajustement, qui sied à la simplicité de la Vierge, aussi bien qu’à la dignité de la Mère du Verbe. Raphaël, à l’époque où il peignit ce tableau, donnait une grande part à ses élèves, même dans les œuvres auxquelles il attachait le plus de prix. Or Jules Romain a travaillé à la Vierge aux Candélabres; cela se voit trop, hélas! dans certaines parties. Raphaël cependant s’est réservé la tête de la Vierge. Lui seul a pu mettre l’esprit, le style, la noblesse, la grandeur unie à la délicatesse, la beauté de modelé, la transparence de tons que nous voyons ici.
L’enfant Jésus est assis sur les genoux de sa Mère1, les jambes familièrement croisées l’une sur l’autre, la main gauche posée sur l’épaule de Marie et la main droite engagée dans les plis de sa robe. Le corps, qui s’appuie sur la main de la Vierge, est vu de profil à gauche, tandis que la tête, vivement tournée sur l’épaule gauche, apparaît tout entière, pleine de lumière et de beauté. Un bandeau royal se cache sous la chevelure abondante, dont le désordre est d’une grande harmonie ; c’est le slrophium antique que Raphaël a pris aux divinités païennes pour couronner le front de Jésus. Ainsi conçu, le Fils de la Vierge n’est pas seulement le plus beau des enfants des hommes, c’est Dieu lui-même, Dieu qui s’est fait chair pour nous faire esprit. Oubliant sa grandeur, et voulant nous vaincre d’abord par la bonté, par l’amour, il nous sourit de tous ses traits et nous charme par l’éclat adouci de son regard. Mais que celte bouche devienne un instant silencieuse et que ces yeux se fixent avec sévérité, aussitôt nous reconnaîtrons le redoutable enfant de la Vierge à la Chaise et de la Vierge de Saint- Sixte. Raphaël montre ici avec autant de douceur que de majesté le sublime idéal qui s’est définitivement emparé de son âme. Dans cette figure empreinte d’une grâce divine, tout annonce le Sauveur et fait pressentir en même temps le souverain Juge. On ne saurait d’ailleurs trop admirer le dessin, le modelé, la cou-
1 . Il n’est pas assis directement sur les genoux de la Vierge, mais sur un coussin placé lui-mèrae sur les genoux de Marie.
leur, le relief de toute cette figure1 2. On comprend tout de suite ce que vaut cet enfant. Il attire et subjugue à la fois. On voudrait approcher, mais une force invincible vous arrête et vous incline devant lui. On se rappelle alors le saint colosse de la légende, qui, portant Jésus sur ses épaules et sentant ses membres robustes plier sous le mystérieux fardeau, entendit une voix qui lui dit : « Tu portes Celui qui porte le monde*. » Malheureusement on remarque dans certaines parties de cet Enfant quelques défaillances d’exécution qui trahissent la main de Jules Romain* L’ensemble de celte ligure est d’une conception grandiose qui s’impose quand même à l’admiration; mais on y suit en même temps la trace d’un pinceau plus lourd que celui du maître, moins vif, moins intelligent, moins prompt à saisir les nuances délicates, fugitives, instantanées de l’enfance, moins apte surtout à révéler ce qu’il y a de divin dans l’humanité de Jésus. Assurément Raphaël s’est chargé de l’exécution de ce Bambino j mais il s’est fait aider par Jules Romain.
Quoi qu’il en soit, la Vierge aux Candélabres peut être regardée comme la plus belle relation que l’art ait jamais conçue entre la Vierge-mère et le Fils de la Vierge. Comme dans la plupart des Vierges de Ra-
1. On constate cependant sur le corps de l’enfant Jésus d'importantes restaurations.