Les vierges folles
Eli Angleterre, en Allemagne, aux États-Unis d'Amérique, des esprits sérieux, des moralistes estimés ont attiré l'attention publique sur le sujet qui est traité dans ce livre. Qui donc s'en est étonné? Qui donc s'est scandalisé de leurs' consciencieux efforts pour dénoncer le plus grand fléau des sociétés modernes? Qui leur a reproché d'avoir mesuré la profondeur de l'abîme dans lequel viennent s'engloutir les illusions de la jeunesse, les ressources morales de la civilisation, la force et la santé des générations nouvelles ?
Il faudrait qu'une société fût bien malade pour chercher dans la prostitution le rempart des bonnes mœurs. On rencontre pourtant chez nous des esprits attardés qui se résignent au fatahsme de l'antiquité païenne, à la loi de l'immolation. Si l'on devait les en croire, il faudrait ([u'il y eût dans le monde des
filles perdues pour sauvegarder la vertu des femmes
honnêtes.
C'est contre cette opinion, disons mieux, contre ce désolant préjugé que s'élevait, dès 1840, l'auteur des Vierges folles.
Ce livre a été écrit sous le règne de Louis-Philippe. Quelques détails matériels, qui étaient alors signalés par diverses enquêtes, ne sont peut-être plus conformes à ce qui se passe aujourd'hui. Il n'importe: la question est restée la même. N'y a-t-il pas, en outre, quelque intérêt à comparer l'histoire des mœurs entre les deux époques, 1840 et 1813?
Sous le second Empire la prostitution s'est transformée. Il y eut moins de filles pubhques en maison; il y eut beaucoup plus de filles libres. Sous des noms nouveaux, on vit éclore au grand jour des variétés nouvelles du vice. Les anciennes limites entre des catégories bien tranchées s'effacèrent sous le flot dé-' bordant de la hcence. On vit se répandre sur nos boulevards, sur nos places et nos promenades, dans nos cafés et nos établissements pubUcs, une nuée de femmes aux faux cheveux, aux fausses couleurs, étalant au grand soleil ou sous la lumière du gaz tous les oripeaux d'un luxe effronté. Ce n'était plus la prostitution cachée, séquestrée, honteuse d'elle-même.
C'était la débauche triomphante et levant partout la tête.
Qui oserait soutenir que cette corruption du dernier rèo-ne ait été étrangère à nos désastres ?
On raconte qu'avant que Paris ne lut assiégé, le o-énéral Trochu, voulant se débarrasser des bouches inutiles, fit arrêter une nuit sur les boulevards toutes les filles qui se livraient à l'exposition de leurs charmes. Elles furent conduites dans la cour de la mairie du X^ arrondissement, où la police les garda jusqu'au point du jour. Les malheureuses étaient dans un état -déplorable. Aussi les premiers rayons du soleil levant éclairèrent des perruques défrisées, des joues dont le fard était tombé par plaques, des robes de moire fripées, des souUers de satin souillés de boue ; enfin tout le désordre d'une toilette consternée, flétrie. Le matin, dans cette cour, c'était le réveil après l'orgie ; c'était le lendemain de l'Empire.
Si la France tient à se régénérer, à reconquérir son rang parmi les nations, il faut qu'elle réfléchisse et qu'elle remonte à la cause de ses calamités. Cette cause est toute morale. Ce sont les esprits et les caractères qu'il faut retremper. C'est la conscience, c'est la di^-nitô humaine qu'il faut relever au milieu des ruines. S'est-on bien rendu compte de ce que perd chaque
année la société à la dégradation de la femme? S'eston demandé ce que la prostitution, ce ruisseau fangeux, enlève chaque année de forces vives à l'industrie, aux arts, à l'accroissement de la population ?
Fermer les yeux par insouciance sur les ravages d'un fléau, ce n'est point le moyen de le combattre; ignorer le mal par pudeur, c'est renoncer à la recherche des remèdes qui pourraient le guérir.
Ayons au contraire le courage d'envisager l'ennemi en face.
On parle de décadence ; c'est le juste châtiment des peuples qui, confiants dans les gloires de leur passé, cherchent à dissimuler aux autres et à eux-mêmes les causes de ruine dont ils sont menacés. Que les timides se nourrissent d'illusions : quant à nous, cherchons la vérité, qui est le pain des forts. Osons lever le voile sur nos misères; descendons par l'étude dans les régions mortes de la société. C'est en interrogeant le cadavre que le médecin physiologiste découvre les lois de la vie.
Quelques esprits moroses ont paru se scandahser de l'indulgence avec laquelle l'auteur des Vierges folles appréciait, d'après le témoignage môme des enquêtes administratives, le caractère des iilles perdues. S'il a