‹ Les vierges mères et les naissances miraculeusesChapitre 6 sur 16 · ISAIE, VII · texte numérisé non relu

ISAIE, VII

(3) « Toutes les tentatives des théologiens pour donner à Almah le sens de vierge, viennent échouer contre les deux textes du Cantique, VI, 8 et des Proverbes, XXX, 19. La Almah de ce dernier endroit et les Alamoth du Cantique ont manifestement perdu leur virginité. Du reste, ce n'est pas sur la mère que le prophète Isaïe attire l'attention d 'Achaz, c'est sur le nom que doit porter son enfant. Ce nom symbolique est la preuve de la proximité du salut. » G.. Hbrzog. La Sainte Vierge dans l'Histoire, Paris, Nourry, 1908, gr. in-8*, p. 9, note i. Il est bon, je crois de rappeler le texte des Proverbes, XXX, 19 : <c II y a trois choses qui sont trop merveilleuses pour moi, même quatre, lesquelles je

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et, par la suite, grâce à ce contre-sens, la prédiction du triomphe de Juda devint une prophétie de la conception virginale du Christ.

Si Ton se reporte au contexte, il est pourtant facile de voir que tel n'est point le sens de ce i>assage. Quelques versets plus loin, le prophète nous apprend que la jeune femme dont il pairie était sa contemporaine et conçut peu après. « Puis je m'approchai de la prophétesse, laquelle conçut et enfanta un fils. Et l'Eternel me dit : Appelle-le : Maher- Sçalat-hasçbaz (Malheur à vous), car avant que l'enfant sache crier : mon j>ère et ma mère, on enlèvera la puissance de Damas et le butin de Samarie, en la présence du roi d'Assyrie (i). »

L'enfant de la prophétie devait donc naître avant la destruction de Samarie (722 av. J.-C.) et ne ix>uvait, par suite, être le Christ. Le

ne connais point : La trace de l'aigle dans l'air, la trace du serpent sur un rocher, le chemin d'un navire au milieu de la mer et la trace de l'homme dans la Almah, » Imaginez que l'on traduise Almdh par vierge, comme l'ont fait maints chrétiens, le texte devient parfaitement absurde. Van Hoonacker, qui a tenté l'un des derniers la défense d'une semblable traduction, n'hésite pas à écrire : « L'exemple de la almdh n'est guère compréhensible que dans la supposition que l'auteur a en vue des rapports où la virginité de la jeune fille est respectée. » La Prophétie relative à la naissance d'Immanu El dans Revue Biblique, avril 1904, p. 221. Je laisse à chacun le soin d'apprécier, (i) Isaie, VIII, 3-4.

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prophète lui donne successivement deux noms : Emmanuel (Dîeu ou Joie avec nous) dont la sînification était propre à rassurer la tribu de Juda, et Maher-Sçalal-hasçbaz (Malheur avec vous) car sa venue devait précéder de peu la ruine de la Syrie et de la tribu d'Ephraïm.

Mais qu'importaient de telles minuties à des gens dont la piété passionnée voulait justifier la tradition glorieuse qu'ils avaient préjugée au sujet de la conception de Jésus? Ne fallaitil pas que le fils de Dieu fut fils d'une vieï'ge ? N'eut-oe pas été un scandale que le fils de Dieu fut né du charpentier Joseph ?

Les Juifs et les païens qui combattirent le Christianisme, mus par une passion contraire, prétendirent, les uns avec Celse, que le Christ était le fils d'un soldat nommé Panthère (i), les autres qu'il était le fruit de l'inceste et le fils du frère de Marie (2).

(i) Origènb. Contre Celse, I, 32. — II est question de ce Panthéra dans un curieux pamphlet juif, intitulé Toldos- Jeschu ou Todetoth Jeseu qui a été publié par Wagenseil dans son livre Tela is^nea Satanae, Altorf, 1681, în-4*. — Les anciennes comoilations juives font aussi mention de Panthéra. On lit dans le Sahhath, 104-B. « Quant à la Satada (Marie) son amant était Pandera; mais son mari était Papos ben-Johadan. » De même, au Talmud de Jérusalem, Ahadas Sereth, ch. IX, 40. « Vînt quelqu'un qui souffla au malade une formule de conjuration au nom de Jésus, fils de Pandéra, et le malslde guérit ».

(2) L. Lbblois. Les Bibles, Paris, 1887, V, 378, note I. Il s'agit ici d'une accusation d'origine alexandrine.

Ceux qui calomniaient ainsi répK)use de Joseph se persuadaient à eux-mêmes qu'ils ne devaient guère s'écarter de la vérité. De l'aveu de Mathieu, Marie ne se trouve-t-elle pas enceinte avant d'avoir habité avec Joseph?

Satisfaits de ce raisonnement, ils inventaient sans remords et sur les indices les plus fragiles, des accusations qui leur paraissaient vraies, grâce à leur fervent amour pour le judaïsme ou le paganisme.

Les Grecs qui confessaient la foi nouvelle en y portant d'ailleurs les exigences, le tour et les formes d'une piété toute païenne, attribuèrent nécessairement le privilège de la virginité à la mère de Jésus. Ils sentaient, d'ailleurs, que ce miracle dont ils embellissaient la naissance du Christ était vrai, à la douceur qu'ils ressentaient à le méditer, à la joie qu'ils éprouvaient à le prêcher, à l'émotion conta-

— Sans doute fut-elle imaginée en raison des attaches égyptiennes que Ton prêtait à Jésus. « Le mariage entre frère et sœur était, en Egypte, le mariage par excellence et il acquérait un degré de sainteté ineffable, lorsque le frère et la sœur qui la contractaient étaient nés eux-mêmes d*un frère et d'une sœur unis d'un mariage identique au leur ». G. Maspéro. Comment Alexandre devint Dieu en Egypte, p. 19. Cette particularité des mœurs égyptiennes qui nous paraît un raffinement d'inceste, découlait de certaines conceptions religieuses qui lui conféraient, au contraire, le privilège de produire des enfants divins. Puisqu'on attribuait à Jésus une origine divine, sans doute aussi

était-il né d'un semblable mariage.

gieuse des auditeurs qu'ils captivaient. D'ailleurs, puisque Isaïe l'avait prophétisé, sa vérité n'était-elle pas incontestable?

Parvenus à Tune des conclusions inévitables de cette étude, certains lecteurs pourront être tentés d'un dernier et tardif scrupule. Nous ne jx)uvons méconnaître, diront-ils, la parenté des divers traits de l'histoire de la naissance du Christ avec des thèmes légendaires fort répandus dans l'antiquité. Mais comment expliquer la formation de cette mosaïque à propos de Jésus si la réalité historique ne correspondait en rien à aucune de ces traditions? Nul ne saurait ignorer et nous l'avons déjà beaucoup répété, qu'il n'est point de grande figure historique; saints ou héros, philosophes ou fondateurs de religion qui ne soient devenus un noyau de cristallisation pour de semblables coalitions légendaires. Ola est vrai de tous les milieux et de tous les temps (i); et cela n'est

(i) P. Saintyves. Les Saints successeurs des dieux, Paris, 1907, în-8°, en fournira maints exemples; mais nous pouvons en donner ici un spécimen qui ne sortira pas de notre sujet. Nul n*ignore quelle grande et douce figure fut celle de saint François d'Assise et de quelle auréole de merveilles et de miracles les franciscains agrémentèrent son histoire et ce en plein XV' siècle. En 1486, un cordelier, Jean Marchand, dépassant tout ce qu'on avait dît encore, soutint à Besançon les propositions les plus étranges sur la ressemblance entre saint François et Jésus-Christ, entre autres, disait-il, c'était un second Christ, un second Fils

pas moins vraî de TOrient juif des premiers siècles de Tère chrétienne. Je n'en veux pour preuve que les traditions des Sabéens ou Chrétiens de Saintr Jean-Baptiste au sujet de la naissance miraculeuse^iu précurseur :

(( Depuis longtemps, les Soubbas n'existaient plus, attendu que leurs évêques et prêtres étant tous morts, ils étaient restés sans pasteurs, et avaient fini i>ar se mêler à une secte israélite qui n'admettait pas la Circoncision, et avec laquelle ils s'identifièrent pour ne plus faire qu'une seule secte. De cette situation résulta que pas une âme n'allait plus à Olmi-Danhouro, qui est le paradis. Les habitants de ce séjour allèrent se plaindre de cet état de choses à Moro-Eddarboûtho^ celui-ci fit venir sur le champ Mando-Dhaïy, un des trois cent soixante personnages célestes qu'il chargea de remédier à oet^ inconvénient. Ce dernier se fit apporter une certaine quantité d'eau, sur laquelle il prononça quelques mots mystérieux, et qu'il remit à un ange, avec ordre de la porter à Inochwei, et de faire en sorte qu'elle en bût sans s'apercevoir de rien ; déclarant que, par le seul effet de cette boisson

de Dieu; sa conception avait été prédite par un ange à sa mère; de même que le Sauveur, il avait vu le jour dans une étable entre un bœuf et un âne.

divine, cette femme se trouverait aussitôt enceinte, et accoucherait d'un enfant qui serait considéré comme le sien propre . (de Mando Dhaïy). L'ange invisible se rendit près de Inochwei et plaça le vase d'eau devant elle.

Celle-ci prit sans se douter de rien, dans le creux de ses deux mains jointes ensemble, un peu de cette eau qu'elle but pour étancher sa soif. Dès ce moment, elle se trouva enceinte. La nuit suivante, un des Juifs vit en songe que la femme d'Abou-Saoûa était devenue grosse et que l'enfant auquel elle donnerait le jour serait le chef suprême de sa nation, que tous les Juifs devaient un jour être soumis à ses ordres ; qu'il les baptiserait et qu'il lent ferait boire de l'eau de la mambouha (i). Ce Juif alla conter sa vision au chef de sa secte, appelé Eléazar. Ce dernier vint trouver à son tour Abou Saoûa, et lui fit part de ce qu'il venait d'apprendre, l'assurant que sa femme était grosse (2). « Conmient peut-il se faire, dit Abou Saoûa, que ma femme soit enceinte à Vàge où nous sommes tous les deux, et après un si grand nombre d'années que nous avons passées ensemble sans avoir d'enfants ! » Eléa-

(i) Fiole d'une eau que le prêtre Soubba fait boire à la personne qu'il baptise.

(2) Les Soubbas croient à l'interprétation des songes.

zar lui affirma de nouveau le fait ; puis il alla convoquer les notables des Juifs pour leur an-p nonoer oet événement. Un procès-verbal de la vision, dressé par l'assemblée, fut envoyé à un interprète des songes, fameux par sa perspicacité, et l'explication donnée par ce dernier, s'étant trouvée conforme à la leur, il fut décidé que les Juifs assisteraient à l'accouchement de Inochweî, et qu'ils tueraient l'enfant à sa naissance, afin de n'être pas forcés de se soumettre à lui. Après la tombée de la nuit, Abou-Saoûa se rendit près d'Eleazar pour se concerter avec lui sur le sujet qui le préoccupait toujours. Eleazar vit entrer Abou- Saoûa précédé de deux flambeaux d'une lumière éclatante et suivi de deux autres. Il lui demanda avec étonnement de lui expliquer le motif pour lequel il était venu chez lui, accompagné de quatre semblables lumières.

« Je n'en sais rien, lui répondit Abou-Saoûa; tout ee que je puis te dire, c'est que c'est la première fois que je les vois et que j'ignore d'où elles viennent (i) ».

Eléazar lui communiqua ensuite la nouvelle interprétation- qu'il avait obtenue du songe et qui confirmait la première. Quelque temps

(x) C'étaient des lumières divines qui l'ont toujours accompagné la nuit pendant les neuf mois que dura la grossesse de sa femme.

après, Abou-Saoûa apprit d*Inochweî ellemême qu^elIe était enceinte. Mais' elle ne savait pas, disait-elle, comment cela s'était fait. Prévenu déjà par le songe, qtie cette déclaration de sa femme venait de confirmer, il ne put que se résigner et attendit. Or, neuf mois, neuf jours, neuf heures, neuf minutes après la conception (i). Inochwei fut prise des douleurs de l'enfantement. Les femmes juives se réunirent aussitôt autour d'elle (2), avec l'ordre secret, donné par les chefs, de tuer l'enfant dès qu'il verrait le jour.

Ce complot tramé par les Juifs ne réussît point. Zahriel Leletho, s'empara de l'enfant qu'elle fit sortir par la bouche de la mère (3) et qu'elle remît entre les mains des anges, qui le transportèrent à Olmi Danhouro (le paradis) où ils le déposèrent sur l'arbre appelé Mohzioum (4). Cet enfant, qui est Yahio (Saint-

Ci) Pour les distinguer des autres humains, Alaha voulut que Yahio et Jésus restassent plus de neuf mois dans le seîn de leur mère.

(2) Cet usage existe encore aujourd'hui en Syrie et en Mésopotamie, c'est-à-dire que plusieurs parentes se réunissent près de la femme en couches. A. Bagdad^ on les invite même à venir.

(3) Zahriel Leletho est une espèce de nymphe chargée de présider aux accouchements.

(4) C'est un arbre du paradis dont les branches sont chargées de mamelles produisant continuellement du lait. Les enfants soubbas morts après avoir reçu le baptême, et qui ont encore besoin de lait, sont déposés sur cet arbre,

Jean-Baptiste) fut élevé dans le paradis, où il fut baptisé au nom de Alaha, de Moro-Eddar^ boutho et de Mando-Dhaîy, son père(i) et où il fut instruit dans toutes les sciences. Quand il fut temps de le renvoyer dans ce monde, pour remplir sa mission de chef et de législateur des Soubbas... il fut remis entre les mains d'Annoch-Othro (2) qui fut chargé de raccompagner jusqu'à notre monde (3) ».

Les chrétiens de Saint-Jean ne sont plus qu'un petit nombre et Ton peut prévoir un jour prochain où il ne restera aucun d'eux jx>ur témoigner de la virginité d'Inochwei, la mère du Baptiste. Il est cependant d'autres religions plus vivantes où des multitudes croient et affirment un semblable prodige. Aujourd'hui encore, tous les ans, les Hindous marchent sur des charbons ardents pour attester la virginité de Draupadi, l'épouse commune des cinq fils de Kourou (4). Mais nous, les hommes de l'Occident, en présence de ces merveilles, nous demeurons incrédules.

dont ils tettent les mamelles jusqu'à ce qu'ils soient en état de prendre des aliments solides.

(i) C'est au nom de ces trois personnes que Yahio a toujours baptisé. •

(2) Un des trois cent soixante personnages saints.

(3) M. N. SiouFFi. Etude sur la religion des Souhhas ou Sahéens, Paris, 1880, gr. in-8°, p. 4-6.

(4) E. Renan. Etude d'Histoire religieuse, Paris, 1862, in-i*, p. 389.

ConclHsion

J'ai essaye d'ordonner avec méthode, Tensemble de cette vaste matière. La distribution des pratiques fécondantes et des récits de naissances miraculeuses d'après la nature de l'agent fécondateur, les a éclairés, je crois, d'une lumière toute nouvelle. J'ai pensé renforcer ce résultat essentiel en divisant l'étude des grandes légendes en multiples sections consacrées chacune à l'étude d'un thème miraculeux.

On se tromperait étrangement si l'on m'attribuait la prétention d'avoir fait une histoire chronologique des conceptions surnaturelles.

Je n'ignore point que les divisions que j'ai adoptées et cette sorte de hiérarchie de complexité que j'ai établie entre toutes les données de cette étude, pour être fondées dans la réalité ne sauraient représenter l'ordre historique objectif non plus que la complexité et l'enchevêtrement réels des pratiques et des légendes dans leur transmission de bouche en bouche et de génération en génération. Je m'estimerai heureux si je l'ai fait pressentir. Je sais

également combien a est difficile de déterminer, à propos de tel récit particulier, s'il découle d'une mauvaise exégèse rituelle ou iconographique ou si, au contraire, il a été le générateur de tel rite ou de tel image, mais je souhaite avoir donné une idée de ce r5rthme alternatif et de ce mouvement progressif qui nous montre les légendes les plus parfaites de plus en plus détachées des pratiques rituelles auxquelles leurs sœurs primitives furent étroitement et organiquement unies.

Des légendes comme celles de la naissance de Jésus chez les Chrétiens, ou comme celle de la naissance du Baptiste chez les Sabéens, sont les dernières fleurs d'une longue et intense culture. La seconde s'est greffée sur les restes d'un culte naturaliste où l'eau et les astres jouaient les rôles essentiels. On peut aujourd'hui la considérer d'un point de vue purement archéologique. La première s'est trouvée associée à l'une des manifestations les plus hautes de l'effort humain vers la Sainteté ou comme eussent dît des Grecs : vers la Sagesse. Elle vît encore de la pleine existence des croyances vivantes. On y croit de toute son âme, on y croit de tout son cœur et beaucoup sont persuadés que le sort de la moralité est indissolublement lié à cette légende merveilleuse. Je serais désolé que, si l'un de ceux-là me

lisait, il considérât mon livre comme l'attaque méprisante d'un sceptique et qu'il ne vît en moi qu'un démolisseur des fondements de la morale. Persuadé que la moralité a des liens effectifs avec la religion, je suis non moins assuré qu'elle est indépendante de l'acceptation d'un récit légendaire.

Et je souhaiterais qu'eux-mêmes pussent s'en persuader. Car beaucoup d'entre eux de^ viendraient aussitôt les meilleurs ouvriers de l'œuvre qui, tous, nous appelle. Ils envisageraient alors l'étude critique de l'Evangile d'un œil plus calme ; ils ne redouteraient plus de voir le Christ reprendre sa véritable place à la tête die notre humanité parmi les maîtres de la Sagesse.

Même découronné de sa divinité, du moins au sens scholastique, du vieil enseignement chrétien, ils continueraient de l'aimer et d'adorer le Père céleste, qui fut son Père et qui demeure le nôtre, véritable lieu des esprits et source idéale de la fraternité des générations humaines.

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