‹ Les vierges mères et les naissances miraculeusesChapitre 5 sur 16 · Dana un conte breton, nous · texte numérisé non relu

Dana un conte breton, nous

'exposer sur mer, dans un ton-

UZEL. Le Chat et sa Mire dans

Arch. des Missions scientifiques et littéraires. 3* série, T. I,

(a) L. G. Levy. La famille Israélite, !n-8*, p. 34». (3) Varron dan? Priscibn. X, 32, éd. Keil, T. I, p. 314; Pline, H. N., VII, 14. — II faut corriger le récit de Pline à l'aide du texte de Varron.

buer la paternité à quelque dieu ; et l'explication satisfaisait également la femme qui y gagnait la sécurité et l'époux qui se sentait devenir, en quelque sorte, coégal du dieu avec lequel il ayait partagé ses droits. En Idonésié, toute femme qui a un fils de père inconnu est mise à mort, à moins qu'elle n'affirme avoir conçu par le fait d'un esprit, auquel cas elle est presque félicitée (i). Chez les Mordvines, les enfants survenus avant le mariage sont l'objet des plus grands égards dans les familles, précisément parce qu'ils pourraient être fils de dieux ou d'esprits (2).

Mais |x>urquoi crut-on devoir insérer ce trait étrange dans les légendes qui visaient à glorifier le fils divin d'une mère humaine? Précisément, dirons-nous, par la raison qu'on attribuait leur naissance à un dieu : il sembla nécessaire qu'ils eussent été soumis à l'épreuve de l'exposition puisqu'il en était ainsi du fils dont le père humain et officiel n'était point le vrai père. Au reste, on pensait encore faire ressortir par là leur grandeur, puisque l'exposition redoutable tournait nécessairement à leur glorification. Certes, on pourrait citer des légendes de naissances divines où ce trait ne se

(i) A. Van Gennep. Lucina sina concuhitu dans Revue des Idées, 1904, I, 555.

(2) Journal de la Société Finno-Ougrienne, T. V, p. 102.

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rencontre pas ; mais on pourrait également allonger la liste de celles où il se rencontre.

Il se retrouve souvent, sous forme très atténuée, soit qu'on rapporte que l'enfant divin naquit en un lieu sauvage où il fut abandonné, ou bien qu'on le fasse naître dans une étable ou dans une écurie. La corbeille ou le van dans lequel on présentait Dionysos à l'adoration des fidèles rappelait par sa forme la mangeoire ou la crèche. Sa légende garde, d'ailleurs, le souvenir de l'exfKXsition à laquelle il fut soumis lors de sa venue en ce monde.

Thème de la prédiction relative à la naissance des héros et des dieux. Les songes prophétiques et les annonciatiorCs, — Les légendes solaires présentent encore un trait de grande importance. Je veux parler des songes prophétiques et des annonciations qui précédèrent la naissance de la plupart de ces fils du soleil. Voyons-en quelques exemples :

(( D'après le Pet-si, l'impératrice Wei-Kao- Héou-tchouen étant endormie, rêva qu'elle se trouvait debout au milieu du Tang, tandis que le soleil venait projeter un rayon sur elle à travers la fenêtre et la brûler. En vain cherchait-elle à s'y soustraire en se rejetant soit à gauche, soit à droite. Le lendemain, elle interrogea Song-mien sur ce que signifiait cette vision. Celui-ci répondit que c'était un présage

merveilleux. Aussi, peu après, la princesse conçut en son sein l'enfant qui fut Siouen^ Wovr^ti. Elle vit en rêve le soleil se transformant en un dragon qui renvelopi>ait, aussi donna-t-elle le jour à un prince héritier du trône (i) ».

En plein XVP siècle, le Taiko du Japon, Hideyoshi, se réclamait encore d'une semblable origine. Il disait à l'ambassadeur du roi de Grèce : « Je ne suis pas simplement le dernier rejeton d'une humble souche; mais ma mère rêva jadis qu'elle voyait le soleil pénétrer dans son sein, après quoi je naquis » (2).

D'autres fois, c'est l'époux, prince ou souverain, qui obtient la faveur du songe prophétique... L'empereur Ti-kou (XXIV"* siècle avant J.-C.) vit également en rêve l'astre du jour et l'avala. Aussitôt son épouse se trouva enceinte, et par la suite lui donna un fils. D'après le Tsé-Ki, le prince King-ti du Ham, rêva d'un esprit femelle qui lui remît en main le soleil pour le donner à l'impératrice, son épouse. Celle^i l'avala sans façon et devint mère d'un prince après quatorze mois de gestation et cet enfant fut Wou4i (3) ».

(i) De Charbncby. Loc cit., p. 208.

(2) REED. Japan : Us History, Tradition and Religion , London, 1880, T. I, p. 201.

(3) De Charencey. Loc, cit., p. 209. — Il est fort curieux de retrouver comme un écho lointain de ces traditions aux

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Ces deux dernières traditions sont étroitement apparentées. Mais la seconde présente déjà cette particularité d'un esprit femelle an-

extrémîtés de notre Bretagne. « L'égUse de Locminé, reconstruite vers le milieu du XIX' siècle donne accès à une chapelle du quinzième siècle dédiée à saint Colomban, et dans laquelle plusieurs traits de la vie du saint religieux font le sujet d'une grande verrière. On y voit, en tr 'autres choses : « Coment Colombain, avant qu'il fust né, fut par un songe révélé à sa mère qui le souleil regardait. » L. BuRON. La Bretagne catholique, Paris, 1856, in-8', p. 383- 384. Cet exemple n'est, d'ailleurs, pas isolé. « Saint Willibrodd (vulgairement saint Vit) naquit l'an 657 ap. J.-C, dans le royaume de Northumbrie, en Angleterre. Son père Wilzis et sa mère Mena, favorisés d'une grande fortune, servaient Dieu d'un cœur sincère. Ils avaient vécu longtemps dans le mariage sans avoir un enfant. A force de jeûnes et de prières, ils avaient touché le ciel comme jadis saint Joachim et sainte Anne. Mena allait être mère. Q^^l' que temps avant la naissane de l'enfant, elle vit en songe la lune apparaître au ciel, d'abord petite et mince, puis s'ag^randir peu à peu et remplir ses cornes jusqu'à ce qu'elle resplendit dans tout son éclat. Pendant qu'elle méditait sur le sens de cette apparition singulière, la lune se glissa dans sa bouche et remplit son intérieur d'une lumière éblouissante et comme surnaturelle.

La vision fit une profonde impression sur Mena; elle y revenait souvent et un jour elle consulta un pieux moine des environs pour en avoir l'explication. Celui-ci lui répondit qu'elle aurait un fils, qui ramènerait bien des peuples des ténèbres du paganisme à la lumière de la vraie foi catholique. » Abbé J.-B. Kribr. La procession dansante ou le pèlerinage au tombeau de saint Wiîlehrord à Echternach, Luxembourg, 1888, in- 18, p. 3.

On peut encore rapprocher de ces deux histoires le conte pieux rapporté dans une curieuse production irlandaise intitulée ; Life of Saint Molasius of Devenish. Cfr. Silva Gadelica a collection of taies in Irish. London, 1892, II, 19. Les récits de rêves de cette espèce sont d'ailleurs fort répandus. Cfr. Hartland. The Legend of Perseus, I, m, note I.

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nonciateur, distinct du principe générateur.

En d'autres cas, c'est le dieu qui doit s'incarner qui se charge lui-même d'annoncer sa venue : Une nuit, la mère de Sotoktaïs vit en songe un saint environné de rayons lumineux, qui lui dit : n Moi, le saint Gouro-Cosats, je renaîtrai encore pour enseigner le monde et, à cet effet, je descendrai dans ton sein, h A l'instant, elle se réveilla et se trouva enceinte. Huit mois après, elle entendit très distinctement l'enfant parler dans son sein, et accoucha le douzième mois sans peine et même avec plaisir, d'un fils qui fut nommé Moumaya dono-osi, c'est-à-dire né à la porte d'une écurie, car c'est là, en effet, que Sotoktaïs vit le jour d'après les annales du Japon (i). Sa mère passe d'ailleurs pour vierge (2).

En Chine, Niu-tang, la mère de l'empereur Chin-Noung, conçut par la faveur d'un esprit qui lui apparut {3). Celle de Tckang-too-ling serait devenue enceinte pour avoir vu en songe un esprit qui descendait de la Grande-Ourse, vêtu d'une longue robe brodée et portant à la

(0 Abbè Bbhtrakd. Dict. des Religions, V So-tok-tals, IV, 108.

<i) KcBHPFEK. Hist. du Japon, trad. Scheuchzer Amsterdam, 1731, I, 163-364.

(3) P. DB PRfo4ARE. Rech. SUT îes Tem^s anlitieun au Chou-King dans Collection des livres sacrés de l'OritHt, éd. du Panthéon, p. 37.

main une fleur parfumée. L'odeur de cette fleur se répandit sur elle et c'est ainsi qu'elle se trouva grosse (i).

Ces deux derniers cas sont assez f>eu clairs et l'on ne sait si l'esprit annonciateur est également celui qui s'incarne. Mais il en est de beaucoup plus nets. TchangShi priait instamment Hour-tou, l'esprit de la terre, pour obtenir un fils. Un jour, elle vit en songe un esprit couvert d'une cuirasse d'or et armé d'une grande hache. Il tenait de la main droite une I>erle magnifique et dit à la dame endormie : « Je suis l'esprit Lu-kin, l'envoyé du Maître Suprême. Je désire que vous soyez mère; y consentez-vous ? » TchangShi répond qu'elle était soumise aux ordres du ciel. Là-dessus l'esprit dépose la perle dans le sein de cette dernière et douze mois après elle donnait naissance à un fils (2).

On retrouve ce même thème légendaire aux deux bouts du monde en Irlande et au Mexique : Dechtiré revenant de l'enterrement d'un nourrisson qu'elle avait tendrement aimé, de^ mande à boire. Comme elle portait la coupe à ses lèvres, elle sentit une petite créature entrer dans sa bouche avec la boisson. S 'étant désal-

(i) De Charencby. Loe. cit., p. 204.

(2) De Charencey. Loc, ciU, p. 205.

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térée, elle s'alla coucher; un homme lui apparut en songe qui lui déclara entr'autres choses, qu'il avait été son nourrisson, mais qu'il était maintenant dans son sein : « Vous êtes enceinte de moi, lui dit-il, et vous devrez me donner le nom de Stanta. » Cet homme était Lug, l'une des anciennes divinités celtiques, identifiée avec le petit-fils de Balor, le guerrier mythique de l'antique Islande (i).

Au dire de l'historien Mendieta, Chîmalman étant occupée à balayer, avala une pierre de jade et se trouva aussitôt enceinte d'un fils Quetzalcoatl (2). Mais d'après une autre source qui ne fait que compléter ce récit, voici comment la chose se serait passée : Le dieu Citbaltonac (étoile brillante) envoya du ciel un messager à la vierge Chimalman pour lui annoncer qu'il voulait qu'elle conçut d'une façon toute miraculeuse. Les deux sœurs de Chimalman moururent de frayeur à la vue de l'envoyé céleste. Quant à Chimalman, eile enfanta Quetzalcoaltl, depuis adoré comme dieu de l'air (3).

(1) Arbois de Jubainvills. Epopée Celtique, p. 37. — Une femme du Queensland peut devenir enceinte pour avoir rêvé qu'elle porlait un enfant dans son sein. A. Van Gbn- NEP. Mythes et Légendes en Australie, Paris, 1905, in-8*, p. LI.

(a) Mekduta. Hist. Ecoles, indian., p. 82-83.

(3) E. Bauvois. Deux sources de l'histoire de Quetealeoaia. dans Muséon. 1886, T. V, p. 435.

Il ne s'agit plus ici d'un songe ou d'un rêve, dira-t-on, cela tient à l'amphibologie que comporte dans de semblables récits le mot apparut. Mais s'il s'agit ici d'une apparition de la veille et non du sommeil, il est certain que les premiers récits de ce genre étaient relatifs à des songes prophétiques.

Ces songes pouvaient être provoqués simplement par les préoccupations et les désirs d'une femme stérile; mais le plus souvent ils se produisaient à la suite de pratiques appropriées : prières, jeûnes, macérations, philtres et surtout les sacrifices et les veilles dans les temples (i).

« Nabhi, désirant avoir une postérité, offrit, dans le recueillement avec Mêrou-dêvi, sa femme, qui était stérile, un sacrifice à Bhagavat (Vichnou) le mâle du sacrifice.

Pendant qu'avec un cœur purifié par la foi, ils exécutaient la cérémonie, et au moment où s'accomplissaient les actes les plus importants, Bhagavat, que l'on n'obtient pas aisément, même par l'emploi de tous les moyens, tels que les substances, le lieu, le temps, les mantras (prières traditionnelles), les Ritvidgs (prêtres officiants), les présents, et les règles

(i) Dans le Taittirîya-Brfthmana (I, i, 9, i) nous voyons Adete, mère d*Indra, offrir un brahmandana aux Satyres, afin d'obtenir progéniture. Cfr. Rig-Veda, IV, 18, i.

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convenables... Bhagavat, dis-je, leur apparut... et dit : » Je descendrai donc à l'aide de ma substance au sein de la femme du fils d'Aimîdhfa, qui n'a pas d'enfants (i) ».

s ainsi obtenus étaient considérés ites et vraiment prophétiques. C'ééponses divines aux questions ou des époux sans enfants. Parfois, aient même les mères qui avaient sans doute en considération de la celui qu'elles portaient dans leur

Apollonitis de Tyane était encore re de sa mère, elle eut une vision :

;u égyptien Protée, le même qui, ■e, prend tant de formes diverses, oncerter, elle lui demanda qui elle iter. — « Moi, répondit le dieu I — Protée, dieu des Egyptiens(2))).

>se dans la légende de Zoroastre.

d sa naissance fut la récompense ce que son père Pourus-haç-pa Ht Haoma (3). Et lorsque Daghda

6j. in-ii, p. stLBZ. Avesta, Yaç na, IX, 40-43, Paris, 1881, - Le Haoma à la fois plante et dieu du saimment un ancien totem végétal. On l'invoslérilité {Avesta Yaç na. IX, 71, loc. cit., . doute le sacrifice de communion dans lequel et offraient le dieu à lui-même et commu-

OU Etogdo, la mère de Zoroastre, Teut conçu, elle eut un songe où elle vit les luttes réservées au fils qui lui devait naître. Des animaux se précipitaient sur lui pour le dévorer. Mais la voix de l'enfant lui-même la rassurait et un brillant jeune homme, tenant d'une main un écrit et de l'autre un bâton, symbole de prophétie, s'avançait entouré d'une resplendissante auréole et mettait ces animaux en fuite (i).

Certaines légendes lui prêtent même ces paroles : Ne crains rien, le roi du ciel protège l'enfant ; le monde est plein de son attente et il fera boire ensemble lé lion et l'agneau.

Il ne faut point croire que ces sortes de préparations prophétiques se soient localisées dans l'Orient ou dans la lointaine Amérique. Nous les retrouvons en Egypte. Les peintures des temples de ce pays qui représentaient la naissance divine des rois avaient ordinairement pour pendant une annonciation. Sur le mur du temple de Louqsor, on voit le dieu Thot à tête d'ibis, verbe et messager des dieux, qui vient annoncer à la reine Maud qu'elle aura bientôt un fils, grâce à la bonté d'Ammon (2).

niaient à son corps, était le rite le plus efficace pour obtenir progéniture. Cfr. Une curieuse légende relative à Zoroastre dans C. de Harlez, Avesta, p. CCXIV.

(i) G. DE Lafont. Le Mazdéisme, Paris, 1897, in-12, p. 121.

(2) Sharpe, Egyptian Mythology, p. 18-19.

li^

On ne doit plus guère s'étonner, par suite, que ce thème miraculeux se retrouve dans le Protévangile de Jacques (i) non plus qtile dansV Evangile de saint Luc, incontestablement postérieurs aux peintures de Louqsor, et rédigés probablement lorsque depuis longtemps déjà circulaient quelques-unes des traditions chinoises que nous avons rapportées.

« Au temps d'Hérode, roi de Judée, il y avait un sacrificateur nommé Zacharie, du sang d' Albia ; sa femme était du sang d* Aaron et s'appelait Elisabeth.

Ils n'avaient ix)înt d'enfants parce qu'Elisabeth était stérile, et qu'ils étaient tous deux avancés en âge.

Or, il arriva que Zacharie faisait ses fonctions de sacrificateur devant Dieu, dans le rang de sa famille.

Il lui échut par sort, selon la coutume établie par les sacrificateurs, d'entrer dans le temple du Seigneur pour y offrir des parfums.

(i) Joachîm et Anne, dit ce livre, après vingt ans de mariage, ne possédaient encore aucun enfant et leur union inféconde, en même temps qu'elle les attristait, les mettait en butte au mépris public. Un jour, pendant qu'il était dans la campagne à garder ses troupeaux, Joachim vît apparaître un ange qui lui annonça la naissance d'un enfant. Anne, de son côté, reçut le même message. Neuf mois après, l'enfant annoncé vint au monde, on lui donna le nom de Marie. Brunet. Dict. des Apocryphes, I, 1015-1016. La partie du livre qui contient ce récit est attestée par Origène. In Matth., X, 17.

LES VIERGES MÈRES lyS

Et toute la multitude du peuple était dehors en prières à l'heure qu'on offrait les parfums.

Alors un ange du Seigneur lui apparut, se tenant debout au côté droit de l'autel des parfums,

Et Zacharie le voyant, en fut troublé et la frayeur le saisit.

Mais l'ange lui dit : Zacharie, ne crains ix>int, car ta prière est exaucée, et Elisabeth, ta femme, t'enfantera un fils et tu lui donneras le nom de Jean.

Il sera pour toi un sujet de joie et de ravissement, et plusieurs se réjouiront de sa naissance.

Car il sera grand devant le Seigneur; il ne boira ni vin, ni cervoise et il sera rempli du saint Esprit dès le ventre de sa mère;

Il convertira plusieurs des enfants d'Israël au Seigneur, leur dieu,

Et il marchera devant lui dans l'esprit et dans la vertu d'Elie, pour tourner les cœurs des pères vers les enfants, et les rebelles à la Sagesse des Justes, afin de préparer au Seigneur un peuple bien disposé.

Et Zacharie dit à l'ange : A quoi connaîtraije cela, car je suis vieux et ma femme est avancée en âge ?

Et l'ange lui répondit : Je suis Gabriel qui assiste devant Dieu; et j'ai été envoyé pour te parler et t'annonoer de bonnes nouvelles.

174 i-^S VIERGES UÈSES

Et voici, tu vas devenir muet, et tu ne pourras parler jusqu'au jour que oes choses arriveront, parce que tu n'as pas cru en mes paroles qui s'accompliront en leur temps.

Cependant le peuple attendait Zacharie et s'étonnait de ce qu'il tardait si longtemps dans le temple.

Et quand il fut sorti, il ne pouvait leur parler et ils connurent qu'il avait eu quelque vision dans le temple, parce qu'il leur faisait entendre par des signes ; et il demeura muet.

Et lorsque les jours de son ministère furent __■../ ■< >. gjjg^ ^^ gg maison.

s après, Elisabeth, sa femme, se cacha durant cinq mois et

e le Seigneur a fait en ma fai jeté les yeux sur moi, pour où j'étais parmi les hommes, le mois, Dieu envoya l'ange e ville de Galilée appelée Na-

fiancée, à un homme appelé ùson de David ; et cette vierge

nt entré dans le lieu où elle î te salue, toi qui es pleine de eur est avec toi ; tu es bénie Femmes.

LES VIERGES MÈRES Ijb

Et ayant vu l'ange, elle fut troublée de son discours et elle pensait en elle-même ce que prouvait être cette salutation.

Alors l'ange lui dit : Marie, ne crains point, car tu as trouvé grâce devant Dieu.

Et tu concevras et tu enfanteras un fils, à qui tu donneras le nom de Jésus.

Il sera grand et sera appyelé Fils du Très- Haut, et le Seigneur Dieu lui donnera le trône de David, son père.

Il régnera éternellement sur la maison de Jacob et il n'y aura pas de fin à son règne.

Alors Marie dit à l'ange : Comment cela se fera-t-il, puisque je ne connais jx>int d'homme?

Et l'ange lui répondit : Le Saint-Esprit surviendra en toi, et la vertu du Très-Haut te couvrira de son ombre; c'est pourquoi aussi le saint enfant qui naîtra de toi sera appelé le Fils de Dieu.

Et voilà, Elisabeth ta cousine a aussi conçu un fils en sa vieillesse; et c'est ici le sixième mois de la grossesse de celle qui était appelée stérile.

Car rien ne sera impossible à Dieu.

Et Marie dit : Voici la servante du Seigneur ; qu'il m'arrive selon ce que tu m'as dit. Alors l'ange se retira d'avec elle (i) ».

(i) Luc, I, 5-38.

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Le récit évangélique, pas plus que d'autres traditions qui contiennent ce trait ne sont des légendes solaires, mais si j'ai cru bon de les grouper ici, c'est que le thème du songe ou du messager annonciateur se rencontre le plus souvent associé à cette catégorie de légendes.

L'ange Gabriel idéalise définitivement le type de l'annonciateur des légendes; mais en même temps, il en marque admirablement le rôle essentiel.

Thème de Vétoile de la Nativité, — Le culte du soleil est ordinairement associé au culte de la lune et des étoiles. De là un autre thème miraculeux fréquemment introduit dans les lé^ gendes solaires. La lune et les étoiles, tout comme le soleil, se sont parfois humanisées en s'enfermant dans le sein des femmes (i). Mais

(i) L*épouse de Wou-ti des Liang avait vu la lune descendre dans son sein et la féconder (De Charencby. Loc. cit., p. 209). Les Chiquitos de l'Afrique du Sud appellent la lune leur mère {Ciel et Terre, Erreurs populaires et pré' jugés, Mons, 1890, in-8*, p. 72). Ne se figurait-on pas, hier encore, en Basse-Bretagne, que les femmes et les filles doivent se garder le soir de se tourner pour uriner vers la lune, surtout lorsque cet astre est cornu, c'est-à-dire dans ses premiers quartiers ou bien en décroît, sans cela l'imprudente courait risque de se trouver lunée, c'est-à-dire enceinte par l'action de Phœbé et de donner naissance à un loarer ou lunatique (F.-M. Luzel. La Lune dans Revue Celtique, 1876-78, III, 452). Les Hindous pensent qu'il est bon quand la lune brille, de se placer sous ses rayons de façon à prendre une sorte de bain de lune; ce bain entretient la vigueur génitale et rend le devoir du ^isu'iage plus agréable

plus souvent encore elles ont influencé la naissance des héros ou des dieux. Nombre d'entre eux naquirent sous une lune favorable ou sous une bonne étoile. Parfois enfin l'étoile qui

(D' Ch. Valentin. Notes sur VInde, Paris, 1906, în-ia, p. 124. Pour d'autres faits analogues, P. Sébillot. Le Folklore de France, Paris, 1904, in-8', I, 41-42 et note 3 de la page 41.

La mère de l'empereur chinois, Yao, conçut par la clarté d'une étoile qui s'épandit sur elle pendant un songe (Db Charencby. Loc, cit., p. 203). Le célèbre poète Li-tai-pé semble, d'après la légende, être né des rayons de l'étoile Vénus (Taï-pé) (Muséon, 1893, T. XII, p. 369-370). On trouve une fable analogue dans un conte annamite. Landes. Contes et légendes annamites, Saigon, 1884, p. 12. En Bretagne, on regardait St-Aidan ou Méadoc (honoré le 3 janvier) comme le fils d'une étoile tombée dans la bouche de sa mère endormie (F. M. Luzbl. Revue Celtique, 1883, T. V, p. 275). — Saint Kieran,le premier saint qui vécut sur le sol de l'Irlande, fut exactement conçu de même. Silva Gadelica, II, p. i. Les Mandans de l'Amérique du Nord croyaient que les étoiles étaient des morts; lorsqu'une femme prenait le lit, une étoile tombait, entrait en elle, et bientôt un enfant naissait. Maximilian Prinz zu Wied, Reise in das Innere Nord- America, II, 152, cité par Frazer. Le Rameau d*or, II, 33.

D'autre fois, il s'agit uniquement d'une lumière nocturne qu'on peut attribuer soit à la lune soit aux étoiles. Plusieurs tribus tartares prétendent descendre de la vierge Alankava, fille de Gioubiné, fils de Bolduz, roi des Mongols. Une nuit elle fut éveillée par une grande lumière qui la baignait tout entière, pénétrait dans sa bouche et traversait tout son corps. Comme cette merveille se renouvela plusieurs nuits, afin de dissiper les soupçons qu'auraient pu subir sa vertu, on introduisit les principaux de l'assemblée du peuple pour assister à l'avènement. Au terme de sa grossesse, Alankava donna naissance à trois fils de l'un desquels descendirent Genghis Khan et Tamerlan. Har- TLAND. The Legend of Perseus. London, 1894, in-12, I, 115.

avait présidé à quelque conception surhumaine se manifestait avec éclat aux yeux de tous ; de même on la vit réapparaître dans les moments solennels de l'existence héroïque à laquelle elle était associée.

Dans le Bhagavat, il est parlé d'un météore lumineux qui annonça la naissance de Krichna (i). Dans la légende chinoise de Bouddha, une lumière miraculeuse annonça sa conception (2). La grandeur future de Mithridate avait été annoncée par une comète qui était apparue vers le moment de sa naissance et celui de son accession au trône (3). César aurait vu paraître dans la nuit qui précéda la bataille de Pharsale, l'étoile Ira de la constellation du Lion, laquelle s'était montrée à l'époque de sa naissance et ne s'est plus fait voir depuis (4).

(i) Abbé Bertrand. V* Krichna dans DicU des Religions, III, 272.

(2) Samuel Béal. The Romantic Legend of Sakya Buddha

(3) Justin. Hist., XXXVII, 2.

(4) Suétone. /. Cœsar. Une comète parut en l*an 44, vers répoque de la mort de César. Son héritier « voulut que la comète fut l'âme de son père; mais il ne lui déplaisait pas que les haruspices ou les oracles sibyllins annonçassent l'avènement d'un nouvel ordre de choses. Il gardait par devers lui l'idée que cet astre était aussi son étoile à lui, l'horoscope de la nouvelle naissance qui le faisait fils adoptif de César ». Bouché-Leclercq. L'Astrologie grecque, Paris, 1899, in-8% p. 549.

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Certains peuples ont pensé que la chute d'une étoile filante ou l'apparition de quelque autre météore présageait la mort du roi régnant (i). Elle devait donc du même coup annoncer le nouveau prince qui lui succéderait.

L'astrologie du Moyen-Age n'est qu'une astrolâtrie exsangue. Mais ces récits légendaires naquirent à une époque où l'on adorait encore les astres et ainsi s'explique tout naturellement qu'ils soient venus se greffer sur des légendes solaires comme celle de Bouddha.

D'ailleurs, ces récits une fois inventés, il était inévitable que leurs migrations provoquassent des greffes littéraires, telles les étoiles de Mitridate et de J. César, telle encore l'histoire évangélique de l'étoile des Mages. Une métaphore souvent y suffit.

Dans un apocryphe des premiers siècles et dû à un Juif passé au christianisme, nous trouvons deux allusions à l'étoile qui devait marquer la naissance de Jésus. Il s'agit du Testai ment des douze patriarches. Juda, l'un des douze y déclare simplement ceci : « Le Seigneur vous visitera dans sa miséricorde et sa charité et vous délivrera de l'esclavage de vos ennemis, en faisant lever sur vous un astre de la maison de Jacob au milieu d'une pro^

(i) Frazer. Le Ratnei^u d'or, trad. Stiehel et Toutain, Paris, 1908, in-8', II, 30-33-

l8o LES VIERGES MÈRES

fonde paix (i). » Mais le patriarche Levi est bien autrement explicite : Le Seigneur suscitera un nouveau prêtre, à qui toutes les pas de Dieu seront révélées, il établira un îment de vérité sur la terre pendant tous les les. Un astre particulier s'élèvera pour lui s le ciel, il sera glorifié dans tout l'univers ime un roi (2). »

es paroles pseudo-testamentaires font éviment allusion aux paroles de Balaam quand ■rophétise qu' n une étoile sortira, de Ja- (3). » Mais il faut avouer que dans les îles que l'on prête à Lévi, la phrase innote de Balaam a été extraordinairement prée. Cette évidente matérialisation d'une mélore nous fait comprendre omiment s'est né tout le récit de Mathieu :

Jésus étant né à Bethléem, ville de Judée, temps du roi Hérode, des mages d'Orient vèrent à Jérusalem, et dirent : Oii est le roi Juifs qui est né? car nous avons vu son le en Orient, et nous sommes venus l'ado- Le roi Hérode l'ayant appris, en fut trouet tout Jérusalem avec lui... Alors Hérode Ht appelé en secret les mages, il s'informa ix exactement, du temps auquel ils avaient

I Brunbt. Dict. des Afocryfhts, I, SSi.

I BRiniBT. Dict. des Apocryphes, 1, Sj».

I Nombres, XXIV, j?.

LES VIERGES MÈRES l8l

VU rétoile. Et les envoyant à Bethléem, il leur dit : (( Allez et informez-vous exactement de ce petit enfant, et quand vous T aurez trouvé, faites-le-moi savoir, afin que j'y aille aussi et que je Tadore.

Eux donc, ayant ouï le roi, s'en allèrent ; et voici rétoile qu'ils avaient vue en Orient allait devant eux jusqu'à ce qu'étant arrivée sur le lieu où était le petit enfant elle s'y arrêta (i). »

Mathieu semble avoir voulu témoigner que cette tradition était d'origine asiatique (2) en introduisant, dans son récit, les représentants classiques de l'astrologie chaldéenne, les mages fabuleux qui font la joie et l'étonnement des enfants (3).

(( L'astrologie avait pénétré dans le monde romain par la Syrie qui, depuis longtemps en contact avec la Chaldée, entretenait dans toutes les villes de l'empire de nombreuses colo^

(i) Mathieu, II, i, 9.

(2) Sur les influences de l'Orient sur le Christianisme, voir A. Metzger et L. de Milloué. Matériaux pour servir à yhistoire des origines orientales du Christianisme, Paris, 1906, in-ia, spécialement préface, p. V et VI.

(3) Les Chrétiens orientaux firent prophétiser toute cette histoire par Zoroastre qu'ils continuèrent de vénérer à l'égal des grands nabis d'Israël : « Zoroastre, disent-ils, annonça à ses sectateurs la venue du saint et les avertit de l'étoile qui devait paraître à sa naissance pour la leur signifier, et accompagner les adorateurs du Messie jusqu'au lieu de sa naissance. » Herbelot. Bibliothèque Orientale, éd. Maestricht, in-f% p. 919.

l8s LES VIERGES MfeBFS

nies d'esclaves et de trafiquants. Répandus partout, comme les Juifs d'aujourd'hui, les Syriens étaient devenus les apôtres intéressés de leur croyance : peuple d'astrologues, ils débitaient à bon marché pour le compte des petites bourses une science dont tout le monde ne pouvait pas aller consulter les docteurs.

C'étaient eux qu'on nommait les Chaidéens (i). »

Or, la critique tend précisément à placer en Syrie, la rédaction de l'Evangile de Mathieu. — Saint Ignace d'Anrioche nous donne, d'autre part, une variante de ce récit qui en accentue le caractère astrologique. » Un astre dans le ciel resplendit plus que tous les autres astres, et son état était inexprimable et sa nouveauté frappait d'étonnement ; tous les autres astres avec le soleil et la lune formèrent un chœur autour de l'astre qui, lui-même, les surpassait tous par son éclat ; et on se demandait dans son trouble d'où venait cette chose nouvelle différente des autres (2). h

Servius, sur le dire de Varron, nous rapporte une tradition semblable au sujet d'Enée. H Depuis son départ de Troie, il vit tous les jours, l'étoile de Vénus, jusqu'à oe qu'il

(i) AbbA ds Gbnouillac. L'Eglise chrétienne au temfs de saint Ignace d'Antioche, Paris, 1907, in-8', p. 17. (3) Saikt Ignacb. Ad. Efh., XI, a.

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arrivât aux champs Laurentins, où il cessa de la voir, ce qui lui fit connaître que c'étaient les terres désignées par le destin (i). » Varron qui avait commandé une escadre contre les pirates de Cilicie, a sans doute rapporté cette tradition d'Asie Mineure (2).

Le thème de VHosannah miraculeux. — Les songes qui annoncent la naissance des héros, rétoile qui la signale aux nations, l'exposition qui doit établir leur légitimité, peuvent paraître des thèmes plus ou moins artificiellement rattachés aux légendes solaires. Je ne prétends point qu'ils leur soient essentiels ; mais, en fait, on les rencontre surtout dans des traditions qui, plus ou moins directement, dérivent d'anciens mythes solaires. Il en est de même du Thème de l'Hôsannah. Cependant, il est facile d'établir par quels liens naturels tous ces traits légendaires furent rattachés à la naissance miraculeuse des fils du Soleil.

Il vint un temps où l'astrolâtrie, et spéciale^

(i) Servius. ^n., Il, 8of; III, 386. — Ce même fait se retrouve dans le mythographe publié par Maï. Classici auct, T. III, p. 252.

(2) Le caractère astrologique de l'étoile des Mages était si fortement marqué, que beaucoup y virent un certificatde véracité pour la science des Chaldéens et des Syriens. Les Pères de l*Eglise durent combattre cette prétention, ils n*y arrivèrent ni sans difficulté ni sans peine. Cf. BouCH^ Xjeclbrcq. L'Astrologie grecque, Paris, 1899, P* 611-613.

m«nt le culte du soleil, se substitua cooime culte public au culte naturaliste des pierres, des arbres et des eaux. Cette superposition se produisit sous la double influence de l'observation des cieux et de la pratique des rites agricoles nécessairement saisonniers. Il en résulta que ces derniers rites, essentiellement orientés à la fécondité de la terre, furent utilisés dans le but d'influencer les mouvements des astres qui président aux saisons. Ainsi, de très vieux rites de fécondité mi-totémiques et mi-agrîcoles furent transposés au culte solaire. On perdit de vue leur origine : mais on n'oublia pas à quelle lîn les employer. C'est alors que naquirent ces contes de l'incarnation du soleil. Sur les rites de fécondité, utilisés pour rendre le soleil plus actif, se sont greffées ces divines histoires qui furent, sous tant de formes, l'enchantement de notre enfance.

L'annonciation de la venue d'un dieu, se rattache ainsi à l'annonciation du printemps et aux rites qui préparaient sa venue. L'étoile de nativité devint l'étoile qui présage, par son lever, la prochaine arrivée de la saison bénie. Les prêtres d'Egypte avaient charge d'apprendre à la foule l'apparition de Sirius, présage du printemps prochain et de la résurreciir.n H'neirU. I .'->xposition du fils qui doit dëj son aïeul, devint l'occasion

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d'un triomphe pour le nouveau soleil qui doit chasser l'ancien. L'allégresse des parents, lorsqu'il leur naît un fils, eut son pendant dans l'hosannah miraculeux que chante la nature entière en l'honneur du soleil printanier ou du soleil nouveau. Les boutons s'épanouissent, les fleurs s'ouvrent, les nids chantent et les hommes se reprennent à espérer. Nul doute que le thème de l'Hosannah miraculeux ne se rattache précisément à des rites d'allégresse qui se pratiquaient en des fêtes joyeuses, participant à la fois de notre Noël et de nos Pâques fleuries.

Confucius, le restaurateur de la secte appelée In-Kiao, est vénéré en Chine presque à l'égal d'un dieu. Il naquit l'an 551 avant J.-C, dans le petit royaume de Lou, aujourd'hui province de Chan-toung, sous le règne de l'empereur Ling-Wang, et se trouve ainsi éloigné d'un siècle de Bouddha (622 ?) de Zoroastre (650 ?) et de Solon (640 ?) ; contemporain de Lao-tsé (604) et de Pythagore (608 ou 572) ; d'un siècle plus ancien que Socrate (470).

De nombreux signes miraculeux auraient accompagné sa naissance. Au moment même où il naquit, deux dragons apparurent dans les airs au-dessus de sa maison et cinq vieillards vénérables représentant des cinq planètes entrèrent ensemble dans l'appartement de l'ac-

l86 LES VIERGES MÈRES

couchée. Une musique harmonieuse emplit les airs et une voix qui venait des cieux clamait : Celui-ci est le fils du ciel, un enfant divin, c'est pourquoi la terre retentit de mélodieux accords (i).

Krichna ne fut pas moins favorisé. Quand il naquit, <( tous les Dévatas (esprits célestes) ayant laissé leurs chars dans les esi>aces des airs, et s'étant rendus invisibles, vinrent à Mathoura dans la maison de Vasou-Dêva, dont la femme Dévaki portait Krichna dans son sein. Là, les mains jointes, ils récitèrent les Védas et chantèrent des louanges en l'honneur de cette divine grossesse. Personne ne les vit, mais chacun put entendre leurs chants.

Une fois Krichna transporté de la prison paternelle dans la campagne où il devait être nourri, (( tous les vachers et les bergers de Gohoula firent prendre à leurs femmes des pots de lait sur la tête, et eux-mêmes vinrent en dansant et en chantant offrir à Nanda (le serviteur chargé de l'élever) leurs dons et leurs congratulations (2). »

La version chinoise du Lalita Vistara nous apprend qu'à la naissance de Bouddha, la

(i) Cfr. La communication du mandarin Pung Kwang Yu dans Report of Parîiatnent of Religions, 1893, I, 496.

(2) Cité par A. Bertrand. Dict, des Religions, I, 272. — Voir aussi Metzger et L. de Milloué. Loc, cit., p. 12 et 17.

terre trembla, des ondées de pluies parfumées et de fleurs de lotus tombèrent d'un ciel sans nuages, tandis que les Dévas, dans les airs, chantaient au son des musiques : Aujourd'hui, Bodhisattva est né sur la terre, pour donner la joie et la paix aux hommes et aux dévas, pour répondre la lumière dans les endroits obscurs et pour donner la vue aux aveugles (i)- »

Il est à remarquer que l'ensemble des traditions relatives à Bouddha, à Krichna et à Confucius, naquirent chez des peuples agriculteurs; et que le fils du ciel y préside encore chaque année, la cérémonie sacrée des semailles.

N'est-on pas fondé à trouver quelque parenté entre ces traditions orientales et le récit suivant de saint Luc : « Joseph aussi monta de Galilée en Judée... pour être enregistré avec Marie son épouse, qui était enceinte. Et pendant qu'ils étaient là, le temps auquel elle devait accoucher arriva. Et elle mit au monde son fils premier né et elle l'emmaillota, et le coucha dans une crèche, parce qu'il n'y avait point de place pour eux dans l'hôtellerie.

Or, il y avait dans la même contrée des ber-

(i) Samuel Béal. The Romantîc legend of Sàkya Bouddha, 1. VIII, p. 56 à comparer avec V. Fausboll. The Sutta Nepàta..,, p. 126.

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gers quî couchaient aux champs, et qui y gardaient leurs troupeaux pendant les veilles de la nuit. Et tout à coup, un ange du Seigneur se présente à eux et la gloire du Seigneur resplendit autour d'eux et ils furent saisis d'une grande f>eur. Alors l'ange leur dit : « N'ayez point peur; car je vous annonce une grande joie qui sera pour tout le peuple. C'est qu'aujourd'hui, dans la ville de David, le Sauveur, qui est le Christ, le Seigneur nous est né. Et vous le reconnaîtrez à ceci : c'est que vous trouverez le petit enfant emmailloté et couché dans une crèche. Et au même instant il y eut avec l'ange une multitude de l'armée céleste louant Dieu et disant : Gloire à Dieu, au plus haut des cieux ; paix sur terre, bonne volonté envers les hommes! (i) »

Comment ne pas remarquer le rôle des bergers et des pasteurs dans ces légendes. L'épîphanie du soleil nouveau annonçant le prochain retour du printemi>s, n'est-elle pas leur véritable fête ? Après maints tâtonnements, l'Eglise en plaçant la fête de Noël au solstice d'hiver, a senti qu'elle reliait ainsi les réjouissance de cette grande solennité à de très lointaines pratiques religieuses, rajeunissant à chaque retour du soleil, en une solidarité universelle,

(i) Luc, II, 4-14.

rallégresse des siècles passés. Aussi, lorsque les chrétiens font éclater l'hymne de Noël, nul ne peut l'écouter sans ressentir une pénétrante émotion. Il semble que de vieux cris païens s'élèvent des siècles morts ; c'est la voix de nos frères, c'est aussi la voix de nos millions d'ancêtres qui s'éveillent pour grossir leur chœuT, Noël ! Noël ! un dieu nous est né, le jeune soleil sourit en son berceau (i).

Thème de la Conception virginale d'un dieu soleil. — Un autre thème légendaire fréquemment associé aux traditions relatives aux unions du soleil, est la conservation de la virginité de celle en laquelle il s'incarne.

Chez les Tartares de Précops, « la fable fait naître d'une vierge leur premier roi Ulanus. Quant aux Tartares orientaux, ils ajoutèrent foi aux paroles de la mère de Cingis, leur grand kan, fondateur de l'empire de Tartarie et de la race impériale, qui affirmait l'avoir conçu des rayons du soleil (2). »

Angué-Patraî, l'épouse de Chhaî, le dieusoleil des Finnois, a eu quatre fils et quatre filles. Mais, quoique mère de cette progéniture, Angué-Patiaï est toujours restée vierge (3).

(i) Sur Torigine de la fête de Noël. Cfr. P. Saintyves. Les Saints successeurs des dieux, Paris, 1907, in-S", p. 358. (a) HuET. Aneltanœ quœstiones, p. 240.

(3) Journal de la Société Finno-Ougrienne, T. V, p. 109.

igo LES VIERGES MÈRES

Prithâ, fille de Krishna, possédait un charme capable de faire apparaître les dieux à sa voix. Voulant un jour en essayer la puissance, elle appela Sur y a (le soleil). Le dieu se présenta. Prithâ effrayée, lui dit : « C'est uniquement pour essayer ce charme que je t'ai appelé, ô dieu 1 Retourne^t'en et pardonne ma curiosité. » Surya lui ré|X)ndit : « Ma présence ne peut être stérile, ô femme 1 c'est pourquoi je désire te rendre mère, de sorte toutefois que ta virginité n'en souffre pas. » Ayant ainsi parlé, le dieu s'unit à Prithâ, puis remonta au ciel. La jeune fille enfanta aussitôt un fils qui resplendissait comme un nouveau soleil (i).

De telles fables sont d'ailleurs presque toujours organiquement liées à des pratiques locales qui leur sont parallèles. Dans les anciens mariages hindous on faisait regarder le soleil à la fiancée ou on l'exposait à ses rayons et cette coutume s'api>elait précisément le rite de la conception (2).

(i) Abbé Roussel. L'incarnation d* après le Ehâgavata" Pourana dans Comptes Rendus du Congrès des Catholiques, 1891, 2* sect., p. 100. — Au XVr siècle parut dans les Indes le réformateur célèbre Caitanya qui se prétendit, à son tour, une incarnation de Krishna. Cfr. L. Leblois. Christianisme et Bouddhisme dans Rev, de VHist» des Relig., 1891, XXIII, 345.

(2) Frazer. Golden Bough, II, 238. Voir la note dans laquelle il cite Monibr- Williams. Religion Life and Thought in Jndia.

Une princesse de Tsotché vit un jour l'essence du grand luminaire céleste qui s'arrêtait en son sein puis deux hommes célestes (Tien- Djin) qui descendaient de son côté, tenant chacun à la main une cassolette remplie d'encens. Aussitôt elle sentit en elle une douce commotion dont rien n'expliquait la cause. La princesse se trouvait enceinte de Wang-Ting (i).

Ce mode de fécondation ne saurait en effet ravir la virginité d'une femme (2) ; mais nous savons, d'ailleurs, que le thème de la conception virginale était classique chez les Chinois. Le Choue-ven (3) expliquant le caractère Sing- Niu qui est formé de Niu : vierge et de Sing : enfanter, s'exprime ainsi : « Les anciens Saints et les hommes divins étaient appelés les fils du ciel, parce que leurs merles concevaient par la puissance du Tien (ciel) et en avaient des enfants (4). »

Niu- Va, femme ou sœur de Fo-hi, est en-

(i) De Charencey. Loc. cit., p. 209.

(2) D'après saint Augustin, saint Ephrem, Agobard et le Bréviaire des Maronites, la Vierge Marie aurait conçu par l 'oreille.

(3) Le Chou-Ven est un dictionnaire où sont expliqués 540 caractères chinois et leurs dérivés. C'est un monument très précieux de l'antiquité; son auteur est Hiu-tching qui vivait vers le temps de la naissance du Christ, dit le P. FouQUET, ou au II"' siècle après J.-C, d'après d'autres.

(4) Le Chou-Ven, Racine 443, n' i, cité par le P. db Prémare. Vestiges des principaux dogmes chrétiens, 1878, in-8*, p. 204.

iga LES VIERGES MÈRES

core appelée Niu-Hoang : la souveraine des vierges et Hoang-Mou, la souveraine-mère.

Niu-Va mérite ce double titre, car elle obtient par ses prières d'être vierge et mère tout ensemble. Considérée comme une divinité, elle préside aux mariages (i).

Bien plus, la virginité était resi>ectée par la sortie même de l'enfant. Les auteurs chinois racontent que le grand Yu sortit par la poitrine de sa mère, Sié par le dos et Héou-tsi par la voie ordinaire, mais qui demeura fermée. D'où le Chi-King l'appelle Pi-Kong, palais fermé (2).

Ces sortes de légendes ne furent p>oint le privilège des monarques asiatiques : deux sages célèbres en bénéficièrent, Lao-tsé et Che- Kia-Mou-ni. L'un et l'autre, en effet, naquirent d'une vierge : le premier sortit du sein de sa mère par le côté gauche et le second par le côté droit (3). Mais l'importance de ces deux

(i) p. DE Prémare. Recherches sur les temps antérieurs au Chou-King dans Collection des livres sacrés de VOrient, éd. du Panthéon, p. 34.

(2) P. DE Prémare. Vestiges, p. 207. — Ce fut le cas pour la Vierge Marie. Cfr. G. Herzog. La sainte Vierge dans V Histoire, P. Nourry, 1908 gr. in-8", La Virginité in partu, p. 38-51.

(3) P. de Prémare. Vestiges, p. 207. Che-kia-Mou-ni est la transcription chinoise du sanscrit Chakya ou Sakya un des noms principaux de Bouddha Sur la légende chinoise de Che-Kia-Mou-ni, voir Abbé Bertrand. Dictionnaire des Religions, I, 896-899.

LES VIERGES MÈRES iqS

personnages mérite que nous leur accordions quelque attention. Leurs légendes se rattachent, d'ailleurs, toutes les deux, quoique plus ou moins directement, à d'antiques légendes solaires.

Lao-tsé est un personage historique qui naquit en Tan 604 avant l'ère chrétienne (i). Ce sage ne songeait jx>int à établir une religion. Toutefois, des adeptes de sa philosophie rattachèrent à sa doctrine une sorte de culte qui est devenu le Taoïsme. Ils propagèrent en même temps des légendes qui rentrent tout à fait dans le genre d'inventions qui caractérisent le génie chinois.

Ko-hiuan, dans sa préface du Tao-te- King (2), dit : La i>ersonne de Lao-tsé a pris naissance i>ar elle-même; il a existé avant le grand Absolu et depuis que l'Absolu a causé

(i) Il n'est pas sans intérêt de rappeler îcî quelques dates de naissances sur lesquelles il subsiste d'ailleurs des incertitudes, mais qu'il convient de rapprocher de celle de ce philosophe. On fait naître le Bouddha Cakya-Mouni vers 622 avant notre ère; Zoorastre vers 650 avant notre ère et suivant quelques autres beauoup plus tôt; Pythagore vers 608 ou 572 avant notre ère; Confucius en 551 av. J.-C. Le fait que Lao-Tsé a été le ontemporain de Confucius est établi par le témoignage du Li-Ki (I, 24; II, 22, 24, 28) des Kia-Yu (art. 11, 24) du côté confucéiste; et par Liéh-tsé, Tchouang-tsé et Ssé-ma-Tsien (biographes de Lao-tsé) du côté taoïste : L. de Rosny. Le Taoïsme, Paris, 1892, in-8°, p. 29-30.

(2) Le Tao-te-King est l'œuvre de Lao-tsé.

la première origine des choses, il a traversé toute la suite des productions et des annihilations du Ciel et de la Terre, par suite un nombre ineffable d'années...

Par la transformation, il a pris un corps et est venu au monde dans la dix-septième année de Yang-Kia; alors il commença de se montrer sur le chemin de la naissance, à viser à la trace d'une nativité humaine. Des limites du Tao éternel, de la grande clarté, il sortit sous forme d'une semence pure du soleil et se changea en une bulle de plusieurs couleurs (d'après les uns jaune et bleue, d'après les autres teintée des cinq couleurs primitives) de la grosseur d'une balle d'arbalète. Elle entra dans la bouche de la Dame de Jaspe (la vierge très précieuse yu-niu) pendant qu'elle dormait dans la journée. Celle-ci l'avala, devint enceinte et demeura grosse pendant quatre-vingtun ans. Alors la Dame de Jaspe accoucha, par son flanc gauche, d'un enfant qui, à sa naissance eut la tète blanche et reçut le nom honorifique de Lao-tsé (le vieillard-enfant) (i).

(i) Abbé Bertrand. Dict. des Religions, Paris, 1850, în- 4*, III, 310-31 1, et De Charencey. Le Folklore dans les Deux-Mondes, Paris, 1^94, in-8', p. 205-206. Selon d'autres récits, la mère de Lao-tsé l'aurait conçu, toujours sans le concours d'un père humain, mais en voyant tomber une étoile. Cfr. Stanislas Julien. Lao-Tseu, Tao-té-King, Paris, 1842, in-8% p. XXX-XXXI.

LES VIERGES MÈRES ig5

Cette tradition tardive qui remonte au plus tôt à la fin du quatrième siècle de notre ère, est évidemment d'origine littéraire. Mais elle appartient incontestablement au groupe des naissances miraculeuses d'origine solaire si nombreuses en Chine. Elle a dû subir, en particulier, l'influence de la légende de Bouddha qu'il nous reste à rapp>orter.

Les auteurs orientaux, spécialement les auteurs chinois, placent sa naissance environ i.ooo ans avant J.-C. ; quelques-uns la font remonter beaucoup plus haut ; d'autres la descendent jusqu'au cinquième siècle avant notre ère (622).

Souddhodana, père adoptif du Bouddha, était roi de Magaddha; il épousa Maya-Devi qui, bien que vierge (i), conçut ce saint en-

(i) Il est assuré tout au moins qu'elle n'avait pas encore eu d'enfants et la tradition mongole affirme qu'elle était vierge. Saint Jérôme connaissait les bouddhistes sous le nom de Samanéens et savait que le fondateur de leur religion était né d'une vierge. Dans sa polémique contre Helvidius au sujet de la virginité de Marie, il raisonne d'ailleurs comme l'auteur du Lalita-Vistara. « Aucune autre femme, dit ce livre, n'était digne de porter le premier des hommes. » La tradition de la virginité de Maya-Devi a pu être connue non seulement par saint Jérôme, mais des premières générations chrétiennes. Clément d'Alexandrie connaît les bouddhistes sous le nom de Brahmanes (Stromates, i, 15 et III, 7. P. (t.-L., t. VI, p. 404, 407, 411 et 581) et de gymnosophistes des Indes (i, 15, P. G,-L., VI, 409). Dans Chrysostome (Ad. Alexandr., XXXII) ils nomment le dieu des bouddhistes par son nom de Bouddha et semblent avoir

igÔ LES VIERGES MÈRES

fant par l'influence céleste. Mais sur le mode précis de cette conception, les traditions diffèrent. Les uns veulent qu'il ait pénétré dans le sein de Maya-Devi sous l'aspect d'un rayon à cinq couleurs (i), les autres sous la forme d'un éléphant (2). Hâtons-nous d'ajouter que cet éléphant mystique n'est qu'une animalisation du Soleil. Il suffit, pour s'en convaincre, de se rep>orter au récit du Lalita-Vistara :

« Le temps froid étant j>assé, au mois Vâiçâka (avril-mai) quand est revenu la constel-

eu quelques informations sur son compte. Saint Epiphane, le père de l'histoire ecclésiastique, accuse Scythien d'avoir importé de l'Inde, au II' siècle, des livres de magie à tendances manichéistes. Cfr : P. Saintyves. Les Saints successeurs des dieux Paris, Nourry, 1907, în-8*, p. 239. Clément dans les Récognitions parle également des Brahmanes, IX, 30. Eusèhe fait allusion à tous ces dires dans sa Préparation Evangélique, VI, 10 et VIII, 6.

(i) De Charbncey. Le Folklore dans les Deux-Mondes, Paris, 1894, in-S", p. 183. Le dieu descend de la région des dieux sous forme d'éléphant blanc; mais il pénètre sous forme de rayons. D'après une autre légende encore, le Bodisattva apparut, semblable à un nuage éclairé par la lune et tenant un lotus à la main. Spence Hardy. A Manual of Bouddhism, p. 142. — Pour les Bouddhistes du Népal, la mère de Bouddha s'appelle Maha-Maya ou Mahamai et elle devint enceiqte quoique vierge par la vertu des rayons du soleil. Creutzer Guignaut. Les Religions de VAntiquité, I, 285.

(2) Barthélémy Saint Hilaire. Le Bouddha et sa religion, Paris, 1866, in-i2, p. 54; Mary. Summer. Histoire du Bouddha Sakya Mouni, Paris, 1874, in-i8, p. 18; Sénart. Essai sur la légende de Bouddha, Paris, 1875, P* 3^4*

lation Vîcâkha, juste au moment du printemps, la plus belle des saisons,, toute remplie des feuilles des plus beaux arbres, toute émaillée des fleurs les plus belles entre les plus belles, quand il n'y a ni froid ni chaud, ni brouillard, nî poussière, quand le sol de la terre est couvert d'un gazon vert, épais et doux, le Seigneur des trois mondes, révéré de l'univers, après avoir bien examiné, juste au moment marqué au quinzième jour de la lune alors en son plein, lors de la conjonction de l'astérisme Ponchya, le Bodhisattva, étant descendu de l'excellent séjour du Torchîta, ayant le souvenir et la science, entra dans le sein de sa mère ; par le flanc droit de sa mère livrée au Jeûne, sous la fi^re d'un petit éléphant blanc à six défenses à la tête couleur de cochenille, ayant les dents comme une ligne d'or. Et y étant entré, il s'appuya à droite et ne s'appuya jamais à gauche. Maya-Devi, doucement endormie sur sa couche, vit en songe ceci :

Un éléphant blanc comme la neige et l'argent, à la tête bien rouge, est entré dans mon sein ; le plus beau des éléphants à la démarche gracieuse, aux jointures du corps fermes comme le diamant. Et jamais par moi pareil bonheur n'a été vu, entendu ni goûté ; de sorte que, dans un état de plaisir pour le corps, de

ig8 LES VIERGES MÈRES

bien-être pour Tesprît, j'ai été complètement absorbée par la contemplation (i) ».

Plus loin, le Bodhisatva dans le sein de sa mère est comparé à « une grande masse de feu » à <( l'or pur incrusté de lapis^lazuli » à « une grande lumière illuminant toute la demeure (2) ».

Des critiques, comme Kern, ont soutenu que le Bouddha n'avait jamais existé et n'était qu'un pur mythe solaire (3). Sans aller aussi loin, M. Sénart tient pour certain et, pensomsnous, avec raison, que les rares traits historiques relatifs au Bouddha qui nous ont été conservés, sont noyés dans des légendes solaires formant le cadre de son apK)théose personnelle (4). Le récit de la naissance de Gautama fait évidemment partie de ce cadre et il

(i) Lolita Vistara trad. Foucaux, Paris, Leroux, în-4*, p. 54-56. — Le caractère solaire de cette légende n*est pas moins marquée dans deux autres récits Cfr : Rgya tch'er roi pa, trad. Ph. Ed. Foucaux, Paris, 1868, p. 54-73 et Samuel Béal. The Romantic Legend of Sakya Buddha, p.

(2) Lolita Vistara, trad. Foucaux, p. 65.

(3) Sur H. Kern. Geschiedenis van het Buddhisme in Indie dans Revue de V Histoire des Religions, V, 122 et 227; XI, 176. On peut consulter la traduction française de G. HuET. Kern pense qu'il est impossible de ramener plus bas qu'au III' siècle avant J.-C. la formation de la légende de Bouddha et même quHl faut la faire remonter beaucoup plus haut.

(4) E. SÉNART. Essai sur la légende de Bouddha, Paris,

est impossible, par suite, de nous étonner que notre héros soit né d'une conception virginale, sachant que c'est chose accoutumée lorsqu'il s'agit du soleil.

L'histoire de Bouddha se retrouve au Thibet; les noms seuls sont changés : Boddhisatva s'appelle Cianciul, Maya-Devi, la Lamoghiuprul, Souddhodana, le roi Sizan. « Les devins avaient prédit qu'elle enfanterait un fils de la plus grande beauté et de la sainteté la plus éminente ; ils lui donnèrent à elle-même le nom de déesse Lhamoghiuprul, à cause de l'excellence de sa vertu et de sa beauté... (Durant le temps qu'elle p>orta Cianciul) ses entrailles, devenues pures et transparentes, laissaient voir à tous les yeux le petit enfant qui s'y trouvait enfermé, et dont le corps comme rame, brillait d'un merveileux éclat jusqu'à ce qu'il sortit par le côté droit de sa chaste mère (intacta) sans laisser trace de son passage ( i).

Ce thème classique frappa vivement les pre-

(i) Paulin de Saint Barthélemi. Alphabet Thihétain, p. 32. — Abbé Bertrand. Dict, des Religions, V* Lha-Mo- Gyon~Hphroul, T. III, col. 342. La virginité in partu fut attribuée à Marie dans le courant du IP siècle, sous l'influence des idées docètes d'une part et celle des traditions profanes que colportaient les païens récemment convertis. G. Herzog. La sainte Vierge dans l'Histoire, Paris, 1908, gr. in8*, p. 39-41.

mîers missionnaires qui entendirent de telles histoires. Le Père Giorgi, fameux orientaliste, de Tordre des Augustins, écrivait au XVIII* siècle :

« Lorsque j'ai vu qu'un peuple possédait déjà un dieu descendu du ciel, né d'une vierge royale, mort pour racheter le genre humain, mon âme s'est troublée, je suis resté confondu. Il ajoute qu'aux sollicitations des missionnaires, les Thibetains répondent : Pourquoi embrasserions-nous le christianisme ? Nous avons des croyances identiques aux vôtres et qui leur sont bien antérieures (i) ».

Nous ne pensons point que les légendes que iious avons passées en revue soient toutes de simples mythes solaires et nous n'avons pas l'intention de reprendre la thèse de Dupuis qui affirmait que Jésus, de même que Zon> astre ou Bouddha n'ont jamais existé. Je crois à la réalité historique de Jésus. Je crois même à celle de Zoroastre et de Bouddha.

Mais autour d'un noyau historique extrêmement petit, car on pourrait écrire leur vie en quelques lignes, des légendes se sont groupées et l'on ne i>eut méconnaître, dans les cadres d'apothéoses dont elles les entourent, de vieux thèmes mythiques.

(i) A. GiORGii. Alphabetum Thihetanum, Roma, 1742, Praefatio, p. XIX.

N'est-ce pas une hardiesse trop grande que d'appliquer ce raisonnement aux récits évangéliques? Je ne le crois point. Les analogies sont trop frappantes et trop profondes pour que le raisonnement qui vaut pour les uns ne vaille pas pour les autres.

Au-dessous et à côté des traditions ecclésiastiques, il y a eu, dès les premiers siècles et surtout aux époques d'abondantes conversions de païens, une autre tradition, la tradition populaire. Bien que séparées par leur nature et leurs tendances, les deux traditions réagissent l'une sur l'autre. Les docteurs rejettent d'abord avec mépris les produits de rimagination populaire et encore toutepaïenne. Peu à i>eu cependant, ils finissent par les accepter, et alors l'histoire, ou ce que l'on considère comme tel, se fond et s'harmonise à la fois, avec la légende et avec le culte, s'appuyant ainsi sur le tout de la religion et l'idéalisant à son tour d'une merveilleuse auréole.

C'est ainsi que la piété populaire amoureuse de récits sentimentaux et miraculeux, a transporté dans l'histoire du Christ la floraison mythique qui germa jadis sur les vieux rites naturalistes de fécondité et s'épanouit pleinement dans le culte du glorieux soleil.

LES TBtQGAMIBS ANTHROPOMQRPHIIIUES

Le culte des morts et la cohabitation

avec les défunts

Les dieux anthropomorptiiques

et les incubes divins

« Il o*y a pas de dogme cdurétien qui n'ait sa racine dans une tradition aussi ancienne que le genre humain. »

J. BiMAisraB Sotréêê de Saint-Piterêbotwg II, 374.

Les cultes naturalistes, dans leur évolution progressive, ne doivent pas nous faire oublier le culte des morts dont le rôle immense, pour avoir commencé aux origines mêmes de la civilisation, ne s'en fait pas moins sentir à ses formes dernières et, jusqu'à présent, les plus parfaites.

Le culte des morts naquit principalement de l'interprétation primitive des rêves où apparaissaient des amis ou des parents défunts.

Ces fantômes des songes (sans doute aussi quelques apparitions hallucinatoires) furent les

premiers témoins de la survie. On crut en eux et comme leur existence nocturne et mystérieuse les auréolait d'efifroi, on les entoura très vite d'un culte destiné à les flatter, à les choyer, à gagner leur amitié et à détourner leur courroux.

Leur culte se rencontre partout avec celui de la nature et, dans nombre de cas, leur fusion vint hâter la transformation de l'animisme primitif en un spiritisme polydémoniaque. Au lieu d'admettre, comme autrefois, que la pierre, la source, la plante, vivent d'une vie propre, on imagina que celui des objets physiques où l'on supposait l'existence de pouvoirs spéciaux, était habité par les esprits des morts (i).

Ne savait-on pas, en effet, que les morts continuaient de vivre parmi les vivants, qu'ils mangeaient, buvaient comme pendant leur vie sensible et que parfois même ils se reproduisaient. De là, à penser que c'étaient eux qui

(i) On pourrait en citer de nombreux exemples. Il suffira de renvoyer à l'un des plus caractéristiques : « Tout en errant dans le pays aujourd'hui occupé par les Urabunna, leurs ancêtres déposèrent en divers endroits appelés paltinta, où aussitôt se formèrent en guise de témoins des accidents naturels (arbres, rochers, sources), de petits esprits individuels appelés mai-aurli ou enfants-esprits, qui, par la suite, devinrent des hommes et des femmes desquels descendirent les Urabunnas actuels. » A. Van Gennep. Mythes et Légendes d'Australie, Paris, 1905, in-8% p. XLVI.

donnaient aux pierres et aux sources fécondantes leur antique vertu, il n'y avait qu'un pas.

« Nous connaissons, au Guatemala, la fameuse histoire de la vierge Xquiq, fille du prince Cuchumaquiq. Le héros mythique des Guatémaliens Hunhun-Ahpu, ayant été mis à mort par ordre des chefs de l'état de Xibalba, on lui coupa la tête et on la plaça dans les branches d'un calebassier. Aussitôt l'arbre se couvre de fruits, bien qu'il n'en eut pas un seul auparavant. Bientôt le chef du guerrier guatémalien se transforme lui-même en calebasse. De là, ajoute l'auteur américain, le nom de « Tête de Hunahpu » que porte ce fruit chez les Quiches.

Les princes Xibalbaïdes, témoin d'un tel prodige, défendent d'approcher de l'arbre merveilleux. Cependant la jeune Xquiq, entraînée par la curiosité, désobéit, se disant à ellemême avec une indiscrétion digne de notre mère Eve : '( Les fruits de cet arbre doivent êtne bien savoureux. »

Etant partie seule, elle arriva au pied du calebassier, lequel s'élevait lui-même au milieu du cendrier. La vue des fruits lui arrache des cris d'admiration et elle ajoute : i< En mourraije donc et sera-ce ma ruine si j'en cueille un? »

Alors continue le narrateur indigène, la tête de mort qui était au milieu de l'arbre parla : — Est-ce donc que tu en désires? Les boules rondes qui se trouvent entre les branches de l'arbre, ce sont uniquement des têtes de mort. Est-ce que tu en veux encore ? — ajouta-t--elle.

— Oui — , répondit Xquiq, en étendant la main vers le crâne d'Hunhun-Ahpu. Alors ce dernier lança avec effort un crachat dans la main de la jeune fille. Celle-ci regarda aussitôt le creux de sa main, mais la salive du mort avait déjà disparu.

« Cette salive et cette bave, c'est ma postérité que je viens de te donner, ajouta le crâne. Voilà que ma tête cessera de parler, car ce n'est qu'une tête de mort qui déjà n'a plus de chair ».

En effet, Xquiq se trouvait enceinte. Au bout de six mois, son père s'apercevant de son état, se mit en devoir de l^interroger. « Il n'y a pas d'homme dont je connaisse la face, ô mon père, répondit-elle. « En vérité, tu n'es qu'une fomicatrioe », s'écria Cuchumaquiq, et il ordonna de lui arracher le cœur ainsi qu'on le faisait pour les victimes sacrifiées aux dieux.

Xquiq parvint à exciter la compassion des exécuteurs... et se retira chez la mère de Hunhun-Ahpu, au pays de Guatemala. C'est là

qu'elle met au monde deux jumeaux destinés à venger leur père de la cruauté du prince Xibalba (i). Cette légende se rattache probablement à un culte totémique du calebassier, mais anthropomorphisé sous l'influence du culte des morts.

Le GrihyaSûtra de Gobhila donne des indications minutieuses au sujet des sacrifices que pratiquaient les anciens peuples de l'Inde. Dans la cérémonie de l'Anvashtakya, pour obtenir la propitiation des esprits des ancêtres, on leur offrait trois Pindas ou trois morceaux d'un pâté fait de riz et de viande de vache mêlés au suc d'une certaine plante. Après l'offrande, si la femme du sacrificateur désirait un fils, elle mangeait le morceau du milieu spécialement dédié au grand-père du mari et en ayant soin de prononcer en même temps ce vers du Mantra-Brâhmana : « Donnez un fruit à mes entrailles, ô Pères I » Or, on ne saurait nier que le riz et la vache eussent été des totems dans l'Inde ancienne.

Dans les îles Watabela, Aaru et l'archipel Sula, les femmes stériles et leurs maris se ren-

(i) H. DE Charencey. Le Folklore dans les Deux-Mondes, Paris, 1894, in-8*, p. 243-245, d'après Brasseur de Bour- BOURG, Popol-Vulh, 2' partie, ch. III, p. 91 et suiv. Hartland a rapproché avec raison de cette légende un conte annamite emprunté à Landes. Contes et Légendes annamites, Saigon, 1886, in-8', p. 63.

dent à la tombe de leurs ancêtres. Ils portent des offrandes qui se composent d'eau et d'une chèvre ou d'un cochon. L'homme prie pour obtenir un remède à ce mal et promet, s'il devient père, de sacrifier l'animal qu'il présente ou de le donner à manger au peuple.

Le remède que devront prendre à la fois le mari et la femme leur est indiqué peu après dans un rêve. Avant de partir, ils se lavent tous les deux avec l'eau qu'ils ont apportée et qui a été consacrée par un séjour sur la sépulture des ancêtres, mangent ensemble un peu de nourriture et laissent le reste sur la tombe. Puis ils reconduisent à la maison la chèvre ou le cochon et si la femme devient enceinte, ils le sacrifient selon la promesse que le mari en a faite. Ce mélange de sacrifices d'animaux et de supplications des ancêtres est encore tout empreint de totémisme (i).

On pourrait rappeler ici une foule de faits analogues rencontrés chez les Australiens (2). J'aime mieux me rapprocher de l'Afrique.

(i) Hartland. The Legend of Perseus, I, i6g. — A Saragosse, les femmes stériles venaient au couvent de Saint- Antoine, entraient dans la chapelle où était le tombeau du saint, s'agenouillaient, récitaient des prières, faisaient trois fois le tour du tombeau, se couchaient dessus et se retiraient. P. Lacroix. Curiosités Théologiques, Paris, 1861, in-i2, p. 114.

(2) B. Spencer et Gillen dans Année Sociologique, 1898-

1 9^» «P» ^95 r®*: suiv. et les références déjà données à propos

'•wi tCi^nnisîn^ végétal.

LES VIERGES MÈRES aOQ

« Les Malgaches défunts reviennent consoler leurs épouses fidèles et ne les laissent veuves que de nom. Si elles enfantent dans leur veuvage, serait-ce douze mois après la mort de leur mari, la loi fondée sur la foi en ces apparitions singulières, admet l'enfant au partage de la fortune du mort ; bien plus, cet enfant peut être privilégié et on pourra le choisir pour chef de famille au détriment des frères nés du vivant de leur père. Les apparitions de oe genre sont aux yeux des Malgaches des événements heureux. Ils aiment à se les procurer et ils ont des secrets pour cela (i) ».

Il est bien regrettable que le P. de La Vaïssière ne nous ait pas livré leurs secrets. Nous aurions su si ces pratiques ne se rattachaient point à d'anciens cultes tolémiques d'origine végétale (2).

(1) De La Vaissièhe S. J. Vingt ans à Madagascar. Paris, 1SS5, în-8*, p. 225-116. Il y a des cas nombreux où le mort fëcondaleur n'agit pas dans la plénitude de sa virilité. L'attouchemeni d'une partie de son cadavre, la manducation du cœur, l'absorption de ses cendres ou d'une goutte de son sang dans une boisson suffit à procurer tes enfants désirés. Cfr. Hartland. The Legend of Ptrseus, London, 1894, 1, p. 87, 94. m, 144-145.

(i) 11 n'est pas douteux que, parmi les récits ou lea contes où on nous rapporte que des femmes stériles ont mangé des herbes ou des fleurs cueillies sur la tombe des ancêtres ou parfois des fils morts, d'aucunes se rattachent à un double culte des morts et des plantes. Cfr. Les cas cités par Ploss. Dot Weib in der Natur und VoV

L'Egypte va nous montrer comment, dans ses temples et dans ses légendes, l'ancien culte totémique des animaux se transforma peu à peu sous l'influence anthropomorphique du culte des morts et comment, du même coup, et sous la même influence, se compliquèrent les rites employés contre la stérilité.

Un conte dont le manuscrit remonte à la douzième dynastie (i), mais dont la fable n'est guère postérieure à l'époque des grandes pyramides, mentionne déjà une théogamie : les trois premiers rois de la cinquième dynastie memphite : Ouserhaf, Sakourî et Kakiou, naquirent le même jour, de la dame Roidît dîdît, femme de Raousir, prêtre de Râ. Le dieu était venu trouver la dame et après l'avoir rendue enceinte il lui avait promis (( que ses fils rempliraient la fonction bienfaisante de roi dans la terre entière (2) ».

M. Maspéro incline à croire que les théogamies égyptiennes ont été imaginées par les prêtres, pour la légitimation des Pharaons.

I, 439 et Hartland. The Legend of Perseus, London, 1894, p. 95, qui rapporte une curieuse ballade bulgare d'après Mango.

(i) C'est le Conte de Khéops et des Magiciens, publié par Erman. Die Marchen des Papyrus Westear, Berlin, 1890, in-4', pi. IX-XII et p. 55-71; Cfr. Maspbro. Les Contes populaires de V Egypte Antique, 3 éd., in-8', p. 21-43.

(2) Maspbro. Les Contes, p. 35.

Peu importait, en effet, que leur père et leur mère ne fussent point de la race des dieux s'ils étaient les fils immédiats du soleil divin, de Râ, l'éternel procréateur (i). L'éminent égyptologue appuie son hypothèse, en observant que, dans les trois cas classiques de Hâtshop-sîthou, d'Amenophis III et de Césarion, la théogamie fut un moyen nécessaire pour leur assurer une descendance vraiment divine (2).

Mais on a des raisons de croire que la théogamie était de tradition pour tous les Pharaons : Horemheb, Ramsès II, Ramsès III revendiquent également cette origine divine (3). D'autres souverains sont accouchés ou allaités par des dieux, et ceci présuppose encore la théogamie (4). Une formule d'un usage très général, à savoir que le Pharaon gouverne et règne dès l'œuf, c'est-à-dire dès avant sa naissance ne se comprend point sans la tradition de la théogamie (5). Enfin l'apparition du titre de fils du Soleil semble contemporaine de l'épo-

(i) Maspero. Comment Alexandre devint Dieu en Egypte dans Annuaire pour i8gy de V Ecole des Hautes Etudes, Paris, 1896, in-8*, p. 16-20 et Hist, Ane. de l'Orient Classique, I, 258-259; et II, 77-78.

(2) Maspero. Comment Alexandre..., p. 20-22.

(3) A. MoRET. Du Caractère religieux de la royauté pharaonique, Paris, 1902, in-8', p. 59 et suiv.

(4) A. MoRBT. Loc. cit., p. 62-65.

(5) A. MoRBT. Loc. cit., p. 65

que à laquelle nous reporte le conte que nous citions plus haut (i).

Quoi qu'il en soit de la valeur resi>ective de ces deux hypothèses, on admet ordinairement que la théogamie, c'est-à-dire l'union de Râ ou d'Amon-Râ avec la reine-mère, est une invention sacerdotale et probablement d'origine thébaine (2).

Mais ne peut-on essayer de préciser la genèse de cette idée singulière? Un texte relatif à la naissance de Ramsès II va nous fournir une première indication. Le dieu père parle ainsi à son divin fils :

« C'est moi, ton père, je t'ai engendré dans tous tes membres divins; après m'être transformé en bélier de Mendès, j'ai possédé ton Auguste mère. Car j'avais reconnu que c'était toi qui devait être conçu en mon esprit, pour la gloire de ma personne, je t'ai enfanté pour briller comme Râ, exalté par devant les dieux,

ô roi Ramsès (3) ».

Un tableau provenant du Ramesseum représente précisément l'union d'Amon et de la mère de Pharaon. Or, le dieu y est montré

(i) A. MoRBT. Loc. cit., p. 67.

(2) E. N A VILLE. Religion des anciens Egyptiens, Paris, 1907, in-i2, p. 75.

(3) E. Naville. Trans. 5. B. A., VII, p. 122 et texte lignes 3-8; cfr. Deir El Bahari, II, pi. XLVI-LV.

SOUS forme humaine comme dans les théogamies de Deir El Bahari et de Louqsor (i), tandis que le texte précité pris au sens strictement littéral, ferait songer à quelque théogamie zoomorphique.

Il faut donc voir dans ces récits d'incubats divins, soit d'anciennes traditions d'unions animales anthropomorphisées, soit des récits découlant des rites de fécondité pratiqués en rhonneur de dieux anthropomorphiques se souvenant encore d'avoir été d'abord des totems animaux.

La dernière hypothèse me semble de beaucoup la plus probable. Il est, d'ailleurs, assez facile d'établir que les prêtres contribuèrent à faire disparaître le souvenir des anciennes unions animales, dans le but de répandre la croyance en des théogamies à forme humaine où ils ne furent pas sans jouer un rôle.

Tout le monde connaît le récit de Flavius Josèphe, au sujet d'un certain Mundus qui, ayant vu ses propositions déshonnêtes repoussées par une noble et chaste dame, se concerta avec les prêtres d'Isis. Je n'en rapporterai que l'essentiel. « Dans l'espoir de la récompense promise par Mundus, le plus âgé

(i) A. MoRET. Loc. cit., p. 60.

des prêtres alla aussitôt dire à Pauline que le dieu Anubis avait de la passion pour elle, et qu'il lui commandait de l'aller trouver. Cette dame s'en tint si honorée qu'elle s'en vanta à ses amies et le dit même à son mari qui, connaissant son extrême chasteté, y consentit volontiers. Ainsi, elle s'en alla au temple et lorsqu'après avoir soupe, le temps de s'aller coucher fut venu, ce prêtre l'enferma dans une chambre où il n'y avait point de lumière et où Mundus qu'elle croyait être le dieu Anubis était caché. Il passa toute la nuit avec elle et le lendemain matin, avant que les détestables prêtres dont la méchanceté l'avaient fait tomber dans ce piège furent levés, elle alla retrouver son mari; lui dit ce qui s'était passé et continua de s'en glorifier avec ses amies. La chose leur parut si incroyable qu'elles avaient peine d'y ajouter foi, et ne pouvaient, d'autre part suspecter la vertu de Pauline. Trois jours après, Mundus la rencontra par hasard et lui dit : « En vérité, je vous ai bien de l'obligation d'avoir refusé les deux cent mille drachmes que je voulais vous donner et d'avoir fait néanmoins ce que je désirais. Car que m'importe que vous ayez méprisé Mundus, puisque j'ai obtenu sous le nom d' Anubis tout ce que je pouvais souhaiter I et en achevant ces pa-

LES VIERGES MÈRES ai5

rôles il s'en alla. Pauline connut alors l'horrible tromperie qui lui avait été faite (i). »

Cette histoire est-elle recevable ou doit-on la considérer comme une pure calomnie de l'historien juif ? Je ne vois point de raison décisive qui permette d'en rejeter le témoignage; d'autant que les temples égyptiens n'ignoraient point la pratique des prostitutions sacrées : « Les prêtres de Thèbœ, écrit Strabon, honoraient Zeus Ammoh, leur divinité principale, en lui consacrant une de ces jeunes vierges que les Grecques appellent Pallades, vierges chez qui la plus exquise beauté s'allîe à la naissance la plus illustre. Une fois au service du dieu, cette jeune fille est libre de prostituer sa beauté et de s'abandonner à qui elle veut, jusqu'à sa première purgation menstruelle; passé cette époque on la marie, non sans avoir, au préalable, pris le deuil en son honneur à l'expiration de son temps de prostitution (2). n

(1) Flavius Josâphe. Histoirt des Juifs. Liv. XVIII, ch. IV, Irad. Arnaud d'Andilly, T. 1, p. 747-748.

(a) Géographie. L. XVII, § 45. — Juvénal confirme son témoignage {Satire VI, 48g et IX, aa-Js); Hérodote luimtme, qui déclare quelque part (II, 64) que les Grecs et les Egyptiens ne connurent pas les prostitutions sacrées, avoue qu'elles se pratiquaient k Thèbes de même qu'à Babflone et à Patare. — Nous savons d'autre part qu'Eris {DiOD DE Sic, IV, 83, trad. Hcefer, I, 356) et Corinthe (Stbaboh, lib. Vin, ch. VI, g ao, trad. Tardieu, II, 178) possédaient de nombreuses courtisanes sacrées (Hiérodules) dans leurs temples de Vénus.

2l6 LES VIERGES MÈRES

Cette prostitution sacrée qui, nous l'apprend Strabon, avait pour but d'honorer Ammon, le bélier divin, profitait sans doute au dieu d'abord ou à quelque prêtre chargé de le substituer. Quoi qu'il en soit de ce point, il est certain qu'à Thèbes les prostitutions sacrées en l'honneur du dieu s'y accompagnaient de sacrifices singuliers.

<( Les Egyptiens, dit Hérodote, donne le nom d'Ammon à Zeus. Les Thébains donc ne sacrifient pas de béliers et à cause de cette tradition, il les considèrent comme sacrés; une seule fois par an, le jour de la fête de Zeus, ils en immolent un; ils l'écorchent et ils revêtent de sa toison la statue du dieu. Cette

La Bible elle-même nous dit en quelle faveur étaient les prostitutions sacrées même chez nombre d'Israélites. Gen.y XXXVIII, 21, 22. — Deut., XXIII, 18 — Nomb., XXV, I et suiv. — I, Rois, XIV, 24; XV, 12; XXII, 47. — II, Rois, XXIII, 7. — Osée, IV, 14; IX, 10. — Amos, lit y. — Ezech, XX, 29. — Job, XXXVI, 14. — Renan, Mission de Phénicie, p. 518, 585, 647-653, 662-663. — Les prostitutions de Thèbes avaient leur exact parallèle dans l*Inde. Lorsqu'une femme était devenue enceinte par la grâce de Bod (la déesse de la fécondité) et mettait au monde une fille, cette fille était élevée dans le temple de la déesse jusqu'à ce qu'elle fut nubile. Alors seulement, elle pouvait rentrer dans le monde, mais auparavant elle était obligée de se prostituer à la porte du temple et de mettre ses attraits à l'enchère. L'argent qu'elle retirait de ce commerce ne lui appartenait pas; il lui était expressément enjoint de le remettre entre les mains du prêtre de Bod. — V Bod dans Abbé Bertrand. Dict, des Religions, P. Migne, in-4*, T. I, col. 528-29.

cérémonie accomplie, tous les prêtres du temple se portent à eux-mêmes des coups à cause de la mort du bélier; enfin ils Tinhument dans une chambre sacrée (i). »

Il est évident que l'explication fournie par Hérodote, à savoir que les prêtres du temple se donnent des coups à cause de la mort du bélier, a été imaginée postérieurement. Ils devaient, à l'origine, se frapper afin de se rendre semblables au bélier, et acquérir une virilité toute divine. Cette hypothèse tire sa preuve des Lupercales romaines. L'analogie est, en effet, éclatante : Dans la course des Lupercales qui suivait le sacrifice des chèvres par les Luperques, ces prêtres couraient nus, vêtus simplement des peaux des chèvres immolées (2). Avec des lanières découpées elles aussi dans la peau des victimes, ils frappaient en courant tous ceux qui s'offraient à eux, particulièrement les femmes qui leur présentaient les mains, le dos; on croyait que ces

coufKS devaient les rendre mères (3).

« Jeune mariée, dit Ovide, qu'attends-tu?

Ce n'est pas par des herbes au pouvoir surnaturel, ni par la prière et les formules ma-

(1) HÉRODOTE. Hist. II, 42.

(2) Tubero ap. Dion, I, 80; Just., 43, i, 7; Fest., Ep. p* 59; Nicol Damase, 21.

(3) Ovide, II, 379, 425, 445; Juv., II, 142.

ai8 LES VIERGES MÈRES

giques que tu enfanteras. Reçois tranquillement les coups de la main qui féconde et bientôt ton beau-père sera grand-père ». (i)

L'Egypte, la Grèce et Rome semblent toutes avoir été persuadées que la peau du bélier, de la brebis, du bouc ou de la chèvre, sacrifiée à fin de fécondité, pouvait, par son contact, produire ou favoriser la grossesse. La prêtresse d'Athènes portait la peau de la chèvre sacrée chez les femmes nouvellement mariées (2). A Rome, les fiancés s'asseyaient sur la peau de la brebis sacrifiée à l'occasion du mariage (3).

Le texte de Strabon ne s'éclaire-t-il pas maintenant d'une lumière toute nouvelle? N'at-on pas le droit de penser que la flagellation des prêtres de Thèbes avec les lanières de la peau du bélier sacrifié avait pour but de les préparer à remplacer le dieu en ses œuvres théogamiques ?

Mendès, pas plus que Thèbes, n'ignora les prostitutions sacrées. Mais les témoignages qui nous en restent se trouvent plus imprégnés de totémisme, u Les habitants du nôme de Mendès, dit Hérodote, comptent Pan parmi les huit dieux, qu'ils disent les plus anciens

(x) Ovide. Fastes, II, 425-428.

(2) Suidcu, y* OLiyi^

(3) Sbrvxus sur Enéide, IV, 374; Festus, S. V. Impelle.

des douzes. Or, les peintres et les sculpteurs dessinent et sculptent les images de Pan, comme le font les Grecs, avec un front de chèvre et des jambes de bouc, non qu'ils se l'imaginent tel, car ils le croient semblables aux autres divinités (Il me serait possible de dire pourquoi ils le représentent sous cette forme) (i). Aussi ceux de Mendès ont-ils en vénération toutes les races de chèvres et plus encore les boucs que les femelles; ils honorent surtout ceux qui n'ont point de cornes, et particulièrement l'un d'eux; quand celuilà meurt un grand deuil est prescrit dans le nôme entier. En Egyptien, Mendès veut dire à la fois bouc et Pan. De mon temps, ce nôme fut témoin d'un prodige : un bouc s'accoupla publiquement à une femme ; le fait fut connu de tous les hommes (2) ».

Nul n'est obligé d'ajouter foi à oe dernier trait; mais il paraît certain que le temple de Mendès renfermait un grand nombre de femmes. Plutarque s'extasie par la bouche de Gryllus sur « ce bouc de Mendès qui, renfermé avec un grand nombre de femmes des

(i) Diodore de Sicile a été moins réservé. « Le bouc, écritil, k cause de son phallus, mérita chez les Egyptiens d'être placé au rang des dieux, h Diopobb de Siciia, I, 88.

(3) H£ltOI>OTB, II, 46.

plus belles, n'éprouve aucun désir et se sent bien plus d'audace pour ses chèvres (i) ».

Qu'étaient ces femmes dédaignées par le bouc divin, malgré leur beauté ? Faut-il y voir des prostituées semblables à celles de Thèbes, faisant un stage afin d'assurer ainsi la fécondité d'un prochain mariage? Faut-il y voir simplement des suppliantes qui demandaient au dieu la cessation de leur stérilité? (2). Peutêtre étaient-elles des unes et des autres ; mais toutes, par le fait de leur présence dans ce lieu sacré, étaient des aspirantes à l'union théogamique.

Les prêtres de Mendès, comme les prêtres de Thèbes, durent sans doute se permettre plus d'une fois de remplir l'office réservé au dieu. Mais le plus souvent ils se contentaient sans doute de présider aux rites d'envoûtement d'amour et d'évocations propres à faire appa-

(i) Plutarque. Que les hêtes ont Vusage de la raison, 5, dans Œuvres morales, trad. Bétolaud, T. IV, p. 300. — Le témoignage de Plutarque est confirmé par Strabon, liv. XVII et par Clémenj d'Alexandrie dans ses Protrept.

(2) Les prostitutions rituelles ont, en général, pour but de ce désacraliser » celles qui se prostituent. A. Van Gennbp. Mythes et Légendes d'Australie, Paris, 1905, in-8*, p. 128. Il a semblé que ce ne pouvait être fait que par une cérémonie sacrée, une première union divine ou sacerdotale, ou même avec un simple dévot; pourvu quHl fut conscient de faire œuvre religieuse et remplit par suite les règles liturgique de semblables unions.

raître le dieu dont on demandait le secours viril.

Olympias, épouse de Philippe, ayant entendu parler de la science divinatoire de Nectanébo, ancien Pharaon détrôné et réfugié en quelque lieu secret voulut le consulter au sujet de sa postérité. Celui-ci l'ayant vue, en devint épris et lui déclara que « le destin lui réservait l'honneur de s'unir à un dieu pour enfanter un fils. « Ce dieu, ajouta-t-il, est Amon « Lybien, à la chevelure et à la barbe d'or, aux (( cornes d'or. Prépare^toi donc à le recevoir, ô (( reine, car aujourd'hui même, tu verras en « songe ce dieu venir vers toi ». // lui envoie en effet, far les moyens magiques dont il disposait, un songe qui lui montra le dieu dans ses bras, lui annonçant la naissance d'un fils plus qu'humain. La reine convaincue par cette apparition vaine, consent à se prêter à ces noces divines ; mais elle demanda à quels signes elle connaîtrait la présence de l'amant céleste. « Quand tu verras, lui dit-il, un ser- (( p>ent entrer dans ta chambre et arriver ram- <( pant vers toi, fais sortir tous les assistants, « puis mets-toi dans ta couche royale et vois « si tu reconnais le visage que tu as aperçu « dans ton rêve ». Le lendemain, il se procura une toison de bélier très fine avec des cornes ddrées, un sceptre d'ébène, un vêtement blanc,

et par sa scîenœ, il se donna l'apparence d'un serpent énorme ; le soir venu, îl pénétra dans la chambre à coucher où Olympias l'attendait voilée, étendue sur son lit. Quand elle l'aperçut, à la lueur des lampes, elle ne le craignit point, mais elle l'observa curieusement du coin de l'œil. L'apparition posa son sceptre, prit place, consomma le mariage, puis pK>sant la main sur le sein de la reine : « Réjouis-toi, « femme, car tu as conçu de moi un mâle qui « vengera tes injures et qui sera un roi maître « de l'univers, (i) »

Il revint la nuit suivante et chaque fois qu'elle le souhaita. Le jour de l'accouchement, le magicien était auprès de la reine ; inspectant le ciel. Il l'obligea deux fois de suite à retarder la délivrance, jusqu'à ce qu'il eût noté un moment où les conjonctions des astres assureraient à l'enfant la possession du monde entier (2).

Ce conte de Pseudo-Callisthène n'aurait pas grand intérêt s'il n'ajoutait un nouveau témoignage à ceux qui précèdent. Les prêtres d'Ammon ou les prêtres du bélier symbolisés dans

(i) PsKUDO-CALLESSTHèNE, VI-XXII, éd. Muller-Dîdot, p. 4-12.

(2) Maspâro. Comment Alexandre devint dieu, p. 26-27.

la circonstance par Nectanët !a peau du bélier pour j'om mique. Ici, le second déguî; n'a d'autre but que de raj connue d'Olympias s'unissa

Le début de notre conte pi un autre intérêt. Nous y i pratiquer l'envoûtement d'ar mule la plus efficace : il fabi de femme en cire, il y ins reine et la couche sur une n briquée tout exprès. Alluma d'elle les lampes mystiques, yeux le suc de diverses herb duire les songes, puis il réci impérieuse par la vertu de endormie subit dans son r* que !e magicien décrit à son

Cet envoûtement d'amoui Pseudo-Callisthène nous fai vaît se passer le plus ordin temples où les femmes allaîei plorer la cessation de la sté grâce à un breuvage somr siaque, elles avaient des rêvi évocatrioe et dont, après I'

(l) PSEUDO-CALLEStHÈNB, V, Édit.

les persuadait qu'elles avaient eu les faveurs d'un dieu (i).

La théogamîe traditionelle des reines d'Egypte se rattache, en somme, à d'anciens rites propres à procurer la fécondité, pratiqués d'abord dans les temples de Mendès et de Thèbes sous forme de communion ou de flagellation totémiques, plus tard un peu dans toute l'Egypte, sous forme de veilles sacrées et de songes provoqués. Les théogamies, une fois anthropK>morphisées, donnèrent certaine-

(i) En preuve de la veille dans les temples à telle fin, ce récit que nous a transmis Suétone : <c Je lis dans les traités d'Asclepiade Mendès sur les choses divines qu'Atîa (femme d*Octave) étant venue au milieu de la nuit dans le temple d*Apollon pour y faire un sacrifice solennel, fît poser sa litière et s'endormit pendant que les autres matrones s'en retournaient; que tout à coup un dragon se glissa vers elle et peu après se retira; qu'elle se réveilla et se purifia comme si elle sortait des bras de son mari; qu'enfin une tache qui parut sur son corps imitait l'image d'un dragon et n'en put être effacée, si bien qu'Atia s'abstint à jamais des bains publics. Auguste naquit dans le dixième mois et pour cette raison, il fut regardé comme le fils d'Apollon, Suétone. Octavius Augustus, c. 94. — Cette veille dans les temples à fin de fécondité se pratiquait encore dans les dernières années du XVI IP siècle. A Isernia, dans l'église Saînt-Côme et Damien, les personnes qui se rendaient à la fête de ces saints couchaient pendant deux nuits, les unes dans l'église des Pères Capucins, les autres dans celle des Cordeliers et lorsque ces deux églises étaient insuffisantes, l'église de l'ermitage de Saint-Côme recevait le trop-plein. Dulaurb. Des divinités génératrices, 2* éd., Paris, 1825, în-8', p. 226. Dans ces églises, desservies par des moines catholiques, toutes les veilleuses n'étaient pas également favorisées. Il ne s'agissait plus d'ailleurs d'évocations aussi précises.

ment lieu à des pratiques sacerdotales qui nous paraissent aujourd'hui singulièrement libres (i).

Si Ton excepte l'aventure du dieu Mars avec Rhéa Sylvia, la tradition des théogamies anthropomorphiques ne paraît pas s'être beaucoup répandue hors de l'Egypte (2). Cependant on en trouve plusieurs exemples chez les Grecs. Chacun sait comment Jupiter réussit à séduire Alcmène en empruntant les traits d'Amphitryon, son époux (3). Si nous doutions que cette histoire ait été copiée sur les

(i) Il n'en est pas de même à un certain degré de civilisation. « La superstition a porté certains peuples à céder les prémices des vierges aux prêtres de leurs idoles. Les prêtres du royaume de Cochin et de Calicut jouissent de ce droit; la superstition aveugle de ces peuples leur fait commettre ces excès dans des vues de religion. » Buffon. Œuvres, éd. Ledoux, Paris, 1845, in-4', III, p. 239, col. i. On trouvera d'autres références dans Bérenger-Féraud. Superstitions et Survivances, Paris, 1896, in-8', II, p. 196- 197 et 198.

(2) Cette croyance ne fut pas étrangère aux Sémites. La Bible elle-même en témoigne, lorsqu'elle nous parle de l'union des mortelles et des Elohims. Dans l'Inde, où l'on admettait fréquemment que les prêtres prélèvent les prémices des vierges, on ne parle point de saints personnages qui soient nés de l'union d'un dieu à forme humaine avec une femme. Indra, le dieu du ciel séduisit, il est vrai, l'épouse de Gautama, en revêtant l'aspect de ce saint ascète; mais il n'est point dit que leur union fut féconde. Bien plus, les deux coupables furent aussitôt et sévèrement châtiés, le dieu se vit subitement privé de ses testicules. — Ramayana, I, 49, 17 et seq.

(3) DiODORB DE Sicile, IV, 14.

récits des théogamîes égyptiennes, il serait facile de nous en convaincre.

<( J'ai, dit Hérodote, plus d'une preuve, que les Egyptiens n'ont point emprunté le nom d'Hercule aux Grecs, mais plutôt les Grecs aux Egyptiens et notamment ceux qui ont appelé ainsi le fils d'Amphitryon. D'abord, les deux parents de ce dernier étaient originaires de l'Egypte (i) ».

Ces théogamies anthropomorphiques qui, nées sur le sol égyptien, se rattachetit au totémisme le plus grossier, une fois triomphantes chez les Grecs, se spiritualisèrent de plus en plus non seulement par l'oubli de leurs premières origines, mais encore par une façon toute métaphysique de se les représenter.

Plutarque n'ignorait point les nombreuses naissances dont on attribuait la j>atemité à Apollon. Il raconte même le cas d'une jeune femme du Pont qui se prétendait enceinte par l'œuvre de ce dieu et dit-il « elle accoucha d'un fils que les personnes les plus considérables briguèrent l'honneur de nourrir et d'élever et qui, je ne sais pour quelle raison, fut

(i) HÉRODOTE, II, 43. — Je n'entends pas admettre, avec Hérodote, qu'Hercule est un dîeu d'origine égyptienne; mais cette histoire que l'on racontait au sujet d'Alcmène et Amphitryon me semble évidemment d'origine égyptienne.

appelé Silène (i) ». Certes, il sait à quoi s'en tenir sur le mensonge de cette femme et sur les artifices de Lysandre ; mais il ne saurait ignorer qu'il existe d'autres histoires analogues qui courent le monde.

Plutarque ne peut admettre qu'un être divin s*unisse à une substance mortelle; mais il ne croit pas impossible que l'esprit d'un dieu s'approche d'une femme et lui communique des principes de fécondité (2). Il s'exprime encore plus explicitement par la bouche du Lacédémonien Tyndarès : « Je crains que le fait d'engendrer ne paraisse aussi incompatible avec l'immortalité d'un dieu, que celui d'être engendré; puisque le premier de ces deux actes constitue aussi bien que l'autre, un changement, une passion... Mais je reprends courage lorsque j'entends Platon lui-même appeler (( |>ère et créateur du monde et de tout ce qui existe » le Dieu incrée et éternel. Non pas que rien soit créé par semence, mais parce qu'en Dieu réside un autre pouvoir, imprimant à la matière une vertu génératrice qui la modifie et la change.

(x) Plutarque. Vie de Lysandre, ch. XXX, trad. Ricard, II, p. 407. — Il faut lire dans Plutarque toute l'histoire de cette machination imaginée par Lysandre.

(2) Plutarque. Vie de Numa, ch. VI, trad. Ricard, I,

Le vent même le vent peut du sein de la nue Féconder les oiseaux avant que soit venue L'époque de la ponte

Je ne trouve donc rien d'étrange à ce que Dieu se rapproche d'une mortelle aussi bien que le fait un homme. Seulement c'est par des étreintes d'un autre genre, par d'autres organes, par d'autres contacts qu'il la subjugue pour déposer dans les flancs d'une créature humaine un germe plus divin (i). »

Plutarque ne devait i>as être le premier à exposer de semblables idées (2). C'est, sans aucun doute dans un sens ainsi épuré que l'on attribua le privilège de l'union divine aux mères des réformateurs religieux et des sages.

(i) Plutarque. Sytnposiaques, Liv. VIII, quest. I, § 3, trad. Bétolaud, IV, 421.

(2) Elles sont l'aboutissant nécessaire d*un progrès de la pensée réfléchissant sur les antiques naissances divines. Nous le constatons dans la curieuse tradition tartare relative à la naissance de Genghis-Khan. Sa mère le conçut par la seule vertu d'un regard de Dieu. D'autre part, tout le reste de la légende marque un emprunt visible à l'histoire de Danaé. Hartland. The Legend of Perseus, London, 1894, I» ^39" 142, d'après Radloff, Prohen der Voîksîitteratur der Tur~ kischen Stamme Sûd-Sihiriens , St-Pétersbourg, 1866- 1886, III, 82.

Dans certain cas les conceptions dues à un simple regard peuvent dériver d'une idée plus grossière, l'action magique des yeux de certains personnages, sorciers ou génies, comme dans les traditions groupées par Hartland, I, 142-144. Mais cela ne me semble pas du tout le cas dans la légende tartare.

C'est ainsi que Pythagore fut considéré comme le fils d'Apollon Hyperboréen (i) et parfois confondu avec ce dieu du ciel, les Crotoniates l'adoraient sous ce nom (2).

Apollon passait également pour le i>ère de Platon. Au dire de Diogène Laerce <( Speusippe dans son livre intitulé Le banquet de Platon, Cléarque dans Véloge de ce sage et Anaxilide dans ses Vies des Philosophes, rajyportaient que le bruit courait à Athènes qu'Ariston fut obligé de différer son union avec Périctione et qu'ayant eu une vision d'Apollon en songe, il n'approcha point d'elle jusqu'à ce qu'elle fut accouchée (3) ».

On n'a pas manqué de remarquer l'analogie de ce texte avec un passage des Evangiles qui

(i) Porphyre, 20; Jamblique. Vita Pythagorœ, II, 2; DiOD. DE Sic. Ftagm., 554.

{2) Elien, II, 26; Diog. Laerce, VIII, 11; Porphyre, 28. — La formation de la tradition pythagoricienne peut s'expliquer par une double influence égyptienne et bouddhique. Il n'est pas douteux que la doctrine de Pythagore ne doive beaucoup à l'Inde spécialement en ce qui regarde la théorie de la transmigration.

(3) Diog, Laerce, liv. III, ch. I, § I. — Diogène Laerce n'écrit qu'au second ou troisième siècle après J.-C; mais pour ce qui est des auteurs qu'il cite : Speusippe était le neveu de Platon; Cléarque et Anaxilide appartenaient vraisemblablement à la génération de Platon ou au plus tard à la génération suivante. L'histoire de la naissance miraculeuse de Platon, de même que celle de Pythagore est donc bien antérieure au christianisme.

23o LES VIERGES MÈRES

a donné lieu à d'inépuisables discussions. Il est dit, en effet, de Joseph, dans Mathieu :

(( Il ne connut pas sa femme jusqu'à ce qu'elle eut mis au monde son fils premier né (i). »

Justin semble avoir le premier tiré argument des fables païennes pour justifier la génération miraculeuse du Christ ; mais cet ancien platonicien semble éviter de rappeler la légende qui courait sur l'auteur des Dialogues (2).

Origène est moins réservé. Il argumente ainsi contre Celse : « Qu'y a-t-il donc de si incroyable à dire que Dieu, ayant dessein d'envoyer aux hommes un docteur tout divin et tout

(i) Math,, I, 25. — Ce texte est appuyé par celui de Luc II, 7. Elle met au monde son fils premier né. — Helvidius et Bonose qui soutinrent après Tertullien que les frères et sœurs de Jésus, dont parle TEvangile, étaient les enfants puînés de l'union consommée de Marie et de Joseph, ne songèrent point à tirer argument du parallélisme de ces textes, bien que l'expression jusqu'à (etoç) soit évidemment employée dans le même sens par Diogène et par Mathieu. Cfr. Strauss. Vie de Jésus, trad. Littré, Paris, 1856, in- 8*, I, 230.

(2) « Quand nous disons que le Verbe premier, né de Dieu, Jésus-Christ, notre maître, a été engendré sans opération charnelle, qu'il a été crucifié, qu'il est mort et qu'après être ressuscité il est monté au ciel; nous n'admettons rien de plus étrange que l'histoire de ces êtres que vous appelez fils de Zeus. Vous n'ignorez pas combien vos auteurs les plus estimés prêtent de fils à Zeus... Et combien d'histoires on raconte de tous ces prétendus fils de Zeus, vous le savez et je n'ai pas besoin de vous le dire. » I, Apologie, I, 21, éd. Pautigny, p. 43-45. — On trouve un raisonnement semblable dans Tertullien. Apolog,, 21.

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extraordinaire, ait voulu qu'au lieu autres doivent leur naissance à un Ii à une femme, il ait eu dans la sienm chose de singulier?...

Et puisque nous avons affaire à d il ne sera pas hors de propos de ne des histoires grecques, afin qu'on ne que nous sommes les seuls qui rapp( événement si peu commun. Car il y leurs qui, parlant non des vieux a temps héroïques, mais de choses an puis trois jours, n'ont point fait diffi crire comme une chose possible, qi était né d'Amphictyone, sans quV eut en rien contribué ; lui ayant été di toucher à sa femme jusqu'à ce qu'ell au monde l'enfant qu'elle avait con^ d'Apollon. Quoique dans le fond ce qu'une fable inventée en faveur d'u dont l'esprit et la sagesse faisaient ci comme il avait quelque chose de pli main, il fallait que les principes de ; fussent plus excellents et plus divins du corps des autres hommes (i) n.

Origène, en alléguant la fable plat< indique très justement le mobile qui

(i) Orig&NB. Cotttr. Celse, I, 37.

venter ou plus exactement qui fit orner la vîe du philosophe de cette théogamie anthropomorphique. Saint Jérôme ne s'y est pas mépris davantage; parlant des disciples de Platon, il écrit : « Ils pensaient que le prince des Sages ne pouvait naître que d'une vierge (i). »

Mais à son tour, quand il s'agit de répondre à Helvidius qui arguait des frères et sœurs de Jésus contre la virginité de Marie, que trouvera-t-il à lui rétorquer ? Il lui adresse ces paroles : « Je pourrais à la rigueur te dire que Joseph, à l'exemple d'Abraham et de Jacob, a eu plusieurs épouses, et que les frères du Seigneur sont les enfants de ces épouses.

Et certes, en te donnant cette réponse, je ne ferais que suivre le sentiment général.

Mais ce sentiment est téméraire et froisse la pitié. Tu prétends que Marie n'est i>as restée vierge. Eh bien, moi j'affirme que Joseph lui-même a été vierge et que le Christ vierge, est né d'un mariage de vierges (2). »

Saint Jérôme rejette l'opinion de son adversaire au nom de la piété. Il fait plus, toujours au nom de la piété, il proclame la virginité de Joseph lui-même et contredit ainsi à toute la tradition de la primitive Eglise qui faisait

(i) Adv, Jovin, VI, c. 42, p. L., T. XXIII, p. 273 (2) Contr. Helvid, 19,

des frères et sœurs de Jésus les enfants d'un premier mariage de Joseph (i).

La piété et peut-être la flatterie envers les Pharaons, les fit naître de théogamies divines. La piété de deux grands i>euples civilisateurs attribua une semblable génération à Romulus, le fondateur de la Ville éternelle, à Heticule, le bienfaiteur de TUnivers. Enfin la piété de disciples enthousiastes incorpora aux légendes des maîtres de la pensée morale le thèmie de la conception virginale, telles les traditions relatives à Pythagore, à Platon et à Jésus.

Lorsqu'on i>arle de la conception de Jésus, on ne songe ordinairement qu'à l'action du Saint-Esprit que l'on se représente sous la forme d'une colombe d'où s'échappent des rayons qui enveloppent et pénètrent les flancs de la Vierge Marie. Mais c'est là une tradition d'origine iconographique qui, pour être populaire, n'en est psis moins fort incomplète.

L'église de la Madeleine, à Aix en Provence, possède une peinture représentant l'Annonciation et qui est attribuée à Albert Diirer. On y voit, dans des vagues de gloire qui s'échap-

(i) G. Herzog. La Sainte Vierge dans V Histoire. P. Nourry, 1908, în-8*, p. 18-19. — Les rédacteurs des généalogies évangéliques admettaient tout simplement que Jésus ainsi que ses frères et soeurs était né des œuvres de Marie et de Joseph.

pent de Dieu le Père, un bébé minuscule qui descend vers la Vierge (i). Si Diirer ne semble avoir tenu compte que de l'action du Père, Fra Filippo Lippi a su indiquer la double intervention du Père et du Saint-Esprit. Dans une peinture, conservée aujourd'hui à la National Gallery, la Vierge est assise sur une chaise, tenant son livre d'heures à la main, tandis que l'ange Gabriel s'incline devant elle. En haut du tableau, de la main droite du père, dissimulé dans les nuages, une colombe s'échappe parmi des flots de gloire qui descendent jusqu'au cœur de la Vierge. Celle-ci, curieusement se i>enche pour contempler ce spectacle merveilleux. Cette œuvre, d'une grâce exquise, l'une des plus belles pièces de l'art toscan, nous rappelle encore cette page de Bossuet où s'exprime surtout la puissante fécondité du Père céleste.

Prêchant dans la fête de l'Annonciation, îl débute ainsi :

(( Dans cette auguste journée, en laquelle le Père céleste avait résolu d'associer la divine vierge à sa génération éternelle, en la faisant

(i) u Durant le XV* siècle, on pensait communément que Jésus avait pénétré déjà complètement formé dans le sein de la vierge; mais les théologiens éclairés de Dieu ont déclaré cette opinion hérétique. » Hartland. The Legend of Perseus, I, 131.

mère de son fils unique; comme il savait, chrétiens, que la fécondité de la nature n'était pas capable d'atteindre à un ouvrage si haut, il résolut aussi tout ensemble de lui communiquer un rayon de sa fécondité infinie. Aussitôt qu'il l'eut ainsi ordonné, cette chaste et bénite créature |>arut tout d'un coup environnée de son Saint-Esprit et couverte de toutes parts de l'ombre de sa vertu toute puissante. Le Père éternel s'approche en personne, qui ayant engendré en elle-même ce fils touUpuis^ sant qu'il engendre en lui-même devant tous les siècles; par un miracle surprenant, une femme devient mère d'un Dieu, et celui qui est si grand et si infini, si je puis parler de la sorte, qu'il n'avait pu jusqu'alors être contenu que dans l'immensité du sein paternel, se trouva en un instant renfermé dans ses entrailles bienheureuses ».

Cette théogamie du Père éternel et de la Vierge Marie, toute pure et toute immatérielle, n'est-elle point comme l'ombre spiritualisée des anciennes théogamies païennes?

L'Idéalisation de la naissance du Christ

« Pour écarter les récits de la naissance .miraculeuse et de la conception virginale: il sufttt de constater qu'ils ont été ignorés de Marc et de Paul ; que ceux de MaUiieu ne peuvent s'accorder avec ceux de Luc, et qu'ils présentent les uns et les autres le caractère de fictions.

A. LoisT Simples Re/Uxion$. Geffonds, 1908, in-is, p. i58.

«LldéalisaUon inévitable et légitime du Christ, se produisant spontanément dans la conscience chrétienne, et non par un travail d'observation rigoureuse et de réflexions méthodiques, a dû affecter, Jusqu'à un certain point, la forme d'un développement légendaire, et elle se présente comme telle au premier regard du critique, bien qu'elle ne soit en elle-même, qu'une expansion de la foi et un moyen encore insuffisant de placer Jésus à la hauteur qui lui convient ».

A. LoisT. L'Bvangil9 et l' Eglise, Bellevue, 1905, in-xa p. ax-aa.

Certaines merveilles qui embellissent la naissance du Christ nous ont apparu comme des thèmes miraculeux associés aux théogamies solaires : on s'étonnera peut-être que nous prétendions, par la suite, rattacher le thème de la naissance virginale aux théogamies anthropomorphiques. Il n'est rien là pourtant de contradictoire. Les théogamies anthropomorphiques, dont les centres de propagation fu-

rent spécialement Thèbes et Mendès, sont aussi, dans un sens très réel, des théogamies solaires. Ammon Râ ou Râ, est en effet le soleil. L'Osiris de Mendès est également le soleil. Les anciens totems de ces deux nômes avaient été en quelque sorte assimilés à l'astre du jour, vers le même temps qu'ils reœvaient une fonne anthropomorphique. Ce double rapprochement n'offre donc point de contradiction. Il est des formes légendaires qui servirent de tous temps à embellir, à idéaliser, à glorifier la naissance des grands hommes. A l'époque où se constitua la légende de Jésus, les cultes solaires semblaient avoir conquis tout l'empire romain (i). On ne doit donc point s'étonner que ces antiques imaginations aient prêté leurs contes et leurs merveilles mythiques pour fournir un cadre de gloire à la figure du nouveau dieu. Les chrétiens d'origine païenne, en apprenant que Jésus était le Fils de Dieu, ne purent guère ne pas se rappeler les récits fabuleux dont on avait bercé leur enfance. Tous avaient entendu parler de quelque autre dieu né d'un dieu plus ancien.

Les premiers païens convertis qui transmirent à d'autres païens, qu'ils désiraient attt-

det dieux, Pa-

LES VIERGES MÈRES 23g

rer à la foi, les récits dont leur avait fait part les témoins de la carrière terrestre, du Christ ne manquèrent pas d'ajouter aux premières traditions, les détails qu'ils jugèrent propres à séduire ou à étonner leurs auditeurs bénévoles. On avait vu de tous temp» la naissance des fils des dieux (i) marquée par des prodiges : comment, à plus forte raison, les mêmes merveilles eussent-elles manqué d'être vraies quand il s'agissait du Fils unique du vrai Dieu ? Tous les nouveaux chrétiens ne se trouvaient pas en cet état d'esprit ; mais c'était le cas du grand nombre.

Ceux qui venaient du judaïsme durent même parfois élever de vives protestations contre les premiers récits légendaires que firent courir les chrétiens de race hellénique. — Celse l'avait sûrement constaté puisqu'il place dans la bouche d'un juif la plupart des objections qu'il élève contre les nombreux miracles dont s'illustrent les récits de la naissance de Jésus. — Il ne faut pas oublier que le monde juif d'alors, même palestinien était largement hellénisé et que les premiers judéo-chrétiens furent des gens du peuple qui, de quelque na-

(i) M. Guignebert adopte le sentiment de M. Herzog, au sujet de Tinfluence de Texpression de Fils de Dieu sur la formation du dogme de la naissance virginale. Ch, Gui- GNBBBRT. Modemisme et tradition catholique en France dans La Grande Revue, 25 nov. 1907, p. 313.

tion qu'ils soient, sont avides de merveilleux (i). L'Ancien Testament n'est-il pas empli de prodiges. Isaac, Samson et Samuel n'étaient-ils pas les enfants du miracle ? La naissance de Moïse n'est-elle pas marquée par des merveilles qui font songer à la naissance de Cyrus?

Pour ce qui est des Grecs d'alors, même chez les Grecs cultivés, la dose de foi au merveilleux qu'ils supportent est considérable; pour les gens du commun elle était comme la sottise humaine incommensurable (2).

Origène n'ignore point que les légendes attaquées par Celse n'ont pas de sérieux fondements historiques, et il n'essaie point de -les établir par un exposé critique des témoignages : <( Avant de répondre à Celse, écrit-il, il faut remarquer qu'en matière d'histoire, quelque véritable qu'elle soit, il serait le plus souvent très difficile et même quelquefois impossible d'en établir la vérité par des preuves convaincantes... J'ai pris occasion de dire cela par

(i) Les prosélytes qui formèrent le fond du christianisme nouveau furent des Hellènes. Harnack. Die Mission und Ausbreitung des Christenthums, Leipzig, 1902, p. 301 et suiv.

(2) La véritable patrie primitive du christianisme fut surtout l'Asie Mineure, le pays le plus pieux du monde; le plus crédule aussi. Abbé de Gbnouilhac. L'Eglise chrétienne au temps de ^nt Ignace d'Antioche, Paris, 1907, in-8*, p. 5 et 12.

avance sur toute l'histoire de la vie de Jésus, non pour demander aux j>ersonnes éclairées qu'elles croient aveuglément et sans examen ; mais pour faire voir que quand on lit les Evangiles, il est nécessaire d'y apporter une grande application et d'entrer, pour ainsi dire, dans l'esprit de nos auteurs, afin de juger dans quelle vue ils ont écrit chaque chose. »

Aussi bien, il fait mieux : il entreprend de démontrer contre Celse la réalité de chacun des miracles que celui-ci traite de fable et, pour chacun d'eux, il emploie une même argumentation : I® Il établit que les Grecs recevaient déjà des histoires analogues quand il s'agissait de leurs dieux et que, par suite, il n'y a pas de raison, à priori, pour qu'ils les rejetassent lorsqu'elles étaient contées par des chrétiens; 2^ S'adressant alors spécialement aux Juifs, il s'efforce de leur montrer la réalité de ces mêmes histoires en prouvant qu'elles étaient l'accomplissement de quelque prophétie.

Le principe essentiel de la critique historique pour Origène, peut donc s'énoncer ainsi : On ne saurait douter de la vérité d'une tradition même douteuse ou appuyée d'insuffisants témoignages, lorsqu'elle est visiblement la réalisation d'une prophétie. Ce principe nous paraît aujourd'hui quelque peu inquiétant. Tel fut cependant le fondement où s'affermirent les

contes les plus extraordinaires. Une nouvelle tradition venait à se répandre sur le Christ : on pouvait la recevoir ou la rejeter; mais il ne manquait pas de fidèles pour Taccepter et la consigner en quelque évangile, si l'on croyait y voir la réplique de quelque prédiction biblique. Origène va nous en fournir un premier exemple.

Le Thème de l'Etoile de la Nativité. — « Voyons, dit-il, ce qu'il y a à dire sur ce sujet. Je crois que l'étoile qui parut en Orient était d'une nouvelle espèce, et qu'elle n'avait rien de semblable à celles que nous voyons, soit dans le firmament, soit dans les orbes inférieures; mais qu'elle était à peu près de même nature que les comètes... Voici les preuves de mon opinion. On a observé que, dans les grands événements et dans les changements les plus remarquables qui arrivent sur terre, il paraît de ces sortes d'astres qui présagent ou des révolutions d'empire, ou des guerres, ou d'autres tels accidents capables de bouleverser le monde. J'ai même lu dans le Traité des Comètes, du stoïcien Chérémon, qu'il en a paru quelquefois à la veille de quelque événement favorable et il en rapporte des exemples. S'il est donc vrai qu'à l'établissement de quelque nouvelle monarchie, ou à l'occasion de quelque autre changement des affaires hu-

maines, on voit paraître des comètes ou quelque autre astre de même nature, faut-il s'étonner qu'il ait paru une nouvelle étoile à la naissance d'une personne qui devait causer un si grand changement parmi les hommes...

A l'égard des comètes, je puis bien dire qu'on n'a jamais vu qu'aucun oracle ait marqué qu'il en j>araîtrait une certaine en tel temps, ou à l'établissement de tel empire ; mais pour celle qui parut à la naissance de Jésus, Balaam l'avait prédite en ces termes, selon que Moïse nous le rapporte : Une étoile se lèvera de Jacob et un homme sortira d'Israël (Nombres XXIV-17 (i). »

Lisez le Contre Celse et vous verrez cette méthode de démonstration historique se renouveler indéfiniment. Origène n'arrive guère, il est vrai, à nous convaincre ainsi de la véracité des légendes miraculeuses contées par les Evangiles. Mais il nous force à constater que les chrétiens des premiers siècles pensaient avoir suffisamment établi la vérité d'un fait rapporté par une tradition, quand ils avaient découvert un texte biblique qu'ils pouvaient considérer comme l'ayant annoncé longtemps à l'avance. Il n'était même pas rare qu'on invente un fait p>our vérifier ce que l'on consî-

(i) Origânb. Contre Celse, I, 58 et suiv.

dérait comme une prophétie. Le plus souvent, d'ailleurs, l'invention demandait peu d'effort; on se contentait de puiser dans les traditions mythiques et légendaires, qui formaient le folklore de l'époque.

Cet état d'esprit n'était point particulier aux chrétiens du temps d'Origène. On le retrouve chez les rédacteurs des apocryphes, et même chez les auteurs de nos évangiles canoniques.

Le thème des animaux adorateurs et secou^ râbles. — Nous avons rencontré ce thème en Corée avec Tchu-Mong, habile à lancer des flèches ; en Mandchourie orientale avec Tong- Ming, clarté de l'Orient; et, dès l'antiquité la plus reculée en Chine avec Héou-tsi : « Sa tendre mère le couche dans un i>etit réduit à côté du chemin ; des bœufs et des agneaux réchauffent de leur haleine; les habitants des bois accourent malgré la rigueur du froid; les oiseaux volent vers l'enfant comme pour le couvrir de leurs ailes. »

Chacun connaît une légende chrétienne, fort analogue, tout au moins par les deux bêtes en bois ou en carton peint qui font partie du mobilier obligé de nos crèches liturgiques.

Il est très assuré que ce récit apocryphe n'a rien d'historique : la tradition judéo-chrétienne et les Evangiles canoniques l'ignoraient. « Baronius, si souvent affirmatif à contre^temps,

écrit Dom Leclerq, . a groupé quelques textes des Pères dans lesquels il a cru trouver autant d'attestations de l'origine de cette tradition (i). Ses affirmations ont été contredites par Tillemont (2) et les textes réduits à leur juste valeur (3). »

Comment se fait-il cependant que cette légende soit incorporée aujourd'hui à la tradition chrétienne et qu'elle ait été consacrée par une pratique liturgique universelle? Le i>seudo-Mathieu à qui nous devons l'histoire de la Nativité s'était contenté de produire le témoignage des prophètes. Mais pour les chrétiens, ce fut une preuve autrement convaincante que ne l'aurait été l'attestation des témoins oculaires. Rien ne pouvait valoir un témoignage qui était en même temps un miracle. Habacuc avait écrit : (( Accomplis ton œuvre dans le cours des années, ô lahvé, dans le cours des années, manifeste-la (4) » et les Septante avaient traduit : « Tu te manifesteras au milieu de deux animaux. » Cette mauvaise traduction grecque n'avait pas sans doute un sens bien clair; ce texte défiguré se

(i) Annales Ecclesiastici (édît. Pagi), Lucae, 1753, T. I,

(2) Mémoires pour servir à V Histoire Eccles., Paris, 1756, T. I, p. 423.

(3) Dom LECLERcg. V* Ane. dans D. Cabrol, Dict. d*Arch., l, 2048.

(4) Habacuc, III, 2.

rapportait-il même au Christ? Aucun n'eut pu l'affirmer. Mais on découvrit bientôt dans Isaïe un texte complémentaire : « Le bœuf et râne, dit le prophète, connaîtront leur maître (i). »

Que la tradition tirée d'on ne sait où, sans doute du folklore païen, se soit ainsi affermie par la transformation en prophéties de deux phrases qui n'en pouvaient mais, l'Evangile apocryphe du Pseudo-Mathieu nous en est un sûr garant : « Le troisième jour de la naissance du Seigneur, y est-il dit, la bienheureuse Marie sortit de la caverne et entra dans une étable où elle plaça l'enfant dans la crèche; et le bœuf et l'âne l'adorèrent. Alors fut accompli ce qui avait été dit par le prophète Isaïe : Le bœuf connaît son maître et l'âne, la crèche de son Seigneur. Ces deux animaux, l'ayant au milieu d'eux, l'adorèrent sans cesse. Alors fut accompli également ce qu'avait dit le prophète Kabame (Habacuc) : Tu seras comme au milieu de deux animaux (2). »

Le P. de Prémare voyait dans l'histoire d'Héou-tsi, une application prématurée de ce

(i) Isaïe, I, 3.

(2) Ps. Mathieu. Histoire de la Nativité de Marie, ch. XIV dans Brunet, Dict des Apocryphes, Paris, 1856, I,

que rapportait sur la venue du Sauveur, presque dès l'origine du monde, la Révélation primitive : « Le poète qui a chanté la naissance de Héou-tsi, écrit-il, tandis que les Tchéou étaient sur le trône, a appliqué à ce prince ce que la tradition racontait de la conception et de la naissance d'un libérateur; ainsi que fit Virgile dans son églogue sur la naissance de Pollion (i). »

Il est, je crois, beaucoup plus sûr de penser que le poète chinois n'a attribué à Héou-tsi qu'un vieux thème légendaire qui ne se fut probablement jamais constitué si les hommes

n'eussent jadis exposé aux animaux les enfants dont ils soupçonnaient la naissance illégitime. Plus tard, ce même thème s'est introduit dans la trame de la vie de Jésus et s'y est incrusté, malgré les résistances des anciens juifs, auxquels on opposa d'étranges interprétations de leurs prophètes bibliques.

Le Thème de la persécution de V enfance des grands hommes : Le nutssacre des Innocents et la fuite en Egypte. — Nous avons déjà remarqué combien il est fréquent dans l'histoire des Sauveurs ou des Libérateurs que le prince régnant, à la suite d'une vision ou d'un songe.

(i) P. DE Prémare. Vestiges des principaux dogmes chrétiens tirés des anciens livres chinois, Paris, 1878, în-8', p. 210.

ait donné Tordre d'exposer ou de tuer l'enfant dont il redoutait la grandeur future.

Cependant nous ne saurions négliger de rappK)rter ici l'histoire de Krichna, huitième incarnation de la seconde personne de la trinité brahmanique. Le royaume de Mathoura gémissait sous le joug sanguinaire du tyrannique Kansa. Vichnou, indigné des maux qu'il faisait subir à son peuple, résolut d'abattre sa puissance et de le punir de ses forfaits. Dans ce but, il s'incarna dans le sein de Devaki, la sœur du tyran alors fiancée à Vasoudéva, directeur des domaines de cette province. Pendant les réjouissances des noces un mauvais génie, avisé du dessein de Vichnou, s*en vint dire à Kansa : Pourquoi te réjouis-tu?

ce mariage te sera funeste, et le huitième enfant qui naîtra de ta sœur causera ta perte.

Kansa, affolé, fit cesser les réjouissances et voulut tuer sa sœur. Mais Vasoudeva l'en avait empêché en lui promettant de lui livrer tous ses enfants mâles. Par la suite, dès qu'il était avisé de la naissance d'un enfant de sa sœur, le tyran accourait et le précipitait du haut de la maison sur le sol. Il en avait déjà détruit sept lorsque Vichnou se substitua au huitième, dans le sein même de Dévaki. Il semblait ne pouvoir échapper au sort de ses aînés; or, au moment où il vint au monde

des musiques célestes sie firent entendre, couvrant les plaintes de la mère. Il était minuit, Krichna à peine né prit aussitôt la i>arole et dit à Vasoudéva de le faire transporter au delà du fleuve Yamouna. Vasoudeva appela aussitôt Nanda, son serviteur le plus fidèle, et lui remit le jeune dieu en lui disant : « Le vil Kansa enverra sans doute chercher l'enfant Krichna, dont il désire la mort, allez-vous-en tous d'ici avant que les Rackhasas viennent vous chercher. » I^s gardes endormis par miracle laissèrent i>asser Nanda. Mais Kansa, qui attendait la venue de l'enfant, sut bientôt, qu'à peine venu au jour, il avait disparu. Les mauvais démons, les Asouras s'assemblèrent et vinrent encore exciter sa colère et sa terreur : Ordonne-lui, dirent-ils, de faire massacrer tous les nouveau-nés de la tribu de Yadou. Fou de rage, Kansa donna cet ordre. Tous les enfants furent masacrés, sauf Krichna que l'on avait emporté au loin (i).

Personne ne méconnaîtra la ressemblance de ce récit avec le double récit évangélique du

(i) Abbé Bertrand. Dict. des Religions, art. Krichna, III, 266 et seq., quî s'est servi de trois ou quatre traditions. ^ — On trouvera deux versions originales de cette naissance dans H. H. Wilson. Wishnu-purâna, Londres, 1840, in-4', V, 1-4; p. 491-504 et Th. Pavie. Krichna et sa doctrine, trad. du X"' livre du Bhagavata-Purâna, Paris, 1852, in-8', p. 7-20.

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massacre des Innocents et de la fuite en Egypte. D'aucuns prétendent même qu'une telle similitude ne peut s'expliquer que par un emprunt aux Evangiles (i); d'autres soutien-

(i) La démonstration n*a été faite que pour des formes tardives de la légende : ce Des coïncidences d'une nature particulière ont permis à Weber d'affirmer Tinfluence exercée par le christianisme sur certaines formes de la religion et de la légende de Krsna Ce dieu, jadis cruel et guerrier, est devenu une incarnation de Dieu, descendu parmi les hommes pour les sauver par la foi et par l*amour. Neveu d*un roi que les oracles ont prévenu, ses six premiers frères ont péri dans un « massacre des innocents ». II est élevé par un père nourricier, puis au milieu des bergers. Il naît dans une prison. Tout cela n*est pas décisif : L*Hérode en question est de date ancienne. Mais, d'après la forme moderne de la légende, Krsna naît dans une étable où il y a un âne et un bœuf et sur laquelle brille Tétoile de la Nativité; on adore Krsna, ainsi que sa mère Devaki, en représentant l'enfant au sein de sa mère, « madonna lactans »; et ce qui est non seulement imprévu mais absurde, les parents de Krsna s'étaient rendus à Muttra « pour payer la taxe ». Dès lors, le cas est jugé : l'altération du type ancien de Krsna pour la première fois adoré comme EnfantDieu, la substitution d'une étable à la prison où le méchant roi avait enfermé Devaki, l'addition de détails sans précédents indigènes, la concordance iconographique soigneusement étudiée par Weber, ne laissent aucune place à un doute même méthodique; la date tardive des sources krsnaites en cause et l'existence avérée des communautés nestoriennes dans l'Inde, permettent de conclure avec une pleine assurance. » L. de la Vallée Poussin. Le Boudhisme et les Evangiles canoniques dans Revue Biblique, Juillet 1906, p. 358. — Je me permettrai, toutefois, d'insister sur ce point, que la démonstration ne vaut que pour la forme moderne de la légende qu'a étudiée Weber. Le thème de la fuite se retrouve dans les formes anciennes. — L'établissement des communautés nestoriennes devait nécessairement amener la comparaison des deux légendes et

nent, au contraire, que les Evangiles ont dû emprunter ces traditions à la légende de Krichna. L'une et l'autre hypK>thèse sont le fait de gens pressés.

L'abbé Bertrand, qui fut un indianiste remarquable a longuement comparé les histoires de Krichna et de Jésus. Il écrit : « Nous voyons en Jésus-Christ et en Krichna (Kristna) identité de nom, similitude d'origine et de nature divine, quelques traits analogues dans les circonstances qui ont accompagné leur naissance, quelques points de rapprochement dans leurs actes, dans les prodiges qu'ils ont opéré et dans leur doctrine : toutefois, nous n'avons pas eu l'intention de donner comme démontré que la légende de Krichna ait été calquée sur l'Evangile (i). »

Il serait encore moins scientifique de soutenir que le plagiat de la légende de Krichna par l'Evangile est suffisamment démontré. La rédaction du Baghavata-Purâna est bien postérieure à celle des synoptiques; mais il est certain, d'autre part, que le rédacteur indou n'a point inventé les thèmes dont il orna la

par suite provoquer des emprunts ; mais la légende de Krichna n'en est pas moins antérieure à la confrontation nestorienne.

(i) Abbé Bertrand. Dict. des Religions, V Krichna, III,

vie du dieu Krichna. Nous avons rencontré plusieurs d'entre eux dans la vie de Bouddha qui date certainement, au plus tard, du premier siècle de Tère chrétienne. Ces thèmes, y compris ceux de la fuite en Egypte et du massacre des Innocents ,ont dû appartenir dès une haute antiquité au Folklore religieux de Tlnde. Les connut-on dans le monde occidental ? Cela n'est point douteux. Suétone qui vécut au premier siècle de l'ère chrétienne nous rapporte, d'après Julius Marathus, une fable qui courait du vivant même de l'empereur Auguste (62 av. J.-C, 14 ap. J.-C.) « Peu de mois avant la naissance d'Octave, un prodige s'était passé publiquement à Rome, annonçant que la nature enfantait un roi pour le peuple romain ; le sénat effrayé avait décidé qu'aucun enfant engendré cette année ne serait élevé; et ceux dont les femmes se trouvaient alors enceintes, chacun en vue de mettre l'espérance de son côté, avaient pris des mesures pour que le senatus-consulte ne fut point déposé au trésor (i). » Julius Marathus, affranchi d'Auguste et son historiographe officiel n'avait fait sans doute qu'utiliser à flatterie la tradition réi>andue d'un arrêt de mort collectif contre les mâles d'un pays et d'une génération

(i) SuÉTONB. Vie des douze Césars, Octave, 94.

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d'où pouvait sortir un héros à la fols libérateur et dominateur.

On pcHirrait, à la rigtieur, y voir un écho d'une tradition sémitique. Qui ne se souvient que Pharaon ordonna de mettre à mort tous les enfants nouveau-nés qui appartenaient à la tribu de Juda. Il est vrai que l'Exode ne dit point qu'il visait particulièrement la destruction d'un enfant redoutable. Mais cette lacune avait sans doute été comblée par la tradition ; car l'historien Josèphe, qui vécut au premier siècle de notre ère {37-95), nous dit, en effet, qu6 le Pharaon fut déterminé à ordonner Uj mort d6 tous les enfants mâles pari la communication de ses hiérogrammates qui lui avaient annoncé la' venue d'un enfant hébreu destiné à humilier les Egyptiens et à élever les Israélites (i).

Il est donc assuré, qu'au premier siècle de

(i) Antoninua Lîberalîs nous a conservi un curieux passage de Nicandre, qui vécut dans le second siècle avant J.-C. — Ce mythographe perdu s connu, lui aus^, une fuite des dieux en Egypte : n Typhon, fils de la Terre, itail un génie d'une forme monstrueuse... Il voulut dëtrAnei Jupiter : â cette attaque, tous les dieux s'enfuirent en Egypte, moins Jupiter et Minerve. Typhon les poursuii^t; mais pour lui échapper, ils se métamorphosièrp"* "■* — ''-ment, Apollon en épervier, Mercure en Ibis, M codile, Diane en chat, Hercule en paon, Vutcain Latone en musaraigne et les autres suivant Uur AtnoNius LiBBBAUs, c a8.

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notre ère, à l'éjx)que même de la rédaction des Evangiles, en Occident comme en Orient, des traditions couraient qui inspirèrent Julius Marathus, Flavius Josèphe, et sans doute aussi la tradition chrétienne que Mathieu a consignée en ces termes : <( Après que les mages furent partis, un ange apparut en songe à Joseph et lui dit Lève-toi; prends le petit enfant et sa mère, et t'enfuis en Egypte, et te tiens là jusqu'à ce que je te le dise ; car Hérode cherchera le petit enfant pour le faire mourir. Joseph donc étant réveillé, prit de nuit le petit enfant et sa mère et se retira en Egfypte. Et il y demeura jusqu'à la mort d'Hérode.

C'est ainsi que s'accomplit ce que le Seigneur avait dit par un prophète : J'ai appelé mon fils hors d'Egypte (i). »

Ce texte d'Osée (2) qui sert à prophétiser la fuite de la sainte Famille, parce qu'il est censé faire allusion à son retour de ce pays d'exil, n'aurait jamais suggéré par lui-même une semblable application, si l'on n'eut eu besoin de justifier une tradition manquant d^ap* puis historiques.

Quant au massacre des innocents que Mathieu est seul à rapporter, il a été inconnu des

(x) Mathieu, II, 13-15.

(a) Osée, XI, X.

contemporains et des historiens romains et de l'historien juif : Flavius Josèphe, qui n*eut pas manqué de rappeler ce crime contre sa race.

Mathieu, en s'e£Forçant de lui donner une confirmation prophétique, se charge lui-même de nous indiquer l'origine fabuleuse de ce récit : <( Hérode voyant que les mages s'étaient moqués de lui, fut fort en colère ; et ayant envoyé ses gens, il mit à mort tous les enfants qui étaient dans Bethléem et dans tout son territoire, depuis ceux de deux ans et au-dessous, selon le temps dont il s'était exactement informé des mages. Alors s'accomplit ce qui avait été dit par Jérémie, le prophète (XXXI, 15). On a ouï dans Rama, des cris, des lamentations, des pleurs et de grands gémissements. Rachel pleurait ses enfants ; elle n'a pas voulu être consolée parce qu'ils ne sont plus (i). »

Le mot Rama qui s'est dit des sanctuaires idôlatriques du genre de 'ceux d'Astarté, signifie une hauteur. La Vulgate elle-même dans ce passage l'a traduit par in excelso. Mais l'évangéliste, à la suite des Septante, a pris Rama pour un nom de ville. Or, même si on le suit en cette erreur, on ne saurait accepter l'application qu'il en fait à Bethléem, qui est

(x) Mathieu, II» i6-x8.

au sud de Jérusalem, puisqu'il existe effectivement au nord de la cité sainte une ville du nom de Rama (i). On dira peut-être que la caverne de Bethléem où naquit Jésus passait pour voisine du sépulcre de la femme de Jacob (2) et qu'ainsi se justifie T interprétation de Mathieu. Mais alors comment expliquer que le texte de Jérémie puisse s'appliquer à Rachel, la femme du patriarche, puisque ses enfants lui survécurent?

Si l'on veut à tout prix tenir ce texte pour prophétique, il faut admettre que les sacrifices d'enfants aux dieux barbares des hauteurs, sacrifices qui ne furent pas inconnus des Israélites, furent des figures du massacre des Innocents. Mais à ce compte où ne pourrait-on pas découvrir une prophétie? Il faut être animé du désir de confirmer à tout prix une tradition pour se satisfaire à si peu de frais (3).

(i.) Baissac. Les Origines de la Religion, II, 235-236.

(2) Histoire de Joseph le Charpentier, II, 7.

(3) J.-M. RoBERTSON. Christianity and Mythology, London, 1900, in-8*, p. 333 qui incline entièrement aux idées de Dupuis, ne voit dans le massacre des Innocents qu'une image astronomique. Ce serait une allégorie de l'extinction des étoiles lorsqu 'apparaît à l'horizon le dieu Soleil. On peut objecter à cette ingénieuse théorie que ce n'est pas le jeune dieu qui est le massacreur; mais le tyran qui redoute son arrivée. Il est beaucoup plus vraisemblable qu'il n'y a là qu'un souvenir des sacrifices humains et spécialement des sacrifices d'enfants, ordonnés par les monarques orientaux pour apaiser leurs dieux, lorsqu'ils avaient appris

LES VIERGES MÈRES iSy

Le Thème de la Conception Virginale. — Personne ne contestera que l'idée des conceptions virginales était largement répandue avant le Christianisme. Nous avons niontré comment ce thème m3rthique, .sous la poussée d'une religiosité plus soucieuse de piété que d'kistoire, s'introduisit en maintes légendes divines « Aucune autre femme (qu'une vierge) dit le Lalita-Vistara, (à propos de Bouddha) n'était digne de porter le premier des hommes (i). »

. Nous l'avons vu, les chrétiens d'origine greciïue attribuèrent ce privilège à Jésus comme les Grecs païens l'avaient attribué à Pythagore et à Platon. Mais comment réussiton à étayer une telle légende aux yeux de ceux qui croyaient connaître l'ancienne histoire du Messie? (2) Pas n'est besoin de chercher un procédé nouveau : Celui qui a perr mis d'introduire et de justifier les thèmes précédents aux yeux de la tradition judéo-chré-

de leurs voyants que quelque catastrophe les menaçait. L'idée qu'ils avaient tout à redouter, d'un de ces enfants dont ils ordonnaient le massacre, n'est déjà qu'un essai d'explication de cette hécatombe barbare.

(i) Cité par De Charbncby. Le Folklore dans les Deux- Mondes, p. 183.

(2) « L'idée de la conception virginale dans la controverse avec les Juifs, était plutôt matière que réponse à objection ». A. LoiSY. Le Quatrième Evangile, Paris, 1903, in-8*» p. loi.

tienne (i) ne fait que recevoir ici une nouvelle et suprême application.

II y a dans Isaïe une page où le prophète annonce à Achaz la prochaîne délivrance du royaume de Juda « Vois cette jeune femme enceinte, lui dit-il, et qui va enfanter un fils. Son fils s'appellera Emmanuel. Avant que l'enfant sache rejeter le mal et choisir le bien, le pays dont tu redoutes les deux rois sera condamné (2) ».

Dans les Septante, le mot hébreu almah qui signifie jeune femme fut traduit par vierge (3)

(i) On a essayé de montrer que l'idée d'une vierge mère n'était pas étrangère aux traditions juives. A. Bedin. Les Traditions messianiques, Lyon, 1851, gr. in-8', p. 333-342. Cette démonstration est des plus mauvaises. Il faut observer cependant que les Juifs de Tépoque chrétienne durent être, pour la plupart, peu ou beaucoup influencés par l'esprit hellénique. C'est ainsi que Simon le magicien, qui se faisait appeler le Verbe de Dieu, attestait : « Je ne suis pas fils d'Antoine, mais Rachel ma mère m, 'a conçu tandis qu'elle était vierge encore. » St-Clément, Recognitiones,

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