‹ Les Vierges RussesChapitre 2 sur 63 · PREFACE · texte numérisé non relu

PREFACE

Depuis quelques années, la Russie attire les regards de l’Europe. A tout instant, la presse retentit de faits étranges, qui révèlent une profonde perturbation dans la situation intérieure de ce pays, Cette situation, des plus complexes et d.es plus graves, offre un sujet d’étude curieux et passionnant. Il se produit dans l’empire de l’absolutisme une fermentation poli- | tique et sociale qui intéresse l’Europe et même le ] monde entier. L’agitation révolutionnaire y est ; encore souterraine; mais le feu couve dans les en- ! trailles du colosse, et menace d’éclater en un redou-

] table incendie.

. Cette situation, d’ailleurs, offre de grandes analogies, des analogies nécessaires avec celle de la France, il y a juste un siècle : même gouvernement autocratique, arbitraire, mêmes abus, mêmes privilèges exorbitants pour une classe restreinte, même écrasement des masses populaires, mêmes aspirations gé- I néreuses d’une partie de la noblesse, mêmes impa-

tien ces, mêmes revendications de la jeunesse instruite et indépendante, mêmes souffrances et mêmes révoltes sourdes des classes laborieuses.

Voilà plus de cinquante ans que le germe démocratique est implanté dans le pays du césarisme et du knout.

C’est en vain que Nicolas crut l’étouffer, en 1825, par une répression terrible à l’égard des décembristës ; c’est en vain que la Bastille russe, la forteresse de Petropavlosk, laissa retomber ses mystérieuses et redoutables portes sur les hommes courageux qui osèrent attaquer le despote ; c’est en vain que les nèiges de la Sibérie ensevelirent des milliers d’êtres pensants, qui n’avaient commis d’autre crime que d’espérer un avenir moins oppressif ; c’est en vain que, pendant trente ans, l’autocrate barricada ses frontières contre l’envahissement des idées françaises, cètte révolution, son cauchemar* faisait lentement, souterrainement, mais sûrement, son chemin.

Après lui, Alexandre II, comprenant peut-être le péril-de cette répression à outrance, et trouvant ï honteux de régner parla peur sur un peuple d’esclaves, » signa l'ukase de l’émancipation des serfs, et décréta quelques réformes, inspirées par des sentiments libéraux.

Mais l’acte de l’émancipation qui affranchissait

les paysans en les accablant d’impôts et de redevances, aggrava leur misère, en môme temps qu’il ruinait et mécontentait la noblesse.

Le Zemstvo et le Vollost, sorte de représentation provinciale, de self-govemment local, ne sauraient tenir lieu de la représentation nationale si ardemment réclamée par toute la partie intelligente de la nation.

Quant aux réformes judiciaires et administratives, elles sont plus illusoires encore. Il y a des lois; mais avec quelle facilité on les transgresse ! « Dieu est si haut, et le czar est si loin ! » dit le paysan russe habitué à voir régner l'injustice.' La vénalité des magistrats et des fonctionnaires s’y pratique ouvertement et impunément à tous les degrés de l’échelle, cette échelle d’iniquités que Hertzen appelle « la pyramide du mal; » et « Sa Majesté l’abus » continue à gouverner le saint empire russe.

Ce ne sont donc pas de stériles palliatifs qu’exige une telle situation, mais une transformation radicale dans la législation et tous les rouages administratifs.

Cette transformation, Alexandre la désire peutêtre ; mais il y a là un engrenage formidable que la faible volonté du czar, si omnipotente soit-elle, est impuissante à briser. Et d’ailleurs, toute concession sérieusement libérale n’avancerait-elle pas la révolu-

tion redoutée? Au reste, que sont toutes les mesures de prudence, les répressions même devant la force d’une idée, d’un principe qui repose sur la raison et la justice? Toutes les grandes évolutions de l’humanité ne se sont-elles pas accomplies, leur jour venu, envers et contre toutes les persécutions ?

Aujourd’hui, l’avènement de l’idée démocratique est nécessaire, fatal même.

Aujourd’hui que l’autonomie de l’individu et le sentiment de la liberté s’affirment de plus en plus, aujourd’hui que les nations comprennent leur droit absolu de se gouverner elles-mêmes, les gouvernements autocratiques, qui ne reposent que sur la force des baïonnettes, sont devenus un anachronisme , une anomalie outrageante pour l’humanité.

Avant peu, cette société européenne vermoulue, avec ses traditions que repoussent la raison et la science, ses hiérarchies de pure convention et son droit prétendu divin, qui n’a jamais été que le droit brutal de la force, sera transformée par l’idée nouvelle.

Ce vaste mouvement comprend tous les affranchissements : politique, religieux et économique. Tout le vieux monde est ébranlé dans ses bases ; les trônes chancellent, les religions croulent, les privilèges disparaissent. En Europe, eu Amérique,

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en Asie même, partout la société est à la fois dans un état d’agonie et d’enfantement.

Prêtres, rois, seigneurs féodaux ou industriels, tous les représentants du passé tentent de suprêmes efforts pour ressaisir la domination qui leur échappe.

Afin de conserver son prestige et sa force au militarisme, aujourd’hui leur seul soutien, empereurs et rois lancent les unes contre les autres des armées monstrueuses, telles que l’antiquité même n’avait osé en rêver. Mais à quoi ont servi ces épouvantables massacres ?

La campagne de France n’a-t-elle pas abouti, en France, à la proclamation de la République, en Allemagne, à la formation d’un parti révolutionnaire très compact, et qui grandit de jour en jour?

' La campagne de Turquie, entreprise par le czar principalement pour affermir le pouvoir impérial, c’est-à-dire pour combattre l’agitation socialiste, n’a-t-elle pas abouti à un résultat tout opposé : redoubler i’ardeur et le zèle des apôtres du socialisme et de la révolution ?

Que veulent au juste ces socialistes, ces révolutionnaires, ces nihilistes, comme on les appelle ?

Ils sont réellement nihilistes, en ce sens qu’ils veulent faire table rase de l’ordre de choses existant. Pour le moment, fédéralistes, collectivistes, autori-

taires, anarchistes, se réunissent dans une même pensée, un même espoir, un même but : renverser ce qui est. Quant à la reconstitution sociale, leur devise : Zemlid y volia ! terre et liberté, résume leurs aspirations.

La Russie, d’ailleurs, par ses anciennes institutions populaires, par son organisation communale surtout, semble devoir se prêter mieux que tout autre peuple à une transformation économique.

Qu’est-ce donc que cette commune de la grande Russie?

Le «, on appelle ainsi la commune russe, est une sorte de société coopérative agricole. Les terres sont possédées en commun et divisées par parts égales entre tous les membres du mir. Le nombre des membres augmentant ou diminuant, on procède à une nouvelle répartition. Tous sont solidaires pour le paiement des impôts, l'achat des machines, les frais d'administration. Le mir est géré par un maire (startchina) et des adjoints (star os tas), nommés à l’élection.

4 Cette organisation rencontre une grande hostilité de la-part des propriétaires, qui y voient la condamnation de la propriété individuelle ; mais le paysan russe, qui n'est aucunement possédé, comme en France, par le désir de la propriété exclusive, tient à son mir.

Le mil* remonte à la plus haute antiquité -, et, pendant toute la durée de son histoire, le peuple russe a combattu pour conserver vis-à-vis de l’État l’indépendance de sa commune.

Lors de l’invasion des Mongols, qui fondèrent une monarchie asiatique sur le sol des fédérations et des républiques autonomes, un grand nombre de paysans émigrèrent, s’enfuirent dans les steppes et dans la Sibérie, s’établirent, sous forme de colonies libres, au fond des forêts vierges ou dans des vallées inaccessibles. Ils protestèrent ainsi contre le despotisme mongol; et l’idéal populaire vaincu, mais non écrasé, resta vivace au cœur des Cosaques.

La commune russe a donc survécu malgré tout, mais isolée, corrompue par l’influence administrative et bureaucratique. Elle a pourtant conservé intact son principe : la solidarité; et le peuple le défend avec tant d’énergie, que l’État hésite à le combattre ouvertement.

Pour les socialistes russes, la commune agricole est un germe précieux, un embryon fécond, duquel sortira la société de leurs rêves, c’est-à-dire la fédération des libres groupes de producteurs.

Le mir n’est pas d’ailleurs la seule application instinctive qu’on rencontre en Russie du principe coopératif. On voit encore se former, sous le nom

vin

d ’artels, des associations temporaires, des groupes de travailleurs nomades, agricoles et industriels, pour l’exploitation d'une culture, d’une industrie. L’exploitation terminée, les produits sont répartis si équitablement entre les coopérateurs, que jamais aucun tribunal n’a retenti de leurs différends.

C’est appuyés sur ce principe, cher au paysan russe, que les socialistes travaillent au renversement du gouvernement autocratique.

Cependant le mujick (1) superstitieux ne souhaite pas de renverser le czar, qu’on lui a toujours présenté ^ comme la source.de toutes les bénédictions. Mais, au premier signal de révolte, il se lèvera contre la noblesse et les gens du fisc : tel est l’espoir des révolutionnaires.

Comment se fait leur propagande ? Quels sont leurs moyens d’action? Sont-ils organisés? Ont-ils des sociétés secrètes, des lieux de réunion ?

L’affaire de Notre-Dame deKasan est jusqu’à présent leur seule importante manifestation publique. Leur activité, leur ardent apostolat n’ont pu encore s’exercer que dans un travail lent, secret, souterrain, au milieu du peuple.

De temps à autre cependant, semblable à un coup

(1) Paysan.

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de foudre, un fait éclatant : un assassinat mystérieux,

des proclamations audacieuses, des procès monstres, des évasions qui tiennent du prodige, des dévouements et des abnégations tels, qu’il faut remonter aux premiers âges du christianisme pour en trouver de semblables, viennent frapper d’étonnement, de stupeur notre vieux monde égoïste et sceptique.

La Russie, placée entre la civilisation occidentale et la barbarie asiatique, participe à la fois de ces deux états sociaux. Un despote teinté de libéralisme, un régime de satrape servi par une bureaucratie allemande rapace et détestée, un peuple ignorant et superstitieux, indolent comme tousdes peuples orientaux, mais d’un esprit très délié, d’un sens très juste ; une noblesse qui affecte des sentiments généreux, une classe très lettrée, presque française par l’éducation et les idées; une jeunesse radicale, tels sont les éléments hétérogènes de la Russie actuelle, et qui, tôt ou tard, amèneront inévitablement un cataclysme.

Delà, le caractère violent que prend la lutte ; de là, cette émancipation tragique des consciences; de là, les contradictions au moins apparentes entre les faits et les doctrines.

« Le Rur-se émancipé, a dit Hertzen, est l’homme le plus [sceptique de la terre ; » et cependant le nihi-

lisme, doctrine 'de négation, lui inspire des dévouements sublimes.

Quels sont donc ces hommes et ces femmes intrépides qui, pour propager leurs idées, bravent l’inexorable police russe et les plus terribles condamnations avec un étrange et sombre héroïsme ? Quel puissant mobile les pousse à abandonner leur position dans le monde, leur famille opulente, pour embrasser le plus dangereux, le plus pénible des apostolats?

C’est ainsi qu’on les voit revêtir l’humble livrée du travail, apprendre une profession manuelle, pénétrer dans la fabrique et dans Y isba (1), travailler côte à cote avec l’ouvrier et le paysan, surmonter la fatigue et les répugnances de leur dur labeur, afin de détruire leurs défiances et les instruire de leurs droits.

Des personnages du plus haut rang, des princesses mêmes, se consacrent à cette éducation du peuple, et pela simplement, sans ostentation, sans emphase, avec cette ardeur froide, cet enthousiasme concentré qui est l’un des traits distinctifs du caractère russe.

Dans les dix procès socialistes qui se sont déroulés depuis quelques années, on les a vus, ces fanatiques soldats de 1 idée, imitant en cela les premiers martyrs

(1) Chaumière russe.

du christianisme, au lieu de faiblir devant le danger, confesser hautement leur foi et leurs espérances.

Que sont donc ces doctrines ? Promettent-elles du moins à leurs adeptes les honneurs, la fortune en ce monde ou le bonheur dans une autre existence ? — Non, ils ne sont animés par aucun espoir égoïste ; ce sont des humanitaires plus entiers même dans leur abnégation que les premiers chrétiens, qui, eux, croyaient à une récompense céleste. Ils n’ont d’autre but que l'affranchissement de la nation, d’autre désir que la réalisation de la justice.

Sont-ils nombreux ?

« Aujourd’hui, écrivait Véra Zassoulitch, il n’est pas une bourgade de l’empire russe, si petite et si reculée soit-elle, où l’on ne rencontre des socialistes plus ou moins éclairés, plus ou moins conscients. »

Au reste, le roman que nous allons publier répond à toutes ces questions. C’est une peinture aussi exacte que possible d’un mouvement qui plus tard aura sa place dans l’histoire philosophique et sociale du dix-neuvième siècle.

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