M.-L. GAGNEUR
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JfK UNE FÊTE AU PALAIS d’HIVEF*
La chute de Plewna avait mis fin à la campagne de ÿ; Turquie. Le tzar, victorieux, était rentré à Pétèrsbourg.
Vers la fin de décembre 1877, il y eut réception officielle et grand bal au palais d’Hiver. On célébrait, par une ■ ^ fête somptueuse, le retour du vainqueur.
La décoration intérieure du palais était féerique. Notre luxe occidental, avec sa sobre élégance, ne peut donner une idée du faste russe qui rappelle les magnificences de l'Orient.
L’imposante enfilade des salles du palais éclairées à giorno, la splendide salle Saint-Georges, aux proportions gigantesques, tout en marbre et en stuc blancs, présentaient un aspect magique.
Des cordons de feu coupaient sur les corniches. Des centaines de lustres énormes descendaient des hauts plafonds, et jetaient leur scintillement au milieu d’une vapeur | phosphorescente. ; ;
S . C’était comme un embrasement.
Dans l’immense galerie de Pompée, se mouvait un flot
vivant, bigarré, éblouissant. On eût dit un ruissellement d'ors, de pierreries, de visages radieux, d’étincelants sourires, de cheveux blonds et d’épaules neigeuses.
Les brillants uniformes de la garde, les plastrons d’or, les épaulettes étoilées de diamants, les crachats, les brochettes, les croix, les plaques d’émaux, formaient sur les poitrines mille foyers de lumière. Nulle part, comme en Russie les décorations ne sont si nombreuses ni si riches ; nulle part les habits de gala ne sont si éclatants, si variés, si chargés d’or et de broderies.
Les costumes asiatiques donnaient à cette fête une couleur originale ; c’étaient un prince circassien , un chef des Lesghiens, un officier mongol, un prince mingrélien ou mahométan, qui étalaient leurs somptueux vêtements orientaux, d’une coupe si caractéristique, d’un coloris si chaud.
t Les toilettes des femmes étaient également riches, mais d’une élégance toute moderne. La distinction, la grâce légère des modes parisiennes, avaient peine à lutter contre le massif éclat des costumes militaires ou nationaux. Cependant, ces robes de gazé ét de dentelle étaient rattachées par des grappes de perles ou des nœuds de diamants, des ferrets de saphirs ou de rubis dignes de figurer dans des écrins royaux, D’ailléürs, la beauté des femmes russes, leurs formes Opulentes, leurs épaulés et leurs poitrines nues valaient tous les plastrons dor !
Et quelle variété de types 1
La Circassienne, au nez aquiîin, au teint brun, aux < lèvres pourpres, coudoyait une Finnoise mignonne, blanche et rose, aux prunelles de turquoise, aux cheveux d or pale. La Grecque d Odessa, avec ses grands yeux noirs,. son profil droit, dansait en face d’une princesse kalmouke dont les yeux un peu bridés et remontant vers les tempes rappelaient les beautés chinoises.
Tout ce qui compose ce qu’on appelle à Pétersbourg la société se trouvait ce soir-là réuni au palais d’Hiverj et cette société présentait les éléments les plus hétéro-
gènes : à côté des anciens boyards, on voyait des représentants de tous les pays conquis : Allemands, Polonais, Tartares, Caucasiens, Finlandais. Et aujourd’hui que les boyards sont plus ou moins ruinés, que la création des chemins de fer ouvre un vaste champ d’activité, de profits et d’intrigues, il commence à se former en Russie une sorte d’aristocratie financière à laquelle la société
ouvre ses portes. ,
Quelques grands financiers se mêlaient donc a la cohue
officielle.
Dans les salles de bal, on essayait de danser ; mais, en réalité, on piétinait sur place.
Entre deux colonnes de la galerie de Pompée uii jeune diplomate français, qui portait les insignes d’officier de la Légion d’honneur et le ruban rose et noir de Saint- Wladimir, regardait s’écouler la houle étincelante, quand soudain il fit un mouvement de surprise très accusé, et, perçant le flot, alla frapper sur l’épaule d’un jeune homme vêtu seulement du correct habit noir, sans décoration ni ruban d’aucune sorte.
- Comment, Chabert! toi, ici î Par quel hasard?
Enfin, te voilà, mon cher de Prieu ! J’avais quelque
espoir de te rencontrer. Je suis allé dans l’après-midi à l’ambassade de France pour te serrer la main ; tu venais de sortir.
— Et depuis quand es-tu à Pétersbourg ?
— Depuis deux jours.
— Tu voyages pour ton agrément?
Non, pour affaires. L’agrément, autant, que j’en puis juger, ce n’est pas en Russie qu’on vient le chercher t villes mornes, ciel gris, pays de voleurs et de loups.
En effet, il faut quelque temps pour s’acclimater, Èt quelles si graves affaires t’ont fait quitter la France?
-—Depuis que nous nous sortîmes vus, mon cher Horace, que d’événements, que d’orages dans ma vie 1
— Comment ! toi, d’humeur si gaie ! Il y a eu des tragédies dans ton existence?
— C'est un vrai miracle si tu me vois vivant; car j’ai été bel et bien faire un tour dans l’autre monde.
— Àh ! bah I
Oui, pendant que ta vie s'écoulait ici paisible comme l’eau de la Néva, la mienne, fougueuse comme un torrent, se brisait contre les récifs de la passion.
— De la passion, toi, le sceptique que j’ai connu! Tu me jettes d’étonnement en étonnement.
’ — Mon cher, il ne faut jurer de rien. En deux mots, voici ma dramatique histoire.
Mais en ce moment il se produisit un mouvement dans la salle : la foule s’écartait.
— Regarde, dit le comte Horace de Prieu, voici l'empereur.
En effet, c'était Alexandre, suivi de la famille impériale et des grands dignitaires de sa maison.
Le tzar portait un costume militaire qui faisait valoir sa haute taille. Son attitude était imposante. Ses traits, d une régularité de camée antique, avaient une expression à la fois majestueuse et douce. Cependant, il recevait les manifestations enthousiastes de sa cour et de sa noblesse avec cet air triste qui lui est habituel, comme si le souvenir des victimes de sa gloire et de son despotisme l’opprimait.
— Il paraît vraiment bon, cet homme, fit Chabert.
— Et il l’est aussi ; sa bonté même frise la faiblesse.
— Mais il me semble soucieux.
— Il y a de quoi.
— Gomment ! victorieux, adoré de sa noblesse, de son peuple !
— Euh ! euh ! son peuple est fort misérable, et la misère est mauvaise conseillère. Quant à sa noblesse, il n’est pas certain qu’elle lui ait pardonné l’émancipation des serfs et ses projets libéraux.
— Je croyais, au contraire, la noblesse très libérale. '
— Oui, en apparence, à l’étranger, en France surtout. Les Russes ont un besoin d’approbation tel, qu’ils sacrifient volontiers la vérité à la vanité d’être applaudis. En réalité, la noblesse redoute des réformes qui pourraient porter atteinte à ses privilèges.
— Privilèges au moins aussi exorbitants, ajouta Raymond Chabert, que ceux de la noblesse française avant 89.
— Le tzar, tout empereur qu’il soit, reprit Horace, est assez intelligent pour comprendre son époque ; il voudrait éviter le 93 qui le menace.
— Le menace-t-il sérieusement ?
— L’esprit révolutionnaire fait en Russie des progrès réels. Sont-ils aussi effrayants que quelques-uns le prétendent? Je ne pourrais le dire. Cependant les affiches de ce matin prouvent une audace, une résolution...
— Quelles affiches?
— De grandes affiches rouges, émanant d’un prétendu comité révolutionnaire, sommant l’empereur, en termes fort irrespectueux, de donner une cohstitution à la Russie et d’abolir la police secrète. Ces affiches, paraît-il, ont porté un coup cruel au cœur du tzar, en même temps qu’elles ont froissé le sentiment public.
— Il est probable que c’est là précisément ce qu’ont voulu produire les révolutionnaires : réveiller la conscience publique et celle du tzar.
— Est-ce que, par hasard, dit Horace, depuis ta résurrection, tu serais devenu démocrate, révolutionnaire, socialiste? Voyons, continue ton histoire, qui m’intéresse vivement.
— Elle est, au fond, des plus banales. J’ai aimé follement une femme... J’en suis tellement guéri, que je n’ai pas la force d’en dire du mal. Les vices de ces malheureuses sont bien plutôt le résultat de nos mœurs que de leur volonté. Elles sont ce qu’elles peuvent être dans ce milieu fangeux qu’on décore du nom de société.
— Décidément, tu tournes au philosophe grincheux.
— Mon cher, il n’y a rien de tel que la mort pourtrans-
former un homme, ditChaberten riant. Quand on revient sur terre, on voit les choses de plus haut. Je Faimais véritablement, je voulus la sortir de la fange ; je croyais avoir réussi, je songeais même à l’épouser, quand j’appris qu’elle me trompait. Ma folie a été de vouloir lutter, de chercher à la ressaisir. De là, tous mes malheurs. Je me suis ruiné pour elle, et cet héritage qui m’était tombé sur la tête comme une tuile...
— ■ Tuas une façon de traiter les héritages...
— Oui, car ce maudit héritage m’a fait perdre deux des plus belles années de ma jeunesse, m’a dévoyé, détourné du travail, a brisé ma carrière. Sans cet héritage, cette femme néfaste eût-elle jamais jeté un regard sur moi? Mais il a été rapidement croqué. Quand je me suis vu à peu près ruiné, je suis allé à Monte-Carlo perdre les derniers mille francs qui me restaient ; après quoi, j’ai avalé un flacon de laudanum.
— Tu t’es suicidé ?
— J’étais désespéré, car, malgré tous ses torts, je l’aimais cette femme, ou plutôt je croyais l’aimer, quand ma vanité seule souffrait et s’acharnait. Bref, un médecin russe qui habitait le même hôtel que moi à Nice, me rendit à la vie, alors que les autres médecins de la ville étaient venus simplement constater le décès. Voilà pourquoi je te dis que j’ai été réellement mort, et que tu vois devant tes yeux un ressuscité.
— Et c’est ce médecin russe...
Horace s’interrompit de nouveau et poussa le coude de son ami :
— • Tiens, lui dit-il à demi-voix, le véritable empereur, le voilà.
Il lui désignait un vieillard à la figuré fine, expressive, à la démarche compassée, un peu solennelle, un homme, dans son ensemble, d’une haute distinction, le chancelier de l’empire.
— C’est là Gortschakoff ?
— Oui, un homme d’Etat monté sur des échasses. En
France, nous dirions que c’est un poseur ; ici, on 1 écoute comme un oracle ; il parle lentement, majestueusement, et donne dé hautes raisons pour tout ce qu’il fait ou conseille. Le prestige de Gortschakoff vient de ce qu’on ne peut le discuter. L’empereur voudrait des réformes; mais Gortschakoff n'en veut pas, et l’empereur subit son influence, son autorité, qui s’imposent. La puissance de cet homme, ce sont ses grandes manières et ses grandes phrases ; sa force, c’est la patience. Tout son talent consiste à saisir l’occasion dès qu’elle se présente. S’il est conservateur, ce n’est pas qu’il soit ignorant ou aveugle. Il voit clairement les courants populaires, mais il s’efforce de les détourner de leur but. Peu d’hommes se sont donné autant de peine pour entraver les progrès d une nation. Cependant il passe pour libéral. Au reste, il est vieux.
— Et le progrès marche.
— Et, malgré la terrible police secrète, un comité révolutionnaire tient des séances à Pétersbourg, affiche des proclamations, prononce des sentences, et, bien plus, exécute ses arrêts. À tout instant se commettent de mystérieux assassinats : c’est un gendarme tué de plusieurs coups de revolver; c’est un fils de famille perce de coups de poignard. On m’a affirmé qu’il est tombé ce matin dans la voiture de l’empereur une large enveloppe rouge, sans qu’on ait pu découvrir si ce pli tombait du ciei ou d’une fenêtre.
— Ces socialistes sont donc nombreux?
— Les uns le croient, les autres prétendent le contraire. D’après un employé de la troisième section, auquel j en parlais l’autre jour, ils seraient inquiétants, s ils étaient mieux organisés. 11 paraît cependant qu ils reçoivent le mot d’ordre de l’Etranger, où se trouvent beaucoup de réfugiés. A propos, ce médecin russe qui t’a sauvé la vie, ne serait-ce pas quelque socialiste proscrit?
— Je ne sais pas, dit Raymond avec réserve. En tout cas, il m’a procuré de hauts appuis, qui, je l’espère, me permettront de réparerpromptementmesdésastresfinanciers.
En effet, il faut que ces protecteurs soient bien puissants : depuis deux jours seulement à Pétersbourg et déjà reçu au palais d’Hiver!
— C'est un prince, ou plutôt une princesse.
•î- Jeune ?
— Jeune et belle.
— Ah ! ah ! si ton cœur allait ressusciter aussi !
Horace n’attendit pas la réponse de son ami.
— Tiens, fit-il, voici précisément le terrible chef de la troisième section de la chancellerie impériale qu’on appelle aussi le général des gendarmes. Il est en conversation animée avec Trépoff, le chef de la ville, à la lois grand maître de police de Pétersbourg et de l’em-
Le jeune diplomate désignait à son ami un en uniforme bleu clair, couvert de rubans, de brochettes.
personnage croix et de
— Cest, ditnl, le général Mezentzoff. Tous les uniformes bleu clair que tu vois ici appartiennent à cette aimable administration. C’est la couleur de l'uniforme qui l'a tait appeler la police bleue. Une couleur innocente et bénigne qui couvre une redoutable institution.
— Ainsi, en Russie, fit observer Chabert, la police secrète se promène en grand uniforme ?
— Et tient le haut du pavé. Le chef de la troisième section est un des fonctionnaires les plus importants et les plus considérés de l’empire. Le prince Orloff nuis le comte Schouyaloff, ont été, pendant longtemps, les premiers dignitaires de l'Etat et les meilleurs amis de l’empereur.
— L'espionnage est en grand honneur ici comme en Allemagne, cela se conçoit : sans la police, les despotes n auraient pas une heure de sécurité.
— Plus bas, fit Horace, car il y a partout des espions. J* €st surtout à la Russie que doit s’appliquer le dicton : Les murs ont des oreilles; et depuis les affiches incendiaires de ce matin, affirmant que la conspiration s’étend
jusqu’au palais du tzar, le nombre des agents secrets doit être triplé. Tiens, voici, là, tout près, un personnage chamarré, à figure germanique , qui ne m’inspire qu’une médiocre confiance. Ici, il faut être prudent ; au moindre soupçon, on vous arrête, on vous emprisonne, et souvent, sans autre forme de procès, on vous expédie à Tobolsk ou à Yrkousk.
— Ravissant pays! s’écria Raymond. Heureusement, je ne viens pas en Russie pour m’occuper de politique, mais pour refaire rapidement ma fortune.
— De quelle façon?
— Je suis ingénieur, et j’espère obtenir pour une société qui me commandite une concession de chemin de fer dans la Russie méridionale.
La cohue semblait augmenter. Il se fit soudain, au milieu du brouhaha, comme un silence suivi d’une rumeur admirative. C’était la princesse WandavKryloff, célèbre à Pétersbourg pour sa beauté. Elle s’avançait au bras de son père et cherchait à se frayer un passage.
Sa mise presque sévère, sculpturale par sa simplicité, faisait ressortir son étrange et merveilleuse beauté, sa taille svelte, sa poitrine cintrée, ses épaules d’une ligne élégante et ses bras marmoréens.
Wanda possédait au plus haut degré les irrésistibles séductions de la femme slave, de ce type plein de contrastes, d’originalité et de souplesse, qui tour à tour subjugue par l’idéalité, la virilité des femmes du Nord, et par des indolences de sultane; par un esprit vif, alerte, tout français, et des langueurs asiatiques, une grâce pénétrante, des mouvements dont la lenteur fascine; qui étonne par ses spontanéités, et qui parfois épouvante par sa dissimulation, ses ardeurs contenues, ses énergies voilées. « Homme par le cerveau, femme par le cœur, ange et démon, » dit Balzac.
Wanda avait la démarche noble, un peu fière, un profil droit, très pur : on eût dit une Diane. Mais, dès qu elle valsait, on surprenait en elle le voluptueux abandon delà
bayadère ou de la houri. Son visage expressif trahissait une riche gamme de sentiments et de passions.
Les narines étaient roses, transparentes et -mobiles* le trait de ses sourcils noirs était fin et hardi ; son teint pâle rehaussait le vif incarnat des lèvres ; les cheveux bruns, relevés à la grecque et frisés sur le front, étaient coupés par un bandeau d’or mat. Mais comment peindre la magie de son regard? Sa prunelle grise, striée de jaune, ombragée de longs cils noirs, jetait des feux voilés d'ombres. Ce regard avait parfois l’acuité d’un dard, un magnétisme qui électrisait.
En passant à côté de Chahert, elle lui adressa un sourire d’intelligence.
— C’est pour toi ce sourire? demanda Horace stupéfait.
-T- Oui, c’est ma protectrice.
— Comment! affreux sournois! c’est là ta princesse? Une vraie princesse de contes de fées !
— La princesse Wanda Kryloff, répondit Raymond.
— Je la connais. Il suffit de l’avoir vue une fois pour ne plus l’oublier. Et, cela va sans dire, tu en es déjà amoureux. Ainsi, c’est à elle que t’a adressé ton médecin russe ?
— Tu as de la chance, tu iras loin. Et le prince, son père, comment t’a-t-il reçu ?
— Fort bien.
Oh I tous les Russes sont charmants pour les étrangers, Le prince Kryloff est un gentleman accompli, il a beaucoup voyagé; il possède au plus haut point dans la tenue et les manières la correction anglaise et l’affabilité française; mais une f ;is rentré dans ses terres, c’est, paraît-il, un tyranneau féroce. Autrefois, on le disait riche à cent mille paysans ; car on évaluait alors la richesse par têtes d’hommes. C’était, et c’est encore un véritable petit autocrate. On raconte de lui des traits de barbarie asiatique; la légende prétend qu’il a fait périr sa femme dans d’af-
freux supplices, qu’il l’a murée avec son amant î histoire mystérieuse qu’on raconte tout bas. Selon une autre version il l’aurait fait impliquer dans l’insurrection polonaise de 1862, et elle serait morte en Sibérie ; car la princesse était Polonaise et fort belle, dit-on, ce qui expique la beauté de la princesse Wanda. On dit que le prince est fou de sa fille, qui ne lui rendrait qu’une médiocre affection. D’aucuns affirment que cette jeune princesse, fort intelligente et d’un esprit généreux, serait quelque peu républicaine, socialiste, nihiliste. Oh . ni i~ liste amateur et dans l’acception la plus acceptable u mot, car je ne lui fais pas l’outrage de la confondre avec ce ramassis de déclassés, de braillards et d’ivrognes qui s’intitulent nihilistes, révolutionnaires, anarchistes.
— C’est en effet un esprit très supérieur, une grande âme. Elle est aussi bonne que belle, dit chaleureusement
Raymond. . .
Si, à première vue, tu t enflammes ainsi...
— Mais je la connais depuis six mois. v
— Comment! tu m’as dit tout à l’heure que tu n étais a
Pétersbourg que depuis deux jours ?
— A Pétersbourg, mai7 en Russie depuis six mois. J ai étudié dans la Russie méridionale le tracé du chemin de fer en question, et je viens ici solliciter du gouvernement la concession dont je te parlais tout a 1 heure.
- Depuis six mois ! Et tu me laisses bavarder et t apprendre un tas de choses que probablement tu sais mieux
que moi. , . •
__ Je n’étais pas fâché d’avoir sur le pays que je vais
probablement habiter quelques années l’appréciation d un homme qui hante les coulisses du gouvernement.
r— Et c’est ta belle princesse qui s’est chargée d obtenir pour toi cette concession ?
__ Je compte beaucoup sur l’appui du prince ; car ce chemin de fer, qui va desservir ses propriétés, leur donnera une plus-value considérable. Depuis l’émancipation, le prince s’est fait industriel ; il a créé sur ses terres des
LES VfVHOES EUSSES.
fabriques, dont ii écoule avec peine les produits, à cause de la difficulté des communications. Vienne un débouché commode, il pourra décupler sa production ' et réparer ainsi les brèches qu’ont faites à sa fortune ses tâtonnements industriels et ses innovations agricoles. En ma qualité d’ingénieur, j’ai pu lui rendre déjà quelques services; car ces grands seigneurs qui s’imaginent de se transformer tout à coup en industriels, sont, en matière d -industrie, d’une candeur enfantine et ruineuse.
— Serait-il ruiné?
— Non, il est encore fort riche.
— Tu le connais beaucoup ?
— Sans doute. Il m’a accueilli avec des démonstrations presque démocratiques! Quant à sa fille, elle a bien voulu me témoigner quelque intérêt...
— Mais alors, tu dois savoir si elle est réellement dans le mouvement révolutionnaire?
Raymond éluda la question.
— Regarde-la, dit-il; est-ce une révolutionnaire, une conspiratrice qui valse avec cet entrain ?
En effet, Wanda était emportée dans une valse fougueuse. Elle semblait tout entière au plaisir de la danse.
— Avec qui danse-t-elle donc? demanda Raymond.
— Jaloux ! fit en riant Horace. Avec un jeune aide de camp de l’empereur, le comte Vérénine. Il semble, ma foi ! fort épris de sa belle cousine.
Pendant la dernière partie de leur conversation, les deux amis ne s’aperçurent point que le personnage énigmatique, à figure allemande, qu’ils avaient remarqué quelques instants auparavant, s’était peu à peu rapproché d’eux, et tout en attachant sur la princesse des regards admiratifs, écoutait avidement leur conversation.
Le jeune homme avec lequel dansait Wanda était grand, mince et pâle, très blond et très décoré, d’une distinction parfaite. Malgré l’animation de la valse, ni l’un ni l’autre n’étaient à la danse.
Wanda questionnait à demi-voix par des interrogations brèves son danseur, qui, lui, semblait entièrement sous le charme fascinateur de sa danseuse.
— L’empereur a-t-il lu l’adresse du comité? demandait Wanda.
t- Plusieurs fois.
— Quelles impressions avez-vous, surprises sur sa physionomie?
— Il a paru préoccupé et même fort agité.
— Fort agité?
— Oui. Tantôt il se promenait d’un pas fiévreux, tantôt s’asseyait et paraissait plongé dans une profonde méditation ; puis il soupirait, murmurait des paroles qui «'arrivaient pas jusqu’à moi.
— D’où le voyiez-vous?
— Du salon voisin de son cabinet dont j'avais écarté la portière. Une fois il m’a semblé entendre...
— Quoi? interrogea vivement Wanda. Dites, parlez, Alexis.
Alexis rougit.
Il eut un instant d’hésitation dont triompha un regard
de Wanda.
— , Vous m’assurez, dit-il, que mes indiscrétions n'attireront aucun désagrément à l’empereur?
— Quel tiède néophyte vous faites, mon cher Alexis ! Si notre grande cause n'avait que des champions comme
voas ! Que sont les individus en face d’une idée, d’un
peuple?
— Le tzar, répondit Alexis, est plus qu'un individu. De sa vie dépend tout un ordre social.
— Un désordre social, voulez- vous dire. C’est ce désordre seul que nous voulons détruire. Ce n’est pas contre la vie de l’empereur que nous conspirons, ajoutat-elle à voix beaucoup plus basse, c’est surtout contre la police secrète. Que votre conscience se rassure donc. Voyons, que croyez- vous avoir entendu?
— Ces mots : « J’ai voulu et je n’ai pas pu. » Et, un
instant après, se levant avec majesté, il reprit : «Je suis le tzar et je le montrerai 1 » Il m’appela, me donna l’ordre de mander Trépoif, puis Gortschakoff ; mais-, me rappelant aussitôt, il me dit d’attendre encore. Et je le vis retomber avec accablement sur son siège.
La valse étant terminée, le comte Vérénine reconduisit sa belle cousine auprès du prince Kryloff.
— Mon père, dit Wanda, cette valse m’a tout étourdie, je me sens un peu souffrante, je voudrais me retirer.
— Gomment ! nous arrivons à peine, se récria le prince. Je n’ai pu encore saluer l’empereur. Sais-tu que tu viens de faire une conquête très flatteuse?
■ — Ahl fit Wanda avec indifférence.
— Ce jeune homme, là-bas.
— Cet automate de Nuremberg couvert de ferblanterie? C’est un Allemand?
— Je déteste les Allemands.
— C’est le prince de Staekelberg. Une fortune royale. Son père, tout-puissant auprès de Mezentzoff, a obtenu pour lui une mission importante dans les gouvernements du Sud et dans l’Ukraine .
— Une mission?
— Oui. La Russie méridionale et 1 -Ukraine particulièrement sont infestées de propagandistes révolutionnaires. C’est sur ma demande instante qu’on a décidé de faire une enquête et de sévir rigoureusement. Mezentzoff vient de me présenter ce jeune homme comme étant chargé de cette enquête, et muni de pouvoirs discrétionnaires.
— Ahl c’est différent, dit Wanda, dont le regard sembla se replier. Présente-le-moi, je serai enchantée de faire sa connaissance.
— Je lui ai promis de le seconder de tout mon pouvoir dans son enquête, en ce qui concerne du moins notre gouvernement; car il faut anéantir cette vermine qui menace la sécurité de l’empire.
-r> Et la nôtre.
— Je t’en prie, ma chérie, fais-lui bon accueil.
— Sans doute, sans doute, répondit Wanda, qui ne put réprimer un sourire. Il suffit, d’ailleurs, que tu le désires, pour que je sois charmante avec lui.
— Mais tâche de te modérer un peu dans ton libéralisme; tu émets parfois des théories...
— Bah ! on sait bien ce que valent les fanfaronnades de libéralisme de la noblesse russe. Je ne serais point étonnée que votre Stackelberg se donnât aussi pour libéral. Et cependant, vous verrez avec quelle conscience il remplira sa mission.
Cet admirateur de Wanda, ce jeune prince allemand, était précisément le personnage dont s’étaient défiés les deux Français.
Le prince Kryloff fit un signe au jeune homme, qui s’empressa de s’avancer.
— Je te présente, ma chère Wanda, le prince Yassili Àntonovitch (1) de Stackelberg.
Wanda l’accueillit avec une grâce un peu hautaine; mais elle arrêta un instant sur lui son magique regard, et l’Allemand parut absolument subjugué.
— Mon père vient de me dire que vous vous disposiez à faire un voyage dans l’Ukraine. Nous y serons au printemps. Pouvons-nous espérer que vous viendrez nous rendre visite?
Stackelberg salua très bas et exprima sa reconnaissance en termes un peu confus, car les paroles, la voix, comme les regards de la princesse, Pavaient profondément troublé.
— Princessse, dit-il, daignerez-vous mettre le comble à votre grâce en m’accordant la première valse? Je vous ai vue valser tout à l’heure, et, depuis ce moment,
(1) En Russie, au lieu de placer avant le nom les mots : monsieur ou madame, on fait suivre le nom de baptême du piénom du père, avec la terminaison ovitch pour les hommes et ovna pour les femmes.
je n’ai qu’un désir, celui d’obtenir la faveur que j’un-
Ce compliment cherché trahissait 1 embarras de Vas
Slh— Avec plaisir. Je raffole de la valse, répondit Wanda, affectant un ton léger, afin de dissimuler les sentiments nui se heurtaient en elle : la répulsion que cet iA eman lui inspirait, et la joie de tenir sous le charme un agent
supérieur de la haute police.
La conversation devint bientôt familière. .
— Alors, demanda Wanda, vous êtes attache a la troi7 sième section de la chancellerie impériale ?
— Entendons-nous : simplement comme délégué rapporteur. Ces fonctions me plaisent beaucoup; e es me donnent une autorité considérable et me conduiront je l’espère, à un poste important. Quoique d origine allemande, je suis Russe par le cœur. Voilà deux générations que ma famille est établie en Russie et occupe
d’importantes fonctions à la cour.
— Et vous-même, depuis combien de temps etes-vous
attaché à la chancellerie impériale?
— Depuis trois ans.
— Alors du sérail vous connaissez un peu les détours, dit Wanda, en français. Que pense-t-on à la troisième section des affiches de ce prétendu comité révolution-
usure? # %
— On en rit. 11 n’y a pas de comité révolutionnaire à
Pétersbourg; autrement, la police, qui a des agents partout, en serait certainement instruite.
— Cependant, reprit Wanda, avec une dissimulation admirablement jouée, c’est là UDe audace qui veut une répression, et sans doute le chef de la police prendra ses mesures pour que de semblables faits ne se renouvellent
point. . ,,
— Dès demain, on va faire un certain nombre d arres-
(1) Basile.
tâtions qui répandront dans le clan socialiste une terreur salutaire.
— Malheureusement, repartit Wanda, rien ne les intimide, ces affreux révolutionnaires. Appliquée à une meilleure cause, leur intrépidité s’appellerait de l’héroïsme.
— À mon sens, tous ces gens-là sont des fous dangereux qu’il faut condamner aux travaux forcés de la Sibérie, ~ pour apaiser leur ardeur délirante.
— Bravo ! s’écria Wanda avec une pointe d’ironie. Àh ! quelle belle mission vous a confiée le gouvernement, et comme vous devez être fier d’une pareille distinction !
-—Très fier, et j’espère m’en rendre digne.
— Et... quand partez-vous?
— Dans quelques jours.
La valse, que Wanda avait souvent interrompue sous prétexte de causer plus à l’aise, était terminée.
Le prince la reconduisait à sa place, quand soudain elle tressaillit. Ses yeux venaient de rencontrer un regard brillant d’un feu sombre, obstinément fixé sur elle.
Allant droit à celui qui la regardait ainsi :
— Où donc est Nadège? lui demanda-t-elle.
— * Elle n’est pas venue, elle est un peu souffrante, répondit ce nouvel interlocuteur d’une voix émue.
— Vous lui direz que si je ne vais pas la voir, mon cœur et ma pensée sont tout à elle.
— Je ne lui annoncerai pas votre visite?
— Si ! j’irai demain, peut-être.
Elle passa.
— Vous connaissez donc ce fou de Litzanoff ? demanda Stackelberg.
— Je suis l’intime amie de sa femme.
— Il est marié?
— Sans doute. Pourquoi cet étonnement?
— - C’est qu’il s’affiche beaucoup en ce moment avec une femme du monde interlope.
— Ah ! fit Wanda, qui tressaillit de nouveau et qui redevint aussitôt impénétrable.
l.Eij VIERGES RUSSES.
— Partons, partons vite, dit-elle à son père en l’abordant.
Tu es cependant superbe ce soir, objecta le prince. Ton visage animé a un éclat...
Précisément, j’ai la migraine.
— Tu es la reine du bal, laisse-moi jouir encore un instant de tes triomuhes.
— De grâce, rentrons, insista- t-elle.
Ils se dirigèrent alors vers la sortie.
Raymond Chabert se trouvait sur leur passage.
Le prince lui tendit gracieusement la main :
— Venez me prendre demain à midi, lui dit-il. Nous irons ensemble chez le ministre, que je viens d’entretenir de votre affaire, et qui est on ne peut mieux disposé.
Raymond s’inclina et adressa à la princesse un regard interrogateur.
Wanda frappa deux coups dans sa main avec son éventail.
Et comme son père l’entraînait, Raymond put, à la faveur de la foule, lui glisser tout bas ces mots :
— Â deux heures, au Cercle?
Elle fit de la tête un imperceptible signe d’affirmation.