‹ Les Vierges RussesChapitre 5 sur 63 · LE GONGILIABULE DES CINQ · texte numérisé non relu

LE GONGILIABULE DES CINQ

Bans une salle souterraine* sans décorations ni tentures* autour d’une table encombrée de papiers, de brochures* de lettres, cinq personnages discouraient avec simplicité sur de grandes choses.

Ces cinq personnages étaient des sommités du parti socialiste, cinq chefs spontanément

reconnus d’une vaste société de propagande qui n’était point, à proprement parler, une société secrète ; car on a reconnu depuis longtemps en Russie les dangers des sociétés secrètes. Les adeptes n’ét&ient engagés par aucun serment ; mais ils savaient qu’on tuait les traîtres. Un certain nombre étaient riches et appartenaient à la noblesse.

Us étaient alors environ cinq cents, hommes et femmes. Les femmes, en effet, jouent un grand rôle dans le mouvement socialiste russe. Elles se montrent même plus ardentes, plus intrépides que les hommes, poussant la logique de l’idée jusqu’à ses dernières conséquences.

On s’étonne de cette participation de l’élément féminin à la lutte sociale en Russie. C’est qu’il y a dans le socialisme russe, malgré son radicalisme athée, un profond sentiment de justice sociale et de fraternité, accessible surtout aux âmes jeunes et tendres qui se révoltent contre tant de misères, de corruptions, d’iniquités. Et puis les femmes, étant moins mêlées que les hommes à la vie publique, elles ont pu échapper au servilisme dégradant qui règne partout en Russie, à tous les degrés de 1 échelle, servilisme qui atrophie de bonne heure, chez les Russes, toute indépendance et toute dignité.

Ces apôtres font abnégation de leurs personnes, de leurs affections, de leur fortune, de leur vie même. Ils ne s engagent point à l’obéissance passive ; car les socialistes russes n’admettent aucune entrave à la liberté individuelle ; la plupart, anarchistes, repoussent toute espèce de commandement. Mais ils obéissent spontanément à la direction imprimée par le comité. Tous leurs actes, toutes leurs pensées convergent vers un but unique : 1 affranchissement du peuple russe et la transformation de l’état social. Et ils se dévouent absolument à l’œuvre commune, sans emphase, sans discours, sans exaltation extérieure.

Mais l’exaltation est au dedans, intense; elle brûle leur poitrine, elle bouillonne dans leur cœur, elle se traduit par une activité incessante, un dévouement sans bornes, un héroïsme, comme les périodes de transformations sociales peuvent seules en enfanter. Telles ont été la naissance du christianisme, la Réforme et la Révolution française : les grandes injustices engendrent les grands justiciers, les souffrances excessives font naître les vengeurs, les crimes du despotisme soulèvent les colères populaires.

Aujourd’hui, la Russie, à demi barbare, à demi civilisée, réunit les vices de ces deux états sociaux.

a La Russie mensonge, dit Hertzen, la Russie choléra commence par l’empereur et continue de soldat à soldat,

de greffier à greffier, jusqu’au plus petit adjoint d’un commissaire de police, dans le district le plus éloigné de l’empire. C’est ainsi qu’elle se déroule et qu’elle gagne à chaque degré, comme dans les Bolgi de Dante, une nouvelle puissance de mal, une plus grande intensité de dépravation et de tyrannie ; pyramide vivante de crimes, d’abus, de concussions, de bâtons de police, d’administrateurs allemands, sans cœur et toujours affamés, de juges ignorants et toujours ivres, d'aristocrates toujours laquais; le tout soudé par la complicité, par le partage du butin et appuyé enfin sur six cent mille baïonnettes. »

Le camp opposé à la Russie officielle se formait hier encore d’une poignée d’hommes qui la dévoilaient, la combattaient, la minaient. Aujourd’hui, ils sont une légion.

Lutteurs héroïques, ils se voient torturés, traînés aux casemates, déportés en Sibérie, condamnés aux travaux des mines, c’est-à-dire à la mort. Us acceptent le martyre, ils continuent cette lutte sombre et inégale, sans savoir comment elle se dénouera, afin d’assurer, dans un avenir peut-être encore lointain, l’émancipation du peuple russe, le triomphe des idées démocratiques et sociales.

Ces cinq personnages composaient le fameux comité révolutionnaire qui, plus d’une fois déjà, avait* par ses arrêts, jeté la terreur dans le camp officiel.

Avaient-ils des aspects farouches, des regards sanguinaires, étaient-ils revêtus d’insignes effrayants?

Ce qu’on lisait sur leur visage, c’était la fermeté calme, la noblesse des sentiments.

C’étaient d’ailleurs des personnalités remarquables et qui représentaient dans l’administration , l’université, le clergé, l’armée et le journalisme, de hautes influences.

André Padlewsky était un descendant d’une noble famille de Pologne. Dans l’insurrection de 62, il avait vu tuer à ses côtés son père et ses frères. Il avait au cœur une haine profonde pour les assassins de sa patrie. Il

occupait cependant un poste important dans le gouvernement russe ; mais il n’avait paru se rallier que pour mieux pénétrer dans la place et assurer sa vengeance. Il avait l’ardeur, la fougue, l’intrépidité romanesque qui caractérisent les enfants de la Pologne. C’est lui qui avait eu l’idée de cette société et qui en avait réuni les premiers éléments. Il avait à la cour de hauts appuis qui le mettaient à l’abri des soupçons.

Arcade Poloutkine, un savant docteur, était professeur de PUniversité. Il appartenait par plus d'un côté à l’école philosophique nouvelle. L'étude de la nature physique et morale de l’homme Pavait conduit à cette déduction : que l’ordre social, qui est basé sur la compression, est un ordre faux, engendrant fatalement toutes les corruptions, toutes les déviations, toutes les misères; que l’ordre social normal doit être en harmonie avec la nature humaine, et assurer à chaque individu le complet développement de ses forces et de ses facultés.

Tel est le sujet d’un ouvrage important, intitulé : Les lois nouvelles. Un autre livre, ayant pour titre : Table rase , sape à coups de hache, avec une logique inflexible, les nombreuses erreurs philosophiques de notre prétendu siècle de lumière.

Sophron Komoff était un journaliste acerbe, mais d’une vigueur peu commune. C’était lui qui rédigeait la Gazette secrète.

Kostia Narkileff occupait dans l’Église orthodoxe une situation élevée. Il connaissait donc tous les vices du clergé noir et du clergé blanc, tous deux également détestés pour leur avidité, leur odieuse exploitation de la superstition et de l’ignorance populaire. Kostia Narkjleff jouissait personnellement d’une influence et d’une fortune qu’il consacrait entièrement à l’œuvre régénératrice.

Un cinquième et grave personnage semblait être le président de la réunion, autant par son âge que par l’autorité de sa parole. C’était Woldepiar Siline. Il avait soixante-quinze ans. C’était un vieux lutteur. A vingt-deux

ans, il avait pris part à l'insurrection de 4823; ü avait passé trente ans en Sibérie. A l’avènement d’Alexandre, grâce à l’amnistie, il avait pu rentrer à Pétersbourg; mais, depuis ces vingt années, il n’avait cessé de conspirer. Prince et parent des Romanoff, c’était, disait-il, pour effacer en lui cette tache originelle qu’il était entré dans le mouvement révolutionnaire.

Il y avait autour de cette table deux places vides : l’une était celle de Michel Fédéroff, qui à Genève publiait un journal de propagande; l’autre, celle dun officier supérieur de l’armée, alors eri Turquie.

Sophron Komoff • achevait la lecture d’un article qui devait paraître le lendemain dans la Gazette révolutionnaire :

— « La guerre est terminée. Combien a-t-elle coûté? Question naïve. Qu'importe à notre petit p'ere (1), le tzar, tous les millions dépensés, tous les hommes tués? Ne Font-ils pas été pour sa gloire? Les roubles qu’on ramasse pour lui de cabane en cabane jusqu’aux frontières de la Chine viendront remplir de nouveau son impérial trésor ; .et sur les trois millions d’êtres humains qui naissent chaque année dans ses domaines, il pourra toujours prélever assez de beaux hommes pour monter la garde devant son palais, assez de chair à canon pour la faire mitrailler dans ses batailles.

« Toutefois, le tzar n’ose pas encore mettre la main sur son butin de guerre. C’est que d’autres loups l’entourent et le regardent d’un œil jaloux ; et le grand chancelier d’Allemagne, qui, en ce moment, est le plus haut personnage de la terre, n'a pas encore fait entendre sa grosse voix.

a Dès qu’il aura parlé, cinquante, cent millions d’hommes, adorateurs du succès, seropt de son avis, formeront une opiniqri publique à laquelle Bismark au besoin pour-

(1) En Russie, on appelle généralement le tzar : « père, » ou

meme « petit père, » qui est dans le langage russe une appellation na tteuse.

rait joindre cinq cent mille fusils et dix mille canons. Ce sont là des raisons péremptoires que le gouvernement de Pétersbourg saura comprendre à demi-mot.

« Certes, nous ne savons pas ce que préparent dans leur conseil ceux qui s’arrogent le droit de disposer du sort des peuples. Néanmoins, la marche générale de l’histoire contemporaine nous permet de prévoir que les petits États seront entraînés dans le cercle d’attraction des grandes puissances. La force prime le droit.

« Et nous, socialistes lutteurs, que sommes-nous, en face de ces grands États, de ces énormes machines de guerre et de destruction?

« Nous sommes la pensée libre, nous sommes la conscience, nous sommes la science et la justice, nous sommes l’idée moderne, le progrès nécessaire que rien ne peut entraver, qui marche, qui avance sans cesse; nous sommes le flot qui bientôt rompra toutes les digues.

« Tremblez, despotes! tremblez, tueurs d’hommes! Triomphateurs d’aujourd’hui, vous serez les vaincus de demain 1 »

L’article ayant été chaleureusement approuvé, le journaliste souleva une portière et s’engagea dans un sombre couloir.

Au fond de ce couloir^ on entendait le bruit régulier d’une presse en fonction. C’était là le bruit qui avait étonné Wanda.

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