VIE DOUBLE
Le prince Krÿloff aimait sa fille avec la passion exclusive, égoïste des pères qui n’ont plus que cette joie : se voir revivre dans leurs enfants. Il l’aimait aussi pour les satisfactions de vanité que lui donnaient sa beauté, sa grâce accomplie, sa grande intelligence et les admirations enthousiastes qu’elle faisait naître partout où elle paraissait.
Il se montra donc vivement inquiet de cette indisposition. Wanda le rassura.
LES YÏEBCrBS BUSSES.
— Ce n’est rien, lui répondit-elle; quelques heures de bon sommeil, il n’y paraîtra plus.
Aussitôt rentré, eiie courut dans son appartement.
— Yite, vite, Katia, dit-elle à sa femme de chambre, dépêchons-nous. Avec quelle impatience on doit m’attendre !
Elle arracha plutôt qu’elle n’enleva ses bracelets, sor bandeau d’or, les agrafes de son corsage. Elle jetait tous ses joyaux pêle-mêle sur un guéridon avec une vivacité fiévreuse.
— Comme vous êtes belle ce soir, chère princesse ! s’écria Katia.
— Encore ! Ah çà, tu ne te corrigeras donc jamais? Puisque je te tutoie, je veux que tu me tutoies aussi et que tu m’appelles, non pas : princesse, mais simplement Wanda. Est-ce compris une fois pour toutes, vilaine aristocrate ?
— Si l’on nous entendait 1 objecta Katia* Une femme de chambre tutoyer sa maîtresse !
— Qui donc peut nous entendre à cette heure ? Il y a des instants, vois-tu, où je suis tentée de meitre en doute la sincérité de tes convictions.
— Il est vrai que l’élève a dépassé le professeur.
— Pas tant que cela, va ! U y a encore souvent en moi des révoltes de princesse contre le rôle que j’ai accepté. Je ne suis pas encore aussi « simplifiée (î) » que tu pourrais le croire ; mais j’y arriverai, je le veux.
Elle appuya énergiquement sur ce dernier mot.
— Tu es, ma chère Wanda, d’une logique qui me confond.
— Ah çà ! voulons-nous, oui ou non, l’égalité, l’effacement des rangs, de tous les privilèges de la naissance et de la fortune?
— Sans doute.
(1) Ce terme employé par un écrivain russe et maintenant vulgarisé signifie : qui abandonne la. vie bourgeoise ou aristocratique pour la vie du peuple.
__ Eh bien ! alors, commençons tout de suite. Non seulement, je ne me regarde aucunement comme audessus de toi, mais je me considère comme ton inférieure sous le rapport du dévouement. N as-tu pas renoncé à ton indépendance pour venir m’instruire, m’éclairer, m’enseigner la doctrine nouvelle ?
Katia, qui déroulait alors la magnifique chevelure de la princesse, prit cette charmante tete a deux mains et, dans un élan d’affectueuse exaltation, imprima un baiser sur le front de son amie.
Assez de compliments, hein ! dit-elle. Tant qu u
reste à travailler pour la cause, ne perdons pas notre temps en vaines paroles.
— Tu as raison, dépêchons-nous. Mon costume est prêt ?
— Oui.
— Il faut relever complètement mes cheveux, afin qu’on
ne puisse reconnaître en moi une femme.
Ainsi que l’indique ce court dialogue entre la princesse et sa prétendue femme de chambre, ces deux jeunes filles étaient deux ferventes adeptes des doctrines nouvelles.
Katia Lawinska était la fille d’un Polonais rallié au gouvernement russe. Son père, en raison de sa soumission, avait obtenu un poste important en Pologne, et exerçait sur ses compatriotes d’odieuses vexations.
Katia, révoltée de la conduite de son père, humiliée de la fortune qu’elle devait à ce qu’elle appelait une trahison, avait quitté la maison paternelle, s’était d abord rendue comme étudiante à Zurich, puis était revenue à Pétersbourg pour y faire ses études de médecine, et se créer ainsi des moyens d’existence.
A Zurich comme à Pétersbourg, elle s’était trouvée en relations avec un groupe d’étudiants et d’étudiantes socialistes. Leur doctrine, qui ne reconnaît que les sciences exactes ou démontrées par l’expérimentation, qui repousse tous les préjugés sociaux, dont tous les principes
reposent sur la liberté et la justice absolues, qui, par conséquent, a pour but ^affranchissement de tous les opprimés, enflamma sa jeune intelligence.
Elle avait connu à Zurich un célèbre docteur russe, Michel Fédéroff, qui lui avait confié une mission mystérieuse pour Pétersbourg.
Là, une sommité du parti révolutionnaire, un Polonais, Padlewski, l'avait présentée à Wanda Kryloff. Manquant de ressources pour continuer ses études médicales, elle s’était adressée à la princesse, bien connue pour ses libéralités
envers les compatriotes de sa mère.
Wanda avait écouté avec intérêt l’histoire de Katia Lawinska, s’était passionnée pour la courageuse fille.
Obéissant sans doute à de secrètes instructions, Katia avait demandé à entrer au service de la princesse, et, tout en remplissant les modestes fonctions de femme de chambre, avait entrepris l’éducation socialiste de sa maîtresse.
Elle avait réussi au delà de son espoir; car elle avait rencontré chez la jeune princesse un terrain exceptionnellement préparé.
Elevée dans l’Ukraine, avec le steppe pour horizon, Wanda était réfléchie et rêveuse. Gâtée par son père, qui obéissait à tous ses caprices, elle ne connaissait aucun obstacle à ses volontés. Si sa nature indépendante se révoltait contre toute entrave, son esprit de justice s’insurgeait également contre la tyrannie dont les faibles et les pauvres étaient victimes. Que de fois elle avait imploré son père implacable, pour empêcher le renvoi immérité d’un serviteur ou un châtiment injuste ! Puis il était resté dans ses souvenirs d'enfance de lugubres tableaux : des 'hommes battus comme des chiens pour des peccadilles, des femmes fouettées sans merci jusqu’à rendre l'âme ; des villages entiers saccagés pour de justes révoltes contre le barbare seigneur. Dans ses rêves elle revoyait encore ces scènes de désolation, les groupes de vieillards, de femmes et d’enfants qui
fuyaient en pleurant et en maudissant Fauteur de leurs infortunes.
Puis elle se rappelait le triste et beau visage de sa mère dont elle connaissait vaguement la douloureuse histoire. Polonaise de cœur, elle avait horreur du despotisme russe. Elle confondait la cause de la Pologne avec celle
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Abandonnée à elle-même, elle avait beaucoup lu, la littérature française surtout. Elle y avait trouvé ce grand souffle de l’esprit moderne, cette sève puissante qui féconde l’art, la science, la liberté. Son ardente imagination s’était éprise de ces idées généreuses. Les nobles et énergiques caractères de la Révolution française excitaient surtout son enthousiasme. Elle aimait ces héros jusqu’à l’idolâtrie, elle eût voulu, elle aussi, se dévouer à ces doctrines jusqu’au martyre.
Regardant autour d’elle ces paysans courbés vers la terre, traités en bêtes de somme, qui croupissaient dans toutes les fanges, d’une ignorance, d’une passivité désespérantes, elle pensait que ce serait œuvre belle et grande que de relever ces fronts humiliés, que de jeter une lueur dans ces intelligences voilées, et de faire des hommes de ces ilotes.
Elle parvint , malgré les résistances de son père, à fonder des écoles qu’elle dirigeait, des cours qu’elle présidait.
Quand elle rencontra Katia Lawinska, son esprit était donc préparé à recevoir la doctrine nouvelle; car elle était révolutionnaire d'instinct, et son âme, passionnée pour la justice et les grandes choses, trouvait dans ces théories un noble et vas^s aliment. Un peu romanesque comme les Polonaises, et violente comme les Cosaques, elle se plaisait à cette vie de conspiration, de correspondances secrètes, de sorties nocturnes, de résolutions extrêmes. -
Intrépide, enthousiaste, comme la plupart des femmes slaves, elle aimait le danger, l’héroïsme l’attirait, les dévouements sublimes l’électrisaient.
LES YIERftES RUSSES. 23
C'était, d'ailleurs, pour le parti, une rècrüe importante, par la position qu’elle occupait, par l’influence que pouvait lui donner sa beauté, par sa fortune, qu’elle mettait libéralement au service de ses idées.
Dès ce moment, une transformation parut s’opérer en elle.
Jusqu’alors elle avait affiché hautement ses opinions libérales ; et l’on était fort surpris d’entendre, dans le salon du prince Krylotf, des théories aussi subversives. On en riait, comme de tout ce qui vient d’une jolie femme; Le prince lui-même n’y attachait aucune importance, et s amusait volontiers de cette exaltation juvénile.
Mais dès qu’elle fut initiée, Wanda devint prudente, dissimulée même. Elle apprit à sonder l’âme d’autrui sans livrer la sienne.
” cr°is> s écria Katia, quand Wandà eut achevé son travestissement, que tu es plus belle encore sous ce costume masculin qu’en toilette de bal. Regarde, si tu n es pas adorable !
— Je n’ai pas le temps, fit Wanda.
Coiffée d’un bonnet d’astrakan, qui renfermait son abondante chevelure, elle avait revêtu une touloupe (1) de peau de mouton relevée par des piqûres de soie ; car dans les pays froids, les fourrures se portent le poil en dedans. Une ceinture circassienne tramée d’or serrait à la taille sa touloupe. A son côté, brillait le manche ciselé
dun poignard. Ses jambes étaient enfermées dans des bottes de feutre.
Sa taille élancée faisait ressortir l’élégance de ee cos tume national.
posé sur sa tête un bonnet fourré.
— Me voilà prête, fit Wanda. Tu es sûre queFœdor est a 1 angle du quai ?
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, — Depuis plusd'une heure.
— Eh bienl je te dépose au erele; et moi, je vais où l'on m’attend.
Katia, son initiatrice, ignorait même qui attendait Wanda.
— Tu sais que tu ne peux m’accompagner , dit la princesse. Crois bien que je souffre de ne pouvoir te tout confier.
— Et je ne te le demande pas, répondit Kalia. Le secret absolu est nécessaire au succès de notre grande œuvre.
Elles sortirent de rhôtel par un escalier dérobé qui conduisait aux communs, et s'échappèrent par une porte de derrière ouvrant sur une rue sombre.
Elles gagnèrent le quai, et, à l’angle du pont du palais, trouvèrent le traîneau monté par Fœdor.
Leste, Wanda sauta la première dans le léger et gracieux véhicule et saisit les rênes. Katia monta à côté d’elle.
Sur un ordre de la princesse, Fœdor se hissa par derrière; et le cheval, un petit steppeur fougueux, s’élança, brûlant le pavé avec une rapidité vertigineuse.
Il faisait mie belle nuit d’hiver, une de ces nuits polaires où la lune resplendit claire et glaciale, où les étoiles ont une scintillation intense, où la neige cristallisée brille, semblable à du marbre pilé. Le froid était vif et coupant comme l’acier; mais l’ardeur intérieure qui animait Wanda la rendait insensible à cette température hyperboréenrie.
Elle ne daigna même pas jeter un regard au tableau grandiose, babylonien que présentait Pétersbourg sous les rayons bleus de cette lune d’hiver.
En face d’elle, dans; Vassili-Ostrow, se détachaient la Bourse, les vastes bâtiments de la Douane et de l’Université. Plus au fond, dans Plie de Pétersbourg, se dessinaient les lignes sombres de la forteresse, au-dessus de laquelle, jaillissait la flèche hardie de l’église Pierre-et- Paul.
En deçà du fleuve, on apercevait un coin du palais d’Hiver, la colonne Alexandrine surmontée d’un ange, l’immense palais de l’Amirauté avec sa mince aiguille, et la gigantesque silhouette de Saint-lsaac, avec ses quatre clochetons, sa tiare de colonnes et sa coupole d’or. Et sur tous ces édifices, des filets de neige, semblables à des rehauts blancs, qui en découpaient l’architecture.
Le large fleuve présentait l’aspect d’une blanche vallée. Çà et là, des bateaux hivernaient enchâssés dans la glace.
Wanda, au lieu de remonter jusqu’au pont Nicolas, lança son traîneau sur la Néva, si profondément gelée en hiver, qu’on la traverse sans danger.
Le traîneau criait sur la neige durcie comme le diamant qui raie le cristal.
Renversée en arrière, Wanda tenait les guides dans ses petites mains nerveuses ; car son trotteuç avait plutôt besoin d’être retenu que poussé. Il courait sur le fleuve, ses fers mordant la glace, avec la même sécurité fière que s’il eût foulé la route la mieux battue. La fumée sortait à longs jets de ses naseaux. Tout son corps était enveloppé d’une buée, et sa queue, poudrée de givre, étincelait.
— No ! no ! disait de temps à autre Wanda à demi-voix pour soutenir et, à la fois, contenir sa course.
Puis elle s engagea dans Vassiîi-Ostrow, à travers un dédale de rues.
Elle s arrêta devant une maison haute et spacieuse, comme la spéculation en construit maintenant à Pétersbourg. Katia sauta à terre.
— A tout à l'heure, lui dit-elle en français. Je serai là vers deux heures, deux heures et demie au plus tard.
— No î no ! fit la princesse.
Et le trotteur repartit avec la rapidité 'du vent. -
Au bout de cinq minutes, Wanda arrêta de nouveau le traîneau; et jetant les rênes à Fœdoiy elle mit pied à terre.
LES VIERGES BUSSES.
Attends-moi là ! ordonna-t-elle au domestique»
Elle s’avança alors dans une ruelle déserte. Yers le milieu de la rue* elle aperçut dans le retrait d’une porte une forme humaine enveloppée, jusqu’aux yeux, d’une vaste fourrure. Elle ne put réprimer un mouvement d’inquiétude, Mais en ce moment même elle atteignait une maison qu’elle parut reconnaître.
Un homme qui semblait être un dvjrnik (1) s’approcha d’elle.
Il dit :
— Russie»
Elle répondit \
— Liberté.
Alors, il poussa une porte qui s’ouvrit. Le conducteur de ”Wanda la fit entrer dans une salle basse, où, à la faveur d’une lanterne sourde, elle put distinguer ses traits.
— Ah! c’est vous, Korolefl dit-elle au prétendu dvornik. Tout à l’heure, en entrant, il m’a semblé entrevoir dans la pénombre d’une porte voisine un homme qui épiait.
— La maison aura été signalée , répondit Korolef avec calme. Mais peu importe, on aura beau la cerner* ils ne trouveront rien.
— J’ai confiance en votre prudence* dit Wunda. Marche? devant, je vous suis*
Ils traversèrent plusieurs salles spacieuses et fort peu meublées. Leurs pas résonnaient dans la solitude silencieuse; Evidemment* cette maison était inhabitée.
— Rien de la police? demanda Wanda*
— Non». ,
— On fera des arrestations, défiez-vous.
Ils étaient arrivés dans un long couloir.
— Où me conduisez-vous? questionna encore Wanda.
Auprès du comité révolutionnaire.
(1) Rërtiei*. En Russie, les portiers veillent en dehors dés maisons.
lis s’arrêtèrent en face d’une porte qui ouvrait dans une sorte d’office ou de cave où se trouvaient quelques tonneaux et un bahut. Korolef détourna le bahut, pressa un ressort. Une porte très habilement dissimulée dans la muraille s’ouvrit ; un escalier dérobé se présenta devant eux.
Korolef s’y engagea le premier, Wanda le suivit. Ils descendirent cet escalier fort étroit et très raide. Arrivés au bas, ils se trouvèrent dans un souterrain bas et humide; et Wanda entendit des coups réguliers comme le battement d’une machine.
— Qu’est-ce donc que ce bruit? demanda-t-elle.
— Vous allez le voir, répondit Korolef.