LA FUITE
Personne n’avait osé arrêter Wanda.
La soirée avait été lourde, chargée d’électricité. La pluie commençait à tomber par larges gouttes. Les invités rentraient en foule.
En traversant un salon, elle rencontra Yérénine, profondément triste, et qui fut frappé de sa pâleur.
— Qu’avez- vous? Etes-vous souffrante?
— Je ne suis pas très bien.
Elle lui tendit la main et pressa celle de Vérénine avec plus d’affection que de coutume.
— Adieu! lui dit-elle.
' — Comment, adieu? Vous partez?
— Je rentre chez moi.
— Wanda, dit Alexis, vous n’aimez pas cet Allemand. Ce n’est pas volontairement que vous l’épousez.
• Je ne l’épouse pas, répondit-elle avec un sourire amer. Je m’en vais.
— Où?
— Très loin.
— Mais encore, où ?
— En Sibérie peut-être.
Elle était superbe. Vérénine, fasciné, s’attachait à ses pas.
— Je vous suivrai n’importe où, Wanda, si vous le permettez.
— Je ne le permets pas. Adieu!
Arrivée dans le vestiaire, elle prit un large waterproof qui l’enveloppait tout entière.
L’orage, un orage formidable, venait d’éclater.
Elle n’avait que de petits souliers de satin gris, ornés de bouffettes rubis, retenues par des boucles d'acier.
— De grâce, Wanda, attendez un peu, supplia Vérénine, vous allez vous mouiller les pieds.
— Oh ! qu’importe ! répliqua-t-elle railleuse.
Mais Vérénine, sans l’entendre, avec une force que Wanda ne lui eût pas soupçonnée, l’enleva dans ses bras et la porta ainsi jusqu’au chalet par une pluie battante.
— Eh bien ! dit Wanda en riant, je ne vous supposais pas dé pareils musclés. Vous pourriez réellement nous rendre des services; car ce n’est pas seulement une lutte morale que nous entreprenons * mais peut-être un Combat corps à corps.
— Alors, je pars avec vous? demanda anxieusement Vérénine.
— Non, non, pas ce soir. Mais après-demain à Kieff, chez la comtesse Koüsmine. Àü revoir ! et pas un mot sur la direction que je vais prendre.
Katia avait tout préparé pour la fuite.
Wanda revêtit en hâte eeite sombre robe de voyage, sa robe de noce.
Et maintenant , coupe mes cheveux , dit-elle à
Katia.
Elle s’assit, enleva son peigne, et secoua sa belle chevelure, qui se déroula jusqu'à terre.
Katia, devant un tel sacrifice, involontairement recula.
— Pas ce meurtre, supplia-t-elle.
Mais Wanda, impassible, saisit les ciseaux, et avec une tranquillité sublime coupa une première mèche.
— Maintenant, dépêche-toi, Katia, nous n’avons plus de temps à perdre en sentimentalités et en mièvreries.
Sur ses cheveux coupés elle ajusta une perruque rousse. Et, pour cacher ses yeux admirables, qu’on ne pouvait oublier une fois qu’on les avait vus, elle mit d’affreuses lunettes bleues.
Elle dissimula ses traits sous un chapeau de quakeresse, et s'enveloppa de nouveau de l'immense waterproof.
Il était minuit. Malgré la tempête qui se déchaînait, Raymond devait les attendre.
En effet, il était à la petite porte du parc anglais avec une kibitka (1) attelée de cinq petits chevaux aux poils hérissés, des steppeurs endiablés, qui . rongeaient leurs freins. Deux hommes étaient dans la kibitka ; un autre, à pied, maintenait les chevaux. C’était Korolefî.
Wanda reconnut bientôt Litzanofî assis dans la voiture à côté de Raymond.
— Eh bien 1 lui dit-eile, vous voilà tous les trois ?
— Oui, c’est Fédérolf qui l’a voulu ainsi, répondit Litzanoff. Il pense qu'il vaut mieux nous diviser en deux groupes et non en trois, afin d'être en force pour nous défendre en cas d’attaque.
— Et où nous retrouverons-nous ?
— A Kieff, chez Mentikoff, l’imprimeur.
— Et cette kibitka, est-ce une voiture de poste?
— Non, dit Raymond. Je l'ai achetée ainsi que les chevaux. Nous ne serons donc pas obligés de nous
(1) Télègue couverte d’une capote de toile.
LES VïEBGES RUSSES.
arrêter aux maisons de poste ; attendu qu'il eût été ainsi trop facile de suivre notre piste.
Koroleff prit les rênes ; et les cinq petits chevaux partirent d'un train d’enfer.
Les fugitifs n’emportaient aucun bagage.
Katia seule tenait sur ses genoux un petit coffret contenant les bijoux les plus précieux de Wanda et une somme assez importante.
A quoi bon des malles 1 Elles s'habilleraient et changeraient de déguisements selon les circonstances. Elles avaient dit adieu à la vie élégante, à toutes ses délicatesses, à toutes ses recherches, pour aborder la vie rude de l’apostolat, sans repos ni trêve.
La pluie avait cessé; le vent soufflait avec furie ; et le tonnerre grondait toujours.
De temps à autre, des éclairs jetaient par saccades des lueurs vives sur le paysage.
Les quatre voyageurs ne parlaient pas. Ils sentaient tous que cette heure était solennelle et décisive dans leur existence.
Wanda, dans la précipitation de la fuite, n’avait pu penser. Maintenant, elle réfléchissait.
Y avait-il en elle de l’hésitat» on, de la crainte ? Non. Elle était vaillante; mais il restait dans son cœur un sentiment de pitié pour son père.
Elle regrettait maintenant de s'être laissé emporter trop loin.
Elle pensait à la douleur foudroyante , peut-être mortelle, que son départ allait lui causer.
Et, malgré elle, son cœur se serrait.
— A quoi penses-tu, Wanda ? demanda Katia.
Mais elle n’osa avouer à son inflexible amie le sentiment qui la troublait.
— Involontairement, dit-elle, je jette un regard sur le passé et un autre sur l'avenir.
— Tu regrettes ? tu as peur ?
— Non. Je voudrais avoir plusieurs existences pour les consacrer toutes à notre grande cause.
Il y a cent-vingt verstesdu château du prince àKieff. Eu Russie, le pays des grandes distances, cent vingt verstes, ce n’est qu’une promenade.
Les cinq petits chevaux hérissés couraient ventre à terre. Les vagues objets entrevus à la lueur des éclairs fuyaient en désordre de chaque côté du chemin comme une armée en déroute.
La tempête peu à peu s’apaisa. Les deux jeunes filles se laissèrent aller à un impérieux besoin de sommeil Les cahots fantastiques , les soubresauts les plus durs ne les éveillaient pas.
Soudain, comme ils longeaient un bois, un coup de feu retentit derrière la kibitka; et l’on entendit à une faible distance le galop de plusieurs chevaux.
— Qu’est-ce donc? demanda Wanda qui s’éveilla en
sursaut.
— Ce sont des gendarmes qui étaient en embuscade dans le bois, très probablement, répondit Litzanoff; mais ils auront affaire à forte partie.
Tous trois armèrent leurs revolvers.
Un second coup de feu se fit entendre.
Quatre gendarmes entouraient la kibitka.
— Rendez-vous, criaient-ils, brigands, assassins. Arrêtez !
Mais Koroleff, au lieu de s’arrêter, précipita sa course.
De leur côté, les gendarmes éperonnaient leurs chevaux avec rage.
Ils dépassèrent un instant la kibitka, et tirent feu à la fois de leurs trois revolvers.
Les steppeurs se cabrèrent.
L’un d’eux, blessé à la tête, s’abattit.
Il fut néanmoins entraîné par les autres à plus de deux cents mètres.
Mais un second s’enchevêtra dans les rênes et tomba également.
Koroleflf alors arrêta la voiture.
Litzanoff et Raymond tirent feu.
Wandaet Katia tenaient aussi leurs revolvers, prêtes à tirer.
— Conservez vos coups, leur dit Litzanoff. Quand nous aurons déchargé nos revolvers, vous nous passerez les vôtres.
Litzanoft et Raymond tirèrent chacun leurs six coups.
Un gendarme roula à terre, et son cheval s’enfuit à travers champs.
— C’est bien, fit Litzanofï, la partie est égale : trois contre trois.
Ils prirent les revolvers des deux jeunes filles pendant qu’elles rechargeaient les leurs.
Une faible lueur commençait à blanchir l’Orient, et éclairait vaguement la lutte.
La toile de la kibitka fut percée de plusieurs balles.
— Couchez-vous dans la voiture, dit Litzanoff aux deux jeunes filles. Un second gendarme est blessé. Nous aurons bientôt raison des deux autres.
— N’êtes-vous pas atteint? demanda Wanda.
— Non, une légère blessure à l’épaule.
— Et vous, Raymond ?
Au même instant, une balle le frappait en pleine poitrine,
Wanda poussa un grand cri.
— H y a des femmes, s’écria l’un des gendarmes. Ce sont bien eux.
Raymond néanmoins tira son dernier coup de revolver. Puis il regarda s’il était blessé.
— Ce n’est rien, dit-il, la balle s’est aplatie sur mon carnet.
Le combat continua quelques instants encore.
La toile de la kibitka était maintenant criblée de balles; mais aucune n'avait pu atteindre les deux jeunes filles, couchées dans le fond de la voiture.
Un troisième cheval s’était abattu. Les deux autres poussaient des ruades accompagnées de hennissements sinistres.
Le cheval du gendarme déjà atteint tomba soudain sur le flanc, entraînant avec lui son cavalier.
Les deux autres gendarmes , croyant les rebelles plus nombreux, abandonnèrent le combat et s’élancèrent dans la direction de Bielaja-Tzerkow, dont on apercevait à l’horizon les clochetons et les coupoles.
Il n’y avait pas de temps à perdre; car ils allaient certainement revenir avec du renfort.
Les fugitifs descendirent de voiture; Koroleff et Litzanoff avaient une grande habitude des chevaux. Ils examinèrent les cinq steppeurs : deux étaient hors de service; les trois autres pouvaient continuer la route.
Ils rajustèrent les traits tant bien que mal.
Pendant ce temps, Katia était allée s’assurer si les deux gendarmes tombés étaient bien morts. L'un d’eux respirait encore; et quand elle lui souleva la tête, il ouvrit les yeux, de grands yeux hagards.
— Qui poursuiviez-vous? lui demandà-t-elle.
— Les socialistes de Krylow.
— Quels ordres avez- vous reçus?
— D’arrêter toutes les voitures allant de Krylow à KietF.
— Et de tirer sur les voyageurs?
— - Oui, s’ils faisaient résistance, répondit-il d’une voix faible. Les socialistes, les socialistes, Djagguernot (!) ! Les démons ! Sainte Vierge ! ayez pitié de moi !
Il s’évanouit de nouveau.
Alors Katia tira de sa poche un calepin. Elle en arracha deux feuillets sur lesquels, avec un crayon rouge, elle traça ces mots :
« Tué pour avoir tiré sur des socialistes. »
Et, avec des épingles, elle attacha ces deux feuillets sur la poitrine des deux gendarmes.
II fallait maintenant changer d’itinéraire, éviter Bielaja- Tzerkow.
(1) Juron russe.
Au lieu de continuer leur route, ils s’engagèrent dans
le bois. ,
Après avoir fait quelques verstes dans la foret, les lugi-
tifs aperçurent, venant à eux, un homme vêtu d une sorte de tunique croisée sur la poitrine et serrée à la taille par
une large ceinture de cuir. .«
Il avait la mine et l’allure énergiques. Cependant il baissait la tête sous son grand chapeau, comme pour dissimuler ses traits. . ... .
Mais en passant à côté de lui, Koroleff, qui cherchait a
voir son visage, arrêta soudain son attelage.
— Zakhareff! s’écria Litzanoff. Vous ici! Où allez- vous
donc? ,
Mais, avant de répondre, Zakhareff plongea un regard
inquisiteur et hésitant dans la voiture.
— Vous pouvez parler, reprit Litzânofî. Ce sont des
amis.
— Eh bien! nous avons ce matin, là, tout près, une
réunion des principaux ouvriers socialistes et paysans de Bielaja-Tzerkow et des environs. Nous avons appris hier, par le train de deux heures, ce qui se passait du côté de Krylow : la révolte de la papeterie du prince et la chasse qu'on faisait à tous les suspects. Plusieurs ouvriers ont pu s'échapper et sont arrivés hier soir à Bielaja-Tzerkow, ils ont pensé qu’on allait faire probablement une rafle générale, et qu'il était urgent de se réunir pour se concerter. Nous avons aussitôt prévenu les amis. Nous serons bien une cinquantaine. Si vous vouliez les voir?
Non , c'est impossible , répondit Litzanoff. Nous sommes attendus à Kieff. Nous venons déjà de sabir une attaque de gendarmes. Nous ne pourrions nous arrêter sans danger.
— Mais, au contraire, dit Wanda, st 1 on pouvait cacher la voiture dans un fourré, nous nous arrêterions une heure ou deux. Nous dépisterions ainsi les gendarmes, qui certainement vont se mettre à notre poursuite. 11 me semble d'ailleurs fort important d’assister à
cette réunion, afin de mettre nos amis au courant du mouvement dans les campagnes.
— Oui, approuva Zakhareff, cet avis me paraît sage. Nous allons remiser votre voiture dans la maison du garde, un des nôtres; nous le chargerons d’épier le passage des gendarmes; et je vous conduirai au lieu de la réunion.
Au bout d’une demi-heure, après avoir suivi un che min qui n’était indiqué que par de légères encoches, de distance en distance, sur le tronc des arbres, ils arrivèrent dans une sorte de clairière entourée d’une haute et épaisse futaie, d’où s’élançaient de noirs sapins aux rameaux solennels et des bouleaux argentes, au feuillage tremblant.
Ainsi que l’avait annoncé Zakhareff, une cinquantaine d’ouvriers et de paysans s’y trouvaient réunis : les uns vêtus de blouses ou de cafetans, les autres d’armiacs, ou de la chemise russe, et chaussés ou de bottes de cuir ou de laptis (i).
La plupart étaient debout, adossés à des arbres, les autres assis, qui sur des troncs coupés, qui sur de grands sapins couchés à terre.
Ils étaient immobiles, silencieux.
Le paysan russe, en général, tient à la fois du sauvage et de l’esclave. Du sauvage il a les instincts indomptés, des énergies inattendues, qui couvent, et qui, à un moment donné, peuvent se déployer en actes héroïques. De l’esclave, il a tous les vices qu’ont nécessairement développés en lui de longs siècles de servage. 11 est menteur, rusé, voleur, indolent. Mais, sous son épaisse enveloppe, il cache un esprit fin, délié, subtil même; et, comme nos paysans bretons, s’il est superstitieux, il est doux, patient, dévoué, d’une abnégation et d’une fidélité dans ses attachements à toute épreuve.
Mais les habitants de l’Ukraine ont un type plus méri-
(1) Chaussures du peuple faites avec des écorces d’arbre tressées.
dional, plus vif, plus énergique. Ils descendent de ces anciens Zaporogues qui luttèrent avec tant d’héroïsme pour leur indépendance, Ils en ont conservé les allures franches et fières.
Au milieu de la clairière, un orateur populaire parlait avec simplicité et en même temps avec une ardeur de conviction qui semblait impressionner vivement son auditoire.
— Quel est celui qui parle ? demanda Raymond.
— Le charpentier Alexeioff, répondit Zakhareff. Il est très écouté et exerce dans le pays une véritable influence.
Dans un langage sobre et robuste, il dépeignait les misères des paysans, les souffrances de l’ouvrier des fabriques, obligé de travailler dix-sept heures par jour pour un salaire dérisoire, son impuissance à sortir de la misère ; puis le fardeau des impôts, l’arrogance des patrons et des contre-maîtres, et par-dessus tout cela ces trois fléaux : le fonctionnarisme, la police et l’armée.
— ■. Et. l’on vante, ajouta-t-il, les réformes du ezar; mais, malgré l’ignorance où l’on voudrait le retenir, le peuple comprend que le gouvernement, soit quJil prétende émanciper les paysans, soit qu’il décrète le service militaire obligatoire, ne fait que retourner de vieux habits. Aussi pour nous tirer du gouflre de la misère, ne devons-nous compter que sur nos propres forces. Le moment est venu de secouer ce joug odieux. Que la forte main du paysan se lève et réduise en poussière tous ces suppôts de la tyrannie, tous ces bourreaux du peuple! Ge sont eux qui ont commencé la guerre en arrêtant, emprisonnant des ouvriers inoffensifs. Nous sommes dans le cas de légitime défense; et le droit est pour nous. Regarderons-nous plus longtemps, impassibles, ce spectacle épouvantable ? Notre devoir comme notre intérêt, c’est de renverser ce gouvernement asiatique.
Alors Wanda s’avança au milieu du cercle.
La présence d’une femme n’étonna personne, tant on
a l’habitude en Russie de voir les femmes mêlées au ftïouvement révolutionnaire.
Elle combattit avec Une chaleur inspirée les conclusions d’Alexeioff. Puis elle s’abandonna à une improvisation passionnée. Au lieu de s’adresser seulement à l’intérêt personnel, elle s’attacha, dans ce langage simple et noble que le peuple comprend mieux encore que lotit autre, à faire vibrer chez ses auditeurs les sentiments de justice et de fraternité. Elle conseilla surtout la sagesse, la prudence.
— Ne concentrez pas Vos regards sur le pays qui vous entoure, reculez un peu les limites de votre horizon. La Russie est Un pays immense. Une action isolée amènerait d’inutiles massacres. Attendez pour agir que ceux qui tiennent les fils de la propagande révolutionnaire vous donnent le signal. Peut-être attendrez-vous des années encore. Mais que sont quelques années, si la patience peut assurer le succès de la révolution? v
La première partie du discours de Wandà avait été écoutée avec un recueillement admiratif. La seconde souleva quelques murmures. Zâkhareff à son tour prit la parole.
— En effet, dit-il, une action d’ensemble est difficile, une action partielle est dangereuse. Mais il y a le combat d’escarmouche, d’embuscade. Exterminons, anéantissons tous cés vils fonctionnaires : juges, gouverneurs, maîtres de police, soldats, gendarmes, tous ceux enfin qui se font les instruments de la tyrannie, les persécuteurs du peuple et des socialistes. Ce sont des ennemis personnels contre lesquels nous avons le droit et le devoir de défendre nos bourses et nos vies. Ne viennent-ils pas, eux, de faire massacrer nos enfants dans une guerre injuste et épouvantable? Et nous les ménagerions? Ce serait de la lâcheté. Or, le Petit-Russien n’est paslâche. Nous le leur prouverons*
Wandâ chercha encore à réfuter cette théorie de l’assassinat, qu’éliè voyait se répandre, non sans effroi, jusqu'au sein du peuple.
Mais des murmures couvrirent sa voix.
Tout ce qu'elle put faire admettre, c’est qu ils ne prendraient aucune résolution, ne commettraient aucun attentat, sans avoir reçu le mot d’ordre, soit de Kie ,
deAprèsSavoi8discuté et réglé certains détails de propagande et d’organisation, la réunion se sépara.
— Gomme les Français de 93, dit Wanda en poussant un soupir, les révolutionnaires russe» scivut par le flot populaire.
— Et cela vous ferait hésiter?
— Non, oh! non, répondit-elle. Fais ce que dois, advienne que pourra. L’idée avant tout, au-dessus de tout. Les individus ne viennent qu’après. Quoi qu’il en soit, je suis heureuse de cette épreuve. Je vois que 1 idee révolutionnaire a pénétré dans les couches profondes du peuple; et ma conviction est qu’elle n'en sortira plus.
Quand ils rejoignirent leur voiture, le garde, que Zakhareff avait placé en vedette sur le bord de la route, leur dit qu’une escouade de gendarmes venait de passer, qu'ils avaient observé attentivement les lieux, lavaient longuement questionné; puis avaient continue leur route
au grand galop de leurs chevaux.
— Nous leur avons encore échappe cette fois, dit
Le garde avait réparé les traits, et les trois petits chevaux, maintenant reposés, repartirent ventre à terre.
Au sortir delà forêt, non loin de la route, ils aperçurent un camp de Tziganes.
Leurs voitures étaient arrêtées sur le bord du chemin, et deux maigres haridelles broutaient l’herbe fine qui
croissait entre les mousses. .
— lime vient une idée, dit Wanda; si nous échangions notre voiture avec l’une des leurs et nous déguisions en
Tziganes? Car on va donner notre signalement dans toutes
les directions, et avant ce soir nous serons arrêtés.
Tous approuvèrent.
La proposition, appuyée de deux cents roubles, fut joyeusement acceptée par les misérables nomades.
Katia prit les vêtements de laZnakharka (1), etWanda, ceux de la musicienne de la troupe. Elle enveloppa sa tête d'un fichu bleu, passa à son cou un collier de sequins, et suspendit en bandoulière une balalaïka (2). Raymond, Litzanoff et Koroleff échangèrent également leurs blouses d’ouvriers contre des haillons de Tziganes.
Ce travestissement, opéré avec beaucoup d’entrain et de gaieté, fut une diversion aux anxiétés du voyage.
Les fugitifs poursuivirent leur route en évitant les hameaux et les bourgs. Ils laissèrent à gauche Yasilcoff; et, vers huit heures du soir, les chevaux étant exténués, ils s’arrêtèrent dans un village bien connu de Litzanoff et de Koroleff.
Au moment où ils descendaient de leur carriole, deux capotes grises (3) sortaient du cabaret où ils s’apprêtaientà demander un gîte pour la nuit. '
Les gendarmes les examinèrent d’un œil défiant. Le teint pâle et les mains blanches de Wanda leur inspirèrent des soupçons. Ce n’étaient là ni le teint ni les mains des Tziganes, Ils les sommèrent aussitôt de décliner leurs noms.
Les fugitifs n’avaient pas prévu le cas. Ils hésitèrent dans leurs réponses. Cette hésitation acheva de mettre eu éveil les policiers.
— Ne voyez-vous pas, dit Koroleff, que je suis un pitre déguisé ?
Il enleva sa perruque rousse, et montra ses cheveux crépus.
— Où es-tu né ? lui demanda l’un des gendarmes.
— Sous un arbre.
— Quels sont tes parents ?
(1) Sorcièi’e.
(2) Guitare.
(3) Les gendarmes russes portent de longues capotes grises.
- . Mon père est un corbeau et ma mère est une pie (1).
Le gendarme devint pourpre de colère.
— Entrez ici, marauds î
Et les deux gendarmes les poussèrent tous les cinq dans le cabaret;
Les cabarets russes se ressemblent tous. Ils se composent généralement d'une petite pièce d’entrée sombre et d’une grande chambre appelée beelaïa-isba, ou cham-
jyji0 m
Cette chambre est divisée par une cloison derrière laquelle se tiennent les maîtres du logis.
Dans cette cloison est pratiquée une ouverture au-dessus d’une large table, où s'étalent* sur des gradins, des flacons de spiritueux;
Dans la partie antérieure, mise à la disposition du public, se trouvent, pour tout mobilier, un banc circulaire fixé à la muraille, deux ou trois futailles vides et une table au-dessous de l’image sainte;
Litzanoff et Koroleff connaissaient ce cabaret ; ils s’y étaient plusieurs fois arrêtés dans leurs pérégrinations*. Le cabaretier était socialiste* et répandait en secret les brochures que lui remettait Litzanoff.
Plusieurs fois il avait provoqué chez lui des réunions* dans lesquelles Litzanoff et Koroleff avaient exposé les idées révolutionnaires.
En entrant, Koroleff ayant échangé avec ‘lui un coup d'oeil* il les avait aussitôt reconnus* et avait compris le
danger de leur situation.
au. Vous prétendez que nous ne sommes pas des Tziganes, dit Koroleff aux gendarmes. Eh bien ! éprouvez nos talents. Voici la Znakharka qui vous dira le passé, le présent et l'avenir. Et voilà une artiste qui défierait les plus grandes cantatrices de Pétersbourg. Quant à moi, il n’est pas un danseur steppien qui puisse m’être comparé.
(1) Réponse habituelle des vagabonds russes devant la justice.
Ce disant, il étendit à terre son vieux cafetan troué.
Et s’adressant à Wanda :
Assieds-toi là, prima donna, et chante -nous la danse des poignards.
Wanda s’assit à la turque, et aussitôt commença un chant bizarre qu’elle avait autrefois entendu chanter dans les steppes, et qu’elle avait noté.
De temps en temps, un accord sur la balalaïka accompagnait cet air étrange.
Sa voix résonnait comme un pur cristal. Elle chanta une mélodie douce, lente d’abord. Peu à peu, elle enfla le son, accéléra la mesure et éclata tout à coup en notes aiguës * déchirantes ; puis, insensiblement son chant s’évanouit dans l’espace en notes filées d’une mélodie enivrante.
Ce chant sauvage, par son mépris de toutes les lois harmoniques, laissait dans l’âme un voluptueux saisissement Koroleff, dans sa danse, suivait ce thème échevelé.
Il commença doucement, à petits pas ; il piétinait, piaffait ; puis soudain il s’élança d’un bout à l’autre bout de la salle.
Et son pas se ralentit. Il se baissa jusqu’à terre, rampa presque ; puis il se coucha tout à fait.
Alors Wanda fit une pause; puis elle partit de nouveau d’une voix sourde, voilée, tremblante; et tout à coup chanta encore de toute la fougue de Bel VOIX»
Et Koroleff, qui avait repris sa danse, en rampant et en piétinant, faisaitmille bonds, tournait sur lui-même comme un fuseau.
— Jivo, jivo (1) ! criait-il.
Wanda précipita son chant ; et lui, redoubla de vitesse. C’étaient des trépignements, des évolutions, des bonds, des pirouettes à donner le vertige.
Ces gendarmes, comme tous les Russes, passionnés pour la musique et la danse, étaient fascinés, étourdis.
(1) Vite, vite.
— Evidemment, se disaient- ils, ce ne sont pas là des conspirateurs.
Et, tout en regardant, appuyés contre le comptoir, ils vidaient les verres que leur versait incessamment le C2tt) aretie r »
Le chant de Wanda, la danse de Koroleff et le vodka les enivrèrent tout à fait.
Ils s’assirent sur le banc; et leur tête somnolente machinalement rythmait le chant.
Wanda s’arrêta un instant de chanter.
Alors un des gendarmes se redressa :
Encore, encore, dit-il, continuez, continuez.
Mais il arriva un moment où ils ne dirent plus rien. Tous deux avaient glissé à terre, et dormaient.
Aussitôt les fugitifs s’esquivèrent. Les chevaux furent rapidement attelés, et reprirent leur route dans la direction
de Kieff. , ,
Pour éviter de nouvelles surprises, ils suivaient les chemins impraticables, en faisant de longs détours et des haltes fréquentes, afin de laisser reposer leurs chevaux. Ils voyagèrent encore toute la journée du lendemain. Cependant, vers la nuit tombante, Koroleff examinant le paysage :
— Nous approchons de Kieff, dit-il.
En effet, ils arrivaient au sommet d’une colline ; et un spectacle superbe se déroulait devant eux. La sainte ville de Kieff offrait à leurs regards son magnifique panorama estompé des vapeurs dorées du couchant.
Kieff, construite sur des hauteurs, avec des maisons entourées de jardins, présente un aspect verdoyant, pittoresque et charmant.
Ces hauteurs sont couronnées par de majestueux édifices.
C’est d’abord la forteresse, et, non loin delà, le célèbre lavra (1) de Kievo Pestchersk dont les catacombes con-
(1) Monastère.
tiennent les ossements des saints martyrs. Plus loin, on aperçoit l'église de la Dîme, l’une des plus anciennes de la Russie, et tout au fond, les flèches et les dômes del’église Saint- André.
Au bas, dans la vallée infinie, se déroule en miroitant le flot bleu du Dniéper.
Il nous faut entrer dans la ville par le faubourg de
Vasilcoff, dit Koroleff. Nous laisserons notre équipage dans la première auberge venue ; et nous nous dirigerons à pied chez Mentikoff, où, espérons-le, nous trouverons nos amis sains et saufs.
Mais à peine avaient-ils dépassé les premières maisons, qu’une escouade de gendarmerie leur barra le passage.
Litzanoft et Koroleff voulaient lutter; mais Raymond et Wanda reconnurent aussitôt l’inutilité de la résistance.
Soit qu’ils eussent été vendus par les Tziganes, soit que les gendarmes, sortis de leur ivresse, eussent télégraphié àRieff, leur signalement était donné; car on ne les interrogea même pas. Ils eurent beau protester ; on ne voulut rien entendre.
— Ecoutez, dit Koroleff à ses camarades, si l’on me reconnaît, je suis perdu. Il faut, donc que je m’évade, coûte que coûte, d’abord pour aller instruire nos amis de ce que vous êtes devenus, et ensuite pour aviser avec eux aux moyens de vous tirer des griffes de la police.
Les gendarmes entouraient la voiture, et la firent ainsi traverser le faubourg populaire de Vasilcoff, puis le faubourg Lipki, le quartier aristocratique de Kieff. Ils les conduisaient devant leur colonel Heyking, grand maître de la police de la ville.
Koroleff épiait le moment favorable pour tenter son évasion. La carriole allait au pas. Peu à peu la foule s était massée sur leur passage, et suivait avec curiosité.
Arrivés dans la rue d’Alexandrowskaïa, entre le château des Fleurs et la maison du riche industriel Brodsky,
au moment où deux voitures se croisaient à côté de la leur, Koroleff, armé d’un revolver, sauta lestement de la carriole.
Un gendarme l’aperçut, seprécipiia à bas de son cheval, courut dans la direction qu'il avait suivie, criant : Arrêtez ! arrêtez !
Mais Koroleff se perdit dans la foule, qui ne lit aucun mouvement pour arrêter le fugitif.
A l’attitude silencieuse et railleuse de cette foule, on devinait une population profondément hostile à la police et au gouvernement.
La demeure d’Heyking était à l’autre extrémité de la ville.
Raymond avait pris les rênes des mains de Koroleff.
Litzanoff put se rapprocher de Wanda, Jusqu’alors, par égard pour Raymond, il n’avait osé parler de son amour.
Ces deux journées passées auprès d’elle avaient ravivé sa passion avec une véhémence nouvelle. Plus d’une fois, en traversant la forêt, il avait eu la pensée folle de l’emporter dans ses bras, de se jeter à ses pieds et de la forcer à écouter ses déclarations délirantes.
Le soin même que Wanda mettait à éviter son regard portait au paroxysme sa violence amoureuse.
Plus d’une fois aussi l’idée lui était venue de tuer Raymond, ce pauvre mari fictif qui lui portait ombrage. Il était jaloux des moindres paroles que Wanda lui adressait et des regards même qu’elle laissait tomber sur lui.
Et cependant, relativement, pendant ces deux jours, il avait été heureux.
Entendre le son de sa voix, boire ses paroles, se noyer dans son regard, s’enivrer de son image, c’étaient là d’immenses bonheurs.
Aussi, en se voyant sur le point d’être désormais séparé d’elle pour toujours peut-être, fut-il pris d’un désespoir sans borne.
— Wanda, lui dit-il d’une voix sourde, étranglée, à la pensée que tout à l’heure... qu’en ce moment, je vous vois pour la dernière fois, il me semble que toutes les fibres qui me retiennent à la vie se déchirent.
— Toujours ! fit Wanda avec reproche.
— Mon amour ne s’éteindra qu’avec mon dernier souffle. Vraisemblablement, si Ton me reconnaît, je serai expédié en Sibérie ; mais les glaces de la Sibérie ne pourront apaiser le feu qui me dévore. Avant de nous quitter, peut-être pour jamais, de grâce ! un mot, que j’emporte et conserve au fond de mon cœur.
Wanda lui tendit la main. Il la prit avec transport, et la serra longuement.
— Moi non plus, je ne vous oublierai pas, Stepane, ditelle de sa voix grave et vibrante.
En ce moment, ils longeaient le boulevard Bibikoff, où se trouvait la maison du colonel Heyking.
Wanda s’enveloppa de son waterproof, et de nouveau cacha ses yeux sous des lunettes bleues.
l’officier bleu.
Dans toutes les villes russes de quelque importance, la troisième section se trouve représentée par un colonel ou un capitaine de gendarmerie.
Il porte l’uniforme bleu clair. Ses fonctions ne sont nulle part déterminées ni limitées d’une manière légale; mais il est connu de tout le monde comme le surveillant du gouverneur, le surveillant de toutes les autorités, de tous les fonctionnaires de la province.
Il a le droit en effet de s’immiscer dans toutes les affaires d’une certaine portée et de demander qu’on lui en rende compte.
Cet officier est généralement un homme affable, aux
LES VIEMES RUSSES.
manières distinguées. Il est membre honoraire de toutes les sociétés de bienfaisance ; mais il est en même temps le chef d’une classe d'individus dont il ne reçoit la visite qu’après le coucher du soleil, et avec lesquels il traite des questions dont aucun bon sujet ne doit s'inquiéter.
Aussi aimable que bleu, il écoute d’un air bienveillant toutes les plaintes qu'on lui adresse, et engage ordinairement le plaignant à en référer à l'autorité compétente, en ajoutant qu’elle jouit de toute sa confiance.
D'ailleurs, il n’est jamais corruptible. Il ne déteste rien tant que le bruit et le scandale ; il s’efforce d'être extrêmement poli ; et il cherche à rester en bons termes avec tout le monde; car il sait qu'au moindre sujet de plainte, il serait éloigné. Mais il lui arrive plus souvent d’éloigner les autres, soit qu’il les fasse expédier en Sibérie ou dans la solitude de quelque province située sur le versant occidental de l’Oural, soit qu’il recommande un fonctionnaire, et obtienne pour ce dernier la mise à la retraite sans pension.
C’est donc l’homme le plus redouté de la ville ; car pour lui il n'existe aucune considération de personnes. 11 rend compte de tout ce qui mérite l’attention de son supérieur, le général des gendarmes, le chef de la troisième section (1).
Le colonel Heyking, maître de la police de Kieff, était le type de ce personnage à la fois aimable et féroce.
Il était jeune encore, bel homme, avec la figure ronde et pale, encadrée de grands favoris roux.
Ce fut devant lui qu’on introduisit les quatre fugitifs ; car il avait donné l’ordre exprès de lui amener tous les voyageurs suspects.
Il les examina attentivement; puis, s'adressant à Wanda avec une extrême déférence :
(1) La Société russe par un Russe, traduit par Ernest Figurey
— Veuillez, je vous prie, ôter ce fichu et ces lunettes.
Au ton qu’avait pris Heyking, Wanda se vit reconnue.
Elle enleva ses lunettes.
— Il est impossible, princesse, dit galamment Heyking, de vous oublier quand on vous a vue une fois.
Puis se tournant vers Katia :
— Cette jeune fille est sans doute votre femme de chambre ; et voici, ajouta-t-il sévèrement, en désignant Raymond, monsieur Chabert?
Devant Litzanoff, il resta hésitant.
— Un ouvrier de la fabrique, sans doute? demandat-il à Wanda.
— Colonel, dit Wanda, puisque vous êtes si perspicace, je vois qu’il est inutile de vous rien cacher. M. Chabert est mon mari. Quant à ce jeune homme, il est simplement attaché comme serviteur à la personne de M. Chabert. Il n’est aucunement responsable de ma fuite ; et je vous prie de le rendre à la liberté.
— Son nom? interrogea Heyking.
— Yvan Zméioff. Maintenant, colonel, ajouta-t-elle, ne nous est-il donc pas permis de voyager sans avoir à en rendre compte à la police ?
— Et vous, princesse, pouvez-vous me dire également pourquoi vous vous êtes ainsi travestie ?
— Parce que je quittais la maison de mon père, qui refusait de reconnaître mon mari pour son gendre.
— Et c’est pour échapper aux recherches de votre père que, la nuit dernière, ces messieurs ont tué deux gendarmes sur la route de Bielaja-Tzerkow ?
— Je ne sais ce que vous voulez dire, répondit Wanda.
— Veuillez venir tous les quatre signer votre nom sur cette feuille de papier, dit Heyking.
Tous les quatre signèrent.
Il examina attentivement ces quatre signatures, et les rapprocha de deux feuillets de calepin qui étaient sur son bureau, les compara attentivement sous la lumière de la lampe.
Se tournant vers Katia :
Votre calepin, je vous prie.
Katia avait déguisé son écriture; cependant elle se vit découverte. Elle pâlit.
— Je n’en ai pas, répondit- elle.
Mais Heyking avait remarqué sa pâleur.
Si vous ne me le remettez à l’instant, je vous ferai
fouiller. .
Katia remit son calepin au colonel* qui l’examina, et vit que plusieurs feuillets en avaient été arrachés.
11 rapprocha les deux feuillets déchirés, sur lesquels étaient écrits au crayon rouge les mots : « Tué pour avoir tiré sur des socialistes. »
— - Vous le voyez bien, dit Heyking, vous vous êtes yous-mêmes dénoncés comme socialistes. Je ne vous le cache pas, votre cas est fort grave.
— JM ous n’avons tué, repartit Raymond, que parce que nous avons été attaqués. La nuit étant profonde, nous ne pouvions voir quels étaient nos agresseurs.
— Et vous dites, reprit Heyking, que vous êtes mariée avec M. Chabert sans le consentement du prince ?
Wanda prit des mains de Katia le coffret où étaient enfermés leurs papiers et leurs bijoux. Elle en tira son acte de mariage.
Le maître de police le lut avec attention et curiosité. . „ .
— Il est, en effet, parfaitement en règle, dit-il en le
rendant à Wanda.
Et avec une politesse exquise, il ajouta :
En vérité, princesse, je suis désolé de la nécessite où je me trouve de maintenir votre arrestation. Mais vous savez que le prince Stackelberg a des pouvoirs discrétionnaires auxquels je dois obéir. Je vais immédiatement lui télégraphier que vous êtes ici; car il vous cherche au sud, pendant que vous êtes au nord. Dès demain il sera à Kieff,
et décidera lui-même de votre sort.
A ces mots, Wanda se sentit envahir par une sueur
froide. Elle fut épouvantée des conséquences de son imprudence. Elle avait mortellement blessé cet homme, qui pouvait se venger d’une manière terrible, non pas seulement sur elle, mais sur ses deux amis: Litzanoff, un évadé; Raymond, un étranger suspect.
Lilzanoff avait tressailli à la pensée de se retrouver en face de Stackelberg ; mais ce n’était pas de peur, c’était de haine.
Toutefois, princesse, reprit Heyking avec la même aménité, je ne vous regarde pas comme ma prisonnière , et je ne veux point vous traiter comme telle. Si vous voulez bien, ainsi que M. Chabert, accepter pour cette nuit l’hospitalité dans mon hôtel. ..
En ce moment, Wanda vit étinceler le regard de Lit-
zanoff.
Elle comprit sa pensée, elle devina sa jalousie.
— Ne pourrais-je garder auprès de moi ma femme de chambre? demanda-t-elle.
Mais le colonel répondit d’un ton ferme qui n’admettait
aqcune insistance :
— En attendant l’arrivée du prince Stackelberg, Katia Lavinska et celui que vous appelez Ivan Sméioff, seront conduits à la forteresse.
11 donna des ordres aux gendarmes présents, salua froidement et sortit.