‹ Les Vierges RussesChapitre 49 sur 63 · VI · texte numérisé non relu

VI

C’est l'économie politique qui, seule, peut améliorer le sort du peuple, prétendit un autre conservateur.

Ah ! oui, parlons de l'économie politique, riposta

avec sarcasme l’ancien révolutionnaire. Qu’a-t-elle déjà produit, cette science creuse ? A-t-elle diminué la misère, amené une meilleure répartition de la richesse ? Non. Elle a .sanctionné, classé, réglementé tous nos vices sociaux.

— Eh bien ! moi, je soutiens, reprit le conservateur libéral, que l'économie politique qui développe la richesse et la religion qui moralise, voilà les deux seules panacées.

— Mais, messieurs, pour que la religion moralise, il faut y croire. Eh! voyons, un mouvement de franchise! Qui de vous a la foi? Nulle part la classe éclairée n'est aussi sceptique qu’en Russie.

— Il faut bien cependant une religion pour le peuple, dit Stackelberg. C'est une consolation dans ses souffrances.

— Yous reconnaissez donc, repartit Wanda avec ironie, que le peuple souffre ?

— On ne peut nier ce qui est palpable.

— Sans doute, reprit-elle, on voit, on constate, on étudie même les souffrances du peuple. Mais que fait votre gouvernement pour les atténuer, pour les soulager? Chacun pour soi, chacun chez soi, telle est la devise des heureux ; et vous vous étonnez qu’il y ait des socialistes ? Ce qui m’étonne, moi, c'est qu’un tel gouvernement soit encore debout. Le peuple n’est-il pas le plus fort?, s’il voulait !

— S'il savait ! dit le vieux kniaz.

— Mais quand les masses seront éclairées, reprit Wanda...

— Abusées, voulez-vous dire, interrompit un conservateur.

— Eclairées, insista Wanda. Quand elles connaîtront leurs droite...

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— Quels droits ?

— Leur droit à la vie* d’abord.

— Qui donc le leur refuse, ce droit?

— Vous. Oui, vous* qui êtes urt million et qui accaparez toute la richesse d’un pays qui compte cent millions d’habitants. Tandis que ce million se gorge de tous les plaisirs, se vautre dans toutes lès orgies, jette aux quatre coins du monde cet or si dur à suer par le pauvre mujick, lui, le travailleur , le producteur, l’homme utile meurt lentement de toutes les privations que lui impose une rétribution insuffisante de son travail. Et vous voulez que cela dure! Vous l’espérez? Vous êtes bien naïfs. Le peuple, je vous le dis* est las de travailler pour fournir à vos vaniteuses prodigalités. Pendant que ses enfants crient la faim, pleurent de froid* pendant que, pour toute distraction à son dm' labeur, il n’à. lui, qüe Pabrutissahte ivresse* qui du moins ldi donné un instant d’oubli et d’insouciance, Voir? chantez les bienfaits de l’économie politique ; vous attendez patiemment les douces et lentes réformes qui, sans troubler votre quiétude ni attenter à votre bien-être, donneront peut-être aux travailleurs quelques kopecks de plus par jour ! Peut-être dans des siècles arriverait-il à ne plus mourir de faim ! Et même alor3 quelle serait sa Vie? Est-ce une existence digne d’une créature humaine* celle qui se passe tout entière à n’exercer qu’ün membre* qu’un organe, qu’une case du cerveau* celle qui réduit Phorame à Tétât de machine ? Tous les êtres ont droit aussi bien que vous au complet développement de leurs facultés. Mais les temps sont proches. Vous connaîtrez les colères de ce bon et doui mujick depuis si longtemps courbé, battu, exploité. Il dort depuis plusieurs siècles * mais gare au réveil !

— Prenez garde, Wanda Petrowna, fit en riant Stackelberg, on va dire que vous êtes socialiste.

Wanda s’avança jusqu’au milieu du salon.

Derrière elle serpentait sa longue traîne rubis. Son corsage à reflets d’ acier? moulait sa poitrine. Des bracelets

LUS VIBRGÉS russes. 419

d’acier fin enchâssaient des rubis énormes. A son cou scintillait un collier de même travail. Sur sa poitrine, un lézard de rubis fixait un bouquet d’anxoka.

Elle était éblouissante, étincelante ; mais l’éclat de ses yeux faisait encore pâlir sa toilette. Us flamboyaient.

Guerrière intrépide, impatiente , elle oubliait toute prudence, et engageait à la face de tous le grand combat.

“ Oui, messieurs, oui, je suis socialiste. J’étouffe à le cacher plus longtemps. Oui, je veux ie renversement de ce régime asiatique. Je veux un ordre de justice et de liberté. « Ziemlia y volia, » telle est notre devisé. Vous demandiez tout à l’heure ce que veulent les révolutionnaires. Ecoutez-moi donc ; car je suis révolutionnaire. A bas tous les gouvernements oppressifs, qu’ils s’appellent royalisme* césarisme, dictature ou république bourgeoise! Haine à tous les exploiteurs* qu’ils s’appellent nobles, usuriers ou patrons ! Haine à l’infâme police secrète, qui arrête, torture ou exile tous les esprits généreux de la Russie ! Haine à l’odieuse troisième section, dont M. Vassili Stackelberg est le digne représentant !

Elle le désigna par un grand geste plein d’un noble mépris.

Stackelberg eut un regard d’effarement. Tous les assistants croyaient rêver.

— Oui, reprit Wanda, je suis avec tous les martyrs;,

. tous les pauvres, tous les faibles, contre les bourreaux, les riches* les puissants. Ge que nous voulons, c’est la justice pour tous, au lieu de l’arbitraire qui nous régit, viesfc la suppression d’une magistrature vénale, d’un enseignement faux, d’une armée ruineuse. Ce que nous voulons, c’est la satisfaction de tous les besoins, de toutes les aspirations légitimes, non seulement pour quelquesuns, mais pour tous. Ce que nous voulons enfin, au lieu de toutes ces formes gouvernementales, toutes plus ou moins oppressives* c’est la libre fédération des corporations ouvrières. Ce que nous voulons encore, c’est que le

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travailleur reçoive tout le produit de son travail; c'est que le capital, qui n’est qu’un élément fictif de la production, ne perçoive qu’une part restreinte des .produits, au lieu de les accaparer tous. Oui, je suis socialiste, car je veux, avec tous les esprits généreux et justes de mon siècle, la complète rénovation de la société. Maintenant, monsieur l’enquêteur, qui vous entendez si bien a la chasse des socialistes, que ne me faites-vous arrêter. Voudriez-vous encore unir votre sort à celui de celte révolutionnaire ?

J- Tout le monde s’entre-regardait.

; . Staçkelberg éprouvait comme un vertige d humiliation et de colère ; car il comprenait maintenant que ces prétendues fiançailles n’étaient qu’une mystification.

régnait un silence plein de tempête. Le prince Kryioff venait de paraître à l’entrée du salon. II avait entendu les dernières paroles de sa fille; mais il crut avoir mal

compris. -

— Que dis-tu donc, Wanda, demanda-t-il, qui consterne ainsi nos convives ?

— Je dis que, depuis que j’observe, que je raisonne, nue je comprends, que je juge, j’étouffe dans ce milieu de corruption, d’injustice et de servilisme. Je dis que je suis socialiste ; et que celui surtout qui m’a rendue socialiste, c’est vous, prince Kryloff, qui opprimez autour de vous tous les faibles, qui exploitez les pauvres, qui battez vos valets comme des chiens. Quelle différence y a-t-il, ditesrmoi, entre vous et ceux que vous maltraitez ainsi Le dernier de ces hommes vaut mieux que vous; car U a commis moins de crimes. Vous en avez presque tue deux cette nuit ; vous avez ce matin fouetté des femmes qui avaient osé vous demauder quelques kopecks de plus par jour pour nourrir leurs enfants ; vous en avez piétiné une, parce qu’elle avait osé vous résister et vous punir. U y a des lois en Kussie ; mais il n’y a pas de juges qui oseraient vous condamner. Donc, moi je vous juge et je vous cou-

damne.

Elle traversa le salon d’un pas fier, et sortit au milieu du saisissement général.

C’était pour le prince trop d’émotions en un jour. En entendant sa fille parler ainsi, d’abord il vit devant ses yeux comme un brouillard de sang ; puis il se raidit, essayant de lutter contre le bouillonnement qui l’envahissait. Il voulut répondre, s’élancer vers elle, la forcer au silence; mais ses jambes refusèrent de le porter, sa langue se colla à son palais.

Les dernières paroles de Wanda furent le dernier coup. Sa figure devint pourpre, puis violette, ses paupières tremblèrent, ses prunelles tournèrent affolées dans leurs orbites, puis elles prirent une effrayante fixité. 11 chancela, poussa un cri :

— Arrêtez-la, arrêtez-la i

Et il tomba comme une masse inerte.

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