LES ÉPOUX FICTIFS
En entrant dans la chambre unique que Heyking avait assignée à Wanda et à Raymond pour y passer la nuit,
Raymond ne put se défendre d’une palpitation violenté. Mais le calme de Wanda lui eut bientôt rappelé son rôle de mari fictif.
Wanda, brisée de fatigue, s’étendit sur un divan.
— - Asseyez-vous là, Raymond, lui dit- elle en lui désignant un siège. Eh bien ! cher ami, voici le moment des épreuves. Que va-t-il advenir de vous ? Je ne sms pas inquiète de mon sort. On aiira des égards pour moi, àGause de mon rang, de ma fortune. Mais la justice russe est loin d’être égalitaire. Mon père et Stackelberg vous poursuivront de leur haine. C’est une condamnation à l’exil en Sibérie qui vous menace. Peut-être , quand vous m’avez donné votre vie, ne prévoyiez-vous pas que votre dévouement vous mènerait aussi loin ?
— Si, chère Wanda, j’ai tout prévu; et je n’ai pas hésité.
— Aujourd’hui, vous ne regrettez rien?
-T- Rien absolument. Ce serait à recommencer, je recommencerais,
— Mais vous, qui n’êtes pas habitué aux températures boréales, pourrez- vous supporter les froids sibériens ?
— Je vous ai donné ma vie, Wanda. Pour moi, la plus grande amertume, ce sera d’être séparé de vous.
Que vous êtes bon ! Raymond.
Elle lui tendit la main.
Raymond, pour dissimuler son trouble, se leva, ouvrit la fenêtre,
w-? Pas moyen de s’échapper, dit-il ; il y a sous cette fenêtre une sentinelle qui nous garde.
Il alla à la porte :
— Fermée à clef! Malgré toute sa politesse, toute sa galanterie, le colonel Heyking nous tient sous les verrous.
— Mais j’ai confiance dans l’esprit inventif de Koroleff pour nous tirer de là, repartit Wanda. Enfin, si vous étiez condamné, je demanderais k vous suivre, Raymond. Ne suis-je pas votre femme? Or, jamais l’empereur mare-
fusé à une femme l’autorisation de suivre son mari en exil.
— Vous me suivriez en Sibérie, Wanda? s’écria Raymond d’une voix altérée par Vémotion,
— Oui, je le dois, et je le ferai.
— Mais vous n’êtespas ma femme. Croyez-vous que je prenne au sérieux ce lien fictif?
— A mes yeux, ce lien fictif m’oblige plus que si j’étais réellement votre femme.
— - Non, non, je n’y consentirai jamais. L’œuvre, d’ailleurs, vous réclame ici.
— ^ II y a une moralité supérieure aux intérêts mêmes de la propagande : c’est la justice et la bonté, dont nous ne devons jamais dévier, mon ami. Vous vous êtes dévoué à moi aveuglément ; je vous dois, en retour, affection et dévouement ; et je tâcherai de m’inspirer de ces femmes sublimes, mesdames Mourawieff ,V olkonsky ,Nary chkine et princesse Troubetskoï, qui, en 1826, suivirent en Sibérie leurs maris, les héros de décembre. Il y a chez la femme slave un courage héroïque qui lui rend faciles les plus grandes abnégations. Aussi était-ce pour toutes ces nobles femmes une joie, un vrai bonheur d’accompagner leurs maris en exil. On entendit la mère de la princesse Troubetskoï lui faire cette menace : — « Sophie, si vous n’êtes pas sage, vous n’irez pas en Sibérie. » Prévenues qu’elles seraient privées de domestiques, elles acceptèrent joyeusement la perspective de se faire ménagères ; et on les vit se vêtir d’étoffes grossières, apprendre la cuisine avec ardeur, manger du pain noir et boire du qwass, afm de s’habituer aux occupations et à la nourriture du peuple. Et vous pensez que moi, qui suis socialiste, j’hésiterais à suivre ces généreux exemples ? Sans doute, vous êtes un grand cœur, vous me pardonneriez de vous abandonner ; mais je me ferais horreur à moi-même si j’acceptais la liberté, quand vous avez sacrifié la vôtre pour moi.
— Qui vous dit que ce soit à voijs seulement que j’aie sacrifié ma liberté ? Vous n’admettez donc pas que j’aie,
moi aussi, une conviction à laquelle je me dévoue entièrement? Avant de vous connaître, n’avais-jepas déjàdonné ma vie à l’œuvre de régénération sociale? Laissez-moi du moins ce mérite plus élevé que celui d’un dévouement personnel.
— Je vous connais, Raymond, je lis dans votre cœur. Je ne doute point de l’élévation de vos sentiments. Mais vous fussiez-vous jeté avec cette ardeur dans le mouvement révolutionnaire d’un pays étranger, si je ne vous y avais entraîné ?
— Ma chère Wanda, repartit Raymond, je n ai pas plus que vous le préjugé des nationalités. Que le mouvement parte de Russie, d’Allemagne, d’Angleterre ou d’Amérique, peu importe ! Quand il éclatera, il entraînera fatalement tous les peuples qui aujourd’hui ont conscience de leurs droits politiques et sociaux. Le principe monarchique ne se soutient plus qu’à l’aide des baïonnettes. La féodalité industrielle qui a remplacé la féodalité du moyen âge, est moins barbare sans doute, mais tout aussi odieuse et abusive, et la répartition de la richesse presque aussi inique. J’ai la conviction absolue que les temps sont mûrs pour une transformation universelle, politique etéconomique. Elle est prochaine ; et ceux qui auront préparé ce mouvement colossal auront conquis un nom glorieux dans l’histoire de l’humanité. Voilà, chère Wanda, à quelle idée je dévoue ma vie, trop heureux d’avoir à côté de moi dans cette noble tâche une compagne comme vous, trop heureux de marcher dans le sillon lumineux
que vous tracez devant moi.
Wanda saisit de nouveau la main de Raymond et la
pressa avec eftusion.
— Vous êtes généreux, Raymond ; je suis fière de porter votre nom. Je vous avais bien jugé. Je savais que, quels que fussent les événements, je n’aurais jamais avec vous de déceptions ; et c’est pourquoi je vous ai
choisi. . .
Je n’y ai aucun mérite» mon amie , repartit Raymond*
ému de ces témoignages d'affection. Il est autour de vous des hommes tout aussi généreux, tout aussi dévoués.
— Vous voulez parler de Stepane?
Oh ! ne croyez pas que le moindre sentiment de
jalousie...
— Je ne vous crois aucun sentiment bas. btepane,
comme mon cousin Yérénine, ne se dévouent qu à moi. Chez eux, l’idée est secondaire ; et c’est pourquoi j'ai moins de confiance en eux qu’en vous.
En ce moment, un laquais du colonel entra, apportant
une collation.
> Mangerez-vous? demanda Raymond.
— Parfaitement, mon ami. Nous ne devons pas nous laisser accabler par les revers. Une arrestation, c'était un cas prévu. Je m’attends à tout de la part de la police ; je suis donc préparée à tout. Pour résister à la souffrance, à la fatigue, pour pouvoir commander à ses nerfs, il faut se nourrir. Donc, mon cher Raymond, faites comme moi, et prenons courageusement notre parti de ce qui nous arrive »
Leur repas terminé, Wanda s'étendit tout habillée sur le lit, et engagea Raymond à se coucher sur le divan.
— De grâce, dit-il, pour la première et la dernière nuit que nous passons ensemble, permettez-moi de me
coucher à vos pieds. .
11 s'enveloppa d’une fourrure, et s’étendit sur le tapis,
devant le lit de Wanda.
Wanda dormit, assez calme ; mais Raymond ne put trouver le sommeil ; malgré sa fatigue, il était agité, fiévreux. L'affection que lui avait témoignée Wanda l’avait profondément touché. Et il avait trente ans, et il aimait éperdument cette femme admirable qui reposait là, confiante dans son respect et dans son amour.
Le lendemain, quand Wanda s’éveilla, Raymond était debout. Elle remarqua aussitôt sa figure altérée, son regard brillant de fièvre.
— Etes-vous malade? lui demanda-t-elle.
Aucunement, répondit-il en détournant les yeux.
Mais enfin, qu’avez-vous ? dit-elle inquiète, en cherchant à scruter sa pensée.
Sous ce regard inquisiteur, Raymond se troubla, et son front se colora.
Mon ami, mon ami, s’écria-t-elle avec élan, pardonnez-moi! ,
— J’expie, dit Raymond en souriant tristement, les
audaces amoureuses des don Juan et des Lovelace e mon pays.
— Et vous vous trouvez ridicule?
- Non, Wanda. Je suis, au contraire, profondément heureux de vous témoigner ainsi mon respect et mon affection sans bornes.
En ce moment, la clef tourna dans la serrure, la porte s’ouvrit. Ce visiteur matinal, c’était Stackelberg.
XLVÏI1