SI
nouveau livide. Il avait été joué, lui, le prince Vassili Stackelberg!
Mais non, c’était impossible : cet acte cle mariage devait être faux I
Néanmoins, une violente colère, une colère blanche le secouait des pieds à la tête, faisait bouillonner son sang, lui causait comme un vertige.
Dès qu’il eut recouvré la possession de lui-même, il demanda à voir les prisonniers.
Il apprit alors que Wanda et Raymond avaient passé la nuit dans le même appartement.
Une jalousie folle l’envahit.
En entrant, il examina l’attitude des prisonniers. Le visage de Wanda rayonnait de calme et de purete. Celui de Raymond portait une empreinte de tristesse et cle passion.
Vassili ressentit au cœur une souffrance vive: souffrance d’amour-propre et souffrance d’amour; car, depuis le départ de la princesse, le sentiment très vif qu’il éprouvait pour elle s’était transformé. Maintenant, c’était une passion véritable, dans laquelle entraient tout à la fois de la jalousie, de la colère, un intense désir de vengeance : la faire souffrir comme il avait souffert luimême, la séparer à jamais de celui qu’elle aimait, martyriser, faire disparaître cet homme qui avait osé se mesurer avec lui, en lui enlevant sa fiancée.
Sous son apparence flegmatique, on devinait une rage sourde. Ses yeux ne se posaient pas, ses lèvres tremblaient.
Quand il entra, Wanda se leva, fiere, hautaine.
— Est-ce par votre ordre, monsieur l’enquêteur, que nous sommes arrêtés? demanda-t-elle avec une nuance de dédain.
— C’est moi en effet qui ai donné cet ordre, d’après le désir exprès du prince, votre père.
— Mais mon père, pas plus que vous, n’avez le droit de me faire arrêter; et moins encore avez-vous le droit d’at-
tenter à la liberté de M. Chabert, un étranger, qui a la confiance du gouvernement.
— Apparemment, repartit Stackelberg d’un ton sec, j’ai eu de graves motifs pour donner cet ordre.
— Quels sont-ils, je vous prie ?
— Quand le gouvernement m’interrogera, je lui répondrai. Oubliez-vous que vous avez déclaré devant plus de vingt personnes que vous étiez socialiste ?
— Sans doute; mais c’est là une opinion tout intime. Le gouvernement, dans votre personne, a donc la prétention de m’empêcher de penser?
— De vous empêcher d’exprimer des opinions subversives.
— Chez moi? dans mon salon ?
— Oui.
— Et M. Chabert, de quoi l’accuse-t-on ?
— D’avoir trempé dans une révolte d’ouvriers.
— Et comment le prouverez -vous ?
— Je ne le prouverai pas, dit-il en serrant les dents avec colère. Il suffit que j’en sois sûr.
— Je réclamerai à l’ambassade de France, où j’ai des amis, repartit Raymond.
— Réclamez, monsieur, réclamez. Il me sera facile d’établir que non seulement vous êtes un communard, un révolutionnaire dangereux, mais un intrigani, un chevalier d’industrie, pour ne pas dire — ce qui est pis — un chevalier d’amour.
Raymond s’avança menaçant.
— Monsieur ! dit-il, je suis votre prisonnier, c’est vrai; mais vous êtes un galant homme, je veux le croire; et je vous demande raison de ces paroles offensantes.
— Ah! ah! ah î fit Stackelberg, riant d’un rire forcé, sarcastique. Yoilà bien une de ces fanfaronnades françaises, et des plus réjouissantes ! Vous oubliez apparemment la distance qui sépare un des premiers dignitaires de l’empire d’un aventurier, d’un libertin, d’un...
U n'eut pas le temps d’achever. Raymond, hors de lui, lui appliqua sur la joue un vigoureux soufflet.
— Lâche ! Vous êtes un lâche ! lui dit-il .
Wanda poussa un cri. Elle vit Raymond perdu.
— Qu'avez-vous fait ? s'écria-t-elle.
Stackelberg, la joue rouge, l’œil fulgurant, ouvrit la porte, appela les gendarmes qui l’avaient accompagné, et qui étaient restés au dehors.
— Emmenez cet homme, garrottez-le. Qu’on l'emprisonne avec la dernière rigueur î
Wanda comprit que c’était une séparation éternelle, et dans un élan de pitié, de remords, de tendresse, elle s’élança vers lui, l’entoura de ses bras.
— Raymond, mon ami, mon mari, adieu ! adieu!
— Adieu, Wanda ! dit Raymond. Ne regrettez rien; c'est avec joie que je souffre pour vous et pour la cause.
Il la serra dans ses bras, et déposa sur spn front un baiser recueilli.
L’Allemand, la rage au cœur, fit un signe aux gendarmes, qui abrégèrent ces adieux.
Stackelberg resta donc seul en face de Wanda qui le regardait, l’œil noir, repliée, dans une attitude pleine de défi et d’intrépidité.
Yassili avait dans ses yeux, ordinairement ternes et froids, une expression féroce.
Au premier instant, ils ne parlèrent pas. L’un et l’autre s'observaient, ainsi que deux adversaires avant d'engager le combat.
— Elle est à moi, pensait l’Allemand; je la tiens; j'assouvirai ma passion. Pour sauver celui qu'elle aime, elle fera fléchir son orgueil.
Wanda lut dans son regard cette pensée haineuse et lubrique. Elle en éprouva une palpitation violente ; mais elle ne laissa rien paraître de sou effroi.
— Asseyez-vous donc, princesse, lui dit Stackelberg. Nous avons à causer.
454 LÉS VIERGES RtSSES.
ïl s’assit lui-mëme, le corps penché en avant, le bras appuyé sur la table, comme un homme accablé.
— Ainsi, vous vous êtes joüée de moi, Wanda Petrowna, jouée de mon amour, un amour si grand, si entier! Je lui eusse tout sacrifié, entendez-vous? tout !
— Quoi, par exemple ? demanda Wanda avec une nuance de raillerie.
— Ma position dans le monde, mes convictions mêmes, si vous aviez daigné l'exiger.
— Qu’entendez-vous, je vous prie, par vos convictions ?
— Mon dévouement à l’empereur.
— Ce ne sont pas des convictions, cela; c’est un sentiment qui pourrait se traduire par : désir d’arriver à une grande situation, ou intérêt personnel bien entendu-
— ^ Je crois, dit le prince, au principe d’autorité.
— Et d’où émane ce principe, ce droit que s’arrogent certains individus de commander à des peuples? Serait-ce un droit d’essence divine, par hasard ?
— Le droit d’hérédité.
— Mais, pour reconnaître le droit d’hérédité, il faudrait établir d’abord sur quoi repose le droit du premier occupant. Or, toiis les trônes, vous le savez aussi bien que moi, se sont édifiés dans le sang. Toutes les monarchies se sont fondées par la conquête brutale, par le massacre et le pillage, et se sont soutenues par les meurtres, les crimes, les exactions. Ouvres à n’importe quelle page l’histoire de n’importe quel peuple, et vous y verrez toujours lés mêmes traînées sanglantes, que de vils historiens décorent du nom de conquêtes, d’exploits glorieux. Depuis cinq mille ans, depuis bien plus peut-être, l’histoire n’a pas varié. Ce sont des chefs sanguinaires qui lancent les peuples les uns contre les autres ; qui, pour agrandir ses États ; qui, pour affermir sa dynastie ; qui, pour venger des déboires ou des injures personnelles ; qui? pour faire triompher une religion sur une autre ; qui, pour arrêter la juste revendication des droits populaires. Et ces mal-
heureux peuples* qui ne comprennent rien à la politique des rois* se font massacrer dans des guerres effroyables dont ils ne récoltent qu’un surcroît d’impôt. Votre conviction, c’est donc que l’humanité doit à jamais croupir dans cette société barbare, qui ne repose que sur le droit de la force et des baïonnettes?
— Peu importe, répondit Stackelberg, d’où vient le droit de gouverner. Je pense que, dans une société encore peu policée, l’ordre ne peut s’établir que par l’autorité.
— L’ordre I Qu’entendez- vous par l’ordre? La sécurité de votre personne, de vos biens ? Mais de quel droit possédez-vous ces biens? Les avez-vous acquis par le travail? Pourquoi avez-vous d’immenses domaines, tandis que le pauvre mujiek, qui laboure vos terres, n’en possède pas une parcelle? Vous voyez bien que toutes vos convictions ne reposent sur aucun principe soutenable.
Sans doute* repartit Stackelberg suivant une tactique, quand on vous écoute, Wanda Petrowna, on ne peut vous contredire i Votre regard fait passer la conviction dans le cœur plus encore que dans la raison.
— Des fadeurs à une prisonnière S fit Wanda avec dédain.
— Vous êtes admirablement belle. Ces vêtements de Tzigane vous embellissent encore ; et ce ne sont pas là des fadeurs. Vous connaissez depuis longtemps le sentiment qui a envahi impérieusement mon cœur et tout mon être, dès lé premier jour où je vous ai vue, au bal du palais d’Hiver.
— Nous sommes loin déjà de ce moment-là.
— Cinq mois ! Depuis cinq mois votre image n’a cessé un seul instant d’occuper ma pensée. Vous le savez bien, n’est-ce pas ?
Vous me l’avez dit.
— Et vous ne le croyez pas ?
— Non, pas tout à fait. Les socialistes aussi vous occupaient.
— Vous m’aviez fait tout oublier, et mon enquête, et mon devoir, et ma mission. Vous me disiez : il n’y a pas de socialistes; je n’en cherchais même pas. Je ne voyais nue vous, je ne pouvais m’arracher des lieux, ou vous v viez. Une journée passée loin de vous était pour moi une journée de supplice. Ah ! si vous l’aviez voulu, vous auriez pu me gagner à vos idées. Et tenez, en ce moment meme, je sens ma faiblesse. Un regard de vous, une parole affectueuse... un mot d’espoir...
— Eh bien? . .
Et je vous écouterais avec soumission, j obéirais a
tous vos désirs, je renoncerais à mon enquête, je vous rendrais la liberté à vous et aux autres fugitifs.
— Feriez-vous évacuer toutes les prisons de hiefl • ,
Tout ce que vous voudriez, Wanda, pour être aime
de vous, ne fût-ce qu’un jour, qu une heure.
— Eh bien! lui dit-elle, commencez par ouvrir les portes des prisons, et nous verrons ensuite. Je consens a
rester entre vos mains comme otage.
— Vous y consentez! s’écria Vassili, qui se leva dans un élan de passion. Alors, un gage seulement... Un baiser,
de grâce! . . a
Il s’était approché, l’œil en feu, la lèvre ardente. Surprise, Wanda fit un mouvement de répulsion, d horreur, de dégoût, auquel Stackelberg ne put se méprendre.
— Vous me haïssez, dit-il en se rasseyant avec un geste 6p déspsnoi*' p-t de rase.
Wanda se taisait ; mais son regard flamboyant, terrible, écrasant, parlait pour elle.
Alors Stackelberg changea soudain d’attitude.
— Vous êtes mariée ? reprit-il d’un ton sec.
— Oui et non.
— Gomment cela? . .
— Je porte légalement le nom de M. Ghabert ; mais je
ne suis pas sa femme.
— Légalement ?
— Oui.
. Vous avez montré, en effet, à Heyking un acte de
mariage. Cet acte, je voudrais le voir.
— Pourquoi ?
Parce que si réellement M. Chabert est votre
mari...
— Eh bien?
— Je le traiterai avec plus de ménagements.
Wanda, incrédule, hésitait. Cependant, comment lui
refuser ce qu’il demandait? (
Voici cet acte, fit-elle, parfaitement en règle, et légalisé par l’ambassade de France.
Stackelberg prit le papier; sa main tremblait, ses yeux lisaient; mais son esprit troublé ne comprenait pas.
Il se remit cependant, et courut à la date ; 30 janvier!
Ainsi, depuis quatre mois, vous me mystifiez, je
suis votre jouet I dit-il, les dents serrées.
—Vous me faisiez quelque peu la cour, c’est vrai ; mais j’avais de si graves motifs pour tenir ce mariage secret, que je ne me croyais aucunement obligée dfe vous le révéler. Ai-je jamais encouragé votre amour?
— Vous avez été d’une coquetterie infernale.
JJai été enjouée, hospitalière, voilà tout.
Le jour même de votre fuite, ne m’avez-vous pas
laissé croire que vous m’accordiez votre main, ne m’avezvous pas laissé l’annoncer à tous?
Wanda ne répondit pas.
— Vous le voyez bien. Vous ne trouvez pas d’excuse pour une conduite aussi cruelle, aussi déloyale.
Déloyale ? repartit Wanda en levant sur Stackelberg son regard superbe. Et vous, Vassili Antonowitch, avez-vous été bien loyal, quand vous avez fait enfermer le comte Litzanoff?
— Moi ?
— Oui, vous ! monsieur l’enquêteur. Le juge qui l’a interrogé lui a répété mot pour mot la conversation, que vous aviez eue avec lui, dans le fumoir, le jour de mon anniversaire.
— Ainsi, c’est par vengeance, pour venger cet homme que vous aimiez, car vous l’aimiez...
— Si je l’eusse aimé, comment aurais-je épousé Raymond Chabert ?
— Souvent femme varie, dit le proverbe français. Ou plutôt, je ne puis expliquer votre conduite, Wanda Petrowna.
— Elle est bien simple. J’ai épousé Raymond Chabert pour échapper à l’autorité paternelle; mais, comme je vous l’ai dit tout à l’heüre, il n’est mon mari que de nom.
En donnant cette explication à Stackelberg, elle espérait apaiser sa jalousie.
— Alors, si vous n’êtes pas à Raymond, c’est parce que vous aimez l’autre...
— Non.
— Au fond de toutes les résolutions féminines il y a toujours de l’amour, reprit Vassili. Tous aimez Litzanoff ou Chabert. Lequel ?
Wanda savait qu’en laissant un soupçon à Stackelberg, c’était perdre l’un ou l’autrede ses amis, peut-être tous les deux. Elle lui avoua donc qu’elle n’avait voulu recouvrer sa liberté et la fortune de sa mère que pour se vouer entièrement à la propagande, socialiste.
— Eh bien ! lui dit Stackelberg, il est encore un moyen de vous sauver, vous et vos amis, c’est de me révéler toutes les menées socialistes.
— En vérité, monsieur de Stackelberg, repartit Wanda, Vous avez de moi une étrange opinion, si vous me croyez capable de trahir ainsi la cause à laquelle j’ai voué ma vie.
Stackelberg se leva, fit quelques pas dans la chambre, comme absorbé, hésitant; puis tout à coup il s’arrêta devant sa prisonnière.
— Wanda, dit-il d'une voix sourde et émue, si vous croyez que je pense aux socialistes en ce moment, vous vous trompez. Je ne sais seulement pas ce que je vous
dis. Je cherche à prolonger notre entrevue, voilà tout. Je ne puis vous quitter, car... — c’est souverainement ridicule ce que je vais avouer — car, malgré tout, je vous aime... Oui, c’est l’enfer qui est dans mon cœur. Vous vous êtes jouée de moi d’une manière indigne. En ce moment, vous riez intérieurement de mon amour; bien plus, je sens qu’il vous fait horreur. Eh bien ! je suis vil, abject, n’est-ce pas ? Mais, malgré tout, je vous aime, oui, comme un fou. Votre regard me pénètre d’une flamme dévorante. Votre haine elle-même, et jusqu’à votre mépris, augmentent ma passion. Dites, que faut- il faire ? Je le ferai pour obtenir de vous seulement un regard moins dédaigneux.
— - Je vous le répète : ouvrir à mes amis les portes de leur prison.
— Et vous me resterez en otage?
— Oui.
— Et vous m’accorderez... v
— Mon amitié.
— Je ferai ce que vous souhaitez.
Quoi qu’il lui en coûtât, Wanda tendit la main àStaekelberg, qui se jeta à genoux pour la baiser.
— Wanda! Wanda! répétait-il éperdu, de grâce! un baiser, un seul, et je serai votre serviteur à jamais.
Son visage était tellement bouleversé que Wanda eut peur.
— Non, dit-elle en faisant un mouvement en arrière.
Mais Stackelberg se releva; il l’enlaça, et l’étreignit avec force.
— Je veux un baiser, je le veux.
Et, entourant de son bras le cou de la jeune fille, il lui étreignit les lèvres de ses lèvres frémissantes.
L’horreur que lui causa ce baiser fit perdre à Wanda toute prudence.
— Je vous hais, je vous hais! criait-elle.
— Mais moi, je vous aime, je t’aime, rugissait Stackelberg, je veux te posséder, je te posséderai malgré toi.
Wanda, faisant un mouvement brusque et souple, se dégagea, et se rapprocha d'un meuble sur lequel, la veille, avant de se coucher, elle avait déposé un revolver. El e le saisit, passa derrière la table, arma le revolver, et le
dirigeant sur Stackelberg : .
— Misérable 1 dit-elle, si vous faites un mouvement, je
vous tue. r ...
Elle accompagna ces mots d'un tel regard que Vassm,
terrassé, effrayé, car il était réellement lâche, recula.
— Soit 1 fit-il. Je ne veux rien devoir à la violence. Mais rappelez-vous ceci \ c’est que c est vous bientôt, ma dame Chabert, qui vous traînerez à mes genoux ; alors c’est moi, peut-être, qui serai inflexible.
Il sortit.
Un demi-heure après, deux gendarmes vinrent prendre Wanda pour la conduire à la forteresse.