LE FAUX ARCHIMANDRITE
Le lendemain, vers huit heures du soir, Koroleff, revêtu des habits ecclésiastiques, avec le haut bonnet noir, portant sur la poitrine la double croix des archimandrites, s’achemina vers la forteresse.
11 avait grimé son visage et dissimulé ses traits sous une
grande barbe blanche.
Mentikoff, étant en relations journalières avec le Lavra, lui avait procuré ce déguisement, l’avait conduit au monastère, et lui avait fait voir l’archimandrite, dont Korolefî avait copié l’attitude et la physionomie.
A la faible clarté du crépuscule, Mentikoff lui-même s’y fût trompé.
Prenant des airs de componction, Koroleff demanda au
(!) Supérieur de certains couvents.
LES YIERGES RUSSES.
concierge de la prison à voir Ivan Zméioff, et exhiba un permis signé Heyking. Le concierge, révérencieux comme tous les gens du peuple en Russie, au lieu d examiner le permis, qui était faux, s’inclina jusqu’à terre, priant l'archimandrite de lui donner sa bénédiction , puis il s'empressa d'ouvrir les portes de la forteresse et de faire conduire le faux archimandrite à la cellule de Litzanolf. Cependant le geôlier restait là. ...
Mon cher frère, dit Koroleff àLitzanoff, je viens de
la part du métropolitain...
Et se tournant brusquement vers le geôlier ;
— Laissez-nous, mon ami, et revenez me prendre dans une demi-heure.
Le geôlier sortit aussitôt, refermant la porte sur celui qu'il ero yait être le supérieur du Lavra.
Stepane regardait son visiteur d un air rogue et défiant, . , .
Alors Koroleff, qui jusque-là avait tenu les yeux baissés, les leva, ôta son bonnet, fit tomber sa barbe, et reprenant sa voix ordinaire : ?
— C’est moi, Koroleff. Je viens vous délivrer. Il n y a
pas un instant à perdre.
—Toi, mon brave Koroleff, sous ce costume ! Me délivrer, comment?
— Nous allons changer de vêtements, vous sortirez, et je resterai à votre place .
— Ettume crois capable d’accepter un tel dévouement? Mais pour qui me prends-tu?
. Ce n’est pas à votre personne que je me dévoue.
— Je sais bien, à l’idée. Néanmoins, tu resterais là, à ma place. Non, mon cher ami, je refuse. Accepter, ce serait de la lâcheté. Sous ton apparence de dévouement, tu n’es qu’un affreux égoïste ; tu prends tous les beaux
rôles. Je veux, moi aussi, ma part d’héroïsme.
— Mais, mon cher Stepane, écoutez-moi donc. » arrive ici les poches pleines d’or. C’est de 1 or que m a donné votre femme pour vous faire évader.
LES VIERGES BUSSES.
— Ma femme est à Kieff?
— Oui. Et si je ne lui avais promis de Vous délivrer, elle serait allée se jeter aux pieds du gouverneur, et vous perdait peut-être sans retour.
— Je la reconnais bien là, dit Stepane. Et, avec cet or, que prétends-tu faire?
— Corrompre les gardiens, les sentinelles, nous évader
1 AC fin fttviA
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— La princesse et Chabert sont donc ici?
— Oui, depuis hier. Nous l’avons su par un des nôtres, qui est employé dans la maison d’Heyking. Mais nous avons perdu trop de temps déjà. Vite, changeons de vêtements.
Litzanoff résistait encore.
— Donne-moi simplement cet or, disait-il. Tu veux séduire les gardiens, n’est-ce pas? J’en ferai bien autant.
— Non, non, il faut plus de prudence que vous ne le supposez pour corrompre les gardiens d'une citadelle ; et si vous échouiez, on vous enlèverait vos billets de banque ; et Ton vous enverrait dans les casemates, pour vous punir de cette tentative d’évasion.
En parlant ainsi, Koroleff s’était déshabillé, et tendait avec impatience sa soutane à Litzanoff.
— Si le geôlier rentrait en ce moment, nous serions perdus tous deux.
Litzanoff se décida tout à coup, comme si une pensée soudaine eût frappé son esprit.
Il était de la nu t. taille que Koroleff ; la substitution était donc facile , grâce à Tobscurité qui envahissait de plus en plus la prison.
t- Maintenant, dit Koroleff, baissez les yèux, inclinez la tête en avant, enfoncez votre bonnet, marchez d’un pas digne et lent, en levant un peu les épaules et en serrant les coudes.
Si Stepane avait consenti à cette substitution, ce n’était pas qu’il se rendît aux raisons de Koroleff, mais il
venait d’entrevoir la possibilité d’un entretien avec Wanda.
La demi-heure écoulée , le geôlier vint ouvrir la porte.
Litzanoff avait pris le masque et l’attitude d’un saint homme. Le couloir qui desservait les cellules était à cette heure tout à fait sombre. Le geôlier ne s’aperçut de rien.
— Mon ami, lui dit Stepane, veuillez me conduire maintenant dans la cellule occupée par la princesse Kryloff. Je suis chargé pour elle d’une mission spéciale.
Le geôlier, sans faire aucune objection, s’empressa d’obéir.