CONCLUSION
Au commencement de novembre, une voiture de poste courait avec grand fracas sur la route d’irkoutsk. Il faisait déià trente degrés de froid.
Deux voyageurs vêtus en officiers de gendarmerie, enveloppés de fourrures, occupaient le vozok.
L’un d’eux était profondément triste. Son regard exprimait le désespoir morne. C’était Litzanoff.
L’autre, malgré ses grandes moustaches, était reconnaissable à sa figure expressive et mobile.
— Quel froid ! fit Koroleff. C’est une gelée qui grince,
comme disent les Sibériens.
— Approchons-nous d’irkoutsk? demanda ^i„zano...
— Oui, nous n’en sommes plus qu’à cinq verstes. Je vous assure que ce n’est pas sans une vive inquiétude que i 'aborderai le gouverneur.
— N’avons-nous pas, repartit Litzanoff, sur notre ordre de mise en liberté, la signature même de F Empereur et les sceaux de la troisième section?
— Sans doute; mais la signature est fausse.
— Ohi si bien imitée ! Et les sceaux sont vrais.
— Gomment expliquer cependant qu’on n’aU pas envoyé cet ordre par les voies ordinaires, au lieu d’en charger des officiers de gendarmerie ?
— * Bah ! devant la signature de l’empereur, répondit Litzanoff, le gouverneur s'inclinera, comme se sont inclinés tous les stanovoïs (1) et tous les agents de la troisième section répandus sur les grandes routes de Sibérie.
— Les employés supérieurs sont soupçonneux et vigilants. Ils savent, s’ils laissent évader des condamnés, quel terrible châtiment les attend I Ce sont pour eux les mines à perpétuité.
— Tu as peur? dit Litzanoff avec un mélancolique sourire. Quant à moi, peu m’importe. Je crois remplir un devoir envers la mère de Wanda et envers Raymond, qui m’a rendu un service semblable. Et ensuite, advienne de moi ce qu’il pourra.
— Moi, peur ! répliqua Koroleff en riant. J’ai peur de nepas réussir, voilà tout.
Il était cinq heures du matin. Un brouillard blanc, livide, baignait la vallée de l’Angora, les forêts de sapins et les monts environnants.
Koroleff abaissa un instant la glace, si complètement étamée par le givre, qu’il était impossible de rien apercevoir au dehors.
Il se pencha un instant pour regarder le paysage.
— Quel splendide spectacle 1 s’écria-t-il.
La brume se dissipait; le ciel, écarlate au Levant, avait au zénith l’éclat de l’argent, sur lequel on eût dit incrustés des millions de rubis microscopiques.
D’un côté, on apercevait les clochers et les dômes du monastère de Saint-Irkout, entouré de pins et de mélèzes couverts par des manteaux de neige; qui les faisaient ressembler à de gigantesques moines blancs.
Plus loin, la ville d’irkoutsk, dispersée sur plusieurs collines, apparaissait imposante, avec ses murailles crénelées, ses innombrables dômes et ses aiguilles élancées.
Le postillon faisait claquer allègrement son fouet. Ces cinq verstes furent dévorées en un quart d’heure.
(1) Chefs de canton en Russie. En Sibérie, on les appelle zasiedatels.
Bientôt ils passèrent sous la porte massive de la ville et se dirigèrent immédiatement vers le palais Kousnetzoff, qu’habitait le gouverneur.
Koroleff et Litzanoff s’annoncèrent comme envoyés extraordinaires de la troisième section.
Le gouverneur s’empressa de les recevoir. Koroleff, digne et gourmé, exhiba son ordre scellé.
Le gouverneur attachait sur lui un regard inquisiteur, fortsurpris en effet qu’on eût dépêché, pour le lui remettre, des courriers spéciaux, les personnages graciés n’ayant aucun tschinn (1).
— Je vois votre étonnement, dit Koroleff, sans se laisser déconcerter. Il ne s’agit pas ici de simples condamnés politiques, mais d’une princesse condamnée sous un faux nom : Sophia Lazareff n’est autre que la princesse Alexandra Kryloff.
Le gouverneur appela aussitôt son secrétaire, et lui ordonna de consulter les registres.
U contre-signa l’ordre de mise en liberté, et le rendit à Koroleff, en lui indiquant les divers lieux de résidence des cinq condamnés.
Michel et Zobolewsky travaillaient aux mines de cuivre.
Mais Raymond, signalé par le rapport de Stackelberg comme le plus dangereux, avait été, ainsi que nous l’avons dit, envoyé aux mines de mercure, situées non loin du lac Baïkal.
Cinq ans aux mines de mercure suffisent pour réduire un homme jeune à l’état d’octogénaire. Au bout de cinq ans, les plus robustes sont épuisés, chauves, décharnés, semblables à des squelettes et atteints d’un tremblement produit par les émanations mercurielles. Jamais ces malheureux n’aperçoivent un rayon de soleil.
Dans les autres mines, le supplice dure dix ans. Obligés de travailler sous le fouet, ils creusent la terre pour en
(1) Rang.
extraire le minerai. Des portes de fer, gardées par des sentinelles, ferment les galeries, où jamais ne pénètre la lumière du jour. .
C’étaient dans ces sombres souterrains que . ces esprits généreux, ces grands caractères expiaient, par un horrible et lent martyre, leur dévouement sublime.
Matcha était occupée, avec les femmes, à tamiser le minerai. Quant à Alexandra, à cause de. son âge, sa peine avait été commuée en déportation simple. Elle vivait dans une pauvre famille de colons, anciens déportés, qui, une fois leur temps fini, s’étaient fixés en Sibérie, ainsi qu’il arrive fréquemment.
Elle était tellement affaiblie par le voyage, par sa douleur maternelle, par les tristesses de 1 exil et de 1 isolement, qu’elle passait de longs jours comme inanimée sur sa couche d’herbes sèches, les yeux fermés et refusant toute nourriture. Une fièvre ardente la minait.
Litzanofî et Koroleff délivrèrent d’abord Michel, Zobolewsky et Matcha; puis allèrent avec eux chercher Alexandra.
A la vue de Michel, la réaction qui s’opéra chez la pauv femme épuisée fut si vive, qu’elle tomba dans un long évanouissement.
Cependant, il n’y avait pas de temps à perdre. Koroleif craignait toujours que le gouverneur ne se ravisât.
lis enveloppèrent donc Alexandra de fourrures, et la couchèrent dans le vozok.
Michel monta auprès d’elle pour lui donner des soins. Les autres suivirent en traîneau.
Maintenant, il fallait délivrer Raymond.
Ils se dirigèrent à toute vitesse vers le lac Baïkal.
11 n’y avait qu’un mois que Raymond était enfermé dans le souterrain meurtrier, et déjà il était méconnaissable. Ses joues s’étaient creusées, son teint était plombé, livide. Ses yeux enfoncés avaient un regard pâle. Enfin, il avait déjà dans les mains un léger tremblement, et se soutenait avec peine.
Il s’était résigné sans effort, avec indifférence, à cette existence souterraine et sombre. Que luiimportait, maintenant que le soleil de sa vie était à jamais éteint ?
11 lui semblait d’ailleurs que ce travail machinal climinuaitla douleur du cœur, tout en laissant sa pensée occupée du souvenir de la morte.
A la vue de Litzanoff, il oublia toutes les tortures secrètes qu’il avait endurées naguère à cause de lui. Il ne vit en lui qu’un homme que Wanda avait aimé, qui avait aimé Wanda avec passion, avec une abnégation entière, et qui devait souffrir comme il souffrait lui-même.
Mus tous deux par un même sentiment, Us se jetèrent dans les bras l’un de l’autre, et s’étreignirent en silence, le cœur gonflé, le visage baigné de larmes.
Cependant, par mesure de prudence, Koroleff ne voulut pas reprendre la route qu’ils avaient parcourue. Ils traversèrent le lac Baïkal, celte immense étendue d’eau douce, la plus vaste du monde, et que les indigènes appellent la mer Sainte.
Ils se trouvèrent alors chez les Bouriates.
Alexandra, depuis qu’elle sentait à côté d’elle le cœur de Michel, semblait renaître à la vie.
Ils se déguisèrent en indigènes.
Ils achetèrent des nartas , traîneaux très légers, que des rennes suffisent à conduire. Ils gagnèrent la frontière de la Chine, traversèrent le pays des Mantchoux, et atteignirent enfin la mer du Japon, sur laquelle ils s’embarquèrent.
Au commencement de février, ils abordèrent à Southampton.
A l’heure où nous écrivons ces lignes, une lettre de Pétersbourg nous apprend ce quesontactuellement devenus les principaux personnages, très réels, de cette sombre histoire.
Le prince Kryloff est tout à fait fou, sans espoir de guérison.
Le bruit court à Pétersbourg que Nadège, depuis un an sans nouvelles de son mari, se montrerait sensible aux
assiduités dé Yétém^é, et songerait à demandëb le divorce. Est-ce nnë medisattbe, ou ces deux êtres âimânts obéissent-iiS enfin aux réelles affinités dé leurs caractères? Quoi qu’il en soit, en souvenir deWanda, ils sont demeurés attachés aüx idées révolutionnaires, sans toutefois se mêler activement au mouvement socialiste.
Koroleft et Litzanoff sont retournés à Pétersbourg, et restent les exécuteurs implacables du comité révolutionnaire. La vengeance est le seul sentiment qui rattache Stepane à la vie.
Toutes les fois que les journaux nous apportent la nouvelle de quelque mystérieuse exécution, révélant autant d'intrépidité qüe d’audace, on peut presque à coup sûr en deviner les auteurs.
Raymond n’est pas rentré en France. Il a voulu rester auprès de la mère de Wanda. Il a reporté sur elle tout son dévouement, toute sa tendresse.
Michel est toujours la personnalité la plus lumineuse du parti révolutionnaire russe. Ses conseils de prudence ne sont pas toujours écoutés, pas plus qüe ceux du dévoué Padlewsky ; mais, malgré ses souffrances, malgré l’opposition du parti violent, il reste inébranlable dans sa haute et sage modération, persuadé que le progrès pour être durable doit suivre une marche mesurée.
Cependant il voit lé courant qui entraîne la Russie, fl connaît mieux que personne le caractère russe, la fougue barbare qui toujours l’emporte aux extrêmes, et qui a horreur du juste milieu. Sans doute, il voudrait diriger, maîtriser cette fougue, endiguer le torrent qiii menace son pays d’ixn effroyable cataclysme; mais il reconnaît Son impuissance; et il attend avec une anxiété indicible lë dénouement de la grande tragédie sociale, peut-être européenne, dont la Russie ne nous a donné encore qüe le prologue.
Préface. . . *•