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LA VENGEANCE

Rentré à Pétersbourg, Stackelberg rédigea un superbe et fulgurant rapport sur le mouvement socialiste dans les provinces qu’il avait parcourues, et notamment en Ukraine.

Ce rapport, qui faisait pâlir celui que le comte Palhen avait publié l’année précédente, procura beaucoup de gloire à son auteur, et le posa à la troisième section comme un des champions les plus intrépides du gouvernement du Czar.

Il reçut à cette occasion l’étoile à huit pointes de Tordre de Saint-André. Cette décoration manquait à sa brochette.

Malgré ces honneurs, Stackelberg était profondément triste et absorbé par un souvenir, un remords. L’image de Wanda restait sans cesse présente à sa pensée.

Pour échapper à cette douloureuse obsession, il cherchait à s’étourdir, à se distraire. Lui qui naguère était réputé l’homme le plus sage, le plus pondéré de la jeunesse dorée de Pétersbourg, il s’était jeté dans le bruit, le jeu, la débauche.

Il passait ses soirées, ses nuits même, dans ces salons de société si communs à Pétersbourg, comme s’il redoutait les visions de la nuit et du sommeil.

Son cocher, qui l’attendait à la porte de ces cercles pendant des nuits entières, avait fait, depuis quelque temps, la connaissance de deux individus habillés en

eochér comme lui, et qui l’abreuvaient largement de vodki.

Or, un soir, le cocher resta ivre-mort ; et l’un des deux inconnus, après avoir revêtu sa livrée, prit sa place sur le siège de la voiture de Stackelberg.

Vers une heure du matin, Vassili sortit du cercle, se jeta dans sa voiture sans s’apercevoir aucunement de la substitution, sans s’apercevoir non plus qu’aussitôt la portière refermée, un second cocher montait sur le siège.

Une fois seul, il passa la main sur son front, et la laissa retomber avec dégoût et lassitude.

Puis il ferma les yeux. A quoi pensait-il? Comme toujours, à Wanda.

Deux mois cependant s’étaient écoulés depuis ces tragiques événements. Mais il aimait toujours cette femme morte II Pavait tuée pour l’oublier ; et il ne parvenait pas à trouve»- l’oubli. Son cauchemar, qui revenait avec la persistance de l’idée fixe, c’était un squelette de femme ayant les yeux de Wanda.

11 ne s’aperçut donc aucunement de la direction que prenait sa voiture* Aussi fut-il tout à coup surpris de la voir rouler sur une route hors de la ville.

Il héla le cocher; mais plus il criait, plus le cocher fouettait ses chevaux, qui accéléraient leur course.

— Mon cocher est gris, pensa-t-il.

L’idée d’un piège ne lui vint pas.

Il était arrivé dans un endroit absolument désert, une sorte de carrière abandonnée. Alors les chevaux s’arrêtèrent brusquement.

La portière de la voiture s’ouvrit; et Stackelberg, au lieu de son cocher, aperçut devant lui les deux inconnus.

— Que signifie cette plaisanterie ? demanda-t-il d’une voix tremblante de colère.

— Elle signifie, répondit le prétendu cocher, que le comité révolutionnaire a résolju de venger sur votre noble personne les outrages que vous avez déversés dans votre

rapport sur les révolutionnaires, de venger surtout la mort des socialistes de Kieff, et notamment celle de Wanda

KlZ!°Un guet-apens ! s’écria Stackelberg en jetant autour

de lui des regards effarés. ,

Dans la nuit pâle, il entrevit des formes humâmes se

dresser derrière chaque pierre.

En même temps, il se sentit saisi par des b^as vigou~ reux qui, malgré une défense énergique, le déshabillèrent

C°p£1sett^tes' ces ombres se rapprochèrent, lui jetant une injure, lui crachant à la figure, le souffletant. Ensuite il en vint d’autres avec des verges, et qui le tlagel-

6 Bien qu’il eût la rage au cœur, par lâcheté, dans la crainte de la mort, il subissait tous ces outrages sans se

^Tulierchait seulement à distinguer les visages de ses bourreaux, afin de pouvoir les reconnaître et les de-

n°Enfin, on lui permit de se rhabiller et de remonter dans sa voiture ; mais dans sa voiture, deux hommes déjà se

trouvaient assis. , . .. .

Gomme il hésitait, il se sentit pousse par derrière, et

aperçut à deux pouces de sa tempe le canon d un revolver ; et il entendit ces paroles: .

— Si tu fais un mouvement, si tu tentes de t entuir, tu

6S II prit place dans sa voiture, à côté des deux inconnus. Les chevaux se remirent en marche.

Il faisait une de ces belles nuits de Pétersbourg, si transparentes, si lumineuses qu’on distingue non seulement les traits du visage, mais les moindres nuances de

'a aÏ premTer ' coup d’œil, Stackelberg reconnut (loue Litzanoff. L’autre, qu'il n’avait jamais vu, c était Koroleff.

ne sv «A/iAnnaïc,

Stackelberg tremblait de tous ses membres. r

Si je ne me trompe, le comte Litzanoff, dit-il en s in-

clinant avec déférence.

— Tu savais, n’est-ce pas, quel’

aimais Wanda Kryloff?

reprit Stepane.

— Aucunement, je vous assure. f

— Eh bien ! je l’aimais follement, éperdument; et c est toi qui as ordonné sa mort, qui l’as assassinée.

Je vous jure que vous vous trompez.

— Lâche menteur, tais-toi.

— Quelles preuves avez- vous?

— Je les ai toutes. Je le vois d’ailleurs au seul effarement de ton visage. Eh bien l je me suis aonné pour mission de la venger; donc tu vas mourir.

Stackelberg fit un mouvement pour ouvrir la portière.

Koroleff leva sur lui son revolver.

— De grâce l supplia-t-il, avant de me condamner, per-

mettez-moi de me défendre.

— Lui as-tu permis, à elle, de se défendre ?

— Mais elle a été jugée.

— Par qui? Par tes séides. Tu as mérité la mort; car tu es assassin, œil pour œil, dent pour dent ; telle est notre

devise» -*

— Je vous jure que j’avais des ordres que je ne pouvais

enfreindre. .

Tu mens, lâche, dit Litzanoff qui le souffleta, t u

avais ordre, au contraire, de surseoir a 1 exécution. Ré-

tracte ce mensonge.

Je le rétracte puisque vous l’exigez, fit humblement

Stackelberg.

— Maintenant, demande-moi pardon de ta conduite

envers moi.

— Je vous proteste...

— - Pas de nouvelles impostures. Humilie-toi.

— Je vous demande pardon.

— Lâche ! lâche I Tu me dégoûtes. Finissons-en. Et il lui planta son poignard en plein cœur.

516 IBS VIERGES RUSSES.

Stackelberg pousàa un grand cri.

— A moi ! on m’assassine !

Un second coup de poignard lui répondit.

Son visage eut une horrible contraction, ses paupières battirent plusieurs fois; et son âme abjecte s’exhala dans un râle. ;

Alors Koroleff tira de sa poche un écriteau imprimé portant ces mots : Tué par ordre du comité révolutionnaire.

En ce moment, ils atteignaient les portes de Pétersbourg. Koroleff et Litzanoff sautèrent en bas de la voiture, et laissèrent les chevaux regagner seuls leur écurie.

Cette mort fit grand bruit, et frappa de terreur tous les hauts fonctionnaires de l’empire.

Mezentzoff ordonna de nombreuses arrestations.

Mais l’impression causée par cet assassinat mystérieux fut promptement effacée par un attentat plus audacieux encore sur la personne même du chef des gendarmes.

On se rappelle rémotion produite, au mois d’août 1878, par l’assassinat de l’aide de camp général Mezentzoff, chef de la troisième section de la chancellerie impériale de Sa Majesté l’Empereur.

Les journaux le relatèrent ainsi :

« Le général se promenait ce matin, à neuf heures, en uniforme, avec le colonel Makaroff, qui était en civil. Arrivés au coin de la place Michel et de la rue des Italiens, devant la confiserie Kotchkouroff, ces messieurs rencontrèrent deux jeunes gens bien mis, dont l’un porta vivement un violent coup de poignard à Mezentzoff, et lui fit une profonde blessure au côté gauche de la poitrine.

« Le colonel Makaroff se jeta sur l’auteur de l’attentat pour l’arrêter; mais l’autre jeune homme tira au colonel un coup de revolver, heureusement sans l’atteindre. Après quoi, les deux jeunes gens montèrent prestement dans un élégant droschky qui les attendait, et disparurent du côté de la Sadovaïa au grand trot d’un excellent cheval.

Of

« U n’y avait pas en ce moment de fiacres au coin de a place Michel et de la rue des Italiens. Est-ce un hasard?

L’enquête est ouverte. .

« On avait espéré un instant que la blessure ne serait pas mortelle, le coup ayant été porté obliquerai ent. Ce espoir a été de courte durée. Le général Mezentzoff a ex pire neuf heures après avoir été atteint. »

Ouelques jours après l’événement, de grandes affiches rouges, placardées dans toutes les villes de Russie, annonçaient que Mezentzoff avait été frappé par ordre du comité révolutionnaire.

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