Lettre à M. de la Morvonnais, 4 septembre
2. Il paraît qu'à la Chênaie chacun des associés à tour de rôle.
MAURICE de GUÉRIfl 141
ù connaître Goethe, Biron, Mikiewicz, le chantre national polonais, Jean-Jacques et Bernardin de Saint-Pierre, Shakespeare et Hugo; il s'imprégnait aussi d'Homère et de cette poésie grecque qui plus tard l'inspirerait magnifiquement; les vieilles légendes bretonnes, graves et pures, le charmaient aussi; en un mot il s'appliquait à orner et embellir son esprit.
Mais peu à peu il se laissa reprendre à l'obsession de ses idées, « il eut à souffrir, dit-il, de ce coin ténébreux de l'âme, où se logent les mauvaises pensées, la conscience du mal, tous les péchés jeunes et vieux, qui, lorsqu'on parle d'innocence, poussent un rire cynique et effronté »,... « des tribus d'amertume et de désolation faisaient en lui des incursions terribles ».
Sans qu'il s'en doutai, cet hiver passé à la campagne dans les brouillards des climats bretons lui était une véritable épreuve, et ses mélancolies réapparurent au milieu de tant de brumes. N'avait-il pas « l'âme pi us mobile que les feuilles du tremble », toujours livrée a l'indécision.
Il écrivait aux siens qu'il était très heureux à la Chênaie; mais sa sœur ne croyait pas à ce bonheur. Sans qu'il l'ait jamais avoué, malgré ses
faisait une méditation sur une lecture pieuse, à ~"ii choix, nu rapporte que Maurice charmait tout spécialement ses auditeurs et développai! avec un talent tout particulier les sermons de saint François de Sales ou les lettres de sainte Thérèse.
louanges fréquentes à l'adresse de Lamennais, bien qu'il Be croie très sincère dans L'expression même de ses louanges, il q'j eut jamais entente véritable entre le maître el l«i disciple. Il <ru t aimer beaucoup Lamennais, mais en réalité toul le heurlnil chez cet être si âpre. Certes, il professe une admiration très vraie pour le cœur, L'esprit, le génie, La science du châtelain de la Chênaie, mais les théories absolues, ei L'orgueil de ce prêtre audacieux effrayaient L'àme soumise de Mauri je. L'un était batailleur, l'autre contemplatif, ei d'une nature ondoyante, qui avaii L'air de se livrer de suite, mais qui, au fond, ne se livrait pas, par un besoin d'indépendance et de liberté. Celle attitude devait surprendre Lamennais qui ne découvrit j la nature charmante et rare de ce disciple volontairement effacé. Il aurait été bien surpris si on lui avait dit qu'un jour les pages de ce jeune rêveur seraient plus appréciées et plus lues que les siennes. Qu'aurait-il pensé de Sainte-Beuve? Le critique jugeait, en effet, que les pages de Maurice, écrites dans le silence d'une cellule et connues de lui seul, étaient cependant plus belles, plus fraîches, plus intimes que cellesde Lamennais. L'existence passive et silencieuse de la Chênaie révoltait un peu Maurice de Guérin. mais dans le recueillement de cette vie, ses pensées ne se perdaient pas, et le cahier vert, le cahier des confidences intimes était souvent ouvert et repris.
MATRICE DE GDÉRIN 143
La personnalité du maître devenait inquiétante. Depuis ce jour solennel de Pâques (en 1833) où, de sa main, il avait donné la communion au groupe de ses élèves, il n'avait plus célébré la mei — . Cette messe pascale avait été la dernière; ses lèvres ne devaient plus répétera l'autel le triple alléluia de la Résurrection.
Les journaux du dehors s'étaienl saisis de cette renommée qui ne demandail qu'à s'étendre; les démêlés avec l'archevêque de Rennes allaient commencer. La Chênaie se vidait peu à peu. Maurice lui-même, un des derniers, dut songer à partir.
<( J'ai perdu tout espoir de rester à la Chênaie... Le mieux est d'en sortir avec résignation comme j'y suis entré avec joie, et de doubler mon sacrifice de bonne grâce, car, après avoir renoncé au monde, il me faut renoncer à une solitude qui m'était plus douce que le monde. C'est la vie... Priez Dieu pour que j'aie la constance des oiseaux qui bâtissent un second nid quand on leur a défait le premier1. »