‹ Les vies closesChapitre 63 sur 64 · Memçrandum m Barbei d'Aurevilly, 21 septembre · texte numérisé non relu

Memçrandum m Barbei d'Aurevilly, 21 septembre

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rage d'être abandonnés ne nousfail pas fendre les rocs <l«' ii<»- épées, mais nous devenons rocs nousmêmes, en attendant que la mort nous ail broyés sans non- rendre ni plus insensibles, ni plus froids. "

Mais, <'ii réalité, tous ces individus chétifs, au cœur d'enfanl et au visage d'homme, incapables de .suivre leur vie sans tin appui qui les soutienne ou les relève sans cesse, ne son! aussi que des êtres de rêve et d'inertie, trop faibles mêmes pour donner une voix H une expressionà leurs rêves, et qui passent tous leurs jours, les imprudents la poursuite et a la recherche <1<- Leurs chimères vagabondes. Ils se plaignent de souffrir, mais sauraient-ils même définir leur souffrance; on a comparé leur mal à une douleur vague ei négative, obstinément présente à la porte de leur âme et qui interdit à tous les bonheurs de pénétrer; aussi leur désespoir et leur ennui ont-il> trouvé plus d'un incrédule et surtout plus d'un indifférent.

Que tant d'êtres jeunes aient manqué leur vie par impatience, par excès de contemplation, ou par faiblesse, le résultat n'en demeure pas moins dans sa tristesse et dans son néant. Il faut donc plaindre mais condamner aussi ces existen muettes menées par des hommes dont les voix eussent été éloquentes peut-être, qui sentaient bouillonner en eux tant d'activité, tant de désir>.

tant d'inquiétudes souvénl nobles et que les circonstances el le défaui de caractère surtout ont transformés eu spectateurs silencieux el ignorés.

Il faut reconnaître que souvent ce <j 1 1 i leur a manqué c'est la force, aux uns, la force physique el matérielle, qui, dans sa brutalité, est presqu'un des éléments de réussite en ce momie, aux autres la force morale, cent lois plus forte encore que l'autre, la force, mère de la volonté, du sacrifice et du travail.

La lutte pour la vie, ce que les Anglo-Saxons nomment le struggle l'or Life, se disait en Grèce d'un seul mot d'une réalité bien expressive1, yJj.rlLzry.')".y.. Aujourd'hui nous parlons seulemenl de lutte pour la vie; dans leur langue imagée les

Grecs nous donnaient le résultai d'une telle lutte, résultai qui est dans le monde des hommes el des individus pensants ce qui! esl dans le monde des espèces animales. Les loris mangent les faibles, les grands dévorenl les petits, et depuis le ciron que lue la fourmi, jusqu'au cheval (pie déchirent les fauves, nous assistons, pour rappeler l'idée grecque, à une lutte continuelle et meurtrière de l'un contre l'autre. Seuls, les plus loris résisteront el demeureront. A ceux qui veulent vivre, il faut

donc répéter avant toutes choses le refrain néces-

1. Mol rapporté par M. Gaston Deschamps (chronique du Temps, décembre 1897) et signifianl : « Le fait pour les fttres de s'entredéyorer les uns les autres

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eaire : Soyez \'<<r\-. Mais surtout soyez Forts votre force voua vienl de vos vertus, de votre bonté, de votre droiture qui s'impose e\ en impose, de votre caractère trempé au feu des épreuves el de la souffrance, de votre travail <•( de votre science qui vousfonl supérieurs aux auti de votre charité qui vous élargit le cœur; mais si votre force n'était qu'apparente el a 'était au fond qu'une plus grande faiblesse, qu'uu abandon de votre volonté aux caprices <•! aux exigences des puissances du jour, qu'un savi ir-faire sans noblesse, qu'un désir du succès à toul prix, qu'une concession perpétuelle, rejetez cette force mensongère et dangereuse qui est une abdication véritable et vivez dans l'obscurité ; soyez alors des êtres de sacrifice et d'abnégation et rappelez-vous qu'aucune ivresse de vanité, si profonde soitelle, n'arrivera à étouffer une plainte de la conscience.

Parmi ceux qui s<> désolent de piétiner sur place et qui regrettent de ne compter ni par un succès, ni par un résultat les années qui se suivent, beaucoup cependant ont compris la gravité de l'existence et le sérieux de la mission personnelle qui revient à chaque être créé. Ceux-là -ils se trouvent surtout, malgré leurs qualités et leur talent peut-être, rivés à une destinée modeste et ignorée quand même, éprouveraient une consolation et un réconfort véritables dans cette pensée

qu'allée! tonnait un des apôtres modernes du catholicisme aux États-Unis ei sur laquelle il revient sans cesse.

Tous les êtres ont été créés pour honorer Dieu à leur façon; s'ils n'onl pas convenablement accompli leur tâche personnelle, une manière d'honorer la Divinité scia donc perdue à tout jamais, et un hommage dû ail Maître Souverain sous une forme déterminée ei précise n'aura jamais été rendu. Rien ne peut mieux faire apprécier les responsabilités et l'importance de la vie, rien aussi n'en peut mieux faire accepter les modesties et

les effacements à la condition que l'effort nécessaire vers le mieux ait été accompli. Quelle vaine prétention que vouloir se survivre. Qu'est-ce un homme, le plus illustre même, dans la suite des temps : au bout de quelques semaines, quelques années, quelques siècles, et les siècles sont-ils, pour l'Histoire, bien plus longs que les années, que restc-l-il de lui, de sa physionomie vraie? Et si son souvenir se prolonge un peu plus que tant d'autres, n'est-il pas altéré et la légende n'a-t-elle pas t'ait place à la réalité? Il faut donc vivre pour soi-même, c'est-à-dire pour la mission individuelle que l'on est appelé à remplir cl qu'un autre ne remplira jamais.

L'homme ne vaut que par son énergie, son travail et son caractère, et les vies où manquent trop ces trois éléments constitutifs de la seule

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noblesse H <l«i la vraie supériorité sont des incomplètes. Mais alors pourquoi s'en prendre aux événements extérieurs et a autrui ? Il ae faut • ■M vouloir qu'à soi-même , car seuls, les semeurs tenaces, qui à la sueur de leur iront on! su creuser leur sillon, oui droit à la moisson triomphante. Pourquoi vivre sans cesse dans l'obsession du passé et dan,s l'angoisse de l'avenir? Pourquoi sinon par l'inconsciente mollesse qui nous fait échapper aux devoirs et aux nécessités du présent

Si tous ces jeunes, dont nous avons rappelé les noms et dont quelques-uns sont presque oubliés avaient mieux compris que la foi, 1*' courage et l'action valent mieux que le bonheur lui-même, que le devoir ne transite jamais, que l<i travail une loi, et que l'oubli de soi-même est une foi ils auraient eu la satisfaction de penser que leur vie môme obscure n'a pas été inutile. Ils auraient compris qu'à défaut du succès qui est l'assentiment d'au t ru i, ils ont mérité leur estime personnelle, et l'assentiment d'eux-mêmes, car leur d< stinée d'homme a été simplement et noblement remplie.

Mais, d'autre part, si la jeunesse perdait le charme dangereux de ses inexpériences, si elle avançait avec les précautions de la maturité, si l'obsession d'un succès convoité, d'une couronne à recueillir ne la secouait parfois de frissons presque mortels, -i des mélancolies inconnues ne la jetaient pas. sans

raison, en des détresses profondes, si, au milieu de joies bruyantes, elle ne se Taisait toul a coup silencieuse cl pensive, si l'imagination ne la tyrannisait pas, si elle ne devenail sans cesse la proie des émotions les plus généreuses ou des satiétés les plus inexpliquées, si elle avait la vue nette des choses, si elle sav.iil à la fois pouvoir et

vouloir, la jeunesse serait-elle bien la jeunesse .'

El pourtant tout le secret du succès est renfermé dans ces deux mois qui valent tout un programme de vie : vouloir el pouvoir. Si on les mel eu pratique, on renverse les obstacles, on les domine, et quelles que soienl les difficultés au milieu desquelles il l'aul se débattre, on se montre supérieur aux circonstances.

Malheureusement la volonté csl semblable à celle perle qu'il faut aller chercher jusqu'au Tond des mer-, si loin et si profondément que beaucoup se découragent avanl de l'avoir découverte. Quelque nombreuses et brillantes, quelque douces que soient les qualités dont un cœur d'homme puisse être pourvu, il demeure bien pauvre et bien désarmé s'il n'a pas la volonté. Que d'hommes auxquels on pourrail appliquer celle phrase d'une ironie un peu blessante sous sa forme courtoise que les étrangers disenl aux Français : « Vous avez l'écrin le plus riche en diamants, en rubis, en saphirs, en gemmes de toutes sortes, vous

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n'avez pas la perle, la perle mystérieuse du fond de La mer '. »

Que d'hommes, s'ils avaienl eu la volonté, auraient rejeté loin d'eux toutes ces langueurs de l'âme qui les ont engourdis el auraient domim mal vague <•! indéfini, ce mal de la jeunesse qui a brisé toutes leurs énergies el les a condamnés a ri'ôtre que des découragés ou des effaa

Les anciens avaient trouvé la parole qui donne toute la philosophie de l'existence. Cette parole qu'ils disposaient gravement dans le cœur des adolescents devenus des homim-- es1 restée toujours vraie, et ceux qui ne l'ont p.*- comprise demeureront d'éternels adolescent-. Esto Virl Sois un homme !

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