‹ Les Vies Des Hommes Illustres Grecs Et RomainsChapitre 17 sur 43 · XVI PREFACE · texte numérisé non relu

XVI PREFACE

du inonde, éloquent^ homme de bon jugement^ pour sçavoir discerner ce qui se doibt dire y et quisedoibt laisser , et ce qui nuiroit plus à déclarer qu'il fie prqfiteroit à reprendre et à condamner : attendu que sa fin principale

s doibt estre de servir au public^ et quil est comme un greffier, tenant registre des arrest de la cour et justice divine, les uns donne:^^ selon le style et portée de nostre foible raison naturelle^ les autres procedans de puissance infinie et de sapience incompréhensible à nous y par dessus

lo et contre tout discours d'humain entendement, lequel ne pouvant pénétrer jusques au fond des jugeniens de la divinité, pour en sçavoir les motifs et les fondemenSy en attribue la cause à ne sçay quelle fortune, qui n'est autre chose que fiction de V esprit de V homme, s'esblouïssant à

15 regarder une telle splendeur, et se perdant à sonder un tel abysme, comme ainsi soit que rien n advient ny ne se fait sans la permission de celuy qui est justice mesme et vérité essentielle, devant qui rien n'est ne futur ny passé, et qui sçait et entend les choses casuelles nécessairement.

20 Laquelle considération enseigne aux hommes à s'humilier soubs sa puissante main, en recognoissant qu'il y a une cause première qui gouverne supernaturellement, d'où vient que ny la hardiesse n'est pas tousjours heureuse, ny la prudence bien asseuree. Ces utiliteT^ fi notables sont par

25 tout accompagnées de délectation singulière, qui principalement procède de la diversité et de la nouvelleté dont nostre nature s' es jouît, et en est grandement désireuse, à cause qu'ayant une affectueuse inclination à son bien souverain, elle le va cherchant en tout ce qu'elle cuide beau ou bon en

30 ce monde : mais ne trouvant de quoy se contenter soubs la voulte du ciel, elle s' ennuyé et sefasche bien tost de ce que

PREFACE XVU

nagueres elle avoit ardemment appoé, et va ainsi errant en la témérité de ses appétits ^ dont elle ne cessera jamais de changer continuellement , jusques à ce qu estant unie à cestefin dernière de son bien souverain^ ouest la perfection S de toute beauté et toute bonté, ses souhaits seront à un coup assouvis. Cest appétit de variété ne se peult mieux recréer que en celle qui est le répertoire et h tesmoignage du temps y père de toute nouvelleté, et messagère de V antiquité. Car si nous sentons un plaisir singulier à escouter ceulx

lo qui retournent de quelque loingtain voyage, racomptans les choses quil:^ ont veuês en estrange pats, les 'moeurs des hommes, la nature des lieux, les façons de vivre différentes des nostres : et si nous sommes quelquefois si ravis d'aise et de joye que nous ne sentons point le cours^^des heures, en

15 oyant deviser un sage, disert et éloquent vieillard, en la bouche duquel sourt un flux de langage plus [doulx que miel, quand il va recitant les adventures qu'il a eues en ses verds et jeunes ans, les travaux qu'il a endure's^, et les peril:(^ qu'il a passe:(^ : combien plus devons nous sentir de

20 ravissement, d'aise et d'esbahissement de voir en une belle, riche et véritable peincture d'eloquetu:e, les cas humains represente:(^ au vif, et les variables accidens que la vieillesse du temps a produits des et depuis l'origine du monde, les establissemens des empires, ruines des monarchies, accrois-

2$ semens ou aneantissemens des royaumes, et tout ce qui oncques a esté de plus esmerveillable par l'univers 7 le tout représenté si vifvement qu'en le lisant nous nous sentons affectionne:^^, comme si les choses navoyent pas esté faictes par le passé, ains sefaisoyent présentement, et nous en

30 trouvons passionncTi de joye, de pitié, de peur et d'espérance, ne plus ne moins presque, que si nous estions sur le faict,

T.fir, mod. — Amyot, I, c

XVIll PREFACE

sans estre en aucune peine ou danger, ains avec le contentement qu'apporte la recordation en seureté des maulx que Ion a autrefois endure:;^, et avec Vaise que descrit Lucrèce en ses vers :

5 a Cest un plaisir quand la mer violente « Est par les vents batue de tourmente^ « Voir de sur terre en toute seureté « Quelque autre en mer durement tourmenté :

« Non que ce soit volupté aggreable

^o « De voir autruy eu peine misérable,

« Mais pourautant qu il fait grand bien devoir « QucIt^ maulx on n'a, que Ion pourroit avoir. »

Aussi voit on que ceste lecture retient et arreste tellement les bons esprits, que non seulement elle leur fait bien sou-

is vent oublier tous autres plaisirs : mais aussi leur sert d' aggreable divertissement en leurs ennuis, et quelquefois de médecine en leurs maladies : comme Ion trouve escrit du roy Alphonse de Naples, prince tant renommé par les chroniques pour sa sagesse et bonté, qu'estant griefvement

20 malade en la ville de Capoue, après que ses médecins eurent employé tout a que leur art enseigne, pour luy recouvrer sa santé, voyant que rien ri y valait, il se résolut de ne prendre plus de médecines, et pour passer son temps, se feit lire devant luy l'histoire de Quintus Curtius, des

25 faicts et gestes d'Alexandre le Grand : à la leçon de laquelle il prit si merveilleux plaisir, qm la nature s'en fortifiant surmonta l'obstination 'de la maladie. Parquoy estant retourné en sa convalescence, il donna congé aux médecins, en leur disant : « Ne me faites plus de feste de vostre Hip-

30 « pocrates et Gallien, puis qu'il:^ ne m'ont sceu guarir: et

Page 1