XII. Estans donques les gens de Minutius tumbez en
10 tel inconvénient, Fabius, qui avoit bien preveu le danger auquel ilz estoyent pour tumber, et qui pour ceste cause tenoit son armée toute preste en bataille, eut le soing de sçavoir ce qui se feroit, non par le rapport d'aucuns messagers, ains par le veoir luy mesme à l'œil de dessus une
15 butte qui estoit au devant de son camp. Parquoy quand il veit Minutius et ses gens enveloppez de tous costez, et ja en branle de fouir, et qu'il entendit leurs cris, non comme de gens qui eussent cueur de combatre, ains qui estoyent efFroyez et regardoyent à se sauver de vitesse, il
20 frappa de la main sur sa cuisse, en gettant un grand souspir, et dit à ceulx qui estoyent autour de luy : « O Dieux, a comment Minutius s'est allé précipiter luy mesme en « sa ruine, plus tost que je n'attendoye, et plus tard qu*il « ne vouloit! » Mais en disant cela, il feit quand et quand marcher les enseignes en diligence, criant tout
25 hault : a Mes amis, il nousfault haster pour aller secourir a Minutius, qui est vaillant homme de sa personne, et « aimant le bien et l'honneur de son pais : et si d'adven- « ture il a failly en se précipitant par trop, pour cuider a chasser les ennemis, il n'est pas maintenant temps de
30 « l'en accuser, nous le luy remonstrerons une autre
5 D : se sentans —20 A et D : jcttant
fois. » Si rompit incontinent à son arrivée et escorta les Numides, qui estoyent au guet emmy la campagne : puis tira oultre jusques à ceulx qui chargeoyent sur la queue des Romains, ou il en tua ceulx qui s'arresterent S pour luy faire teste : car les autres, de peur qu'ilz tumbassent eulx mesmes au danger ou ilz avoyent rengé les Romains, avant que d'estre de tout poinct enfermez, se tournèrent en fiiitte. Parquoy Hannibal, voyant ceste mutation et regardant comme Fabius en personne, avec
10 plus grand effort que son aage ne portoit, alloit fendant la presse des combatans, contremont la motte, pour pénétrer jusques au lieu ou estoit Minutius, feit cesser le combat, commandant que Ion sonnast la retraitte, et remena ses gens dedans son camp, estans les Romains
1$ bien aises de se pouvoir aussi retirer à sauveté : et dit on que Hannibal, en se retirant, dit à ses amis un tel mot en riant : « Ne vous ay je pas dit plusieurs fois que « ceste nuée que nous voyions tousjours attachée à la cyme « des montagnes, se creveroit à la fin quelque jour, avec
20 « orage et tempeste qui tumberoyt sur nous ? »
XIII. Apres ceste rencontre, Fabius ayant despouillé ceulx qui estoyent demeurez morts sur le champ, se retira aussi en son camp, sans se laisser eschapper de la bouche une seule parole oultrageuse ny fascheuse de son
25 compagnon. Mais Minutius, si tost qu'il fut de retour en son camp, assemblant ses gens, leur parla en ceste manière : « Mes amis, ne faillir jamais en maniant de « grands affaires, est chose qui surpasse la nature de a l'homme : mais se servir des faultes passées pour ins-
30 « truction de l'advenir, est fait en hommes sages et verte tueux. Quant à moy, je confesse n'avoir pas moins
14 D : ramena — 30 : hommes sages, etc. [même texte en A et en
« d'occasion de me louer de la fortune, que de m'en « plaindre : car ce que le long temps ne m'avoit peu « enseigner, je Tay appris en une bien petite partie d'un « seul jour : c'est que je ne suis point suffisant pour
S « commander, ains ay moy mesme besoing d'estre regy « et gouverné par autruy : et que je ne me doy point « opiniastrer follement à cuider vaincre ceulx desquelz il « m'est plus honorable confesser estre vaincu. Si vous « déclare que le dictateur Fabius sera celuy qui désormais
10 « vous commandera seul en toute autre chose : mais « pour luy donner à entendre que nous recognoissons la « grâce qu'avons présentement receuë de luy, je seray « celuy qui vous guideray à l'en aller remercier, en me « rendant le premier obéissant à ses commandemens, et
15 « faisant tout ce qu'il m'ordonnera. » Ayant achevé ces paroles, il commanda aux portenseignes de le suyvre, et luy marcha le premier devers le camp de Fabius, là ou estant arrivé, il s'en alla droit à la tente du dictateur : dequoy chascun s'émerveilla, ne sachant ce qu'il vouloit
20 faire. Fabius luy sortit audevant. Et Minutius, lui ayant mis ses enseignes à ses pieds, l'appella à haulte voix son père : et ses soudards appellerent semblablement ceulx de Fabius leurs patrons, qui est le nom duquel les serfs affranchiz appellent ceulx qui les ont délivrez de ser-
25 vitude. Puis quand le bruit fut appaisé, Minutius se prit à dire hault et clair : « Seigneur dictateur, tu as ce jource dhuy gaigné deux victoires, l'une sur Hannibal, que « tu as vaincu par prouesse, et l'autre sur moy ton com- « pagnon, que tu as vaincu par prudence et bonté : et
30 « par l'une tu nous as sauvez, par Tautre tu nous as « enseignez : ainsi avons nous esté semblablement vaincus a en deux sortes, l'une par luy à nostre honte, et l'autre « par toy à nostre honneur et salut. Pourtant t'appelle je
« mon père, ne trouvant autre appellation plus vene- « rable, de laquelle je te puisse honorer, et me sentant « plus obligé à toy, pour la grâce que j'ay présentement « receuë de loy, qu'à celuy mesme qui m'a engendré, S « à cause que j'ay esté seul engendré par luy, et ay esté « sauvé par toy avec tant d'autres gens de bien qui sont « icy. » En disant ces paroles, il embrassa Fabius : et le semblable feirent aussi les soudards qui s'entraco lièrent estroittement, et se baisèrent les uns les autres : de ma-
10 niere que tout le camp se trouva plein de caresses et de larmes tresdoulces et espraintes à force de joye.
XIV. Depuis s'estant Fabius desmis du magistrat de la dictature, furent de rechef eleuz des consuls, les premiers desquelz su3rvirent la mesme forme de gouverner que Fabius
1$ avoit commencée, se gardans de présenter bataille à Hannibal, etenvoyans tousjours du secours à leurs subjects et alliez pour les entretenir et les garder de se rebeller, jusques à ce que Terentius Varro, homme de petit lieu, mais bien cogneu pour son audace téméraire, et pour le crédit qu'il
20 avoit acquis envers le peuple par ses flateries, fut parvenu à la dignité consulaire : car on pensa bien que par sa témérité et faulte d'expérience il mettroit incontinent le tout au hazard d'une bataille, par ce qu'il crioit en toutes les assemblées du peuple que ceste guerre durc-
25 roit tousjours, tant que le peuple eliroit pour capitaines des Fabiens, et se vantoit publiquement, que des le premier jour qu'il verroit les ennemis, il les desferoit. En disant ces braves paroles, il assembla une telle puissance, que jamais les Romains n'en avoyent eu de si grande
30 ensemble, contre quelque ennemy que ce fust : car il meit en un camp jusques au nombre de quatre vingts huit
8 A: s'entr* accoUerent — iz A: expraintes — 28 A: il aisembU quand et quand une telle puissance
88 FASEDS \àiLimtiTK
oiille jomtiazazxs : ce xai nuttoit Fakniis et les Romains jui i.voyem ^on sens, en^nimie rrrrarrr^ pour sitant 7U Lr le 'ovoyent point ie rEssomcc jox idlilnes de Rvjme, > .i OAivenait on lr pcniisaenr aii s. grand
) nombre le exmesse. Si ^'uiuressa rainus ^ 1* jmte consol, c(ui >e nommoit ?riuiiis .Emiiius^ 'lumme bien entgrwhi au 'aict le !a roerre, mais mai voulu itt la. cmiimmi e, dont .1 redoubrait encore la. nireur, <l raiaan. de «;çIIle^ae amende in laquelle le pffipje aupaovanr I'<ivait OBufemixié
m en ver; la chose pubilaiie, « er en Le recanfbrtant radmo- (f ne">ra iZ encnunxgca ie résistera. la â^iletBiieriiécfesoo « cr*mn^^on^ luy remcnstrant comme il a^anroit pas phis « d' «tfaire C"intr2 Hannihai 4ue cnrure Terenth» Vano, « peur le <iaiut de se a pais^ a cause oue tasus deux cher-
r ; * ch r>y ent a co m hatre : l' mu paurce v^'il aengemioît pas en
* q'îoy consisrcir l'a-vanrage ie ses forces^ et Tantre, pomce <r q ; :1 cogr.cissoit bien, sa fcicLesse. Mais il est plus rai- 4r scnnah îe q^ie tu me crcyes en. ce qui coacenue les a&iies
* de Hannibal, que Terend-us Vjrro : et je fasscoie que ^ « il Ir>n ne luy baille poiat moyen de combatreceste année,
« qu'ail est force forcée, ou qu'il se ruine de soy mesme « %'û demeure, ou qu'il s'en fouye honteusement avec soa #f armée, attendu que jusques icy, quoy qu'il semble estre «r victorieux et maistre de la campagne, il n'y a encore eu
ifj « per^nne de ses ennemis qui se soit tourné de son costé, « et que de Tarmee qu'il a amenée de son païs quand et « luy, il ne luy en est pasdemouré aujourdhuy un tiers. » A cc<> rcmonstranccs le consul respondit en ceste manière, flin»i que Ion dit : « Q^and je considère Testât de mes
|o « ftffalrci, icigncur Fabius, il me semble estre meilleur pour « tîioy dctumbcr mort entre les picques de noz ennemis,
ja Ai qu'il len fuye
FAMUS MAXDfUS 89
« que retumber une antre fois entre les toîx et saSntges « de noz citoyens. Toutefois, puis que le bien de la chose « publique requiert que Ion face comme m dis, je m'cf- « forceray dfe me monstrer sage capitaine à toy seul, S « plus tost qu'à tous les autres ensemble qui me voul- « dront tirer au contraire. » Ainsi se partit de Rome Paulus en ceste intention : [XV.] mais Terentius, son compagnon, voulut à toute force qu'ilz commandassent à toute Farmee souverainement l'un après l'autre, chascun son jour, et
10 s'alla camper tout au plus près de Hannibal, au long de la rivière d'Aufide, près du bourg qui s'appelle Gmncs, Et le jour que ce fut à luy à commander à son tour, il feit mettre hors de grand matin le signe de la bataille, qui estoit une cotte d'armes teincte en escarlatte, que Ion estendoit
15 dessus la tente du capitaine gênerai, tellement que les ennemis mesmes du commencement s'effroyerent de veoir la hardiesse de ce nouveau capitaine, et le grand nombre de combatans qu'il avoit eu son ost à comparaison d'eulx, qui n'estoyent pas de la moitié tant : toute-
20 fois Hannibal leur commanda qu'ilz s'armassent et se teinssent prests pour la bataille : et ce pendant luy avec peu de suitte s'en alla à cheval monter sur une petite butte, non gueres roide, de laquelle il pouvoit descouvrir évidemment tout le camp des Romains, et veit corn-
25 ment ilz se rengeoyent desja en bataille. Et comme l'un de ceulx qui estoyent en sa compagnie, homme de pareille noblesse et condition que luy, nommé Giscon, dit que le nombre des ennemis luy sembloit merveilleusement grand à le veoir ainsi de loing, Hannibal se fronceant le
30 visage luy respondit : « Encore y a il une autre chose « bien plus esmerveillable, de laquelle tu ne t'es point
5 D : plustost
« advisé, Giscon. » Giscon luy demanda incontinent : « Et quelle ?» — c C'est, dit il, que de tout ce grand nombre c de combatans que tu vois là, il n'y en a pas un qui « s'appelle Giscon comme toy. » Ce mot de risée, dit aa 5 contraire de ce que les assistens attendoyent, qui pensoyent bien que ce deust estre chose de conséquence, les feit rire à bon esciant : si descendirent de dessus la butte tous rians, et racompterent à ceulx qu'ilz rencontrèrent par le chemin ceste sornette, de sorte que la risée
10 en alla incontinent de main à main en la pluspart du camp, et ne se pouvoit pas Hannibal mesme estancher de rire. Ce que voyans, les soudards Cartaginois en prirent une grande asseurance, faisans leur compte que leur gênerai ne se seroit pas ainsi mis à plaisanter et à
1$ rire si près du péril, s'il ne se fiist senty de beaucoup le plus fort, et qu'il n'eust bonne cause de mespriser les ennemis.
XVI. Davantage en la bataille il usa de deux ruses de capitaine bien advisé : la première fut, de l'assiette du
2o lieu, ou il rengea ses gens en bataille, de sorte qu'ilz avoyent le vent au dos : car il tiroit un vent impétueux et bruslant comme un estourbillon de foudre, lequel enlevoit de la plaine, qui estoit de grande estendue et sablonneuse, une poudre ardente comme feu, et la
2$ passant par dessus le bataillon des Cartaginois, la jettoit droit contre les yeux et les visages des Romains, par telle violence qu'ilz estoyent contraints de tourner les visages en arrière, et troubler leurs rengs. La seconde ruse fut la forme de laquelle il ordonna sa bataille :
30 car il meit deçà et delà aux deux ailes les meilleurs combatans et les plus vaillans hommes qu'il eust en
$ D : les assisuns — la D : les soldats [et sic ailleurs]
tout son ost, et remplit le milieu des pires et des plus inutiles qui y fussent, dont il feit comme une poincte, laquelle se jettoit en avant, et passoit de beaucoup les deux costez du front de sa bataille, ayant enjoint à
5 ceulx des ailes, que quand les Romains auroyent rompu ce premier front, et qu'ilz poursuyvroyent les reculans en arrière, de façon que le milieu de sa bataille viendroit à s'enfoncer et à se courber en croissant, et que les ennemis se trouveroyent au dedans, alors ilz se
jo ruassent d'un costé et d'autre sur euh, et les chargeassent incontinent par les flancs, et les envelopassent par derrière. Cela fiit cause du plus grand meurtre : car quand le milieu commencea à reculer et à recevoir au dedans les Romains, qui poursuyvoyentasprement, la bataille de
15 Hannibal changea de forme, et au lieu qu'elle estoit au commencement en poinctc, elle se trouva enfoncée au milieu en figure de croissant : et adonc les capitaines des bendes choisies qui estoyent aux deux ailes, feirent tourner leurs gens, les uns à la main gauche, les autres
20 à la droitte, et chargèrent les Romains par les flancs et
' par derrière ou ilz estoyent nuds, et ainsi meirent en
pièces tous ceulx qui ne se peurent sauver de vistesse
avant que d'estre enveloppez. Encore dit on qu'il advint
un autre inconvénient fortuit à la chevalerie romaine :
25 ce fut que le cheval du consul Paulus ^Emilius, ayant esté blecé, le porta par terre : à l'occasion dequoy ceulx qui estoj^ent les plus prochains de luy, meirent incontinent pied à terre pour le secourir : ce que voyans les autres qui en estoyent plus loing, imaginèrent incontinent que
30 ce fust un commandement fait à tous généralement : à l'occasion dequoy ilz descendirent de cheval, et combatirent à pied. Quoy voyant Hannibal dit : oc Je les aime « mieulx ainsi, que s'ilz me les eussent livrez piedz et
« poings liez. » Mais quant à ces particularitez la, ceulx qui ont escrit les histoires au long, les exposent plus à plein. Au demourant, des deux consuls, Varro se sauva à cheval avec peu de suitte de ses gens dedans la ville S de Venouze, et Paulus en la foule et presse de ceste route, ayant le corps plein de traicts, qui estoyent demourez dedans ses playes, et le cueur aggravé d'un si angoisseux regret que de veoir la desconfîture de ses gens^ estoit assis auprès d'une roche attendant que quelcun de»
10 ennemis vinst l'achever de tuer : mais pour la grande quantité de sang dont il avoit toute la teste et la face souillée^ peu de gens le recognoissoyent, de manière que ses amis et ses serviteurs mesmes passoyent oultre sans le cognoistre, et n'y eut qu'un jeune homme de maison noble et patri-
1$ ciene, nommé Cornélius Lentulus, qui l'ayant apperceu, se meit en devoir de le sauver : car il se jetta incontinent à pied, et luy amena son cheval, le priant de vouloir monter dessus, pour essayer de se reserver à la nécessité de son pais, qui avoit plus grand besoing que jamais
20 d'un bon et sage capitaine : mais il refiiza l'offre et la prière du jeune gentilhomme, et le contraignit de remonter à cheval, quoy qu'il en plorast de pitié, et s'estant soublevé pour luy toucher en la main luy dit : « Tu a diras de ma part à Fabius Maximus, et luy tesmoi-
25 « gneras comme Paulus iEmilius a tousjours observé et « suyvy son conseil jusques au bout, et n'a jamais rien « trangressé de ce qu'il luy avoit accordé : mais qu'il a « esté forcé par Varro premièrement, et puis après par ce Hannibal. » Ayant dit ces paroles, il donna congé à
30 Lentulus, et se rejecta en la presse de ceulx que Ion tuoit, là ou il mourut. On tient qu'il fut tué en ceste bataille
I A: quant à ses — 11 D : du sang — 14 D: noble patricienne
cinquante mille Romains, et en fut pris de prisonniers quatre mille, et dix autres mille qui depuis la bataille furent pris es deux camps.
XVII. Geste belle victoire gaignee, les amis de Hanni- S bal luy conseilloyent qu'il suyvist sa fortune, et qu'il entreroit pesle mesle quand et les fuyans dedans la ville de Rome, tellement que à cinq jours de là il pourroit soupper dedans le Capitole. Il n'est pas aisé à dire quelle raison l'en destourna, sinon que je pense, plus tost
10 qu'autrement, que ce fut quelque bonne fortune, ou quelque Dieu favorable à l'empire Romain, qui se meit au devant, et qui le feit avoir peur et reculer à le faire. A l'occasion dequoy Ion dit qu'un Cartaginois,^ nommé Barca, luy dit en cholere : « Hannibal, tu sçais bien
15 « vaincre, mais tu ne sçais pas user de la victoire. » Toutefois ceste victoire luy apporta une mutation si grande, qu'au lieu qu'il n'avoit pas au paravant une seule ville, une seule estappe, ny un seul port en Italie, et qu'il avoit grande difficulté et grande peine à nourrir son
20 armée de ce qu'il pouvoit ravir et desrober à la journée, n'ayant pas une retraitte asseuree, ny aucun lieu certain sur quoy il peust fonder l'espérance de l'entretenement de ceste guerre, ains allant ça et là errant et tenant les champs avec son armée, comme avec une grosse trouppe
2$ de brigands et de larrons, alors il receut en son obéissance presque toute l'Italie : car la plus part des plus grandes et plus puissantes nations d'icelle se rendirent incontinent à luy : et la cité de Capoue, qui estoit la plus grosse qui y fust, après celle de Rome, se tourna de son
30 costé. Ainsi peut on clairement veoir par ce bel exemple que c'est un grand mal d'avoir à esprouverla sagesse d'un
31 A : d'un bon capitaine
capitaine, et non pas seulement la feaulté d'un amy, ainsi que dit le poète Euripides : car ce que paravant on appelloit couardise et froideur en Fabius, incontinent après la bataille fut estimé, non point discours de sens S humain, ains plus tost de quelque céleste et divin entendementj qui preveoit les choses à advenir de si loing, qu'elles ne sembloyent pas croyables à ceulx mesmes qui les enduroyent. Au moyen dequoy Rome tout aussi tost rejetta le demourant de son espérance sur luy, et recourut
10 à son conseil ne plus ne moins qu'à la sauvegarde d'un temple ou d'un autel, de sorte que la première et principale cause de faire demourer le peuple ensemble, sans s'escarter ça et là, comme il feit du temps que Rome fut prise par les Gaulois, fut l'opinion et confiance que
1$ Ion eut en sa prudence. Car au lieu que paravant il sembloit couard et deffiant, lors qu'il n'estoit point encore arrivé de dangereux inconvénient, à l'heure que chascun se plongeoit en pleur et en dueil infiny qui ne servoit de rien, et que tout le monde estoit si troublé, qu'on ne
20 donnoit ordre à chose quelconque, luy seul au contraire alloit par la ville d'un pas modéré, avec un visage constant et asseuré, saluant courtoisement un chascun, ostant les cris et lamentations féminines, et défendant les assemblées des convois, qui se font pour lamenter publique-
25 ment un trespassé à son enterrement. Et au contraire il suada à ceulx du sénat de s'assembler en conseil, donna courage à ceulx qui estoyent en magistrat, estant luy mesme toute leur force et toute leur vertu, pource qu'il n'y avoit homme ayant charge publique, qui ne jettastses
30 yeux sur luy, pour sçavoir ce qu'il avoit à faire.