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XVIII. Si feit mettre aux portes de la ville des gardes

6 D : les choses à venir

FABIUS MAXniUS 95

pour empescher de sortir ceulx qui s'en voudroyent fouir et abandonner Rome : et davantage limita le temps et le lieu du dueil, ordonnant que qui le voudroit faire, le feist en son privé dedans sa maison, et durant l'espace de 5 trente jours seulement, après lesquelz il £illoit que tout dueil cessast, à fin que la ville fiist pure et nette de toutes telles choses. Et estant la feste de Ceres escheute environ ces jours la, il luy sembla qu'il valloit mieulx omettre du tout les sacrifices et la procession que Ion

10 avoit accoustumé de faire à tel jour, que de donner à cognoistre par le petit nombre et la tristesse de ceulx qui y assisteroyent, la grandeur de la perte qu'ilz avoyent faitte, pource que les Dieux prennent plaisir à estre servis joyeusement par ceulx qui sont en prospérité. Ce neant-

15 moins tout ce que les devins ordonnèrent estre fait pour pacifier l'ire des Dieux, ou pour divertir les menaces des sinistres prodiges, fut fait : car on envoya à l'oracle d'Apollo, en la ville de Delphes, un parent de Fabius, que Ion surnommoit Pictor : et ayans esté deux reli-

20 gieuses Vestales corrompues, l'une fut enterrée toute vive, selon la loy et la coustume, et l'autre se feit mourir elle mesme. Mais bien fait en cest endroit à admirer la grandeur de courage et magnanime clémence des Romains, en ce que retournant le consul Varro de la desconfiture

2$ le plus malheureusement et le plus honteusement qu'homme en eust sceu retourner, et en estant luy mesme si honteux et si desplaisant, qu'il n'ozoit pas lever la teste, le sénat toutefois luy alla encore au devant jusques à la porte de la ville, avec tout le peuple entièrement,

30 et le receurent honorablement. Qjai plus est, ceulx qui estoyent en magistrat, et les principaux du sénat, entre

19 A: auntesté

lesquelz estoît Fabius, quand on eut fait silence, le louèrent de ce qu'il n'avoit point désespéré du salut de la chose publique, après une calamité si grande, ains estoit retourné en la ville pour donner ordre aux affaires, 5 et user de l'authorité des loix et du service de ses citoyens, comme ayans encore moyen de se sauver et ressourdre.

XIX. Mais quand ilz entendirent que Hannibal après la bataille s'estoit tourné vers les autres contrées de

lo l'Italie, alors ilz reprirent courage, et envoyèrent des capitaines et des armées aux champs, entre lesquelz les deux principaux furent Fabius Maximus et Claudius Marcellus, qui par voyes presque du tout contraires avoyent acquis louange égale et réputation pareille : pource que

15 Marcellus, ainsi que nous avons escrit en sa vie, estoit homme qui executoit vivement, comme celuy qui estoit prompt à la main, hardy de nature, et proprement tel que ceulx que Homère appelle martiaux et belliqueux, pour se bazarder et adventurer hardiment à tout danger :

20 au moyen dequoy, ayant affaire à un autre capitaine hardy et avantureux aussi, il s'attachoit à tout propos de pareille audace en toutes rencontres à luy. Mais au contraire, Fabius persévérant tousjours en son premier advis esperoit que qui ne combatroit ny ne harasseroit point

35 Hannibal, il se ruineroit et se desferoit de sojmiesme, et que son armée se mineroit d'elle mesme à force de guerroyer continuellement, ne plus ne moins que le corps d'un champion de lucte, qui pour avoir fait trop d'efforts se trouve cassé et rompu. Pourtant escrit Posidonius que

^o l'un fut appelle l'espee, et l'autre le bouclier des Romains, et que la fermeté et constance de Fabius à faire la guerre

7 A et D : resourdre — 19 D : pour se bazarder hardiment à tout danger

FABIUS MAXDOTS 97

seurement, sans oommettre rien i la fortune, meslee avec la véhémence de Marcellus, lut ce qui préserva Tempire de Rome : car Hannibol rencontrant à toutes heurtes en son chemin Tun qui estoit impétueux comme un

5 torrent, trouvoit que son armée en estoit toute esbranlee, froissée et harassée: et l'autre, qui estoit comme une petite rivière qui luy couloit tout doulcement par dessoubs, sans faire bruit, mais continuellement Talloit minant et consumant petit à petit, jusques à ce que fina- ^

xo blement il se trouva réduit à telz termes, qu'il estoit las de combatre contre Marcellus, et si redoubtoit Fabius, qui ne combatoit point : pource que pendant tout le temps que dura ceste guerre, il eut presque tousjours en teste ces deux capitaines estans praeteurs ou consuls ou

iS proconsuls : car l'un et l'autre fut par cinq fois eleu consul. Et quant à Marcellus, il luy dressa une embusche en son cinquième consulat, ou il le surprit et tua. Mais quant à Fabius, il le tenta et le sonda bien par plusieurs fois, et par toutes sortes d'eschoguettes, de ruzes et d*em-

20 busches ; mais il ne luy sceut jamais rien faire, sinon qu'une fois qu'il l'avoit ja esbranlé, il luy cuida faire donner dedans les filez : car il avoit contrefait des lettres missives, comme si les principaux de la ville de Metaponj luy eussent escrit qu'il s'en vinst celle part, et qu'ilz luy

2 S livreroyent la ville entre ses mains, et que ceulx qui estoyent de l'intelligence n'attendoyent autre chose, sinon qu'il s'approchast de là. Ces lettres emeurent un peu Fabius, de sorte qu'il avoit ja résolu de prendre une nuict partie de son armée, et s'y en aller : mais pource que les

30 signes des oiseaux ne luy en promettoyent point bonne issue, il s'en déporta : et tantost après il descouvrit que

19 D : par toutes sortes d'aguets T. /f . mod. — Atnyot, I. 7

fl

c'estoyent lettres que Hannibal avoit finement contrefaîttes pour le surprendre, et que luy mesme en personne s'estoit embusché près de la ville pour l'attendre : mais cela se doibt à l'adventure attribuer à la grâce des Dieux, S qui le voulurent préserver.

XX. Au demourant, quant aux rebellions des villes subjettes et soulevemens des peuples alliez, Fabius estoit d'opinion qu'il valloit mieulx les contenir par doulx et humain traittement, de manière qu'ilz eussent honte de

10 se remuer sans occasion, que d'aller sévèrement rechercher toutes suspicions, ny se porter trop aigrement envers ceulx qui seroyent aucunement souspeçonnez. Auquel propos on racompte qu'il y avoit en son ost un soudard Marsien de nation, vaillant homme de sa per-

15 sonne, et d'aussi noble maison qu'il y en eust entre tous les alliez, lequel avoit tenu quelques paroles avec d'autres soudards de s'en aller rendre aux ennemis : Fabius qui en sentit le vent, ne luy feit point pire chère pour cela, ains l'appellant à soy, luy dit, « qu'il confessoit que Ion

20 <c n'avoit pas tenu tel compte de luy comme il mérite toit : dequoy, dit il, pour le présent je blasme les parce ticuliers capitaines qui vont ainsi distribuans les « appointemens et honneurs par grâce et par faveur, ce non pas par mérite : mais cy après je t'en donneray le

25 a tort à toy mesme, si tu ne parles quelquefois à moys « et ne me dis priveement tes nécessitez, quand tu aura, « besoing de quelque chose. » Luy ayant dit ces paroles, il luy donna un cheval de service pour la guerre, et l'honora d'autres pris d'honneur dont on a accoustumé

30 de recompenser les gens de bien : ce qui feit que le sou-

10 D: recercher — 12 D: soupçonnez — 17 D : soldats — 22 A : distribuant — 28 A ; il luy donna quand et quand un cheval — 30 D : soldat [ et sic plus bas ]

dard depuis ce jour la devint tresfidele et tresafFectionné au service des Romains. Car il estoit bien ad vis à Fabius qu'il n'y avoit raison quelconque que les veneurs, escuyers et autres qui se meslent de dompter les bestes 5 irraisonnables, leur ostassent la fierté sauvage et farouche qu'elles ont de nature, par diligence, accoustumance et soing de leur nourriture, plus tost que par les batre à coups de fouet, ny les tenir empestrees : et que celuy qui prent à gouverner des hommes, n'usast plus de patience,

10 de doulceur et de clémence, que de rudesse pour les corriger, et qu'il les traittast plus rudement et plus durement que les laboureurs ne font les figuiers, oliviers et pommiers sauvages, lesquelz ilz apprivoisent et addoulcissent si bien qu'ilz en font à la fin de bons figuiers,

is bons oliviers et bons pommiers. Une autre fois quelques particuliers capitaines luy rapportèrent qu'il y avoit un de leurs soudards qui s'escartoit souvent du camp et s'esloignoit de son enseigne : il leur demanda quel homme il estoit audemourant : ilz luy respondirent tous unanime-

2o ment que c'estoit un fort bon homme de guerre, et que Ion faudroitbien à en trouver un pareil en toutes leurs bendes, et quand et quand luy récitèrent quelques prouesses notables, et quelques preuves de sa personne que ilz luy avoyentveu faire. Parquoy Fabius feit soigneusement

25 enquérir quelle estoit la cause qui le faisoit ainsi souvent sortir hors du camp, et trouva qu'il estoit amoureux d'une jeune femme, et que pour l'aller voir il s'escartoit à tous coups de son enseigne, et mettoit sa vie en grand danger, pource qu'il y avoit assez loing : cela entendu, il y envoya

30 quelques gens, sans que le soudard en sceust rien, et la feit prendre et cacher dedans sa tente, puis appella le soudard qui estoit Lucanien de nation, et le retirant à

32 D : et le tirant à part • ; .,,;*•:

lOO FAIOUS MAXIMUS

part, luy dît : c J'ai bien sceu comme tu as couché plu- « sieurs nuicts hors du camp, contre les loix et ordon- « nances militaires des Romains : mais aussi ay-je bien « entendu que tu es homme de bien au demourant :

S c pourtant te pardonne-je les (aultes passées, en conside- « ration de tes bons services : maisdoresnavant je te veux « donner en garde i un autre qui me rendra compte de « toy. » Le soudard se trouva bien estonné quand il entendit ces paroles. Et Fabius faisant sortir son amie,

lo la luy meit entre ses mains, en luy disant : c Geste cy « me respondra que cy après tu demoureras au camp c avec nous : et au reste, ce sera à toy à nous faire « cognoistre par effect que ce n'estoit point pour autre « cause meschante que tu te desrobois, en te servant de

1$ « l'amour de ceste cy pour une couverture. > Voila ce que Ion treuve par escript quant a ce propos.

XXI. Au demourant, Fabius regaîgna en ceste manière et remeit en l'obéissance des Romains la ville de Tarente, qui leur avoit esté emblée par trahison : il y avoit en son

ao camp un jeune homme Tarentin, qui avoit dedans la ville une sœur, laquelle luy estoit fort fidèle et l'aimoit cordialement : or estoit amoureux d'elle un capitaine Brutien de nation, l'un de ceulx à qui Hannibal avoit commis la garde de la ville : cela donna espérance et moyen

a> au jeune homme Tarentin de conduire à chef son entreprise, laquelle il communiqua à Fabius, et de son consentement s'en fouit et s'alla rendre dedans Tarente, donnant à entendre quHl se vouloit de tout poinct retirer auprès de sa sœur. Et pour les premiers jours qu'il y fut,

;o le capitaine Brutien coucha tout seul à part, à la requeste de la fille, qui pensoit que son frère ne sceust rien de

i6 D : ce qu*(m troa^e — 17 D : R^agiia

son faict : mais au bout de quelques jours, le jeune homme la tira à Tescart, et luy dit : « Ma sœur, il estoit ce grand bruit jusques au camp des Romains que l'un des « principaulx hommes de ceste garnison t'entretenoit ; je S « te prie, dis moy qui il est : car pourveu qu'il soit gen- « til compagnon, et aussi homme de bien de sa personne ce comme Ion dit, la guerre qui confond toutes choses, ce fait qu'il ne peut chaloir de quel lieu il soit, et n'y a « rien de deshoneste en ce que Ion fait par force : c'est

lo « un grand heur en temps ou le droit et la raison n'ont « point de lieu, à tout le moins de se rencontrer entre « les mains d'un doulx et gracieux seigneur. » La sœur, ayant ouy ces paroles de son frère, envoya quérir le capitaine Brutien, et luy feit cognoistre son frère, lequel se

iS meit incontinent à luy faciliter la jouissance de ses amours, et à luy rendre sa sœur encore plus traittable et plus amoureuse qu'elle ne l'estoit au paravant : au moyen dequoy le capitaine aussi commencea à prendre asseurance de luy, de manière qu'il fut désormais facile au

20 jeune Tarentin de gaigner et faire tourner la voulunté de cest homme amoureux et mercenaire, soubz l'espérance de grands présents qu'on luy promettoit, et que Fabius luy devoit faire. Ainsi l'escrit la plus grande partie des historiens : toutefois il y en a qui escrivent que la femme qui

2$ gaigna le capitaine Brutien n'estoit point Tarentine, ains estoit Brutiene, de laquelle (ce disent ilz) Fabius se servoit pour concubine : et qu'elle ayant sceu que le capitaine des Brutiens qui estoyent en garnison dedans Tarente, estoit aussi Brutien et de son propre païs, en

30 parla à Fabius, du consentement duquel elle s'approchant des murailles de la ville parla à luy, et feit si bien qu'elle le gaigna.

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