‹ Les Vies Des Hommes Illustres Grecs Et RomainsChapitre 38 sur 43 · XXIII. Hannibal, ayant entendu la nouvelle de ce · texte numérisé non relu

XXIII. Hannibal, ayant entendu la nouvelle de ce

30 siège, s'estoit mis en chemin pour venir en diligence secourir Tarente, et dit on qu'il ne faillit à y arriver à

a. Un million et huict cens mille escus.

temps que d'environ deux lieues et demie : et quand il sceut au vray qu'elle estoit prise, il dit tout hault ea public : « Les Romains ont donques aussi leur Hannibal, « car nous avons perdu Tarente tout en la mesme sorte S « que nous l'avions gaignee. » Mais puis après quand il fut retiré en son privé, ce fut la première fois qu'il dit entre ses familiers que de longue main il avoit bien preveu qu'il leur seroit difficile, mais lors qu'il cognoissoit évidemment qu'il leur estoit du tout impossible de tenir

lo l'Italie avec les forces qu'ilz avoyent. Fabius entra dedans Rome en triumphe pour la seconde fois à cause de ceste prise, et fut son second triumphe plus magnifique que son premier, comme d'un vaillant champion de lucte qui souvent faisoit teste à Hannibal, et qui se desmesloit

15 aiseement de toutes ses ruzes, ne plus ne moins que des. prises et accrochemens de lucte qui n'avoyent plus la mesme force ny roideur qu'elles souloyent au paravant avoir, à cause que son armée estoit en partie efféminée pour les délices et les richesses qu'elle avoit amassées, et

20 en partie aussi recreuë et diminuée par les continuelles, secousses et rencontres qu'elle avoit endurées. Or y avoit il un Romain nommé Marcus Livius, qui avoit esté gouverneur de Tarente lors que Hannibal l'avoit prise, et neantmoins avoit retenu le chasteau, et l'avoit gardé jus-

25 ques à ce que la ville retourna une autre fois en la puissance des Romains : il fut marry de voir tant d'honneur que Ion faisoit à Fabius, de sorte qu'un jour en plein sénat, estant transporté d'ambition et d'envie, il ne se peut tenir de dire que c'estoit luy et non pas Fabius

30 qui estoit cause de la prise de Tarente. Fabius s'en prit à rire, et luy respondit sur le champ : « Tu as dit la vérité ; « car si tu ne l'eusses point perdue, je ne l'eusse point reprise. »

FABIUS MAXIMUS lOJ

XXIV. Mais les Romains honorèrent grandement- Fabius en toutes autres choses, et mesmement en ce qu'ilz. eleurent son filz consul, lequel estant ja entré en possession de son magistrat, ainsi comme il despeschoit $ quelques affaires touchant le faict de la guerre, son pere^ fust ou pour la débilité de sa vieillesse, ou pource qu'il voulust esprouver son filz, monta à cheval pour aller devers luy, et passa à travers la presse des gens qui estoyent autour de luy et qui avoyent affaire à luy : mais

lo le jeune homme l'ayant advisé de loing, ne le voulut pas supporter, ains luy envoya un officier luy faire commandement de descendre de cheval, et de venir à pied, si d'adventure il avoit aucune chose à faire au consul. Ce commandement despleut à tous les assistans, qui jetterent

15 incontinent leurs yeux sans dire mot sur Fabius, comme estimans que Ion faisoit tort à sa grandeur ; mais luy descendit incontinent à pied, et s'en alla plus viste que le pas, embrasser et caresser son filz, en luy disant : « Tu a as raison, mon filz, et fais tresbien de monstrer que tu

2o « sçais à qui tu commandes, et que tu cognois la gran- « deur de l'authorité consulaire que tu as receuë. C'est « le vray moyen par lequel nous et noz ancestres avons « augmenté l'empire deceste cité, en ayant tousjoursplus « cher le bien et l'honneur de nostre pais que père ne

25 « mère ny enfans. » Aussi à la vérité dit on que le bisayeul de Fabius, le plus grand et le plus honoré personnage qui fust en Rome de son temps, comme celuy qui avoit esté consul par cinq fois, et qui avoit eu plusieurs triumphes, à raison de plusieurs grandes et glo-

30 rieuses victoires qu'il avoit gaignees, voulut bien depuis estre encore lieutenant de son filz et aller soubs luy à la guerre quand il fut eleu consul : et finablement retour-

32 D: finalement

I06 FABIUS MAXIMnQS

nant son filz victorieux en la ville sur un chariot de triumphe, tiré par quatre chevaux, il le suyvit à cheval parmy la trouppe des autres, faisant gloire de ce qu'ayant par droit d'authorité paternelle domination sur son filz, 5 et qu'estant le plus grand homme de ses citoyens, et pour tel tenu et réputé, neantmoins il se soubmettoit vouluntairement à la loy et au magistrat qui avoit Tauthorité d'icelle : toutefois ce personnage la avoit bien d'autres vertus qui le rendoyent d'ailleurs admirable.

10 Mais il advint que ce filz de Fabius mourut avant luy, la mort duquel il supporta modereement, comme personne sage et comme bon père : car estant la coustume qu'à la mort des personnages illustres, leurs plus proches parents feissent une funèbre harengue à leur louange, au

15 convoy de leurs obsèques, il feit luy mesme l'oraison à l'honneur de son filz, et la prononcea luy mesme publiquement sur la place, et, qui plus est, la rédigea parescript et la publia.

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