Chapitre II
Ce fut à peu près dans le temps de la visite d'Évagre, que Rufin, ou, comme d'autres le croient, saint Pétrone, qui parle par la plume de Rufin, se rendit auprès du Saint avec six autres, pour s'édifier auprès de lui. Ils en furent reçus avec les démonstrations de tendresse, et d'une charité véritablement chrétienne. Comme c'était l'usage des solitaires d'Egypte de faire la prière avant que de commencer leur conférence, ils supplièrent le saint vieillard de vouloir bien la faire, et de leur donner sa bénédic-
Lion. Il leur demanda s'il n'y en avait point parmi eux qui fût ecclésiastique, à quoi ils répondirent tous que non.
Alors le Saint les considérant attentivement les uns après les autres, quand il vint au plus jeune il dit, en le montrant du doigt : Celui-ci est diacre. Il l'était en effet ; mais il ne l'avait dit qu'à un de la compagnie en qui il se confiait beaucoup, cachant par humilité son caractère, pour ne pas paraître surpasser en dignité ces hommes saints auxquels il se reconnaissait bien inférieur en mérite. 11 persista donc à le nier ; mais saint Jean le prit par la main, la lui baisa, et lui dit : « Gardez-vous, mon fils, de désavouer la grâce que vous avez reçue de Dieu, de peur qu'un bien De vous fasse tomber dans un mal, et l'humilité dans le mensonge ; car il ne faut jamais mentir, non-seulement à mauvais dessein, mais même sous prétexte d'un bien ; puisque le mensonge ne vient point de Dieu, mais d'une mauvaise cause, ainsi que le Sauveur nous l'apprend. » Le diacre, instruit par cette aatih. douce remontrance, ne s'obstina plus à déguiser la vérité et l'avoua par son silence.
Après qu'on eut fait la prière, un des frères, qui souffrait beaucoup d'une fièvre tierce, pria le Saint de le guérir. Il lui répondit qu'il demandait d'être guéri d'une incommodité qui lui était utile ; puisque les âmes sont purifiées par les maladies, comme on se sert du sel pour nettoyer les corps. Il ne laissa pourtant pas de bénir de l'huile, dont le malade s' étant frotté, recouvra la santé, et fut en état de retourner à pied au lieu destiné pour le loger et ses compagnons.
Le Saint recommanda qu'ils y fussent traités selon les règles de l'hospitalité chrétienne ; et après qu'ils eurent profité de sa charité dans la nourriture du corps, ils revinrent à lui avec empressement pour recevoir celle de l'âme. Il les reçut de nouveau avec la même démonstration de tendresse, que s'ils eussent été ses propres enfants. Il les obligea de s'asseoir , et leur demanda d'où ils venaient, et quel était le sujet de leur voyage.
Ils répondirent qu'ils venaient de Jérusalem pour être témoins oculaires de ce que la renommée leur avait appris, d'autant que ce qu'on voit de ses yeux, se grave bien plus profondément dans l'esprit, que ce qu'on ne sait que par ouï dire.
11 leur fit alors ce long discours, dont Rufin dit qu'il ne rapporte qu'une partie, mais qui renferme une excellente morale et des maximes très-intéressantes sur la vie spirituelle :
« Mes très-chers enfants, leur dit-il, je m'étonne que vous ayez voulu faire un si long chemin, puisque vous ne sauriez rien voir en nous voyant, qui mérite de prendre cette peine. Car nous sommes des hommes faibles et imparfaits, et qui n'avons rien en nous qui soit digne d'être recherché ou admiré. Mais quand nous aurions des qualités qui pourraient répondre à l'opinion que vous en avez conçue, que serait-ce en comparaison de ce que vous pouvez apprendre des prophètes et des apôtres dans les saintes Écritures qu'on lit dans toutes les églises de Dieu, afin que les hommes ne soient point obligés d'aller chercher dans les pays étrangers, et dans des provinces éloignées, les exemples sur lesquels ils doivent former leur vie ; mais que chacun trouve chez soi, et dans lui-même, ce qu'il doit s'efforcer d'imiter. Ci' est pourquoi je ne saurais assez m' étonner de ce que, par le désir de vous avancer dans la vertu, vous avez avec tant de peine et d'affection traversé plusieurs provinces, et souffert de si grands travaux, vu que notre paresse et notre lâcheté est telle, que nous n'osons pas seulement sortir hors de nos cellules. Mais puisque vous estimez qu'il y ait quelque chose en nous, dont vous pourrez tirer de l'utilité, je dois commencer par vous avertir de prendre garde, que dans ce dessein même de nous venir voir, et de souffrir de si grandes incommodités pour ce sujet, il ne se glisse quelque pensée de vanité, et qu'ainsi vous n'y soyez pas tant portés par le désir d'avancer dans la vertu, que par celui de vous élever au-dessus des autres, en vous vantant d'avoir vu ceux qu'ils ne connaissent que par le rapport d' autrui.
(( La vanité est un péché si grand et si dangereux, qu'il est capable de faire tomber les âmes du comble de la perfection : c'est pourquoi je vous exhorte de l'éviter plus qu'aucun autre. Or il y en a de deux sortes. Car quelques-uns s'y laissent aller aussitôt après leur conversion, lorsqu' ayant fait quelque pénitence, ou quelques aumônes, au lieu de croire qu'ils se sont seulement déchargés d'un fardeau qui leur était inutile, ils s'imaginent d'être plus parfaits que ceux à qui ils ont fait du bien : et l'autre espèce de vanité se voit en ceux qui, étant arrivés dans une haute vertu, n'en donnent pas tout l'honneur à Dieu : mais en attribuent une partie à leurs travaux et à leur zèle : et ainsi en cherchant la gloire qui vient des hommes, ils perdent toute celle qui vient de Dieu. C'est pourquoi, mes enfants, fuyons jusqu'aux moindres choses le péché de la vanité, de peur qu'il ne nous fasse tomber de la même sorte qu'il a fait tomber le démon.
Il faut aussi veiller très-attentivement sur notre cœur et sur nos pensées, afin d'empêcher que nulle passion, nulle volonté déréglée, nul vain désir et nulle autre chose de ce qui n'est pas selon Dieu, ne jette des racines dans notre cœur, puisque des racines naissent aussitôt mille distractions si fâcheuses et si importunes qu'elles ne cessent pas même quand nous prions, et n'ont point de honte de continuer lorsque nous sommes en la présence de Dieu, et lui offrons des supplications pour notre salut ; mais entraînent notre esprit comme captif; et bien qu'il semble par l'assiette de nos corps que nous soyons fermes et immobiles dans l'oraison, nos sens et notre imagination nous rendent errants et vagabonds, et nous emportent vers d'autres objets. Il ne suffît donc pas d'avoir renoncé de bouche au siècle et aux œuvres du prince du siècle, ni d'avoir abandonné nos biens, nos terres et tout ce que nous possédions dans le monde ; mais il faut aussi renoncer à nos propres imperfections, et à tous les plaisirs vains et inutiles, puisque c'est d'eux que parle l'Apôtre, lorsqu'il dit : Ce sont ces désirs vains et dangereux qui font tomber 1. 9
T homme dans le précipice. Et ainsi c'est renoncer au démon et à ses œuvres, que de renoncer à ce que je viens de dire. Car il n'entre dans notre cœur que par le moyen de quelques péchés, et de quelques mauvais désirs, d'autant qu'il est la source de tous les péchés, comme Dieu est celle de toutes les vertus ; et qu'ainsi s'il y a des péchés dans notre cœur, lorsque le démon qui en est l'auteur se présente, ils lui font place comme tenant leur être de lui, et le reçoivent ainsi que dans une maison qui lui appartient ; d'où vient que ces personnes ne sauraient jamais être dans la paix et dans le repos ; mais sont toujours troublées, toujours inquiétées, et se laissent tantôt emporter de vaine joie, et tantôt abattre par une tristesse inutile, à cause qu'elles ont dans elles-mêmes un malheureux hôte à qui elles ont donné entrée par leurs passions et par leurs vices. Au contraire, celui qui a véritablement renoncé au monde, c'est-à-dire, qui a retranché et éloigné de son esprit toutes sortes de péchés, et n'a laissé aucune porte par où le démon puisse entrer en lui ; celui qui réprime sa colère, qui dompte ses mouvements déréglés, qui fuit le mensonge, qui abhorre l'envie, qui non-seulement ne médit point, mais ne veut pas même avoir la moindre mauvaise opinion de personne, qui répute comme siennes les prospérités et les afflictions de son prochain, et qui se conduit de la même sorte en toutes choses : celui-là ouvre la porte de son âme au Saint- Esprit, lequel y étant entré, et l'ayant rempli de lumière, on n'y voit que contentement, que joie, que charité, que patience, que douceur, que bonté, et que tous les autres fruits que produit cet Esprit de consolation, ainsi que Notre-Seigneur nous le fait <•<>::naître dans l'Evangile par ces paroles : Un bon arbre ne saurait porter de mauvais fruits, ni un mandais arbre <ic bons fruits : et ainsi on connaît par les fruits quels sont les arbres-.
« II y en a quelques-uns qui semblent avoir renoncé au siècle, et qui toutefois ne travaillent point à purifier leur cœur, à réformer leurs mœurs, à se corriger de leurs vices et à dompter leurs passions : mais tout leur soin va seulement à voir quelques-
uns des saints Pères, pour entendre d'eux des paroles excellentes qu'ils rapportent ensuite avec vanité, se glorifiant de les avoir apprises de ces serviteurs de Dieu ; et s'il arrive que par ce moyen ils acquièrent quelque petite connaissance des choses saintes, ils conçoivent du mépris des autres, et veulent aussitôt passer pour docteurs, en enseignant non pas ce qu'ils ont pratiqué ; mais ce qu'ils ont entendu dire et ce qu'ils ont vu. Ils aspirent aussi à la dignité du sacerdoce, et s'efforcent de s'élever dans l'ordre ecclésiastique, ne sachant pas que celui-là est moins coupable qui, étant orné de grandes vertus, n'ose toutefois instruire personne ; que celui qui, étant accablé sous le faix de ses passions et de ses vices, entreprend de faire des leçons de vertus aux autres. Ainsi, mes enfants, il ne faut ni fuir entièrement la cléricature et le sacerdoce, ni les rechercher avec ardeur : mais il faut travailler à nous corriger de nos défauts, et à nous enrichir de vertus, et laisser à Dieu de choisir ceux qu'il veut appeler au sacerdoce ou à d'autres fonctions pour son service. Car ce ne i cor.ia. sont pas ceux qui s'y introduisent d'eux-mêmes, qui en sont dignes ; mais ceux qu'il plaît à Notre-Seigneur de choisir.
« La principale chose à quoi les solitaires doivent travailler, est d'offrir à Dieu des oraisons si extrêmement pures, que leur conscience ne leur puisse rien reprocher, ainsi que Notre-Seigneur nous l'apprend dans l'Évangile par ces paroles : Lorsque vous Matth.*. êtes en prière, si vous vous souvenez d'avoir reçu quelque déplaisir de votre frère, pardonnez-lui de tout votre cœur, puisque si vous ne le faites, votre Père qui est dans le ciel ne vous pardonnera point aussi vos fautes. Si donc, comme je l'ai déjà dit, nous nous présentons devant Dieu avec une conscience pure et exempte de tous ces défauts et de toutes ces passions dont j'ai parlé, nous pourrons voir Dieu autant qu'il peut être vu en cette Tie, et élever vers lui dans nos prières l'œil de notre entendement pour contempler, sinon du corps et avec des regards senibles, au moins de l'esprit et par une connaissance intellectuelle,
Marc. H.
celui qui est invisible. Car que nul ne se persuade de pouvoir contempler sa divine essence telle qu'elle est en elle-même, et ne forme pour cela dans son esprit quelque image qui ait du rapport à une figure corporelle. Que l'on ne s'imagine nulle forme en Dieu, ni aucunes limites qui le bornent ; mais qu'on le conçoive comme un pur esprit, qui peut bien se faire sentir et pénétrer les affections de nos âmes ; mais noh pas être compris, être limité, ou être représenté par des paroles : ce qui fait que nous ne devons approcher de lui qu'avec un profond respect, et une très-grande crainte, ni le considérer par nos regards intérieurs que d'une telle manière que notre âme sache qu'il est infiniment élevé au-dessus de toute la splendeur, de toute la lumière, de tout l'éclat et de toute la majesté qu'elle est capable de concevoir , quand même elle serait toute pure et exempte de toutes les taches et les souillures de la volonté corrompue.
« Il faut que ceux qui font profession de renoncer au siècle et de suivre Dieu, travaillent principalement à ce que je viens de dire, suivant cette parole du Psalmiste : Apprenez et considérez que je suis le Seigneur. Car celui qui le connaît autant qu'un homme le peut connaître, acquerra ensuite d'autres connaissances, et même des plus grands mystères, puisque plus son âme sera pure, et plus Dieu lui révélera de choses et lui découvrira ses secrets, parce qu'alors il se considérera comme son ami et comme il considère ceux dont notre Sauveur dit dans l'Évan- Joan. 15. gile : Je ne vous nomme plus mes serviteurs, mais mes amis: et ainsi il lui accordera, comme à un ami qui lui est très-cher, l' effet de toutes ses demandes. Les anges et tous les bienheureux esprits qui sont dans le ciel, le chériront aussi comme étant l'ami de Dieu et de leur maître ; ils satisferont à tous ses désirs ; et on pourra dire de lui véritablement : Que ni la mort, ni la vie, ni les anges, ni les principautés, ni les puissances, ni aucune autre créature ne seront capables de le séparer de l'amour de Dieu qui réside en Jésus-Christ.
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« Ainsi, mes très-chers enfants, puisque vous désirez de plaire à Dieu, et de vous faire aimer de lui, travaillez de tout votre pouvoir à vous éloigner de toutes sortes de vanités, de tous les vices de l'esprit, et de toutes les délices du corps. Sur quoi ne vous imaginez pas qu'il n'y ait autres délices corporelles, que celles dont on jouit dans le siècle, puisque ceux qui font profession de vivre dans la retraite et dans l'abstinence, doivent aussi mettre en ce rang tout ce dont ils useraient avec sensualité, quelque vil qu'il soit, et quoique les plus austères aient accoutumé d'en user. Car l'eau même et le pain peuvent passer en celui qui vit dans l'abstinence, pour des délices condamnables, s'il en use avec sensualité, c'est-à-dire, pour satisfaire, non pas à la nécessité de son corps ; mais au dérèglement de son esprit.
« Il faut donc nous accoutumer en toutes choses à purifier nos âmes : ce qui a fait dire à Notre-Seigneur, pour nous apprendre à résister aux désirs de la volupté : Entrez par la porte étroite, Maith. ? car la voie large et spacieuse mène à la mort, et celle qui est étroite et serrée mène à la vie. Or, notre âme marche dans la voie large, lorsqu'elle satisfait à tous ses désirs : et elle marche dans la voie étroite quand elle y résiste.
« Il n'y a point de doute, qu'en demeurant à l'écart, et en vivant dans la solitude, on peut avec beaucoup plus de facilité, acquérir ce détachement de toutes choses, puisqu'il arrive quelquefois qu'à l'occasion des survenants, et de la multitude de ceux qui vont et qui viennent, on se relâche dans la pratique de l'abstinence, et qu'ensuite on s'accoutume peu à peu à l'usage des délices : ce qui a fait même quelquefois tomber les hommes les olus parfaits, et a fait dire à David : Je me suis éloigné en fuyant, Vf* it suis demeuré en solitude, pour y attendre le secours de celui qui me pouvait assister dans le découragement où j'étais, et me garantir de la tempête qui me menaçait. »
Après avoir ainsi parlé, le Saint confirma sa doctrine par trois exemples.
Le premier exemple est celui d'un solitaire qui avait vécu dans une grande austérité, ne se nourrissait que du travail de ses mains, passait les jours et les nuits en oraison, et excellait en toutes sortes de vertus ; mais jetant trop légèrement ses regards sur ses progrès, il en conçut des sentiments de vanité et de confiance en ses propres forces ; d'où le démon le trouvant disposé à écouter ses plus odieuses tentations, le fit se complaire dans les pensées criminelles; après quoi cet infortuné, au lieu de recourir humblement à Dieu par la pénitence, se laissa aller au désespoir, quitta le désert, retourna dans le siècle, où il s'abandonna au mal avec tant de fureur et d'obstination, qu'il évitait soigneusement la rencontre des gens de bien, de peur que quelqu'un, par ses salutaires avis, ne le retirât de l'abîme où il s'était volontairement précipité.
Le second exemple, bien différent de ce premier, est celui d'un pécheur, dont la vie était si criminelle, qu'il scandalisait toute la ville. La miséricorde de Dieu le toucha du désir de faire pénitence. Il se convertit et se retira dans un sépulcre, où il effaçait, par ses austérités et des ruisseaux de larmes, les péchés sans nombre qu'il avait commis. Les démons, enragés de voir en lui un si heureux changement, lui déclarèrent une cruelle guerre, non-seulement par de fortes tentations dont ils l'affligèrent, mais encore en le frappant impitoyablement, lui causant des douleurs inexprimables. Cependant il demeura ferme et inébranlable dans ses bonnes résolutions, et ce qui le soutint principalement, fut la profondeur de son humilité et les vifs sentiments de componction qu'il entretint toujours dans son âme. Il parvint par ce moyen à une si éminente vertu, que dans tout le pays on ne le regarda plus que comme un ange ; chacun disant, dans l'admiration où l'on était de sa piété, qu'un changement si extraordinaire ne 67. pouvait être fait que par la main du Très-Haut. Son exemple fut môme si puissant, qu'il servit de modèle de conversion à plusieurs grands pécheurs, et d'autres qui, après avoir bien vécu,
SOLITAIRES DE LA THÉBAÏDE. — S. JEAN d'ÉGYPTE. 138
avaient eu le malheur de se pervertir, et n'osaient plus, par désespoir, revenir de leur égarement, se relevèrent de leurs chutes.
Nous détaillerons ici toutes les circonstances du troisième exemple, parce qu'elles renferment un fond d'instruction trèsutile et très-édifiant. « Un anachorète, dit le Saint, qui demeurait dans le lieu le plus reculé de ce désert, y ayant passé plusieurs années dans une vie très-austère, et commençant à devenir vieux, son âme se trouva parée des plus excellentes vertus, et élevée au comble de la plus haute perfection que peut acquérir un solitaire. S' employant donc ainsi tout entier au service de Dieu par les oraisons qu'il lui adressait et les hymnes qu'il chantait à sa louange ; Dieu, pour commencer à le récompenser dès cette vie de sa fidélité, le déchargea du soin de sa nourriture, et y pourvut par sa providence, lui faisant trouver miraculeusement sur sa table un pain d'une bonté et d'une blancheur admirable, dont ce bon religieux ayant mangé, il recommençait à chanter des hymnes et à faire ses oraisons. Dieu le favorisa aussi outre cela de révélations, et lui fit connaître plusieurs choses à venir. Mais ces faveurs signalées lui donnant quelques sentiments de vanité, comme si elles étaient dues à ses mérites, tandis qu'il ne les tenait que de la pure libéralité de Dieu, il commença d'entrer dans un relâchement d'esprit, si petit néanmoins qu'il ne s'en aperçut pas d'abord, et passa ensuite dans une grande négligence, qui le rendit moins prompt à chanter des hymnes, et plus paresseux à prier. De cette négligence il vint à l'égarement des vaines pensées durant le chant des psaumes, et quelques-unes même déshonnêtes se glissèrent insensiblement dans les plus secrets replis de son cœur. Il ne laissait pourtant pas de s'acquitter de tous ses exercices ; ce qui faisait qu'au dehors il paraissait toujours le même, le mal couvant dans son intérieur. Dans cette disposition, étant entré après les vêpres dans sa caverne, il trouva comme auparavant le pain envoyé du ciel placé sur sa table, dont il se nourrit, sans toutefois penser à revenir, de
lZh VIES DES PÈRES DES DÉSERTS.
sa négligence, ni même faire réflexion au changement funeste qui se faisait en lui.
« Il se sentit ensuite embrasé des flammes d'un amour profane, et emporté du désir de retourner dans le siècle. Il se fit pourtant violence ce jour-là, chanta des hymnes et fit ses prières à l'ordinaire, et lorsqu'il voulut entrer dans sa caverne pour y prendre sa nourriture, il trouva bien un pain sur la table ; mais il n'était pas si blanc que de coutume.
« Ce changement l' étonna, et le rendit triste. Il comprit que ce prodige était pour le punir de son relâchement. Trois jours après, la tentation revint et augmenta si fort, que son imagination lui représentant un mauvais objet d'une manière très-vive, il crut d'avoir véritablement consenti au mal. Il ne laissa pas néanmoins de chanter des psaumes et de faire ses prières ordinaires, mais avec les yeux égarés et un esprit plein de trouble et d'inquiétude.
« Lorsqu' après vêpres il entra dans sa caverne pour manger, il trouva encore un pain sur sa table, mais très-sale, très-sec, et comme rongé de tous côtés par les souris et par les chiens. Alors il commença à soupirer et à répandre des larmes, qui ne procédaient pas toutefois de telle sorte du cœur, ni en telle abondance, qu'elles pussent éteindre les flammes d'un si grand embrasement. Il mangea pourtant, mais non pas autant qu'il eût désiré, ni avec le même goût, et ses pensées se multipliant et assiégeant, pour ainsi dire, son imagination, comme une grêle de flèches qu'on décoche, il se leva la nuit, se mit en chemin pour s'en aller à la ville, déterminé d'abandonner le service de Dieu.
« Il en était encore bien loin, lorsque le jour parut, quoiqu'il eût déjà beaucoup marché ; et se sentant brûlé par la chaleur et accablé de lassitude, après s'être tourné de tous côtés pour voir s'il n'y aurait point quelque monastère où il pût s'aller rafraîchir, il aperçut une cellule où des solitaires demeuraient, et y alla pour se reposer. Dès que ces serviteurs de Dieu le virent appro-
cher, ils vinrent au-devant de lui, le reçurent comme s'ils avaient reçu un ange, lui lavèrent les pieds, l'invitèrent à venir à l'oraison, lui préparèrent à manger, et s'acquittèrent envers lui de tous les devoirs de l'hospitalité que Jésus-Christ recommande.
« Quand il eut mangé et se fut un peu reposé, ils le conjurèrent, comme un père très-savant et très-spirituel, de leur faire quelque discours de piété pour leur servir d'instruction, et principalement de leur enseigner les moyens d'éviter les pièges du démon, et de chasser de l'esprit les mauvaises pensées qu'il suggère quelquefois. Il se trouva par là engagé à leur parler de toutes ces choses, et les instruisit pleinement; mais tandis qu'il leur parlait, il fut touché de repentir de la démarche qu'il avait eu intention de faire; et rentrant en lui-même, il se dit dans le fond du cœur : Comment donc osé-je enseigner aux autres les moyens de se garantir des artifices du démon, tandis que je me laisse séduire moi-même ? et comment veux-je corriger les autres en ne me corrigeant pas le premier? Va, misérable; commence à pratiquer ce que tu enseignes.
« En se faisant ce reproche intérieur, il sentit encore plus vivement le malheur qu'il avait eu de se laisser tromper ; ainsi il dit adieu à ces bons solitaires, prit sa course vers le désert, où étant rentré dans sa caverne, il se prosterna devant Dieu en oraison, et dit avec amertume de cœur : Si le Seigneur ne fût venu à mon secours, mon âme était sur le point de se précipiter dans l'enfer. Peu s'en est fallu que je ne sois tombé dans toute sorte de crimes. Mais j'ai vu accomplir en moi ce que dit l'Écriture : Le frère qui assiste son frère sera élevé comme une ville forte : le frère qui assiste son frère sera comme une citadelle bien fortifiée; ses résolutions seront aussi fermes que les gonds des portes des villes.
« Voyant ensuite qu'il avait perdu, par sa faute, la nourriture céleste dont Dieu le favorisait auparavant, il passa le reste de sa vie dans la douleur et dans les larmes, et recommença à manger
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son pain avec travail et à ia sueur de son front. Il s'enferma dans cette caverne et y demeura dans la cendre et dans le cilice, pleurant, soupirant, et priant jusqu'à ce qu'un ange lui vint dire : Le Seigneur a reçu votre pénitence, il vous sera encore favorable ; mais prenez garde à ne plus vous laisser tromper par la vanité ; et lorsque les frères que vous avez instruits viendront vous remercier et vous donner des bénédictions, ne refusez pas de les recevoir; mais mangez avec eux, et rendez ensemble des actions de grâces à Dieu. »
Après que saint Jean eut raconté ces exemples, il dit à Rufin et à ses compagnons, que la conséquence qu'ils en devaient tirer, était d'être bien persuadés que rien ne nous met tant en sûreté dans les dangers de cette vie que l'humilité; et que rien ne nous peut faire tomber plus dangereusement que l'orgueil. Il ajouta qu'on doit se tenir sur ses gardes, de peur que le démon ne nous tente par de vaines ou de mauvaises pensées; et qu'une des raisons pour lesquelles les solitaires ont coutume, quand quelqu'un vient les voir, de commencer par la prière, c'est afin de dissiper, par l'invocation du nom de Dieu, les illusions du démon.
11 les entretint ainsi, durant trois jours, par ces discours et d'autres semblables, dont ils se sentirent fortement animés; et lorsqu'ils lui demandèrent sa bénédiction en prenant congé de lui, il leur dit : « Allez en paix, mes enfants ; sachez qu'aujourd'hui sont arrivées à Alexandrie les nouvelles de la victoire que le religieux prince Théodose â remportée sur le tyran Eugène. Mais ce grand empereur mourra bientôt d'une mort naturelle J. » Ce qu'ils surent peu de jours après être véritablement arrivé, ainsi qu'il l'avait prédit.
Quant à lui, il mourut bientôt après la visite de Rufin, qui dit
Ainsi qu'on l'a indiqué plus haut, Théodose défit Eugène près d'Aquilée, le 6 septembre 394. Le Franc Arbogasle commandait l'armée d'Eugène.
qu'à quelques jours de là il apprit par clés frères qui vinrent le joindre, que ce grand serviteur de Dieu était mort en cette sorte : Il passa trois jours de suite sans se laisser voir à personne, et étant à genoux et en oraison, il rendit son esprit à Dieu *.
SAINT APOLLO ou APOLLON.