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ABBÉ EN BASSE-THÉBAÏDE

Apollon n'avait que quinze ans lorsqu'il se retira dans le désert, vers l'an 321, pour y vivre sous la direction de son frère, qui s'y consuma dans une vie si parfaite, qu'après sa mort Dieu le fit voir à notre Saint, placé dans le ciel parmi les apôtres. Apollon se rendit l'héritier des vertus de ce grand serviteur de Dieu.

Après qu'il eut passé, selon Rufin, quarante ans dans les exercices spirituels de son état d'anachorète, il entendit une voix du ciel qui lui dit d'aller dans les lieux habités, où Dieu voulait se servir de lui pour former un peuple parfait, solide dans la vertu et enflammé d'ardeur pour toutes les bonnes œuvres. Le Saint, craignant, s'il était placé au-dessus des autres, de succomber aux pièges de la vanité, pria le Seigneur de le fortifier contre cette dangereuse tentation. Dieu lui apprit par un miracle qu'il serait exaucé, et Apollon rassuré quitta le désert. Il s'établit aux envi-

* Bollandus et Bulteau croient que ce fut au mois de septembre ou d'octobre de Tan 394. Tillemont pense qu'elle pourrait être arrivée en mars ou en avril de l'année d'après. Les Martyrologes, depuis le neuvième siècle, mettent sa fête le 27 mars. Baronius dit que les Grecs la faisaient le 13 de décembre, mais Bollandus soutient qu'ils ne la font ni ce jour-là ni en aucun autre.

* Rufin, Pallade, les Bollandistes, de Tillemont, Baillet, Bulteau.

rons de la grande Hermopole ' en Thébaïde, en un lieu où, selon la tradition rapportée par Rufin et Pallade, l'Enfant-Jésus avait passé quelque temps avec sa très-sainte Mère et saint Joseph, lorsqu'ils se retirèrent en Egypte, pour éviter la persécution d'Hérode.

Le lieu qu'il choisit pour sa demeure, était un antre situé au pied de la montagne. Là, sans prévenir par un zèle empressé ceux qu'il devait recevoir sous sa conduite, il attendit dans la retraite et le silence que le Seigneur accomplît sa promesse en les lui amenant. Il était revêtu d'une tunique de gros lin, avec un linge dont il se couvrait la tête et le cou. Il ne mangeait rien qui eût passé par le feu, non pas même du pain ; mais seulement des herbes crues, telles que la terre les produit. Rufin ajoute que la nourriture dont il usait était plus céleste que terrestre, tant son abstinence était grande. Il ne faisait pas moins de cent oraisons par jour et autant la nuit, de sorte qu'on pourrait assurer, sans craindre d'en dire trop, qu'il ne cessait de prier ni jour ni nuit. C'est ainsi qu'il passait sa vie, ayant l'esprit tout occupé de Dieu, et l'âme remplie de ses grâces, lorsque le temps arriva auquel le Seigneur accomplit les promesses qu'il lui avait faites.

Bien qu'il ne cherchât pas à se produire, le don des miracles dont Dieu le favorisa, et qu'il faisait en si grand nombre, que Rufin avoue qu'on ne saurait l'exprimer, joint à ses vertus éclatantes, le firent regarder comme un prophète ou un apôtre, en qui l'Esprit de Dieu résidait : ce qui fit que plusieurs solitaires des provinces voisines vinrent se ranger sous sa direction, et lui offrir leur âme, afin qu'il en prît soin comme un bon pasteur et un bon père.

Il les recevait tous avec une charité telle qu'on la peut concevoir de sa1 vertu consommée, et les encourageait merveilleusement, autant par ses œuvres que par ses exhortations ; leur mon-

1 Chef-lieu du nome Hermopolite dans l'Heptanomide, à l'ouest du Nil, aujourd'hui Akhmouneïn.

trant toujours par son exemple la manière de pratiquer ce qu'il leur enseignait par ses paroles toutes saintes.

Il apprit dans ce même temps que les officiers de Julien l'Apostat, qui se trouvait pour lors à Antioche, avaient pris un solitaire de son voisinage, et l'avaient conduit en prison, pour le forcer de servir dans les troupes. Sa charité ne lui permit pas de le laisser sans consolation, bien qu'il vît qu'il s'exposait lui-même à être maltraité ; il alla au lieu de sa détention avec d'autres solitaires, et il l'exhortait à ne point perdre courage et à mépriser les périls dont il était menacé, parce que c'était un temps où la fidélité des chrétiens devait paraître par leur constance dans la tentation.

Tandis qu'il le fortifiait ainsi, le centurion arriva, et, irrité de ce qu'on l'avait laissé entrer dans la prison, il l'y enferma avec ses compagnons, dans le dessein de les enrôler aussi, et fit augmenter la garde de peur qu'ils ne lui échappassent. Mais que pouvait-il contre ceux que Dieu avait pris sous sa protection? A minuit, un ange, éclatant de lumière, leur vint ouvrir les portes de la prison ; ce qui épouvanta si fort les gardes, qu'ils se jetèrent aux pieds des serviteurs de Dieu, et les prièrent de se retirer; protestant qu'ils aimaient mieux s'exposer eux-mêmes à mourir, que de s'obstiner à les retenir après un miracle si visible.

Ils n'étaient pas encore retirés, quand le centurion qui les avait fait arrêter, vint en grande hâte, suivi de quelques personnes de considération, pour les mettre en liberté ; parce qu'un tremblement de terre avait renversé son logis, et écrasé sous ses ruines ses principaux domestiques. Ainsi ces serviteurs de Dieu retournèrent à leur solitude, chantant des hymnes à la gloire du Seigneur, qui les avait protégés d'une manière si miraculeuse.

On ne peut guère se représenter, sans être touché de dévotion, la vie qu'ils menaient dans ce désert. Ils étaient au nombre d'environ cinq cents lorsque Rufin les alla visiter, placés en différents monastères au pied de la montagne où le Saint avait

établi sa demeure, et ils n'avaient tous sous sa direction qu'un cœur et qu'une âme, étant guidés par le même esprit. Le Saint les conduisait avec tant de vigilance, de zèle, de douceur et de perfection, qu'au rapport de son historien, il n'y en avait presque point d'une si grande multitude, qui n'eût reçu de Dieu le don de faire des miracles, tant ils s'étaient rendus dignes des faveurs du Ciel, par les vertus qu'ils avaient acquises sous les soins d'un si excellent père spirituel.

Leurs habits étaient blancs comme celui du Saint. Il voulait qu'ils les tinssent toujours propres, de sorte qu'on pouvait reconnaître par cette propreté extérieure, celle de leur âme, et qu'en les voyant on se représentait aisément une armée céleste et tout angélique. Il y avait aussi parmi eux plusieurs Éthiopiens, qui ne cédaient point aux autres pour la ferveur de la dévotion.

Quoiqu'il ne mangeât point de pain, ainsi que nous l'avons remarqué, Apollon permettait à ses disciples d'en user, avec des herbes crues, ou salées. Au commencement il les laissait manger chacun à leur particulier, excepté le dimanche ; mais ensuite ils n'eurent plus qu'une table commune. Il ne voulait pas qu'on rompît, sans une grande nécessité, les jeûnes du mercredi et du vendredi, à cause que le mercredi Judas avait formé le détestable dessein de trahir son Maître, et que, le vendredi, ce divin Maître avait été crucifié ; et si dans l'un de ces jours il arrivait quelque solitaire étranger, trop fatigué du chemin, et qui voulût manger avant trois heures, qui était l'heure du repas, il lui faisait donner à lui seul ce qui était nécessaire ; mais s'il ne le voulait pas, il ne le pressait point, parce que c'était un jeûne général, fondé sur la tradition.

Dieu voulut au jour de Pâques adoucir la rigueur de leurs austérités ordinaires, par une marque éclatante de sa pro\idence. Le Saint les avait assemblés, dès la veille, pour la solenniser avec les cérémonies ordinaires. Et comme on eut préparé

ce qu'il fallait pour le repas, il leur dit : « Si nous avons de la foi, et si nous sommes véritablement des fidèles serviteurs de Jésus- Christ, que chacun de nous lui demande s'il a agréable, qu'en cette fête, il fasse en toute assurance meilleure chère que de coutume. » Ils lui répondirent tous qu'ils se croyaient indignes d'obtenir pareille grâce, et que lui les surpassant en âge et en mérite, ils le priaient de le demander à Dieu.

Alors le Saint se mit en prière avec un visage extrêmement gai, montrant par là sa grande confiance ; et lorsqu'il eut achevé de prier, et que tous eurent répondu Amen, on vit paraître des hommes que personne ne connaissait, qui apportèrent une si grande quantité de vivres, qu'on n'en avait jamais vu en telle abondance, ni de tant d'espèces différentes. Il y avait même des fruits inconnus à toute l'Egypte ; des grappes de raisin d'une grosseur prodigieuse, des noix, des figues et des grenades mûres bien avant la saison. Il y avait aussi quantité de miel et de lait ; des dattes d'une grosseur extraordinaire, et des pains très-blancs et encore tout chauds, bien qu'il semblât, à la manière dont ils étaient faits, qu'on les apportait de quelque pays fort éloigné. Après que ces hommes eurent remis toutes ces choses, ils se retirèrent en grande hâte, comme des gens extrêmement pressés, et ces saints solitaires, glorifiant le Seigneur, qui prenait d'eux un soin si paternel, s'en nourrirent pendant ces jours de joie spirituelle, et en eurent encore pour leur provision jusqu'à la Pentecôte.

Le Saint avait reçu de Dieu le talent éminent de toucher les cœurs par les paroles de vie qui sortaient de sa bouche, et ses instructions produisaient dans ses disciples des effets admirables. Il les exhortait à s'animer eux-mêmes pour croître de jour en jour en sainteté, et leur inspirait une sainte émulation de se surpasser les uns les autres dans la pratique des vertus religieuses. Il leur disait qu'on pouvait connaître les progrès qu'on faisait dans le bien, par le détachement qu'on sentait dans le cœur des choses

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de ce monde. Il leur recommandait de résister aux mauvaises pensées que le démon nous inspire, dès le commencement qu'elles se présentent dans l'esprit : « Car, disait-il, par ce moyen vous briserez la tête du serpent, et vous rendrez le reste de son corps comme privé de force et de vie. » Il les avertissait de bien prendre garde, si Dieu leur accordait la grâce de faire des miracles, d'en concevoir des sentiments de vanité, ou de se préférer aux autres ; mais plutôt de cacher prudemment cette faveur, de peur que Dieu ne les en privât, ou qu'ils ne tombassent dans l'illusion.

Il était ennemi de la tristesse, et ne voulait point qu'aucun de ses religieux s'y laissât aller. Aussi n'en voyait-on aucun en qui la joie, qui naît du témoignage de la bonne conscience, ne parût avec édification. Que s'il arrivait par hasard que quelqu'un d'eux parût moins content que de coutume, il lui en demandait aussitôt le sujet ; et s'il faisait quelque difficulté de le dire, il le lui disait lui-même, étant éclairé d'une lumière surnaturelle qui lui manifestait les secrets des cœurs, et il l'obligeait par là à découvrir le fond de son âme avec plus de confiance.

Il disait aussi à tous : « Que les païens s'affligent, que les Juifs répandent des larmes, que les méchants gémissent sans cesse ; mais que les justes se réjouissent ; car si ceux qui mettent leur affection aux choses de la terre ont de la joie de posséder des biens fragiles et périssables, pourquoi, dans l'espérance que nous avons de posséder une gloire qui est infinie, de jouir d'un bonheur qui est éternel, ne serions-nous pas comblés de joie ? Et l'Apôtre ne nous y exhorte-t-il pas quand il dit : Réjouissez-vous sans cesse, priez sans cesse, et rendez grâces à Dieu en toutes choses.

Il les exhortait à communier souvent, et disait qu'un solitaire devait, autant qu'il pouvait se faire, participer tous les jours aux sacrés mystères, de peur qu'en s'en éloignant il ne s'éloignât de Dieu. Il ajoutait qu'on recevait aussi un grand avantage de se

remettre fréquemment devant les yeux de l'esprit, la passion de Notre-Seigneur Jésus-Christ, pour y étudier un parfait modèle de patience.

Ses disciples s'assemblaient auprès de lui de tous les endroits de la montagne, à l'heure de hone, c'est-à-dire, à trois heures après midi, pour recevoir la sainte communion ; après quoi, ayant fait un léger repas, ils s'arrêtaient jusqu'à la fin du jour pour écouter ses instructions ; ensuite les uns se retiraient dans le désert pour méditer pendant la nuit, sur les passages qu'ils savaient par cœur des saintes Écritures, et les autres passaient la nuit avec le Saint à chanter des psaumes et des cantiques. Il y en avait même quelques-uns qui, après avoir reçu la sainte communion, se retiraient aussitôt, sans se soucier de prendre aucune nourriture, contents de celle de l'âme; ce qu'ils faisaient plusieurs jours de suite : et ce qu'il y avait d'admirable dans cette assemblée de Saints, c'est que leur joie étaitJgii^au rapport de Rufin, qu'il n'y a point d'homme dana^ê%ond^\ui en éprouve de semblable. jV£ï ^ &

Cette fervente allégresse montrait, du coté de saint Apollon, l'attention qu'il avait à bien préparer ses dÉ(&ples a recjïyoir les saints mystères ; et du côté de ses disciples Jjjfcës fruits, de grâces que ce sacrement de vie produisait en eux. Aussi lej Saint étaitil grandement attentif à les corriger de leurs défauts. Non-seulement il les exhortait pour cela avec beaucoup de force et de zèle ; mais il ajoutait toute l'ardeur de ses prières, et attirait sur eux, par ce moyen, de grandes grâces. Un d'entre eux en fit une épreuve sensible. Il manquait quelquefois d'humilité et de douceur, et avait bien du regret d'être dépourvu de ces vertus. Pressé du désir de les acquérir, il vint un jour conjurer le Saint de les lui obtenir de Dieu par ses prières. Il le fit, et son oraison fut si bien exaucée, que ce religieux se trouva changé comme en un autre homme ; de sorte que les autres frères ne pouvaient assez admirer, depuis, sa douceur et la tranquillité de son âme dans I. 10

ihll VIES DES PÈRES DES DÉSERTS.

toutes les rencontres, où il avait coutume auparavant de s'émouvoir.

La manière dont il recevait les étrangers est une preuve bien édifiante de sa charité et de son humilité. Piufin la raconte en ces termes : « Nous étions trois de compagnie lorsque nous 1* allâmes trouver ; et comme nous étions encore assez loin de son monastère, quelques-uns de nos frères qui étaient avec lui, et auxquels il avait prédit trois ou quatre jours auparavant notre arrivée, vinrent au-devant de nous en chantant des psaumes, ainsi qu'ils ont coutume de faire lorsqu'il arrive des solitaires ; et se prosternant jusqu'en terre, ils nous donnèrent le baiser de paix. Ils se disaient les uns aux autres : Voici ces frères dont notre saint père nous a prédit la venue, en nous assurant que dans trois jours il viendrait trois frères de Jérusalem. Quelques-uns de ces solitaires marchaient devant nous ; les autres nous suivaient ; et ils chantaient tous des psaumes.

a Quand le Saint nous entendit et que nous fûmes assez proche, il vint aussi au-devant de nous, et ne nous eut pas plutôt vus, qu'il se prosterna jusqu'en terre; ensuite il nous donna le. saint baiser, et nous conduisit dans le monastère, où après avoir fait la prière, selon l'usage, il nous lava lui-même les pieds, et n'oublia rien de tout ce qui pouvait nous délasser de la fatigue que le chemin nous avait causée. Il en usait de même envers tous ceux qui le venaient voir. »

Dans les entretiens que Ruiin et ses compagnons eurent avec lui, il leur rendit raison de la coutume qu'il avait de recevoir ainsi les solitaires. Il disait qu'il fallait se prosterner devant eux, comme si on voulait les adorer, parce que leur arrivée représente Bat «5, 43. l'avènement de Jésus-Christ, qui dit dans l'Evangile: Vous m'avez reçu lorsque j'ai été étranger; et qu Abraham recevait Gen.iB. aj1]Si ccux qUj ne paraissaient être que des hommes ; mais dans lesquels il considérait son Seigneur. Il ajoutait qu'il fallait quelquefois contraindre les frères étrangers à prendre du repos, quoi-

qu'ils ne le désirassent pas, et il le confirmait par l'exemple de Loth, qui mena, comme par force, les anges loger chez lui.

Rufm et ses compagnons demeurèrent avec lui une semaine, pendant laquelle il les entretint de bien des choses qui concernaient les vertus religieuses, et la manière de vivre des solitaires. Il leur parla surtout de la fuite des vanités ; de la pureté d'intention dans les jeûnes et les autres austérités du corps ; du secret qu'on y doit garder, en prenant garde de les laisser connaître aux hommes, de peur que la gloire qui reviendrait de leur estime, ne nous fît perdre la récompense de Dieu. Il blâmait beaucoup certains solitaires qui portaient de longs cheveux, des colliers, ou pareilles choses qui ne servent qu'a parer le corps : « Car, disait-il, ils ne peuvent le faire que par vanité et pour être estimés des tommes. »

* Quand Rufm et les autres prirent congé de lui, il les accompagna jusqu'à une certaine distance, et leur donna cette dernière leçon : « Sur toutes choses, mes très-cher s enfants , vivez ensemble dans une grande union, et ne vous divisez point les uns les autres. » Puis, se tournant vers les frères de son monastère qui étaient présents, il leur demanda lesquels d'entre eux voulaient les accompagner jusqu'au plus proche monastère des Pères qui demeuraient dans ce désert. Ils s'offrirent tous avec une grande affection, de les conduire; mais il n'en choisit que trois qui savaient les langues grecque et égyptienne, tant pour leur servir d'interprètes en cas de besoin, que pour les édifier par des entretiens de piété, et il leur ordonna de ne les point quitter qu'ils n'eussent vu tous les monastères et les pères qu'ils désiraient de visiter. Enfin en les congédiant il leur donna sa bénédiction de cette sorte : « Je prie le Seigneur de répandre du haut de Sion, sa bénédiction sur vous, et que vous considériez, durant tous les jours de votre vie, quels sont les biens de l'éternelle Jérusalem. »

Telle était la charité et le zèle de saint Apollon envers les

frères qui le venaient voir. iMais il n'en avait pas moins pour les infidèles, dont il convertit un grand nombre, tant par les prodiges qu'il faisait, presque sans nombre, que par la force de sou exemple, et ses puissantes exhortations.

11 faut mettre d'abord au nombre de ses prodiges, cette multiplication miraculeuse de pain que Dieu fit plus d'une fois pour récompenser sa foi et accomplir la promesse qu'il lui avait faite, de lui accorder tout ce qu'il demanderait. La famine affligeant la Thébaïde, les habitants eurent recours à lui, et lui amenèrent leurs femmes et leurs enfants afin qu'il leur donnât sa bénédiction et la nourriture dont ils manquaient. Il leur fit distribuer généreusement toutes les provisions du monastère, à la réserve de trois corbeilles de pain, qui étaient destinées pour nourrir ses religieux pendant ce jour là. Mais ce peuple étant pressé d'une faim extrême, il fit bientôt apporter les corbeilles, et les plaçant au milieu de ces pauvres gens, il éleva les mains vers le ciel, et dit à haute voix : « La main de Dieu n'est-elle pas assez puissante pour multiplier ceci ? Le Saint-Esprit nous assure que le pain ne manquera jamais dans ces corbeilles, jusqu'à ce que nous puissions être rassasiés de ce qu'on recueillera dans la prochaine moisson.

Sa foi ne fut pas vaine; Dieu multiplia si fort le pain, que, pendant quatre mois, on ne cessa d'en prendre dans ces corbeilles sans qu'on pût les désemplir. Rufin, qui rapporte cette merveille sur le témoignage des disciples du Saint, qui en avaient et' témoins, dit qu'il la vit lui-même renouveler sous ses yeux. « Nous vîmes, dit-il, porter des corbeilles pleines de pain, et en couvrir les tables sur lesquelles il n'y avait rien auparavant, et après que chacun s'en était rassasié, on en remplissait encore ces corbeilles, comme si on n'y eût pas touché. »

Le démon ne pouvant souffrir de si grands prodiges, lui dit, en une occasion où il avait encore multiplié du pain et de l'huile par sa prière : « Es-tu Élie, ou quelqu'un des prophètes, ou des

apôtres, pour oser entreprendre de semblables choses ? » Mais il le confondit par cette réponse pleine de foi et de confiance en Dieu : « Pourquoi ne les entreprendrais-je pas? Les prophètes et les apôtres n'étaient-ils pas des hommes comme nous, et ne nous ont-ils pas laissés héritiers de la même foi et de la même grâce qu'ils ont reçues? Dieu, qui leur était présent, est-il maintenant absent? Ce serait une impiété de le dire, puisque nous savons qu'il est tout-puissant, et que ce qu'il peut, il le peut toujours. Comment donc, ô esprit malheureux, connaissant, comme tu le connais, qu'il est si bon, es-tu si méchant? »

Sa puissance sur les démons éclata surtout en délivrant les âmes de leur tyrannie. Il y avait dans son voisinage, neuf à dix bourgs remplis de païens, très-attachés à leurs superstitions. Leur idole était placée au milieu d'un temple magnifique, et leurs prêtres étaient en coutume, dans les temps çle sécheresse, de la porter à l'entour de ces villages, suivis de tout le peuple, et courant çà et là dans les champs avec une fureur semblable à celle des bacchantes. Le Saint les rencontra un jour dans cette espèce d'orgie, et touché de pitié de leur aveuglement, il mit les genoux en terre, et pria Notre-Seigneur Jésus-Christ d'avoir compassion de ces misérables, et de les éclairer des lumières de la foi.

L'effet qu'eut sa prière, fut qu'ils demeurèrent à l'instant immobiles avec leur idole, et restèrent ainsi tout le jour exposés aux plus vives ardeurs du soleil, qui est brûlant dans ces contrées. Ils ne pouvaient comprendre d'où pouvait venir un accident si inouï. Leurs prêtres leur dirent qu'il ne pouvait être causé que :, par un chrétien, nommé Apollon, qui demeurait dans ce désert, : et qu'il ne fallait espérer d'être délivrés de leurs liens invisibles que par son moyen.

Cela leur fut confirmé par bien des gens que le bruit d'un tel prodige attira autour d'eux, et quelques-uns assurèrent qu'ils avaient vu, en effet, passer par là saint Apollon. On ne laissa

pourtant pas d'amener des bœufs pour essayer d'entraîner l'idole; mais les efforts de ces animaux étant inutiles, les païens députèrent vers le Saint pour le conjurer d'avoir pitié d'eux, et lui promirent de renoncer à leurs superstitions sacrilèges, et d'embrasser la foi de Jésus-Christ.

Le Saint les vint trouver aussitôt, et leur donna la liberté, par sa prière. Ils se jetèrent à ses pieds, crurent en Jésus-Christ, brûlèrent leur idole, et suivirent leur libérateur, qui les instruisit des mystères de la religion, et les reçut dans l'Église. Plusieurs d'entre eux embrassèrent l'état monastique, et demeurèrent avec lui.

Il eut, quelque temps après, la consolation de convertir un fameux brigand, et de pacifier deux bourgs qui étaient entrés en contestation touchant les limites de leurs territoires. Au premier bruit de leur division, il accourut pour les accorder; mais il trouva les esprits si irrités qu'ils ne voulaient rien entendre ; surtout l'un des deux partis, qui se sentait soutenu par cet insigne voleur, le principal auteur de cette discorde.

Le Saint, qui vit que c'était lui qui s'opposait le plus opiniâtrement à la paix, lui adressa la parole et lui dit avec une grande douceur : « Mon frère, si vous voulez changer de sentiment, et contribuer avec moi pour apaiser ce différend, je prierai Dieu pour vous, et il vous pardonnera vos péchés. » A peine eut-il parlé ainsi, que la grâce agissant dans le cœur de ce scélérat, il se jeta à ses pieds, le conjura d'accomplir la promesse qu'il venait de lui faire; et se tournant en même temps vers ceux qui l'avaient choisi pour chef, il les renvoya chez eux en paix. Tous s' étant retirés, il suivit le Saint, qui le mena dans son monastère, où il lui obtint par ses prières un sentiment si vif de componction, qu'ils eurent enfin l'un et l'autre une assurance du ciel que Dieu lui avait pardonné ses crimes; ce qui arriva de cette sorte : Comme ils dormaient tous deux dupant la nuit dans le monastère, ils eurent chacun un songe, dans lequel il leur sembla

qu'ils étaient devant le trône de Jésus-Christ, l'adorant en la compagnie des anges et des saints, et ils ouïrent une voix qui leur dit : « Bien qu'il n'y ait rien de commun entre la lumière et les ténèbres, ni aucun rapport entre un fidèle et un infidèle, on t'accorde néanmoins, Apollon, le salut de cet homme pour qui tu as tant prié. » Le changement de cet homme fut si parfait, qu'il causa de l'admiration à tous les frères; et ils reconnurent dans ce loup changé en agneau, ce que dit le Prophète, que les loups i^h. paîtront avec les agneaux, et les lions et les bœufs mangeront ensemble.

Il en arriva tout autrement d'un autre qui osa résister au Saint en une semblable rencontre. Autant celui-là éprouva par sa conversion le doux effet de la miséricorde de Dieu, autant celui-ci sentit la sévérité de sa justice par son obstination, et servit d'un exemple effrayant pour prouver qu'on ne résistait pas impunément au serviteur de Dieu. Il était comme le chef des habitants d'un village de païens, qui étaient entrés en différend avec ceux d'un bourg chrétien, et avaient pris les armes. Le Saint y étant survenu pour les apaiser, ne trouva point de résistance sinon dans cet homme, fier et violent, qui protestait de mourir plutôt que de souffrir qu'on s'accordât. « Ton désir sera accompli, lui dit alors saint Apollon, qui jusque-là n'avait pu le fléchir par ses exhortations ; il n'en coûtera la vie qu'à toi seul, et ton sépulcre sera tel que tu le mérites, puisque ce ne sera pas la terre ; mais le ventre des bêtes et des vautours, qui te servira de tombeau. »

Ces paroles ne furent pas une simple menace, mais un coup qui foudroya ce scélérat. Il tomba mort sur-le-champ sans que personne autre fût frappé ; et comme on couvrit son corps de sable, on trouva, le lendemain, que les bêtes l'avaient déterré et mis en pièces, et qu'il servait encore de pâture aux vautours. Une prédiction accomplie si exactement clans toutes ses circonstances, étonna si fort les païens, ainsi que les autres miracles

que nous avons rapportés, que tous ceux de la province embrassèrent la foi de l'Évangile, j 10, Nous ne savons plus rien de la vie de saint Apollon après la visite de Rufin, que Tillemont croit avoir été avant la fin de j-.-.v l'an 394. Bollandus met sa mort en l'an 395 ; Bulteau le cite sans 1 g!; le contredire. Il aurait vécu par là 75 ans, s'il était né en 3*21, j <iv, mais on ne peut rien dire de positif là-dessus. Baillet dit qu'il mourut accablé du poids de ses années, autant que comblé du mérite de ses travaux apostoliques, et suit la chronologie de Bollandus pour le temps de sa mort ; mais il ne marque pas celui de sa naissance. On croit que c'est lui que les Grecs honorent le 25 de janvier. Bollandus le place au même jour. »p. u II paraît que le monastère de saint Apollon était célèbre en Thébaïde dans le sixième siècle, et que la discipline régulière s'y observait fidèlement, par deux exemples que Jean Mosch, auteur du Pré spirituel, qui fleurissait dans ce temps-là, nous a conservé. Le premier est d'un jeune religieux dont l'amour de la pénitence était si ardent, qu'il s'abstint de boire jusqu'à sa mort, qui arriva trois ans après la résolution qu'il en avait faite. Le second était d'un ancien, si assidu à l'oraison, qu'on voyait à un ais de sa cellule, où il avait accoutumé de s'agenouiller pour prier, un enfoncement de quatre doigts que ses genoux y avaient fait.

Il y a eu plusieurs solitaires nommés Apollon, savoir : un dans le désert de Scété, un autre dans celui des Cellules, un autre dans celui de Nitrie ; nous en parlerons ailleurs.

SAINT AMMON et SAINT ONUPHRE,

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